La Morsure de l'Effroi

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Le Général Bouvier avait pris sa décision. Elle était inouïe mais irrévocable. Il savait que cela allait entraîner le sacrifice de sa petite-fille, de son meilleur agent de terrain et de beaucoup d’autres, et peut-être un embrasement du Maghreb. Mais il ne voyait aucune alternative. Malgré les épreuves Shona et son équipe de la D.G.S.E. avaient traqué les tueurs sanguinaires jusqu’au sein de la palmeraie. Ils étaient à présent dépassés par la montée en puissance de l’ennemi. Le Général savait que Shona n’abandonnerait pas, même face aux hordes qui déferlaient dans la cité. La guerre contre l’Ombre était perdue. La pandémie allait être foudroyante. L’acte ultime et désespéré du Général Bouvier allait retentir d’un continent à l’autre avec la force d’une secousse sismique...


Publié le : mercredi 19 février 2014
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EAN13 : 9782332658760
Nombre de pages : 320
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ISBN numérique : 978-2-332-65874-6

 

© Edilivre, 2014

Préambule

Cette histoire qui se déroule dans un futur proche est une pure fiction, qui prend donc un double risque : celui de l’invraisemblance et celui de la coïncidence.

Ce livre est la suite de « La Résurgence de l’Ombre ». La lecture du livre « La Résurgence de l’Ombre » est conseillée avant d’entamer celui-ci. Elle n’est pas indispensable. Pour le lecteur qui aurait en main « La Morsure de l’Effroi » et qui n’aurait pas lu « La Résurgence de l’Ombre », les quelques lignes de ce prologue pourront distiller le minimum nécessaire d’informations.

Résumé du Livre I

Sous les ordres du Général Gabriel Bouvier deux agents des services secrets, le psychiatre Jarod Barclet et l’éblouissante Shona Chang Taylor, traquent le tueur en série sanguinaire Vladinescu, évadé d’un service psychiatrique pour malades dangereux. Le criminel était médecin militaire dans un sous-marin nucléaire stratégique. Au retour de sa dernière mission Vladinescu avait tenté de monnayer auprès de l’Armée une étrange découverte d’ordre biologique. Les enquêteurs découvrent que des tissus contaminés par un mal étrange ont été déposés par Vladinescu dans un laboratoire militaire ultra-secret dirigé par le Docteur Thierry Dargentières. Jarod Barclet découvre cette mystérieuse maladie qui engendre une soif de sang et une effroyable agressivité. L’enquête révèle que Vladinescu s’est délibérément contaminé pensant perpétuer à travers ce mal mystérieux le pouvoir maudit de son sinistre aïeul, le voïvode Vlad Tepes alias Dracula. Jarod et Shona accompagnés par l’interprète Yevhenia Alekseïevna traquent le tueur démoniaque jusqu’en Transylvanie. Ils finissent par démanteler en Roumanie un vaste réseau de trafic d’organes dirigé par Vladinescu lui-même, et par découvrir les atrocités perpétrées par le monstre dans son sinistre manoir au sein des Carpates. A l’issue d’un dantesque combat Shona Chang Taylor parvient à triompher du monstre et de ses serviteurs, et à repousser la résurgence de l’Ombre…

 

 

Quelques personnages de « La Résurgence de l’Ombre » qui apparaissent, ou auxquels il est fait allusion, dans « La Morsure de l’Effroi »
(ce que l’on en apprend à travers le Livre I) :

Gabriel Bouvier : Le Général Bouvier est le patron de la Sous-Direction du Renseignement à la D.G.S.E.1 Stratège surdoué et meneur d’hommes à l’intuition géniale, le Général Bouvier devrait être en retraite depuis longtemps mais ses qualités le rendent irremplaçable. Un accident tragique dans lequel sa fille et son gendre trouvèrent la mort il y a vingt ans l’a privé de l’usage de ses jambes. Fumeur de cigarettes électroniques nicotinées le Général Bouvier est un travailleur infatigable. Il érige la confidentialité à une dimension presque sacrée. Certains indices laissent penser qu’il aurait une mission secrète parallèle : en tant que Gardien, il semblerait avoir pour tâche occulte de combattre la résurgence de l’Ombre.

