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La Mort entre les lignes

De
446 pages

" Une histoire originale, qui joue de manière subtile avec les codes du polar classique. "


Alicia Giménez Bartlett



1952. Le régime franquiste bat son plein à Barcelone, où l'on s'apprête à accueillir le Congrès eucharistique : la ville doit se présenter sous son meilleurs jour aux visiteurs étrangers. Le meurtre de la blonde Mariona, grande bourgeoise veuve d'un médecin réputé, risque de faire mauvais effet. La brigade criminelle, sous la coupe de la police politique, est priée de régler ça vite et sans remous. On autorise Aneta, jeune pigiste de La Vanguardia, fille d'un reporter mis sur la touche pour cause d'opinions subversives, à relater avec discrétion les progrès de l'enquête, confiée à un inspecteur acariâtre. Sourde aux consignes du procureur, Aneta fouine de son côté et ce qu'elle découvre ne plaît pas aux autorités.


L'humour ajoute au charme de ce polar complexe qui dresse le portrait d'une société muselée, où les intellectuels sont harcelés et les fortes têtes menacées.



Rosa Ribas, docteur en philologie et romancière catalane reconnue, a écrit La Mort entre les lignes avec la documentaliste allemande Sabine Hofmann. Elles vivent en Allemagne, l'une à Francfort, l'autre à Michelstadt.



Traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon


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COLLECTION DIRIGÉE PAR MARIE-CAROLINE AUBERT
Titre original :Don de lenguas
Éditeur original : Ediciones Siruela
© Rosa Ribas et Sabine Hofmann, 2013
Publié en accord avec l’agence littéraire Ella Sher
ISBN : 978-2-02-114011-8
© Éditions du Seuil, septembre 2015, pour la traduction française
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
www.seuil.com
À toi, Celia, à jamais dans notre souvenir
Mariona était là. Pâle, blonde, plantureuse et morte.
Abel Mendoza tournait autour du gigantesque bureau comme un furet en cage. Des petits nuages de poussière s’élevaient tandis qu’il déplaçait des piles de papiers que personne n’avait touchées depuis des mois. Il se tourna vers la bibliothèque garnie de livres médicaux. Ses mains semblaient ne plus lui répondre et s’agitaient avec fébrilité, elles sortaient des ouvrages des rayonnages et feuilletaient certains volumes tombés à terre, repoussaient les tiroirs ouverts et inspectaient ceux qui étaient fermés.
Il trouva enfin ce qu’il cherchait. À cet instant, d’un geste involontaire du revers de la main gauche, il renversa un crâne en plastique, un modèle anatomique avec des muscles et un œil d’un côté et, de l’autre, des os à nu. Les têtes de mort ont toujours le sourire, même lorsqu’en chutant l’impact fait sauter leur globe oculaire. Ce dernier rebondit vers le corps étendu sur le sol.
Abel ramassa le crâne et, en dépit ou à cause de sa nervosité, il ne put s’empêcher de lui rendre son sourire. L’œil en plastique roula jusqu’au talon de l’unique soulier que portait la morte et buta contre lui avec un bruit sec qui acheva de paniquer Abel.
Il quitta la pièce et franchit la porte qu’il avait crochetée quelques minutes auparavant.
1
– Mariona Sobrerroca a été assassinée. Comme à son habitude, Goyanes s’était exprimé d’un ton neutre et professionnel. Le procureur Joaquín Grau fit passer dans son autre main le lourd combiné du téléphone noir pour se gratter la tempe droite. La migraine qui le lancinait depuis son réveil lui avait vrillé le crâne au moment où le commissaire lui annonçait la nouvelle. Ce dernier poursuivait ses explications : – Sa bonne l’a trouvée morte ce matin, en rentrant de Manresa, où elle avait passé le week-end dans sa famille. La maison était sens dessus dessous, c’est sûrement un cambriolage. La migraine s’intensifia. Grau tendit un bras vers le verre d’eau que sa secrétaire avait posé sur son bureau, prit un sachet d’antalgique qu’il déchira entre ses dents avant d’en verser le contenu dans le verre et de remuer avec la petite cuiller sans un bruit. Il avala le tout d’un trait et interrompit son interlocuteur : – Qui est sur l’affaire ?
– Burguillos.
– Non, ça ne va pas.
Un soupir s’éleva au bout du fil. Grau l’ignora. – Je veux Castro sur ce coup-là. – Castro ? – Oui, Castro. C’est le meilleur. Goyanes fut bien obligé d’acquiescer, mais il semblait contrarié. – Très bien, concéda-t-il. – Et j’attends des résultats assez vite, fit le procureur d’un ton irrité. Le Congrès eucharistique a lieu dans un mois, je veux une ville propre, c’est clair ? – On ne peut plus clair. Après avoir raccroché, Grau analysa la conversation et en déduisit qu’il avait pris la bonne décision. Castro était un des inspecteurs les plus doués – pour ne pas dire le plus doué – de la brigade d’enquêtes criminelles, et avec ça d’une loyauté à toute épreuve. Il n’en aurait pas dit autant de Goyanes. Même si le commissaire lui avait une fois de plus témoigné la soumission qu’il lui devait, depuis quelque temps Grau n’était pas certain de pouvoir compter sur lui ni sur ses hommes de confiance, l’inspecteur Burguillos par exemple.
Son poste au ministère public ne risquait pas de sauter, du moins pas pour le moment, mais il était conscient d’avoir de nombreux ennemis qui ne manquaient pas de sagacité. Il les savait capables d’attendre, tapis dans l’ombre, une occasion propice. Il lui fallait donc redoubler de vigilance. Goyanes se montrait docile, mais si son imagination ne lui jouait pas de tour, Grau l’avait trouvé plus distant que d’habitude. Il devait être sur ses gardes, comme toujours. Le lion qui donne le premier coup de griffes prend en général le dessus.
Implacable, ainsi aimait-il se définir. Comme pendant la guerre, lorsqu’il s’était distingué dans sa fonction de juge militaire par sa promptitude à prononcer des sentences capitales. Une fois la paix rétablie, au moment de placer des hommes fiables dans la nouvelle administration de la Justice, le régime n’avait pas hésité à le nommer procureur à Barcelone. Le travail commencé avant la guerre n’était pas terminé, il restait encore beaucoup à faire et Grau était toujours aussi implacable.
