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La Métaphysique du hors-jeu

De
162 pages

Six ans après Loin de quoi, le retour de Simon Sagalovitsch à Paris, à l'insu de ses parents qui le croient toujours au "Kanada". Encore plus de Jack Daniel's, encore plus de Zoloft, et toujours plus de mauvaise foi. Simon partage la dépression de sa petite soeur et s'improvise soutien psychologique à tendance rabbinique sur les lieux de catastrophes. Une trajectoire aussi improbable qu'un but de l'équipe de France en Coupe du monde.


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couverture

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

 

Fuyant la capitale de l’antisémitisme – Paris –, l’hypocondriaque Simon Sagalovitsch a trouvé à Vancouver, et dans le giron d’une voluptueuse créature, un palliatif à son atavique mal de vivre. Mais sa jeune sœur Judith est en chute libre : le voici donc précipitamment revenu en France. Bardé de tranquillisants, gorgé de bourbon, Simon s’établit soutien moral de sa sœur, squatte le deux-pièces de Montsouris, redécouvre l’ambiance parisienne, conjurant ses pires cauchemars, bravant les soubresauts de l’hydre vichyste et les turpitudes de l’administration franco-nazie. Mais il fréquente aussi un rabbin truculent – qu’il interroge sur le silence de Dieu pendant la Shoah. C’est alors que le transcende une mission divine : porter le réconfort psychologique sur le théâtre même des accidents, attentats et autres catastrophes en tout genre…

D’un revers de manche sur sa kippa empoussiérée par des mois de placard, l’antihéros révélé par Loin de quoi ? (Actes Sud, 2005) endosse le costume d’un Pied Nickelé fraîchement converti au judaïsme, ersatz de rabbin chimiquement assisté, expert en roublardise, dribbles, croche-pattes et autres fumisteries footballistiques…

Tour à tour drôle, sarcastique, paranoïaque, sincère, dépressif, attendrissant ou sidérant de mauvaise foi, Simon Sagalovitsch fait un magnifique retour sur la scène du bluff et du rire !

Né en 1967, Laurent Sagalovitsch est l’auteur de trois romans publiés chez Actes Sud : Dade City (1996), La Canne de Virginia (1998 ; Babel no 601) et Loin de quoi ? (2005 ; Babel no 758).

Illustration de couverture : © Christian Boltanski, Saynètes comiques : Mon père me sourit. © Collection Centre Pompidou, Dist. RMN / Droits réservés

© Adagp, Paris, 2011

DU MÊME AUTEUR

 

DADE CITY, Actes Sud, 1996.

LA CANNE DE VIRGINIA, Actes Sud, 1998 ; Babel, 2003.

LOIN DE QUOI ?, Actes Sud, 2005 ; Babel, 2006.

 

© ACTES SUD, 2011

ISBN 978-2-330-09184-2

 

LAURENT SAGALOVITSCH

 

 

La Métaphysique

du hors-jeu

 

 

roman

 

 
ACTES SUD
 

Au père,

et à ce monde dantesque.

 

J’établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c’est fait.

 

LAUTRÉAMONT,

Les Chants de Maldoror, chant premier.

 

J’établirai dans quelques lignes comment Simon, bien malgré lui, à son corps défendant, fut obligé de quitter Vancouver en coup de vent, sans prendre congé de personne, pas même de Monika, sa sublime troubadour hollandaise au corps de sirène et à la bouche vorace, pour rentrer en toute hâte à Paris afin de venir au secours de Judith sa sœur tant aimée qui une nouvelle fois, par pure distraction ou par simple désœuvrement, avait tenté de mettre fin à ses jours ; comment se présentant au guichet de l’aéroport international de Vancouver, la mine défaite et les yeux humides, il s’aperçut que son passeport était périmé, terminé, achevé ; comment, volontaire et déterminé, il s’engouffra alors dans le premier taxi venu qui poireautait dans la file d’attente à l’ombre des touristes en fleurs direction le consulat de France où après avoir plaidé sa cause auprès du conseiller culturel, ce brave M. Boitillon, compagnon de beuverie et partenaire de chagrin, il repartit avec le précieux sésame en poche, toujours dans le même taxi qui poireautait cette fois à l’ombre du pacifique océan, direction l’aéroport ; comment une fois passé la douane, la milice, la police, les experts du contre-espionnage et des sévices secrets, il se précipita dans la première boutique de duty-free ouverte et pour un prix ridiculement bas s’offrit le réconfort d’une bouteille de Jack Daniel’s qu’il vida d’un seul trait à l’ombre du calme douillet d’une cabine de toilettes venant tout juste d’être récurée par une employée philippine ; comment il se réveilla le lendemain matin, hagard et sombre, désorienté et perdu, en entendant la voix lasse du commandant de bord lui souhaiter un bon séjour à Paris.

