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La maison des Guidés 1-Dans l'oeil du cyclone

De
458 pages

Jusqu'où peut encore aller la télé-réalité ?...

C'est ce que vont découvrir dix inconnus à leurs dépens. Candidats involontaires d'une tout...e nouvelle émission, ils n'ont d'autre choix que de jouer... Le but ? Trouver la sortie, pour retrouver leur vie.
Qui sont-ils ? Pourquoi eux ? Qui a décidé de les pousser dans la lumière sans qu'ils l'aient demandé ?
Entre rivalités, enfermement, amour, rires, et questionnements, ils s'enfoncent petit à petit dans un jeu malsain qu'ils ne maîtrisent en rien. Un jeu qui pourrait bien ne pas en être un.
En changeant de perspective, l'entrée devient la sortie...


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Arielle Sautet

 

 

 

 

La maison des Guidés

1- Dans l’œil du cyclone

 

 

 

 

 

Éditions Mots en Flots

 

 

 

 

 

 

 

Éditeur : Éditions Mots en Flots

www.editions-mots-en-flots.com

Couverture : Leïla Bouslama _ Chez CLM

Correction : Sabine Escaré _ MA Porte-Plume

Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

ISBN : 979-10-96228-08-9

 

 

 

 

 

 

 

 

À Nicolas, qui m'encourage toujours,

même en silence.

 

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

Chapitre 45

Chapitre 46

Chapitre 47

Chapitre 48

Chapitre 49

Chapitre 50

Chapitre 51

Chapitre 52

Chapitre 53

Chapitre 54

Chapitre 55

Chapitre 56

Chapitre 57

EPILOGUE

REMERCIEMENTS

 

Chapitre 1

 

 

« Bienvenue à tous dans la maison des Guidés. Vous avez été observés, épiés, suivis, vous avez été choisis. Sans le savoir, vous avez dit oui à la chance de votre vie. En effet, à l'issue de cette expérience, et elle sera grandiose, vous serez aimés, admirés, copiés, arrachés au banal et propulsés vers la gloire et la lumière. Prenez vos aises et vivez votre vie ! Présentez-vous sous votre meilleur jour et dormez peu la nuit, car nous verrons tout, entendrons tout et montrerons tout ; surtout ce qui ne doit pas l’être. Bienvenue, chers Guidés, dans notre tout nouveau concept de télé réalité.

« Les règles du jeu sont simples : ici, le but n'est pas de rester, mais de trouver la sortie. Votre présence ne relève pas du hasard. Nous savons tout de vous. Nous connaissons vos besoins, et chacun d'entre vous, qu'il en soit déjà conscient ou non, a – ou aura bientôt – besoin de sortir. Vous avez la motivation, la hargne, le courage, l'espoir… vous avez les tripes pour vous battre et retrouver ce qui vous manque au-delà de ces murs. Rien en ces lieux ne le remplacera, et personne ne viendra vous aider. Personne. Jamais.

« La maison compte autant de sorties que d'habitants. Une fois l’une d’elles décelée et empruntée, elle sera condamnée. N'oubliez pas ceci ! En partageant vos découvertes, vous prendrez le risque d’offrir aux autres ce qu’ils pourraient bien utiliser à votre place. Si vous savez patienter, le temps sera votre meilleur allié. Nous vous donnerons les moyens d'accéder à de précieux indices qui vous guideront vers l’extérieur. Profitez de tout ce qui est mis à votre disposition ; ici, le luxe sera votre quotidien.

« Vous êtes, tous les dix, les Guidés de la maison. Peut-être ferez-vous tout ensemble, mais souvenez-vous qu'au moment d’emprunter la sortie, vous serez seul.

« Adulés par un public qui vous observe déjà grâce aux quelques cent caméras et micros placés dans la villa, soyez à la hauteur, ne le décevez pas. Ne me décevez pas non plus, car je suis le Guide… et le Guide a tout pouvoir. Il peut donner beaucoup, mais également vous priver de l'essentiel. Découvrez-vous les uns les autres, aimez-vous, détestez-vous, devenez ce que nous souhaitons vous voir devenir, devinez ce que ceux qui vous regardent veulent vous voir accomplir, misez sur l'intensité, le trop, l'éclat, car votre pire ennemi est désormais l'oubli. Soyez tenaces, perspicaces et déraisonnables. Ne vous perdez pas en chemin, tant que vous n'en connaissez pas l'issue.