Jarod Barclet : Jarod Barclet est médecin militaire et psychiatre. Scientifique à l’esprit rationnel, spécialiste en synergologie et en psychologie des interrogatoires, il travaille pour la D.G.S.E. Il est un sportif accompli et un homme d’action. Subjugué par le charme éblouissant de sa co-équipière Shona Chang Taylor, il succombera cependant à la séduction de Yevhenia Alekseïevna, l’interprète qui accompagne les agents lors de leur voyage en Roumanie. Jarod Barclet trouve la mort lors de la traque de Vladinescu dans son château des Carpates.

Anselme Marie-Rose : Anselme Marie-Rose, dit « l’Antillais », est infirmier à l’Unité pour Malades Difficiles de l’hôpital psychiatrique de Villejuif. Ayant une longue expérience du travail auprès des malades mentaux les plus dangereux, il respecte profondément ses patients et ses collègues de travail. Après le triple meurtre perpétré sous ses yeux par Vladinescu, il est profondément traumatisé et doit être lui-même hospitalisé en clinique psychiatrique. Là, il sera enlevé et interrogé par les agents de la D.G.S.E.

Bernard Lalic : Bernard Lalic dit « le Colosse » est aide-soignant à l’Unité pour Malades Difficiles de l’hôpital psychiatrique de Villejuif. Il y est sauvagement assassiné par Vladinescu qui met à son profit la corpulence hors-norme du Colosse et sa propre chétivité pour s’évader.

Dylan Pertuis : Dylan Pertuis est un nouvel infirmier intérimaire de l’Unité pour Malades Difficiles du centre hospitalier spécialisé de Villejuif. C’est en réalité un agent de la D.G.S.E. infiltré venu enquêter sur Vladinescu. Il est sauvagement assassiné par ce dernier.

Alexandre Bruard : Le Professeur Alexandre Bruard est expert psychiatre. Brillant mais imbu de sa propre personne, il aime expertiser les cas exceptionnels et médiatiques. Chargé de l’expertise psychiatrique de Vladinescu il est sauvagement assassiné par ce dernier.

Kévin Demarest : Kévin Demarest, matelot à bord du sous-marin nucléaire stratégique « Le Terrible », est une des premières victimes du mal mystérieux.

Yevhenia Alekseïevna : Jeune femme d’origine ukrainienne, Yevhenia Alekseïevna fait partie des personnels civils de la D.G.S.E. où elle œuvre comme interprète, notamment en langue roumaine. Elle accompagne à ce titre Jarod Barclet et Shona Chang Taylor dans leur voyage. Son charme slave torride, son audace et ses tenues sexy ont raison de la sensibilité du Lieutenant-Colonel Barclet. Mais Yevhenia Alekseïevna trouve la mort en Transylvanie.

Thierry Dargentières : Le Médecin-Colonel Thierry Dargentières dirige le laboratoire bactériologique militaire ultra-secret du fort de Rosny-sous-Bois. Le Docteur Vladinescu, qui avait ses entrées dans cet établissement pour avoir naguère participé à sa création, y a déposé des échantillons biologiques infectés par une sorte d’étrange virus. Thierry Dargentières est un homme peu assuré, égocentrique, masquant son sentiment d’infériorité et de frustration par une façade bonhomme et provocatrice.

Nicolae Tompas et Ion Petre : Ces agents des service secrets roumains ont été corrompus par Vladinescu. Ils trouvent la mort dans son lugubre château.

Dragan Vladinescu (alias Slobodan Vladinescu): Le Médecin-Principal des Armées Dragan Vladinescu était médecin à bord du sous-marin nucléaire stratégique « Le Terrible ». Il est chirurgien, infectiologue et médecin légiste. Il avait ses entrées au laboratoire militaire ultra-secret de Rosny-sous-Bois pour avoir naguère participé à sa création. Son caractère maussade et taciturne le rendait plutôt antipathique. Il s’avère que Vladinescu dirigeait en parallèle un réseau d’enlèvements de personnes et de greffes d’organes en Roumanie. L’enquête de la D.G.S.E. a permis de l’identifier comme étant l’auteur des meurtres en série et des monstrueuses atrocités perpétrées en région parisienne. Vladinescu s’est délibérément contaminé avec les échantillons biologiques rapportés de son dernier voyage au pôle nord. Il pense être l’héritier de nobles roumains et hongrois célèbres pour leur cruauté : Vlad Tepes dit Dracula et Erzsébet Bathory dite la Comtesse Sanglante. Il est traqué jusqu’en Roumanie par les agents de la D.G.S.E. Il trouve le trépas dans son lugubre château des Carpates, vaincu par Shona Chang Taylor.