 

Voilà ; c’est fait.

 

Le surlendemain de mon arrivée, bataillant encore avec les affres péniblement retorses du décalage horaire, tâchant de faire admettre à mon corps rétif et encore tout chambardé – le pauvre petit – par l’intrusion intempestive de ce fâcheux coup du sort que le jour d’hier encore coïncidait désormais avec la nuit d’aujourd’hui et inversement, concept bien obscur je l’admets pour une âme déjà bien en peine de saisir la subtilité métaphorique du hors-jeu de position passif, et alors que Judith, claquemurée à double tour dans le confort douillet d’une clinique privée prisée par tout l’Ouest parisien, à plusieurs reprises consacrée par quelques hebdomadaires en mal de sujets plus impérieux comme étant la référence absolue dans les cas de troubles du comportement, vaste domaine qui englobait tout autant la constipation cognitive que la dépression atavique, argument de poids à même de faire chavirer de bonheur la toujours partante et galopante mastercartebleuevisaexpressgold de notre frère Daniel, Judith donc, assignée à résidence dans ce palais des cauchemars climatisés, le bras perclus de perfusions entremêlées au chevet de ses veines tuméfiées, se retrouvait condamnée à écouter sans broncher les doctes remontrances d’un corps médical atterré de voir ainsi une créature d’apparence si avenante s’évertuer à se défier, avec une obstination rare, dans un combat aussi déloyal, donc, donc, donc, le surlendemain de mon arrivée, etc., etc., etc., je m’en allai sur les coups pour le moins déconcertants de trois heures du matin, preuve saisissante que mon corps avait encore du mal à assimiler les renseignements distillés par mon cerveau, retrouver ma vieille Honda toute cabossée que j’avais pris soin d’abandonner la veille de mon départ pour le Kanada au coin de l’avenue René-Coty et de la rue de la Tombe-Issoire, tout juste sous le pont de la rue Darreau, là où je la pensais le plus invisible possible. Bingo. La brave petite m’attendait, fidèle au poste, certes un peu plus poussiéreuse, certes un peu plus rouillée, certes disparaissant peu à peu sous une épaisse et gluante croûte de chiures de pigeons atteints de diarrhée carabinée, circonstance pour le moins contrariante mais qui n’avait pourtant en rien déréglé la parfaite mécanique de mon bolide japonais : sitôt que j’appuyai sur la pédale d’accélération, elle bondit tel un pur-sang remisé trop longtemps dans son box pour soigner une blessure au mollet gauche contractée lors d’un concours équestre organisé dans la banlieue de Damas et m’emmena sur-le-champ dans une folle chevauchée à travers Paris endormi.

Les rares fois où j’avais parcouru Paris de nuit, je me trouvais dans un état second. Soit que revenant d’une fête organisée en l’honneur de Judith pour célébrer son prochain départ en maison spécialisée ou bien son retour de ces établissements destinés à lui redonner la force de s’accepter telle qu’elle était, c’est-à-dire belle mais folle, folle mais vivante, vivante mais déjà morte, vautré sur la banquette arrière d’un quelconque taxi, perdu dans les brumes vaporeuses de l’alcool, je dorme de tout mon saoul, tout juste bon à m’extirper du phaéton de location pour rejoindre ma brouillonne tanière, soit que, ramenant une fiancée d’un soir à son port d’attache, j’aie mieux à faire que de m’attarder sur la beauté crépusculaire de la ville endormie, préférant la découverte des trésors cachés de la damoiselle conquise à la contemplation de ces grands monuments assoupis à l’ombre d’une lune livide jetant sur les avenues désertes comme un halo d’une lumière spectrale où de temps en temps on entendait glapir au bord des immeubles ensommeillés une bande de noctambules encore égayés par leurs aventures paillardes.