« Devant vous se trouvent les documents nous autorisant à vous retenir ici en toute légalité et sans aucune restriction de temps, signés de votre main lors d'une minute d'inattention. Une toute petite minute, et dorénavant, le public vous possède. Vous allez adorer vos chaînes, car elles feront de vous des idoles, des icônes, les héros de demain. Laissez la magie opérer, et bienvenue dans la maison des Guidés ! »

 

La voix du Guide, sourde et envoûtante, s'éteint dans un crépitement. Chacun contemple dans un silence de plomb le petit tas de papiers à son nom, posé sur la table basse. Personne ne bouge : le canapé, radeau de la Méduse en manteau de velours rouge, se détache au beau milieu du salon. Les yeux vont et viennent, dansent puis se fixent, perplexes, sur les caméras placées dans tous les recoins de la pièce. L'atmosphère n'est ni pesante ni sereine. Elle est comme engourdie ; chacun semble attendre un signal pour que tout puisse commencer.

Éloïse n'a jamais supporté le silence, elle s'y sent mal à l'aise comme au cimetière. Pour combler l'absence de bruit, elle a pris l'habitude agaçante de siffloter, se racler la gorge, tousser, chanter, taper du pied… Elle a pris l'habitude d'être agaçante, en somme. Elle se résout la première à briser ce tableau insolite, se penche et attrape la liasse à son nom. Elle met quelques secondes avant de reconnaître les documents qu'elle a sous le nez, pendant que les autres se décident à l’imiter. La copie d'un contrat signé à la banque quelques semaines auparavant pour l'ouverture de son Livret Jeune, voilà ce que contient son dossier. Paraphé par ses soins. En jetant un coup d’œil rapide à ses voisins, elle les découvre aussi désorientés qu'elle, avec en main un contrat d'achat de voiture, une résiliation d'abonnement téléphonique, des papiers d'assurance… De la paperasse. Celle que l'on signe à la va-vite. Celle que l'on oublie.

–– Putain.

L'injure vient fouetter le silence, et elle se demande si quelqu'un est là pour filtrer les gros mots derrière les caméras. Elle a sous les yeux un document, signé de sa main, dans lequel elle renonce quasi intégralement à tout. Sa vision se trouble et l'angoisse la submerge, elle déglutit avec peine. Elle se sent prise au piège, prise en faute entre honte et excitation, peur et colère.

 

« Je soussigné, Éloïse D***, atteste avoir pris connaissance de ce contrat de cession de biens et de droits, et accepte sans pression aucune les différentes conditions désignées ci-après :

Article 1 : Mon image appartient désormais à la société GAVACOM JR. J'y renonce entièrement et confie sa gestion aux avocats de la firme sus-citée, compétents en la matière.

Article 2 : Ma liberté de mouvements et de déplacements dans l'espace est réduite au minimum fixé par la société GAVACOM JR., sans atteinte aucune à mon intégrité physique.

Article 3 : Je cède au bénéficiaire GAVACOM JR. le droit exclusif d'exploiter mes paroles, dans le respect de leur contexte et de leur intention initiale.

Article 4 : Cette cession de droits ne s'effectue pas dans un contexte de transaction. Toute forme d'échange mettant à profit mon image ou l'exploitation de mes paroles profiterait directement à la société GAVACOM JR., et sa gestion serait alors confiée aux avocats compétents en la matière.

Article 5 : Étendue des droits cédés : la présente cession est consentie pour tous pays. Le contrat prend effet immédiatement et se renouvelle par tacite reconduction d'année en année. Une rupture de contrat ne peut s'envisager qu'au terme de la première année, en accord avec la société GAVACOM JR. »

 

C'est bien sa signature qui la nargue au bas de la page, à côté d'un tampon sobre au nom de GAVACOM JR., société qui ne lui évoque rien. Absolument rien, malgré tous ses efforts. Les autres lisent encore. Tout s'agite et tout se mélange, les cerveaux s'emballent. Les perspectives d'avenir se redessinent au gré de l'excitation de chacun. Le futur proche. Déjà, les règles se mettent en place, les pions choisissent leur position sur la ligne de départ.

Le jeu commence.

Chapitre 2

 

 

Éloïse n'a jamais été de nature à dire non. À rien ni personne. Piège dans lequel elle accepte de tomber avec bonheur, elle a souvent trompé, souvent menti, peu construit, mais se satisfait des plaisirs que lui procure le quotidien. Chérissant sa liberté de mœurs, elle n'entrevoit les conséquences de sa légèreté qu'à travers un flou artistique qui la préserve de toute inquiétude. Elle supporte et entend maints conseils et reproches avec le sourire, considérant avec sérénité qu'une perte n'est jamais rien d'autre qu'un nouveau départ.

Sa vie lui plaît ainsi, jonchée de perpétuels renouveaux. Elle joue les équilibristes de comptoir : commence beaucoup, n'achève jamais rien et se drogue à l'adrénaline des débuts. Sa philosophie : manger peu, boire beaucoup, baiser et emmerder les cons. Elle a bien conscience qu'à peu manger et boire trop, il lui arrive régulièrement de se réveiller le matin à côté d'un con à qui elle n'aura pas dit non.