Shona Chang Taylor : Shona Chang Taylor est Lieutenant de Gendarmerie en détachement auprès de la D.G.S.E. où elle est agent du service action. Son charme époustouflant ne laisse personne indifférent mais Shona Chang Taylor se méfie des incendies qu’elle peut éveiller dans les cœurs. Orpheline, célibataire, bisexuelle, libre et jamais possessive, elle ne s’attache aux personnes que de façon exceptionnelle. A l’âge de treize ans elle a perdu ses deux parents et cru perdre son grand-père ; après une tentative de suicide elle a été placée en internat militaire où elle a suivi une formation spéciale. Elle ne porte ni fard ni bijou. Shona Chang Taylor se révèle dans l’action. Athlète surentraînée, championne de tir, d’escalade, spécialiste en arts martiaux, adepte de sports extrêmes, danseuse de haut niveau, elle fait preuve d’un contrôle exceptionnel de ses émotions et d’un esprit de décision hors pair. Ce qu’elle ne supporte pas c’est l’inaction. Elle est franche et sincère, sauf dans son métier. Quand elle est en mission elle est imprégnée du sens du devoir. Elle est issue d’un père chinois et d’une mère ghanéenne elle-même métisse de Ghanéenne et de Français. Shona Chang Taylor a été initiée par son père à diverses techniques qui lui sont utiles dans son métier. Lorsqu’elle était enfant elle était amoureuse des héros des romans d’espionnage. Son grand-père lui racontait les légendes des luttes des Gardiens contre l’Ombre. Espiègle et insaisissable, à la fois secrète et directe, Shona a souvent des propos décalés et des mots de dérision même dans les situations les plus catastrophiques. En toute discrétion (mais cette information est ultra-confidentielle), elle est la petite-fille du Général Bouvier. Sa nature de Gardienne se révèle au cours de son dantesque combat contre l’Ombre en Transylvanie. En effet le regard démoniaque du monstre ne provoque pas en elle la terreur mais accroît sa détermination. Elle est la seule à pouvoir le renverser.


1. Direction Générale de la Sécurité Extérieure : services militaires de renseignement

Premier chapitre

26 septembre

Le Médecin-en-Chef2 Thierry Dargentières était descendu en zone 3, la plus sécuritaire du laboratoire bactériologique militaire ultra-secret. Il était l’un des seuls parmi le personnel du laboratoire à pouvoir s’y déplacer sans avoir à demander d’autorisation ni à rendre de compte : c’était lui le directeur.

Le laboratoire bactériologique secret était situé en sous-sol du Fort de Rosny-sous-Bois, protégé par d’épaisses couches de béton armé. Le personnel qui y travaillait, exclusivement militaire, l’appelait le bunker. Dans la zone 3 étaient conservées les souches bactériologiques et virales les plus contagieuses et les plus virulentes. Ces agents pathogènes terrifiants pouvaient être utilisés à des fins terroristes ou stratégiques.

La raison d’être officielle de ce laboratoire militaire était la recherche et l’étude des moyens de se protéger contre de telles attaques.

Le Docteur Thierry Dargentières avait revêtu la combinaison intégrale de protection. Deux tuyaux lui permettaient de respirer de l’air frais comme s’il était un scaphandrier. L’air venait de l’extérieur et était évacué vers un dispositif de stérilisation. En émoi, l’homme sollicitait la soupape d’arrivée d’air plus que de mesure. La clapet faisait un claquement à chaque fin d’expiration. L’homme en combinaison était obnubilé par le bruit de la circulation d’air à l’intérieur de la combinaison. Ce sifflement obsédant augmentait encore sa tension nerveuse.

Thierry Dargentières avait tenté à plusieurs reprises de détruire les échantillons contaminés déposés par Vladinescu. Il n’avait pas réussi à le faire : à chaque fois qu’il essayait de les détruire une force contraire s’opposait à sa volonté. Il avait été jusqu’à programmer sur l’ordinateur l’incinération automatisée des échantillons mais il n’avait jamais pu taper sur la touche « envoi » du clavier : quelque chose l’en empêchait. Une étrange puissance. C’était plus fort que sa propre volonté.