Filant doux à bord de ma Honda le long des quais méconnaissables de quiétude retrouvée, je m’aperçus très vite que de nuit Paris redevenait une ville fréquentable. Vidée de ses exaspérants habitants amers de vivre dans une ville devenue au fil des ans inamicale et invivable, désertée par ces hordes de banlieusards fatigués accourus du fin fond des provinces reculées d’Ile-de-France et de plus loin encore pour grignoter quelques croûtons de croissance, abandonnée par sa faune de touristes avides de découvertes insolites et de trésors répertoriés dans leurs précieux guides de voyage, elle affichait la mine sereine et sûre de ses charmes d’une cité figée dans le temps, jeune dans sa vieillesse ridée, vieille dans son éternelle jeunesse, saisie dans une intemporalité immobile qui, jurerait-on, durerait encore pendant des siècles.

Là le Louvre, impérial dans son majestueux habit de soirée, flanqué de sa pyramide de verre éclairée par une batterie de projecteurs qui se tenaient là au pied de ses murs comme des serviteurs d’autrefois brandissaient haut leurs candélabres, affichait la noble et insolente prestance des êtres qui se savent de toute éternité de naissance supérieure.

Plus loin la tour Eiffel paradait en robe de chambre, couleur vieil argent, ressemblant à ces vieux marquis qui occupent leurs nuits à relire des livres sérieux, et du haut de son sommet conversait avec quelques nuages désœuvrés ; l’Hôtel de Ville et son parterre éclaboussé de lumières paradait de mille feux, le Palais de Justice triomphait et consacrait la victoire de la vertu sur le vice, l’île Saint-Louis chuchotait une tendre dolce vita tandis que sur la Seine s’en allaient languissants et indolents péniches et bateaux.

Vers cinq heures du matin apparurent les premiers travailleurs de l’aube se pressant à la bouche des métros et, jugeant plus prudent d’arrêter là mon escapade nocturne, je repris le chemin de la cahute de Judith et, miracle des temps modernes, retrouvai très exactement la même place de stationnement.

 

C’est ainsi que passèrent les jours.

Un mois déjà que je m’étais rapatrié de Vancouver, où, durant quelques trop courtes semaines, j’avais joué au tennis avec mon existence une partie assez morne entre deux vétérans de la terre battue, sans aucun vainqueur, juste une enfilade de fautes directes, une avalanche de points donnés à l’adversaire, un torrent d’occasions vendangées, sans jamais s’aventurer au filet de peur de se prendre une balle en pleine poire, temps suspendu, existences fracassées, amours disloquées, rencontres improbables avec des attachés culturels foireux, des consuls pas même alcooliques, des amourettes dispendieuses avec des Hollandaises déjantées, des Boitillon, des Monika, des Angélique Février, cohorte de personnages tout aussi mal barrés que ma pauvre personne et qu’à mon corps défendant j’avais dû laisser précipitamment derrière moi, je vous délaisse mes chers amis, je dois retourner d’où je viens, le devoir m’appelle, le sens du devoir m’étrangle, au revoir vieil océan tant aimé, au revoir enchanteresses montagnes de mon printemps perpétuel, au revoir mes mouettes chéries, ne m’importunez plus, je ne veux plus entendre parler de vous, je suis fatigué, si fatigué, laissez-moi donc pleurer dans les bras de ma sœur, laissez-la pleurer dans mes bras, laissez-nous nous consoler et apaiser nos blessures les plus secrètes. Ne m’oubliez pas, je reviendrai, je reviendrai. Bientôt. Quand la pluie aura cessé. Lorsque le soleil aura fini sa cure d’amaigrissement. Une fois que Saint-Etienne sera champion de France. Sur Bowen Island la divine, la plus proche et la plus belle des îles, alanguie, impavide au large de Vancouver, ayant réglé une bonne fois pour toutes mes comptes d’apothicaire avec cette civilisation si économe, si radine en séquences de jeu, obtuse dans sa frileuse volonté bien française d’évoluer avec cinq défenseurs et trois milieux défensifs, ayant enfin compris que mon destin ne se jouerait pas dans l’antichambre d’Auschwitz, ce qui pour un vrai bâtard de juif comme moi constitue l’insulte suprême, la rebuffade ultime, je m’installerai dans une maison sur pilotis, avec femme et enfant, chat et chien, surtout sans webcam ni wifi ; quand la faim se manifestera j’enfourcherai dès l’aube frémissante ma frêle embarcation, harponnant ici une baleine égarée, là une orque cyclothymique, plus loin une mouette anorexique, et, au plus fort de la tempête, quand les vagues et le vent et les embruns cingleront mon visage hâlé, je rejouerai du haut de mon trois-mâts Les Hauts de Hurlevent, et alors, tous, vous accourrez de Horseshoe Bay, de Salt Spring Island, de Gabriola, ne vous inquiétez pas mes amis, je serai là, fidèle d’entre les fidèles, à vous guetter au bord du débarcadère, soyez sans crainte compañeros, oh oui je serai là, fort et puissant et robuste comme jamais, débarrassé de mes démons, je n’aurai pas plus d’ennemis que d’amis, plus de Temesta, plus de Valium, plus d’Effexor, plus rien, juste moi, moi, moi. Moi et le maillot orange de Berkampf. Ou encore plus classe, celui, rouge et noir, de Van Basten, époque milanaise, col relevé, chaussettes noires remontant jusqu’au haut des genoux, crampons lustrés, short blanc immaculé, ballon estampillé Fifa sous le bras.