Petite brunette fine au visage déterminé, sévère et attirant, elle ne s'attarde pas sur sa courbe de poids qui tire dangereusement vers le bas, ni sur l'état de ses fringues. Elle cache sa poitrine inexistante sous un cuir noir un peu trop large et sort sans soutien-gorge. Son regard sombre fait ressortir la pâleur de sa peau et ses pommettes saillantes. Elle a le goût de la fête et le foie de la jeunesse, s'est habituée à dormir partout et se plaît à prendre le temps, avant d'ouvrir les yeux, d'imaginer l'endroit où elle a atterri. Elle a bien connu deux trois réveils honteux, sur un banc, sous un banc… mais elle les a vite oubliés.

Ainsi, rien ne lui semble inhabituel quand, encore tout engourdie d'un sommeil artificiel, elle constate ce matin-là qu'elle n'est pas dans son lit. Une faible lueur s'infiltre entre ses paupières à demi closes. Il doit être très tôt.

Ses doigts cherchent lentement une présence hypothétique à ses côtés. Personne. Les draps sont doux, ils sentent bon, pas de fragrance masculine, aucun relent d'une nuit d'alcool et de sexe. Ça sent le fruit. Ça sent le lait de coco. Merde, je suis dans le pieu d’une fille. Le cerveau trop embrumé pour s'étonner réellement, elle trouve cela un peu dommage d'avoir tout oublié. Trop con. Peut-être que ça m'a plu. Il est temps d'ouvrir les yeux, procéder à un rapide tour d’horizon, piquer deux ou trois trucs – utiles ou non – et mettre les voiles.

Plafond blanc, lumière artificielle, rien d'anormal. Table de chevet gris patiné, murs taupe, cet endroit empeste le fric : tout y est lisse, propre, soigné, aseptisé. Le linge de lit est assorti à l’ensemble avec goût et sobriété. Ni trop ni pas assez. C'est en s'adossant au mur qu'elle découvre à quel point la pièce est immense. Et sans fenêtre… Sur la paroi de gauche, juste à côté de la porte gris perle, un portemanteau à son nom. Elle ne cherche pas à comprendre – il y a bien longtemps qu'elle a arrêté de vouloir comprendre quoi que ce soit le matin – et pose un pied au sol – le droit, toujours – qui s'enfonce dans une moquette moelleuse et accueillante. Je pourrais dormir par terre.

Comptant bien traîner un peu dans les parages, elle s'extirpe de son petit cocon, lentement. Son regard balaie la chambre, construite en forme de L, qui s'étire sur une vingtaine de mètres. À sa droite, un lit identique au sien, accolé au mur, puis un autre, superposé, face à une double patère, et enfin, tout au bout de la pièce, une nouvelle couche isolée et occupée… Un dortoir. C'est un dortoir. Cinq couchages, associés à cinq portemanteaux et cinq tenues féminines similaires.

Ses pensées se heurtent à l'énorme lustre qui pend mollement du plafond, noir et gris, discret et criard à la fois. Le luxe du très peu, très cher.

Appuyée au coin de ce L majuscule, elle réenvisage sa soirée de la veille avec le plus grand sérieux. Aurais-je fini ma nuit dans une orgie pour milliardaires ?

Elle s'avance sur la pointe des pieds, évoluant avec prudence, silencieuse comme un chat. Partir sans faire de bruit, c'est sa spécialité. Elle s'arrête à un pas d'un des lits, gênée mais curieuse, et observe la femme qui y dort encore profondément. La quarantaine, elle ronfle un peu, allongée sur le ventre, une jambe sous les draps, l'autre dessus pour prendre le frais. Ses cheveux n'ont pas de couleur fixe, du ni châtain ni brun, du trop décoloré recoloré sans doute. Ils masquent un visage dont Éloïse ne distingue pas les traits. Toute en formes, pour ne pas dire rondelette, sa tenue oscille entre le trop petit et le trop vulgaire. Son débardeur remonte jusqu'au milieu de son dos tandis que son short en jean pourrait appartenir à une adolescente. À l'aise dans les bras de Morphée, elle s'y vautre avec un plaisir évident. Sans plus s'étonner de rien, Éloïse consulte le portemanteau à son nom. Fanny.

Elle s'éloigne, trouvant peu d'intérêt à observer quelqu'un qui roupille. Le lit le plus proche du sien est vide, ainsi que celui du bas de l'ensemble superposé. Elle grimpe à l'échelle, décidée à repérer tous les êtres vivants de cette pièce. Une jeune femme brune, simple, se repose à l’étage supérieur, les membres régulièrement agités de soubresauts. Elle transpire l'angoisse et la nervosité, même le sommeil paraît être une épreuve à surmonter. Le visage dégagé, elle fronce sans cesse les sourcils, durcissant d'un coup des traits pourtant fins et plaisants au regard. Rongée par le stress jusque dans ses rêves… On la réveillerait presque pour l'en délivrer. Mais allez savoir ce qui la ronge lorsqu'elle est éveillée !