Qu’on lui ait caché des informations cruciales contrariait Thierry Dargentières. Il avait dû lire la presse pour apprendre que Slobodan Vladinescu, ennemi public numéro un, tueur en série sanguinaire, n’était autre que le Docteur Dragan Vladinescu avec qui il avait lui-même travaillé. Sur les enregistrements vidéo des caméras de surveillance de la zone 3 le Docteur Thierry Dargentières avait vu Vladinescu se contaminer délibérément avec les échantillons biologiques qu’il avait rapportés du pôle nord. Après expériences, analyses et réflexions, le Docteur Thierry Dargentières avait compris pourquoi Vladinescu avait volontairement contracté l’infection. Ou du moins il avait cru le comprendre : ce mystérieux virus arrêtait le vieillissement !

Thierry Dargentières avait étudié le résultat de la mise en culture de ce virus inconnu sur des tissus humains. Les cellules infectées pouvaient à nouveau se diviser, et à part les globules rouges elles n’étaient plus soumises à l’apoptose3 : elles ne se détruisaient pas et conservaient intactes leur structure et leur vigueur.

Elles ne vieillissaient pas !

Oui, le Docteur Thierry Dargentières avait compris que Vladinescu se fût volontairement infecté. Certes ce virus provoquait une anémie, mais l’essentiel était qu’il pouvait arrêter le processus de vieillissement tissulaire. Le Docteur Thierry Dargentières avait d’ailleurs bien remarqué que les tissus biologiques retrouvés dans la banquise montraient un degré de conservation étrangement supérieur à ce à quoi l’on pouvait s’attendre pour des échantillons datés du quinzième siècle, plusieurs fois décongelés et recongelés. Pour une personne infectée il suffisait donc d’un apport de globules rouges extérieurs – une transfusion de temps à autre, pensait-il – pour voir son organisme rajeunir et atteindre une extraordinaire longévité.

Or Dargentières avait peur de vieillir…

Ce dont il n’avait pas conscience, c’était des effets neuropsychiques dévastateurs de l’infection : la soif de sang insatiable poussant inéluctablement à mordre ses congénères, l’annihilation de toute compassion… Ces effets, il les ignorait. Ces informations avaient été tenues secrètes par la D.G.S.E.4

Thierry Dargentières ne devait pas tarder à vivre cela dans sa chair…

Le Docteur Thierry Dargentières était acariâtre. Dans sa vie, rien n’allait comme il le voulait, à part peut-être son travail. Là, comme un petit chef se sentant roitelet dans son fief, il pouvait jouir de son pouvoir, harceler ses subordonnés de ses quolibets provocateurs et de ses remarques sibyllines presque perverses. Il pouvait afficher sa parcelle de pouvoir comme on exhibe un phallus, et il aimait ainsi se sentir important. Ce n’était pas le cas à la maison, au sein de sa famille, où son manque profond de confiance en lui-même l’avait assigné à une position de soumission et lui avait infligé une frustration chronique qui corrodait jour après jour le cœur de son âme.

Alors le temps de la revanche était arrivé.

Qu’on le prît pour un imbécile dépassait ce qu’il pouvait supporter. La veille, deux agents de la D.G.S.E. qui traquaient un tueur en série étaient venus dans son établissement pour une soi-disant enquête. L’un d’eux, un certain Jarod Barclet, lui-même médecin, s’était permis de le prendre en défaut et de l’humilier.

Et on lui avait menti ! Même le Général Bouvier lui avait menti en lui cachant que son ex-collaborateur Vladinescu n’était autre que le tueur en série recherché par toutes les polices. Les deux enquêteurs des services secrets qui étaient venus l’interviewer lui avaient délibérément dissimulé la vérité. L’esprit sensitif, susceptible et psychorigide de Thierry Dargentières analysait très bien les faits et en tirait les déductions qui s’imposaient : on l’avait pris pour un con ! On l’avait sciemment humilié. Le ton hautain de Barclet n’avait pas arrangé cela, loin s’en faut !