Evidemment, je n’avais toujours pas annoncé mon retour aux parents. Trop tôt, trop tard. Demain. Demain dans la semaine. Le mois prochain. L’année suivante. Quand vous serez morts et enterrés. Seuls Daniel et Judith, mon frère aimant mais distant et ma sœur adorée, savaient que j’avais encouru l’opprobre absolu : fouler à nouveau le sol du territoire français, de ce pays qui n’était pas le mien, ne l’avait jamais été, ne le serait jamais, sans avertir mes chers parents.

D’ailleurs qu’aurais-je pu leur dire ? Que j’avais pris conscience que vivre sans eux m’était devenu par trop insupportable. Qu’ils me manquaient. Que je les languissais. Ou bien que j’étais revenu pour sauver Judith. Et alors ? Et alors ? Et alors ? Et alors le brave Simon est arrivé sans se presser, le bon Simon, le youtre Simon avec ses Temesta, sa bouteille de bourbon et son étoile jaune pâlissante.

A vrai dire je ne savais plus où j’en étais. Judith non plus. Quant à Daniel, toujours en pleine fulgurante expansion économique, il me versait sans rechigner toutes les semaines des sommes substantielles afin de m’empêcher de couler, ou plutôt de nous empêcher de couler, Judith et moi. Des nuits entières, écroulés sur un canapé qui ne pouvait être que défoncé, nous écoutions en boucle la discographie complète des Smiths et de Joy Division et de Jeff Buckley, plongés dans une sorte de ferveur religieuse que rien n’aurait pu parvenir à troubler si ce n’est le délicat déchirement de la pastille grise qui protégeait nos Bolino de la pollution parisienne.

Je squattais donc chez Judith, un obscur deux-pièces sans charme, une des premières acquisitions de Daniel, à deux pas du parc Montsouris où parfois, à l’heure molle de l’après-midi, juste avant que ne débarquent les bataillons de landaus d’enfants criards, je m’en allais jeter des bouts de pain rassis à une bordée de cygnes hargneux ; toujours aussi dédaigneux, ces grincheux volatiles jetaient à peine un regard condescendant vers mes offrandes. Avant de s’en retourner telle une tripotée de jeunes militants de l’UMP en route pour aller parader au meeting de leur chef, traçant leurs chemins à travers une foule de canards transis de peur, filant fissa finauds se terrer sous un saule pleureur dépressif. De temps en temps, juste histoire de les emmerder, je cavalais de l’autre côté de la rive et, une poignée de cailloux bien tranchants à la main, je visais leur plumage de notables autrichiens mais ils s’en foutaient, piquaient un cou dans le bassin en attendant sagement que mes munitions s’amenuisent.

Une fois, une seule fois, je chutai, surpris par une plaque de verglas, absente une seconde auparavant – sûrement encore une de ces coupables négligences du responsable des espaces verts, une espèce de grand échalas déglingué, visage anguleux, oreilles à la Champions League, tronc kafkaïen, débouchant sur un ventre bavarois, achevé par une paire de jambes arquées, le tout dominé par une tête de décapsuleur, qui lors de ses tournées d’inspection s’égosillait à admonester de sa voix pâteuse une bande de gamins juste venus tâter le cuir sur un brin de pelouse défraîchi, veux pas le savoir bande de morveux, moi je suis payé pour faire respecter le règlement, et le règlement il dit : il est formellement interdit de jouer au ballon sur cette pelouse, alors ouste les enfants, raus, foutez-moi le camp, z’avez qu’à squatter le stade Elisabeth pour imiter cette chèvre de Pauleta ; diatribe crachotée à une vitesse de paysan bourguignon au moment des vendanges, avant de s’accorder un sommaire détartrage de gosier chez Lucette, 24, avenue Reille, à coups de ballons de rouge sanguin. Autant le dire d’emblée : ce genre d’individu n’aurait jamais ô grand jamais pu prétendre à un quelconque poste au zoo de Vancouver sans déclencher sur-le-champ une révolte des otaries, une mutinerie des éléphanteaux, une grève de la faim des tortues de mer, outrés d’être traités comme des travailleurs clandestins ougandais.