Il s’affaissa sur son siège et regarda la pile de lettres qui attendait sur son bureau. Il n’avait jamais autorisé sa secrétaire à ouvrir son courrier ni toléré la moindre privauté. Il avait pris ses informations sur son employée, mais, à l’inverse, ni celle-ci ni personne n’en savait plus sur lui que ce qu’il voulait bien laisser paraître. Il ne comprenait pas le besoin qu’avaient les gens de dévoiler leur vie privée aux autres, de présenter inutilement des failles à leurs ennemis.
Il avait les yeux rivés sur les enveloppes intactes. Voir sa correspondance du jour sur son bureau lui causait toujours un léger malaise. Après la grève des usagers du tramway, en mars de l’année précédente, il avait pendant quelques semaines ouvert son courrier avec appréhension. Le boycott de la population pour protester contre l’augmentation du prix des billets et la grève générale qui s’en était suivie avaient fait tomber de nombreuses têtes : celles du gouverneur civil de Barcelone, puis du maire de la ville. Deux fonctionnaires de la Phalange avaient fini en prison parce qu’ils n’avaient pas montré assez d’enthousiasme lorsqu’il avait fallu envoyer les troupes remplir les tramways afin de mettre un terme à la grève. Certains de ses anciens collègues avaient également été remerciés. Nul n’était sûr de conserver son poste.
Il prit une lettre au hasard, coupa d’un coup sec l’enveloppe de papier épais avec un couteau au manche d’acier. C’était une invitation à une réception officielle. Il s’y rendrait, bien sûr, ne serait-ce que pour éviter des murmures ou des intrigues dans son dos. Oui, il était sur ses gardes.
Et voilà qu’on venait d’assassiner Mariona Sobrerroca ! Il avait eu l’occasion de la rencontrer, de lui parler lors d’événements mondains ; il avait aussi croisé feu son mari, le docteur Jerónimo Garmendia. La vie est pleine de surprises ! En deux ans à peine, leur magnifique villa sur la colline du Tibidabo avait été désertée. La Faucheuse n’avait pas chômé. « Je deviens mélancolique, songea Grau. Migraine et mélancolie ne peuvent rien apporter de bon. » Pour les mater, une seule solution : garder la tête froide. La mort de Mariona Sobrerroca n’était qu’un travail, une enquête. Cela supposait cependant d’aller fourrer son nez chez les bourgeois barcelonais, au risque de s’attirer des complications. Qu’allaient-ils découvrir ? Dès qu’on ouvre une enquête, peu importe dans quel milieu, on finit toujours par exhumer du linge sale, comme les puisatiers remontent de la merde. Or, ces gens-là n’étaient guère différents des autres et n’aimaient pas qu’on fouine dans leurs marigots. Ils avaient des relations, aussi fallait-il prendre des pincettes, sans quoi ils formulaient des plaintes qu’ils savaient parfaitement à qui adresser. Restait ensuite à espérer que les résultats de l’enquête soient satisfaisants. Peut-être seraient-ils obligés d’occulter une ou deux choses. Grau n’était pas sûr qu’une affaire de ce genre lui permette de briller en public.
Mais peut-être qu’il se trompait. Il souleva le combiné et composa de nouveau le numéro de Goyanes. – Je veux que cette affaire bénéficie d’un traitement prioritaire dans la presse, lui annonça-t-il sans préambule. – Pourquoi ? – Parce qu’il est important de montrer au monde que ce pays lutte contre le crime et le punit de manière efficace. Grau se fichait que Goyanes croie ou non à ces phrases empruntées au discours officiel, car il savait qu’elles avaient le mérite d’être incontestables. – Qu’est-ce que vous entendez par « prioritaire » ? lui demanda le commissaire. – Que nous allons donner l’exclusivité à un journal,La Vanguardia. – Eux ? Pourquoi eux ? Rappelez-vous ce qui s’est passé quand on leur a confié l’affaire Broto…
– Justement. Cette fois, comme ils seront la seule source officielle, ils n’auront pas matière à spéculer. Grau écourta l’appel, qui fut encore plus bref que le précédent. Après avoir raccroché, il rejeta la tête en arrière et ferma les yeux, espérant ainsi atténuer sa douleur, comparable à des pulsations dans les oreilles. Retrouvant le fil de ses pensées interrompu par sa conversation avec le commissaire, il songea que, d’un autre côté, il était fort probable que cette enquête lui révèle une information intéressante qu’il veillerait à ne pas divulguer pour ne la ressortir qu’au bon moment. Peut-être obtiendrait-il des renseignements qui l’aideraient à résoudre certains de ses petits problèmes.
Il commença à éprouver un léger soulagement.
2