Le Docteur Thierry Dargentières se rappelait très bien Vladinescu. Et surtout il se souvenait de la jubilation de cet homme lorsqu’il était question des fameux échantillons biologiques. Il en était sûr : Dragan Vladinescu avait découvert leurs propriétés rajeunissantes et c’était bien la raison pour laquelle il avait volontairement contracté l’infection.

Mais pourquoi Vladinescu lui avait-il demandé de détruire ces échantillons ? Thierry Dargentières n’y voyait qu’une réponse. Fût-elle bonne ou mauvaise il ne voyait que celle-ci : Vladinescu voulait détruire ces échantillons pour que personne d’autre ne puisse en profiter ! Dargentières ne voyait que cette explication car il était convaincu de l’égoïsme fondamental de tout être humain. En l’occurrence la vérité était plus glaçante encore…

A chaque fois que le Médecin-en-Chef Thierry Dargentières venait en zone 3 pour détruire les échantillons de Vladinescu, il vivait un curieux phénomène : non seulement il n’arrivait pas à les détruire, mais un sombre désir montait en lui. C’était de plus en plus fort. Sa façon de voir les choses était intimement manœuvrée par une force occulte et insaisissable. A son insu. Dargentières se forgeait peu à peu de nouvelles convictions, qu’il croyait être les fruits de sa propre réflexion. Son esprit était infecté, avant même que le « virus » pénétrât son corps.

Alors bien qu’il en ait peur Dargentières y était résolu, et de plus en plus : il allait à son tour se contaminer.

A travers ses gants de polyéthylène il pianotait déjà sur le clavier de l’ordinateur de commande. Un solide tiroir blanc se découvrit comme s’il sortait de l’épaisseur du mur de la pièce. Son ouverture dégagea une volute de vapeur d’eau cristallisée par l’évaporation de l’azote liquide. La température de cryoconservation devait toujours être inférieure à quatre-vingts degrés centigrades au dessous de zéro. Sur un petit conteneur givré une sorte d’étiquette mentionnait « agent inconnu – viral ? » et des inscriptions de références et de dates, ainsi que le nom du scientifique qui avait remisé les échantillons : « Médecin-Principal Dragan Vladinescu ». Un bras articulé automatisé vint soulever le couvercle et sélectionner une coupelle hermétique. Dargentières la hissa avec lenteur et précision, pour ensuite venir la déposer sur un plan de travail. Puis il sortit une seringue d’un tiroir et y enficha une courte aiguille. Le sifflement de l’air dans les tuyaux de sa combinaison étanche et le claquement de la soupape l’agaçaient de plus en plus. Il saisit précautionneusement la coupelle et la décongela. Il aspira quelques gouttes de son contenu avec la seringue.

Puis il replaça la coupelle et tapa un code sur le clavier d’ordinateur. Une fenêtre s’ouvrit sur l’écran demandant confirmation de la destruction par incinération des échantillons référencés. Thierry Dargentières retapa un code puis posa son index ganté sur la touche « envoi ».

Comme à chaque fois il ne parvenait pas à passer à l’étape suivante. Sa main se mit à trembler. Son esprit était rongé par l’hésitation. Son index droit ne pouvait enfoncer la touche du clavier. Il essaya avec la souris, plaçant le pointeur sur le bouton « OK » au milieu de l’écran. Le même phénomène paralysa sa main au moment de cliquer. Faire effort pour lutter ne produisait qu’un tremblement et une très désagréable sensation. Une sorte de crampe de la main et de l’esprit. L’impression d’escalader un mur savonneux, ou de courir dans des sables mouvants. Comme à chaque fois il annula le processus. Le tiroir blanc se referma. Les échantillons biologiques secrets de Vladinescu furent remisés, intacts, dans les compartiments de conservation.