Toujours est-il que ce jour-là je tombai bel et bien la tête la première, face contre terre et ce sous les applaudissements frénétiques de ces connards de cygnes, froufroutant leurs robes de promotion d’entrée à l’ENA, claquant en rythme leurs becs orangés produisant un vacarme aussi assourdissant qu’une mélopée wagnérienne entonnée par le chœur de l’orchestre des nostalgiques du Troisième Reich du 14e arrondissement.

Une fronde, voilà ce dont j’avais besoin. Et vite. Tout au bout de la rue Saint-Yves, j’avisai une boutique de vieux bibelots où parmi quelques centaines d’objets aux formes déconcertantes, du bilboquet poussiéreux au godemiché décrépit, je dénichai ma fronde. Vous comprenez c’est pour mon fils Simon, tentai-je d’expliquer au tenancier, un vieil homme tout crasseux dégoulinant de cheveux gris et gras arborant un tee-shirt proclamant un No Future fatigué. Il est juif mais ce n’est tout de même pas de sa faute et ses camarades de classe ne cessent de l’importuner. Comme il ne parvient pas à grandir à cause des biberons au Temesta que lui refilait sa mère pour avoir la paix, ce pauvre gosse, au lieu de grandir, grossit comme ce n’est pas permis. C’est plus un enfant, c’est une planète en pleine expansion. Pourtant je vous assure c’est un bon petit gars mon Simon. Toujours poli, toujours prêt à rendre service, toujours disponible. Ferait de mal à personne mais voyez, l’autre jour, je vous le donne en mille, le voilà-t-y pas qui me revient de l’école le nez ensanglanté et les cheveux tondus. C’est pas malheureux ça ? Alors là, moi qui fuis pourtant les conflits comme la peste porcine, j’ai dit Stop. On n’est quand même pas venus s’installer dans ce pays pour se faire traiter de la sorte. Alors voilà, je sais que c’est un peu dangereux mais je suis venu lui acheter une fronde. Ça reste quand même moins dangereux qu’un fusil. Et puis c’est juste au cas où ils recommenceraient à s’attaquer à mon Simon. Ce week-end, je l’emmène en forêt de Fontainebleau pour s’entraîner. Mais attention, chuttt, pas un mot à sa mère. Elle ne supporte pas la violence. Ah vous fermez pour déjeuner, vous allez chez Lucette, bien, bien alors je vais vous laisser et encore merci pour tout.

Le réduit de Judith ressemblait chaque jour davantage à une cahute des temps anciens plutôt qu’à une pub pour Ikea. Entre deux volutes de fumée expectorées par Judith, on pouvait deviner, entre ombre et brouillard, des piles de vinyles sortis de leurs pochettes moisies, des boîtes de Bolino éventrées cavalant sous le canapé poursuivies dans leur fuite effrénée par des reliques de bouteilles de whisky, tandis qu’un peu partout des monticules de tasses à café au marc séché concurrençaient en saleté des verres de Nutella racorni.