D'un bond, Éloïse regagne la moquette, sourit instinctivement à son contact chaleureux et consulte à nouveau les portemanteaux nominatifs. Ils sont deux, côte à côte, pour les occupantes du lit superposé. Elle ne pourrait dire lequel est à qui. Eugénie. Marianne.

Elle a tout vu désormais. Rien à prendre à part le lustre, mais ce serait trop voyant, et la tenue repassée qui ne lui plaît pas. Il est temps de décoller. Elle ouvre la porte et quitte la pièce, son incompréhension sous le bras.

 

 

Chapitre 3

 

 

L'ensoleillement soudain frappe sa rétine. Immobile sur le sol qui s'est transformé en une pierre lisse et tiède, elle attend, un peu niaisement, que ses yeux s'habituent à ce déluge de lumière. Des vitres. Partout. La galerie des Glaces. Un palais de transparence. Dos au mur, face au vide, elle se sent minuscule. L’immense couloir rectangulaire dans lequel elle se trouve, au premier étage, domine et encadre un jardin clos dont la pelouse verte et arrogante borde une piscine digne des plus grands palaces.

Excitée comme un gosse à la veille de Noël, elle déballe ce cadeau imprévu : le bleu de l'eau, cassé par l’éclat du marbre qui l'entoure, est discrètement rappelé çà et là par des parasols et quelques transats aux lignes futuristes, sagement alignés tout autour. Elle longe le corridor à petits pas, y compte neuf portes, qu’elle ne se risque pas à ouvrir. Le dallage noir et mat lui repose les yeux. Le mur, d'un blanc cassé, porte pour toute décoration des cadres dorés et vides qui achèvent de transformer la demeure en une véritable œuvre d'art moderne.

Alors qu'elle se lance dans la contemplation du rez-de-chaussée, vitré également, Éloïse est interrompue dans sa rêverie par la découverte, au fond du jardin, d'un groupe de personnes attablées sous un immense parasol, devant ce qui ressemble à une véranda géante. Elle se demande avec un certain malaise si ce sont là les gens avec qui elle a partagé sa nuit de fête et d'abus.

À l'instant où elle s’apprête à décamper en catimini, une jeune fille l'aperçoit et lui fait un discret signe de la main. Trois autres têtes se tournent en même temps et l'observent avec intérêt. Trop tard.

Elle emprunte l’escalier en U, tout en verre lui aussi. Sans trop prêter attention à ce qui l'entoure, elle traverse un gigantesque salon, bien décidée à expédier cette rencontre embarrassante. Une porte coulissante glisse en silence devant elle, l’invitant à pénétrer dans le patio, non sans lui donner l'étrange sensation d’entrer dans un supermarché. Ça la ferait presque rire tandis qu'elle foule le gazon, jusqu’à ce qu’elle découvre, époustouflée, que la véranda fait à peu près la taille de son appartement.

Bien qu’ouverte sur le jardin, elle reste sous la protection du premier étage ; son revêtement vert pelouse et blanc agrandit curieusement l'espace. Au fond, un mur d'eau claire, recueillie dans une petite fontaine et réutilisée en un cycle délicieusement clapotant. À gauche, un minibar en bois massif longe la paroi et surplombe un canapé d'angle violet, des poufs assortis et une table basse. Au bord de la piscine, un salon de jardin en teck, disproportionné. Dix chaises encerclent la table ronde, supportée par des pieds en patte de lion, tandis qu'en son centre un plateau tourne sur lui-même, proposant croissants, petits pains, café, confitures, jus de fruits...

–– Bonjour !

Impossible désormais de faire marche arrière afin d’éviter les deux hommes et les deux jeunes femmes qui la dévisagent avec attention. Le plus âgé d'entre eux se lève à la hâte et lui serre énergiquement la main tout en lui décochant un sourire travaillé. La quarantaine bien tassée, il l'invite à s'asseoir et lui offre un café tout en se présentant. Pascal. Fixant sa tasse en silence, mal à l'aise d'être ainsi le point de mire de parfaits inconnus, Éloïse se cherche une contenance et fouille ses poches à la recherche de cigarettes. Vides.

–– On peut trouver des clopes dans cet hôtel ?

Vif et serviable, Pascal se dirige vers le minibar et en extirpe un paquet parmi une bonne centaine d'autres, qu’il lui lance en l'interrogeant avec curiosité :

–– Penses-tu que nous soyons dans un hôtel ?

Éloïse prend une minute pour s'allumer une cigarette et boire une gorgée d’expresso, laps de temps dont se saisit avidement l'une des deux femmes, assise en face d'elle.

–– Nous sommes dans un palace, c'est évident ! Mais un hôtel… je ne crois pas, il n'y a pas de room service.