De plus en plus stressé Thierry Dargentières respirait trop fort. Le passage de l’air à travers soupapes et tuyaux émettait des chuintements obsédants. A travers la large visière de sa combinaison intégrale on pouvait voir des gouttes de sueur perler sur son front luisant. Parvenu dans le premier sas de décontamination Dargentières ôta ses gants, son casque puis sa combinaison, après avoir posé la petite seringue sur le sol. Aucune caméra de surveillance n’avait le sas dans son champ de vision. Il semblait agir avec précipitation comme s’il craignait de changer d’avis avant d’aboutir. Il pensait toujours appliquer ses propres décisions et jouir de son libre arbitre. Mais ce n’était déjà plus le cas. La simple pensée de ce mal mystérieux avait d’ores et déjà semé dans son esprit son avilissante et insidieuse germination. Dévêtu, il ramassa la seringue, pinça son ventre adipeux de sa main gauche, piqua le pli cutané en tenant la seringue de sa main droite, mit son pouce sur le piston et s’en injecta rapidement le contenu.

Le Docteur Thierry Dargentières remonta au premier niveau du laboratoire secret. Il croisa deux employés en blouse blanche qui le saluèrent. Il s’efforça de paraître normal, de cacher son stress. Son cœur battait la chamade. Il transpirait encore, et pourtant il se sentait grelotter. Thierry Dargentières avait peur de ce qu’il venait de faire et des conséquences. Il se demandait si sa rancœur n’avait pas pris le dessus sur sa rationalité. Il était trop tard désormais pour faire machine arrière. Et il était vain de regretter. En entrant dans son bureau Thierry Dargentières murmura :

– Advienne que pourra ! Alea jacta est.

Une étrange sensation de brûlure et de broiement envahissait son ventre en irradiant depuis le point d’injection.

*
*       *

Le lendemain, Thierry Dargentières arriva en retard au laboratoire secret du sous-sol du Fort de Rosny-sous-Bois. Les gendarmes qui assuraient la surveillance extérieure du site remarquèrent sa démarche étrangement lente mais ne s’en inquiétèrent pas. Il portait des lunettes noires bien que le soleil fût voilé par une épaisse couche nuageuse grisâtre. La moindre lumière lui faisait mal. Parvenu à l’entrée du bunker devant l’ascenseur d’accès au laboratoire secret, il enficha sa carte magnétique dans un lecteur tenant place de bouton d’appel ; puis il entra un code sur le clavier adjacent. Une voix lui demanda de s’identifier. Thierry Dargentières peina à prononcer son nom : il était enroué, presque aphone. Les horribles symptômes de l’infection commençaient déjà à gagner son organisme. L’ascenseur s’ouvrit. A l’intérieur un militaire armé vérifia une nouvelle fois que la personne qui pénétrait ce site ultra-sécurisé y était habilitée.

Thierry Dargentières avait l’esprit embrouillé. Il se sentait mal. Sa haine n’avait fait que croître depuis la veille. Il n’était plus que rancœur, amertume, fiel et hostilité. Il ignorait encore les effets de la maladie, mais le mal produisait en lui son inéluctable invasion et commençait ses ravages insidieux et atrocement délétères.

Dargentières avait faim et soif mais il ne pouvait rien avaler. Il n’arrivait plus à réfléchir. Toute lumière vive lui faisait mal. Les lunettes fumées qu’il portait le protégeaient mal.

Thierry Dargentières était pris d’une sorte de colère contre l’humanité entière. Il s’était toujours senti incompris et injustement traité par ses semblables ; à présent son ressentiment le submergeait. Il était convaincu que ses ennemis n’avaient de cesse que de comploter, tramer, ourdir, manigancer, fomenter contre lui. Il en était sûr : ils étaient jaloux de son poste, ils allaient lui tendre des pièges. Ils ne voulaient qu’une chose : lui nuire.

La veille au soir ses trois filles l’avaient encore empêché de se reposer. Elles l’avaient même défié en riant aux éclats dans leur chambre. Il avait senti que chaque rire lui était destiné. Chaque rire se moquait de lui. Exprès. Alors qu’il leur demandait de faire silence, sa femme l’avait comme d’habitude rabroué et avait discrédité son autorité paternelle en donnant raison à ces adolescentes ingrates.

– Oh, laisse-les, elles s’amusent… C’est pas méchant… Soit moins stressé quand tu rentres de ton travail. Tu seras plus tolérant à la maison…

Elle se plaignait à qui voulait l’entendre de ce qu’elle devait s’occuper toute seule de quatre enfants à la maison : leurs trois filles… et lui-même. Mais elle avait depuis longtemps fait en sorte de tout contrôler et de l’infantiliser. S’il était traité lui aussi comme un enfant, c’était entièrement en raison de l’attitude humiliante systématique de sa femme. De sa faute à elle, elle seule. Non, Thierry Dargentières n’avait plus sa place à la maison, ou alors une place de souffre-douleur, de bouc émissaire. On le traitait comme un sous-homme. Comme un toutou juste bon à rapporter à la maison sa solde d’officier. On se jouait de lui. On le rabaissait. Il ne l’avait jamais aussi bien compris qu’aujourd’hui.