De temps en temps j’envoyais quelques mails réconfortants à papa, lui contant mes aventures imaginaires au pays du Pacifique, ce Canada de cocagne – aussi beau et emmerdant à imaginer que de baiser avec Emmanuelle Béart, m’étais-je dit un soir en me promenant sur English Bay. Parfois succombant à une vague de culpabilité, déclenchée bien plus par l’abus répété de whisky que par la reconnaissance du ventre, je tentais le diable et appelais ma mère en me traînant dans une de ces usines à téléphones où des Africains déboussolés et au bout du rouleau essayaient en hurlant dans le combiné de convaincre leurs familles restées au pays que tout se déroulait à merveille, que l’argent coulait à flots, qu’ils dormaient dans des palaces douillets, que leurs papiers les attendaient à la préfecture, combien je te languis mon fils, si tu savais, si seulement tu savais, dis-moi quand comptes-tu revenir ou peut-être que tu as décidé de t’installer pour de bon à Vanpouter, hu la bonne idée que tu as eue là mon fils, plus loin il y avait pas, tu sais que tu peux tout me dire, ce n’est rien comparé à ce que je vis avec ton père, tu ne peux pas imaginer combien il vieillit mal, mais c’est la vie hein, on vieillit tous, moi-même je sens que je n’en ai plus pour longtemps, mon cœur, Simon, mon cœur je ne sais pas ce qu’il manigance mais il s’emballe pour un rien, tu ne manques de rien au moins, tu manges bien, tu veux que je t’envoie des bricks par la poste, ne dis pas non, ça me ferait plaisir ; j’étais là coincé dans une cabine téléphonique, au pied de l’appartement de ma sœur, sis au carrefour de l’avenue Reille et de l’avenue René-Coty ; à quelques pas d’ici le parc Montsouris, comme un escroc de haut vol, essayait de donner le change à ces Parisiens amorphes, tout à leur ravissement de penser vivre dans une ville verte où s’épanouissait une joyeuse nature, imposture, infâme imposture, il faisait chaud, maman suppliait, dans la cabine d’à côté l’Afrique se réveillait, de tonitruants éclats de rire secouaient la guérite, je ne l’écoutais pas, je me contentais juste de quelques oui maman ne t’inquiète pas tout va bien, tout va bien ton abruti de fils, ton avorton de petit dernier, celui qui t’a tant posé de problèmes se dore le ventre au soleil de Vancouver, et Judith au fait comment va-t-elle, ah ne commence pas à me parler de ta sœur, rien que d’y penser ma tension galope, ça doit faire quoi ? peut-être un mois que je ne l’ai pas vue, elle n’appelle jamais et quand moi je me permets de la déranger tu ne sais pas ce qu’elle me dit, elle me dit Maman tu me fatigues et puis elle raccroche, dis-moi Simon c’est comme ça qu’on parle à sa mère, et puis de quoi je te prie elle est fatiguée, je ne sais pas, c’est bien la fille de son père, je te demande Simon, tu trouves son comportement normal ? je ne la comprends pas ma fille, c’est terrible à dire, mais j’ai l’impression de parler à une étrangère, une étrangère Simon, si seulement elle rencontrait quelqu’un mais penses-tu, tous des abrutis, c’est tout ce qu’elle sait dire, même ton père a jeté l’éponge, ça lui passera Babeth tout finit par passer, tu es devenu philosophe maintenant Georges, tu veux qu’on invite Finkelautre à manger pour évoquer l’avenir de ta fille, oui de ta fille Georges, tu sais Judith Sagalovitsch, tu crois qu’il m’écoute, penses-tu, il reste assis des heures entières devant son échiquier à réfléchir, à réfléchir à quoi tu peux me le dire, sûrement pas à ses affaires, qui est-ce qui hurle comme ça mon fils, rien maman, c’est mon voisin qui vient de coincer la patte d’une mouette dans sa fenêtre, ah bon, mais tu peux pas la fermer un peu hein, j’arrive même pas à entendre ma mère, tu dis quoi que moi je parle trop fort, hein, c’est ça, mais je vais te dire une chose l’ami, personne n’empêchera Moïse de parler avec son fils, tu comprends, personne, tu crois que, parce que tu es né ici, tu te crois tout permis, je ne suis pas né ici, je ne suis pas français, fils de pute de Blanc que tu es, ça je préfère, t’es un bouffon toi – Simon ? –, t’es un putain de bouffon de mes deux – Simon mais avec qui tu parles, quoi ?, la ligne est juste mauvaise maman, mais qu’est-ce qui hurle comme ça, personne maman, juste Geronimo, qui ?, tu sais que t’es un drôle de putain de bouffon toi, tu sais même pas à quel point, d’ailleurs vous êtes tous des bouffons les Français, les Chirac, les Sarkozy, les Fabius, tous des putains de comiques, des guignols, voilà vous êtes un peuple de bouffons, Simooooon, je ne t’entends plus, moi non plus je ne m’entends plus maman, tu es en train de te disputer, tu crois pas que j’ai assez de soucis comme ça, vous me fatiguez les enfants, vous me fatiguez tous, ça va mon petit marcassin, quoi Drogba, mais où veux-tu que je te trouve un maillot dédicacé de Drogba, eh l’ami tu saurais où trouver un maillot dédicacé de Drogba, t’en veux pas un de moi à la place, quel bouffon tu fais, alors attends mon bébé, ça va pas être facile pour Drogba, Ronaldo ? mais il est trop vieux, ah Cristiano Ronaldo, papa va essayer, qu’est-ce que c’est cette histoire de Christ Simon, qu’est-ce que tu racontes, je dois te laisser maman, j’ai rendez-vous au consulat, je te rappelle bientôt.