Elle est penchée en avant sur la table, la tête posée sur sa main, la poitrine opulente, le regard espiègle, tout en séduction. Elle est superbe. Le décor pourtant luxueux fait pâle figure à côté de son charme juvénile et faussement naïf. Sa voisine, au contraire, disparaît du tableau, effacée par tant d'exceptionnel. Elle est juste normale, petite, pas vraiment blonde, pas vraiment jolie, pas vraiment là.

–– Non, insiste la belle plante, je ne pense pas. Enfin, un hôtel ! Qu'est-ce que je ferais dans un hôtel ?

Impossible de ne pas la regarder, de ne pas l'écouter. Éloïse ne se sent pas du tout dans l'obligation de se justifier, mais elle trouve le silence stressant. Le vide, ça n'a jamais été sa tasse de thé.

–– J'ai dit hôtel comme ça, je sais pas… j'en sais rien ! Le truc, c'est que je suis là, avec vous, à boire un putain de bon café, mais en fait, je ne sais pas où je suis ni qui vous êtes.

Elle s'embrouille un peu entre ce qu'elle veut demander et ce qu'elle n’a surtout pas envie d’apprendre. Elle décide de laisser la poitrine opulente rebondir sur sa phrase.

–– Ne te fatigue pas, Chérie.

Le poil d’Éloïse se hérisse. Personne ne l'appelle Chérie, pas même sa maman.

–– On ne cesse de se répéter tout cela en boucle depuis ce matin. Enfin… on cherche depuis un moment, poursuit-elle avec un soupir aussi résigné qu’adorable. On s’est réveillés il y a au moins une heure.

–– Une heure bien tassée, oui ! acquiesce Pascal, sourire Freedent, les yeux droits dans le généreux décolleté.

–– Mais ne soyons pas malpolis pour autant ! ajoute-t-elle en frétillant. Je te fais les présentations rapides. Donc moi, c'est Anémone, elle – discret mouvement de tête vers sa voisine, toujours silencieuse – Eugénie, puis Pascal et enfin David. Voilà, voilà !

David agite son croissant en guise de salut à Éloïse, qui ne répond rien. Il a l'air suffisant et content de lui. Il est beau, mais il a aussi une belle gueule de con. Anémone, serviable, lui demande si elle veut savoir autre chose.

–– Dans la mesure du possible… Est-ce qu'on se connaît ? Je veux dire, on a passé la soirée ensemble ? Je ne comprends pas du tout ce que je fais là, je me demande si j'ai fait des trucs que je pourrais regretter. Enfin… vous voyez, quoi.

David glousse avec mépris, pédant jusque dans son rire.

–– Et puis quoi encore !

Éloïse déteste la provocation.

Elle le déteste, lui, immédiatement.

–– Tu me rassures ! S'il y a bien un truc que j'aurais pu regretter, ce serait d’avoir fait quoi que ce soit avec toi.

Elle pense très fort connard, mais l'étouffe avec un petit pain pour éviter qu'il ne s'échappe. Pascal se racle la gorge et poursuit, le visage ouvert et souriant.

–– Nous sommes tous nerveux. Personne ici ne se connaît ni ne sait ce qu'il fait là... un vrai mystère !

–– J'adore les énigmes ! C'est excitant ! s’exclame Anémone en frétillant à nouveau.

–– C'est un vrai casse-tête, reprend Pascal, et il y a des gens qui dorment encore dans les dortoirs. J'ai voulu appeler ma femme, cependant je n'ai plus de portable. Juste mes vêtements et une tenue de rechange pendue à côté de mon lit. Nous avons, tous autant que nous sommes, oublié notre soirée d'hier.

Anémone et Eugénie confirment d’un hochement de tête, énergique ou discret.

–– Impossible, jusque-là, de trouver la sortie. Cet endroit est immense ! Mais tout de même…

–– Immense et magnifique.

La voix d'Eugénie correspond parfaitement à son image. Un peu nasillarde, pas très jolie, mais emplie d’une douceur réconfortante.

–– Il y a un truc que je pige pas... s’étonne Éloïse.

–– Sans déconner ?

David lui coupe la parole pour se foutre de sa gueule. Ce type souffle le chaud et le froid autour de la table à grands coups d'arrogance. Elle se mord la langue violemment pour ne pas riposter et lui adresse un sourire candide. Manger, boire, baiser et emmerder les cons. Elle enchaîne sans se démonter :

–– Vous vous êtes levés tous les quatre ce matin, on vous a pris vos affaires, vous ne trouvez pas la sortie… Et là, vous vous êtes tous dit : « Tiens, si j'allais prendre mon petit-déjeuner sous la véranda ? » Genre, « Après tout, l'endroit a l'air sympa, non ? » Vous buvez votre café, tranquilles, sans penser à réveiller ceux qui dorment, comme si tout était... normal ! Vous avez pas essayé, je sais pas, de vous barrer par la fenêtre ?