La haine croissait en lui et envahissait son âme. Le temps de la revanche cédait maintenant le pas à celui de la vengeance. Ils devaient tous expier. Ils allaient tous payer.

Le matin même les gros titres de la presse avaient proclamé la mort du tueur en série Vladinescu, abattu par les services secrets lors de son interpellation en Roumanie. Thierry Dargentières n’avait jamais vraiment aimé Vladinescu ; d’ailleurs personne ne l’appréciait. Mais il s’était senti quelques points communs avec cet homme renfermé, morose et taciturne. Sans en avoir jamais parlé les deux hommes savaient qu’ils partageaient ce sentiment d’incomplétude, de frustration et d’injustice à l’égard de leurs semblables. Vladinescu assumait, lui, son aigreur de caractère, alors que Dargentières mettait de l’énergie à la masquer derrière une façade tantôt débonnaire tantôt sarcastique. Plus le temps passait, plus Dargentières se sentait proche de Vladinescu. Chaque fois qu’il avait tenté de détruire les échantillons secrets il avait perçu un peu plus les affinités qui les liaient. Il ignorait comment Vladinescu était devenu un tueur. Mais en son for intérieur il enviait ce destin. Toutes ces frustrations accumulées au fil des ans ne pouvaient se soulager que dans la destruction. Dans le meurtre ! La vengeance.

Tuer tous ceux qui l’avaient fait souffrir : il ne voyait plus que cette issue. Et à bien y réfléchir, c’est toute l’humanité qui avait fait souffrir Dargentières…

Oui, le temps de la vengeance était arrivé.

Thierry Dargentières parvenait à surmonter son mal de tête et sa soif, et à feindre d’aller bien lorsqu’il croisait quelqu’un dans les couloirs ; mais il ne parlait pas et évitait tout échange avec ses subordonnés. Il s’attela officiellement à une activité de vérification de conformité de la zone 3, comme cela était dans ses prérogatives directoriales. En tenue de protection comme la veille il pénétra la zone 3 en passant par le sas. Il tapa un code sur le clavier et envoya un message au central de vidéosurveillance, puis il débrancha la caméra. Il tapa de nouveau un code et une trappe s’ouvrit. Puis plusieurs tiroirs sortirent du mur. Là étaient conservés les virus les plus dévastateurs. Des étiquettes mentionnaient sur les compartiments : Virus Marburg – Lassa – H1N1 Modifié – Ebola Bundibugyo – Ebola Soudan – Ebola Zaïre – Ebola expérimental aéro-résistant. Dargentières fit s’ouvrir ce dernier tiroir. Une alarme lumineuse rouge et sonore se mit en marche. Dargentières confirma son ordre d’ouverture.

Le Docteur Thierry Dargentières voyait se dévoiler devant lui l’arme bactériologique la plus effroyable : un virus mortel d’une contagiosité extrême. Le virus Ebola pouvait engendrer la maladie épidémique la plus ravageuse. On avait découvert cet agent pathogène en 1976. On savait qu’il causait une fièvre hémorragique foudroyante. Il n’y avait aucun traitement. Le décès survenait au bout de quelques jours dans un tableau de désagrégation de tous les organes et de défaillance multi-viscérale. Le virus se multipliait aussi dans le collagène. Les sous-couches de la peau se liquéfiaient ; le simple fait de toucher ou de bouger un malade lui dilacérait la peau tant elle était amollie. Les rares cas non mortels engendraient souvent de graves séquelles neurologiques, hépatiques ou oculaires. Seulement cinq particules virales aéroportées suffisaient à une ampliation extrêmement rapide du virus chez un nouvel hôte.

Oui, le temps de la vengeance était arrivé…

La malédiction ancestrale et délétère qui envahissait déjà son corps et son esprit assignait Dargentières aux cruautés les plus atroces.

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