–– Il n'y a pas plus de fenêtres que de portes…

Pascal a l'air gêné d'avouer cela, comme s'il avait lui-même conçu les lieux et oublié l'étape « fenêtre » avant de boucler les travaux.

–– OK, pas de fenêtre, alors vous vous posez peinards pour manger vos croissants ? Ça me paraît pas logique !

–– Une voix nous a demandé de le faire, lui glisse Anémone, mystérieuse.

–– Une voix ? Vous vous foutez de ma gueule, là ! Une voix, genre quoi ? Genre Dieu ?

Éloïse se demande soudain si elle n'a pas été simplement enfermée dans un asile de luxe. Ça pourrait coller. Une expérience thérapeutique spéciale araignée au plafond.

Anémone enchaîne, après avoir laissé un ou deux anges passer :

–– Une voix d'homme, sexy, rauque, enfin... il nous a juste dit d'être patients, d'attendre, et surtout, de ne pas brusquer ceux qui dormaient encore, que nous comprendrions bien assez vite. Et aussi, qu'un petit-déjeuner nous attendait ici.

–– En gros, un type sexy te dit d'aller prendre ton petit-déj, et toi, tu cours. Il t'aurait dit de faire cinq longueurs de piscine, tu serais partie chercher ton maillot de bain aussi ? Sans déconner, je vous suis pas.

Elle croise le regard de Pascal, toujours un peu gêné. Il lui fait signe de souffler un grand coup et tente de lui expliquer.

–– Écoute, Éloïse, il n'y avait sur le moment rien de plus à faire. Pas de sortie, pas de fenêtre, pas de téléphone. À partir du moment où cette voix nous a dit que nous allions bientôt comprendre, nous avons décidé de prendre notre mal en patience et de ne pas paniquer.

Tout a l'air si naturel dans sa bouche qu'Éloïse se détend, respire et lui rend son sourire.

–– Vous croyez qu'on est morts ? s'inquiète-t-elle alors. Vous croyez que c'est le Paradis ou le Purgatruc ? Un hôtel de luxe pour l'éternité, un peu comme dans la pièce que j'ai lue au collège, Huis Clos, de Camus !

David lui lance un regard narquois.

–– Huis Clos. De Camus ? J'imagine que pour toi, l'Enfer c'est pas les autres, c'est plutôt la culture ! Huis Clos, c'est de Sartre. Pour ta gouverne.

–– Et pour ta gouverne, je t'emmerde, réplique-t-elle.

En une demi-seconde, l'atmosphère s'électrise autour de la table. David et Éloïse s’ignorent, un sourire presque identique flottant sur leurs lèvres. Chacun d’eux pense avoir eu le dernier mot.

Alors que Pascal met le doigt sur une blague et s'apprête à en faire profiter tout le monde pour détendre d’ambiance, du bruit se fait entendre à l'étage. Les têtes se tournent.

Comme un seul homme.

 

 

 

Chapitre 4

 

 

Vues d'en bas, Fanny et Marianne ont l'air de tourner un remake de Laurel et Hardy derrière la baie vitrée. Pantins secoués par l'incompréhension, elles s'agitent, avancent, reculent… Spectacle muet auquel ne manque que l’image en noir et blanc.

Petite, boudinée, Fanny exhibe bien plus de chair que ne l'autoriserait tout code de bienséance. Fine, allongée, presque friable, Marianne s'appuie à la vitre pour ne pas vaciller. « Mandibulaire » est le mot qui vient à l'esprit d’Éloïse en la découvrant, bien qu'elle se demande avec intérêt s'il ne s'agirait pas là d'un néologisme. Qu'importe, Marianne cesse soudain de gigoter, les fixe, crie quelque chose que personne ne comprend et fonce vers les escaliers, Fanny sur les talons.

Le ballet grotesque de cette danseuse sur allumettes, suivie de près par un petit guignol vulgaire et surexcité, manque de faire mourir de rire Éloïse.

–– J'ai vu leur nom dans la chambre. La petite s'appelle Fanny. La grande, Marianne, explique-t-elle, ce qu'Eugénie confirme.

Alors que Pascal, prenant très au sérieux son rôle de maître de maison, se lève, tire des chaises pour les nouvelles venues et vérifie qu'il reste du café, David, qui jusque-là ne s'était que très moyennement intéressé au vent de nouveautés soufflant du premier étage, se redresse brutalement, tendu comme un arc :

–– Tu... tu as bien dit Marianne ?

Éloïse hoche la tête, surprise par ce revirement d'attitude, et l'observe avec attention. L’homme qu'elle vient d'emmerder a disparu. Les sourcils froncés, il fixe les deux femmes qui traversent le salon. Soudain, toute une palette d’émotions défile sur son visage. La colère. L'étonnement. Le dépit. La frustration. La résignation.

–– DAVID ! Da-vid !

Les foulées de Marianne s'accélèrent tandis que Fanny s'arrête devant la piscine pour reprendre son souffle. David se lève et s'écarte de la table, juste à temps pour recevoir le petit bout de femme qui se jette dans ses bras. Radieuse, elle le serre, le caresse, le sent, l'embrasse… Il a l'air gêné, bien qu’une certaine douceur émane de son sourire crispé. Il la maintient par les hanches, ses deux mains faisant presque le tour de la taille de sa compagne, et se laisse faire. Par une légère pression sur l'épaule, elle lui intime de se rasseoir et se blottit sur ses genoux, ignorant complètement le public présent autour de la table.

–– Oh David, tu sais que j'ai eu peur en me réveillant ? le rabroue-t-elle comme s'il était un petit garçon. J'ai eu vraiment la trouille ! Qu'est-ce que tu m'as fait encore, là ? Où est-ce que tu as déniché cet endroit ? En tout cas, c'est vraiment très beau. Mais tu aurais pu me prévenir, enfin ! J'aurais préparé une valise correcte ! Je n'ai même pas de maillot de bain !

Elle le muselle à grands coups de baisers, l'empêchant ainsi d'interrompre son petit monologue.

–– Je suis touchée, très touchée. Mais mon travail ? Tu as prévenu mon patron ? Tu comptes me demander en mariage, c’est ça ? C'est superbe. Tu as vu cette table qui tourne ? Oh, je veux la même à la maison. Quelle surprise ! C'est pour ça que je t'aime, tu sais… Mais tu aurais dû m'en parler. Je regrette de ne pas avoir pu me faire plus jolie. Je ne suis même pas épilée ! Je ne comprends pas ! C'est en quel honneur ? Où as-tu trouvé l'argent pour venir ici ? Quelle folie ! Est-ce que... est-ce que c'est pour te faire pardonner ?

Durant tout son laïus, David se tait, docile, résigné. Toutefois, à cette dernière question, son visage se ferme et il lâche :

–– Je n'ai rien à me faire pardonner.

Marianne se calme aussitôt. C'est le moment que choisit Fanny pour arriver auprès d'eux, essoufflée, fulminante. Ignorant la chaise que lui offre poliment Pascal, elle en attrape une autre et se vautre dessus.

–– C'est quoi ce putain de bordel ?

Éloïse lui tend une cigarette. C'est à peu près la seule réponse qu'elle puisse lui donner.

–– Merci Mignonne.

Cette fois, les poils d'Éloïse ne se hérissent pas. Personne ne l'appelle Mignonne, mais pour le coup, elle aime bien ça. Elle aime bien cette boule de feu et de féminité démesurée qui écrase tout sur son passage et semble emmerder le monde autant qu’elle emmerde les cons. Elle se sent moins seule. Vulgaire jusqu'au bout de sa cigarette, Fanny laisse sur le filtre une marque rouge écarlate.

–– C'est quoi ce putain de bordel, oh ! répète-t-elle plus fermement.

Sans trop savoir pourquoi, tout le monde se tourne vers Pascal. Il pousse un petit soupir, mais au fond, il est évident qu'il adore ça. Fixant à tour de rôle Marianne et Fanny, il explique à nouveau. Fanny se contente de le remercier et s’empare d’un croissant. Toujours sous le charme, Éloïse la compare mentalement à un volcan en activité, droite dans ses bottes en cuir, mais à tout moment susceptible de péter une durite. Marianne, de son côté, s'agite, tremble, se lève des genoux de David, saisit une chaise, s’assoit, se relève, se rassoit et dévisage son compagnon.

–– Tu n'es pour rien là-dedans ? Il secoue la tête. Tu veux dire que c'est juste un piège ? Et que la seule chose que tu fais pour me protéger, c'est prendre ton petit-déjeuner ? Non ! Ça ne va pas recommencer, David ! Quand est-ce que tu vas cesser de m'entraîner dans tes plans foireux ? Je suis sûre que c'est de ta faute si je suis là ! Pourquoi faut-il toujours que je tombe amoureuse du mauvais type ?

David soupire et serre les poings.

–– Ta gueule, Marianne. Je t'aime, mais là, on n'est pas tout seuls. Alors, ta gueule.

Elle se tait, regarde ses genoux, et deux grosses larmes épaisses ne tardent pas à poindre au bord de ses paupières.

–– Chaude ambiance, se marre Fanny.

–– C'était pas mieux avant que vous arriviez, la rassure Éloïse, narquoise.

–– Dis-moi tu, Mignonne.

Le silence s'abat sous la véranda. Éloïse trouve chaque minute plus inconfortable que la précédente. Pascal se racle la gorge, tout émoustillé par la présence d'une jeune femme en larmes à ses côtés. La veuve et l'orphelin, les femmes et les enfants d'abord, sont ses péchés mignons, inavoués. Il fixe Marianne avec une insistance telle que celle-ci, gênée, finit par lever les yeux. Satisfait de la réplique qu'il prépare depuis quelques minutes, il appuie son regard par un petit sourire qui se veut réconfortant.

–– Un ange passe... lui murmure-t-il, clin d’œil à l'appui.

 

Chapitre 5

 

 

David n'est pas du genre loquace ni du genre sympathique. Depuis toujours, David entend son entourage le définir par ce qu'il n'est pas. Complètement déboussolé devant le trou béant que semble représenter sa personnalité au regard de la société, il se construit par la négative. Troublé par les contradictions qui s'abattent sur ses épaules, il décide alors d'afficher un mépris permanent pour dissuader tous ceux et celles qui tenteraient à nouveau de combler le vide qu'il trimballe partout avec lui comme un carton de déménagement dont on aurait perdu l'adresse.

Travaillant d'arrache-pied à parfaire son cynisme, il prend conscience trop tard qu'il n'est finalement devenu rien d'autre qu'un gros con et se rabat sur la dernière carte qu’il lui reste à jouer pour ne pas finir seul : son physique. Il n'a d'ailleurs pas grand-chose à faire, si ce n'est s'asseoir dans un bar et attendre que son charisme et sa beauté fassent le travail pour lui. Il n'éprouve aucune satisfaction, le sexe mis à part, à ramener chez lui des filles qui ne peuvent s'empêcher, elles aussi, de le définir par ce qu'il n'est pas. Pas comme les autres mecs. Pas causeur. Pas fidèle. Pas sobre.

Jusqu'à sa rencontre avec Marianne qui, dans les premiers temps, lui procure le sentiment d'avoir enfin un projet de vie, d'être quelqu'un, de s'être débarrassé de son trou béant. Marianne n'est pas célibataire, ce qui accentue son attirance pour elle. Elle vit avec son fiancé, Oscar, et fréquente parfois le bar où se rend David pour rire un peu et exhiber sa bague monumentale. C'est d'ailleurs cet anneau scintillant qui attire son œil avisé en premier lieu. Bien avant de lui adresser le moindre mot, il se décrète fou amoureux.

Oscar, un peu plus âgé qu'elle, porte la trentaine et déborde d'une tendresse qu'il tente de canaliser dans de longs, trop longs baisers fougueux qui gênent toute leur tablée. David le méprise, trouvant ces embrassades dégoûtantes, et pleure parfois dans son lit à l'idée de ce rustre baisant sans délicatesse les lèvres de la femme de sa vie.

Il finit par passer à l'action, sur un coup de tête.

Alors qu'il observe un soir Oscar et Marianne, assis avec leurs amis à leur table habituelle, il voit ce dernier sortir de sa poche un petit paquet cadeau qu'il tend à sa fiancée en clamant un peu trop fort « Surprise ! ». Il provoque ainsi ce qu'il pense être la jalousie des autres couples, mais qui n'est en réalité que de la gêne pour son manque total de pudeur et de tact. David jubile lorsqu'embarrassée, elle lui retourne sans un regard le petit paquet.

Vexé, Oscar se réfugie avec sa dignité blessée auprès du baby-foot, traînant des pieds comme un enfant qui boude. David se dirige aussitôt vers la table, attrape la main de Marianne et lui glisse à l'oreille « Partons ensemble ». Elle sursaute, considère en moins d'une seconde la crétinerie de son fiancé et la beauté de cet inconnu, oubliant de prendre en compte les quelques mojitos qui biaisent son jugement, et ils sortent du bar main dans la main, sans que personne ne fasse un geste pour la retenir.

Au début, tout le monde s'oppose à cet amour improbable. Les parents de Marianne, qui adoraient Oscar, crient à l'imposture et deviennent dès ce jour l’objet du principal combat de David. À force de dîners, d'amabilités, de cartes de vœux, de promesses à peine déguisées concernant l'arrivée prochaine d'un petit-enfant, ses beaux-parents cèdent face à l'invraisemblable.

Et le jour arrive où David ne trouve plus personne qui s’oppose encore à leur duo. Plus d'ennemis. Elle est à lui. Ce constat établi, il arrête de l'aimer.

Il remarque alors la pâleur de son visage, son absence de poitrine, ses tics nerveux, le petit duvet brun qui surmonte ses lèvres, son expression ahurie. Elle se révèle jalouse, angoissée, possessive et collante. Elle pique des colères noires parfois, persuadée que ces crises réveilleront la flamme. Il ne peut pourtant pas la quitter, pas après avoir tellement piétiné son amour-propre pour convaincre de parfaits inconnus qu'il l'aime à la folie. Il veut juste disparaître. Il a raté sa vie. Il se demande si ce n'est pas en avoir tout de même fait quelque chose.

 

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