À neuf heures, alors qu’elle regardait sa tasse de café à moitié vide d’un œil ensommeillé, Ana Martí entendit le téléphone sonner dans l’escalier. L’appareil se trouvait dans un renfoncement sous la première volée de marches, protégé par un caisson et une porte grillagée munie d’un cadenas. Les seuls à en posséder la clé étaient Teresina Sauret, la concierge, et les Serrahima – les propriétaires de l’immeuble, qui occupaient le bel appartement du premier étage. Quand il y avait un appel, la concierge décrochait et allait prévenir la personne qu’on cherchait à joindre. À condition qu’elle en ait envie, sans quoi elle ne prenait pas la peine de se déplacer. La perspective de recevoir des étrennes ou des pourboires et le degré de générosité des locataires l’incitaient ou non à gravir les marches.
Ce jour-là, les deux mois de loyer en retard qu’elle comptait réclamer à Ana lui donnèrent des ailes et, peu après avoir entendu la sonnerie stridente et être sortie de sa loge, elle monta au quatrième et tambourina à sa porte.
– Mademoiselle Martí, téléphone !
Ana ouvrit. Plantée sur le seuil, Teresina Sauret lui bloquait le passage. Un courant d’air froid et humide s’engouffra dans l’espace exigu laissé par la concierge rondouillarde, boudinée dans son peignoir en éponge. Ana tendit le bras pour prendre ses clés et son manteau au cas où l’appel traînerait en longueur, mais aussi pour faire barrage aux regards indiscrets de Mme Sauret. Croyant peut-être qu’elle cherchait de l’argent, celle-ci se poussa sur le côté. Ana en profita pour sortir et fermer, la laissant le nez contre le battant, à quelques centimètres du judas en bronze rond comme une lucarne minuscule. Les judas des trois autres portes étincelaient dans la lueur de l’ampoule nue suspendue au plafond. Contrairement à ceux de l’entrée et du premier étage, les couloirs des autres appartements n’étaient pas ornés de plafonniers et les propriétaires se fichaient bien du confort de leurs locataires.
La concierge bredouilla quelque chose qui ne devait être ni très élégant ni très agréable. Dans ce genre de situation, elle veillait toujours à ne pas hausser la voix dans le souci d’épargner les oreilles des voisins. C’était de toute manière bien assez compréhensible pour cette mauvaise payeuse, qui avait dû capter la teneur du message au ton qu’elle avait employé.
Pendant ce temps, Ana avait dévalé les marches et saisi le lourd combiné en bakélite que Teresina Sauret avait posé sur le caisson. – Allô ? – Aneta ? C’était Mateo Sanvisens, le rédacteur en chef deLa Vanguardia. – Tu connais Mariona Sobrerroca ?
Comment aurait-elle pu ne pas la connaître ? Depuis presque deux ans qu’elle écrivait dans la chronique mondaine, il lui aurait été difficile de ne pas la croiser. Veuve d’un médecin de renom, riche héritière d’une vieille famille catalane, elle était une des invitées incontournables de toutes les soirées huppées de la ville.
– Bien sûr que je la connais.
Teresina Sauret, qui descendait l’escalier, ralentit le pas dans l’espoir de saisir des bribes de conversation. Ses pieds se rapprochaient d’Ana avec une lenteur exaspérante.
– Tu ferais mieux de dire que tu la connaissais.
– Pourquoi ?
– Parce qu’elle est morte. – Et tu as besoin de sa nécrologie pour demain… murmura Ana, laissant sa phrase en suspens. Les mots s’inscrivaient déjà dans sa tête. « La célèbre Mariona Sobrerroca i Salvat, veuve de Jerónimo Garmendia, vient de nous quitter. Cette bienfaitrice… » Mais Sanvisens l’interrompit sans ménagement dans sa rédaction mentale. – Aneta, ma belle, tu es naturellement bête ou ce sont les spectacles du Liceo qui t’ont ramolli le cerveau ? Tu crois que je perdrais mon temps à t’appeler pour une nécrologie ? La jeune femme écrivait depuis assez longtemps des articles sans les signer pour savoir que les questions de Sanvisens n’appelaient pas de réponse. Elle profita d’un silence pour saluer de la tête la concierge, qui avait enfin atteint la dernière marche et rentrait chez elle. Comme il fallait s’y attendre, le frottement de ses pantoufles s’interrompit dès qu’elle fut derrière la porte. – Elle a été assassinée. L’exclamation qu’elle laissa échapper dut faire sursauter Teresina Sauret, car Ana entendit un bruit sourd contre la porte de la loge. « J’espère qu’elle s’est pris un bon coup sur la cafetière », songea-t-elle. – J’aimerais que tu couvres cette affaire, tu veux bien ? « Pourquoi moi ? Pourquoi pas Carlos Belda ? Que dit la police ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? » Tant de questions s’accumulaient dans son esprit qu’elle fut juste capable de souffler : – Oui. Mateo Sanvisens lui demanda de se rendre aussitôt à la rédaction. Elle raccrocha, monta les marches quatre à quatre, enfila ses chaussures, attrapa son sac à main et dévala l’escalier. Au même instant, Teresina Sauret refermait la porte du caisson qui abritait le téléphone. – Ce ne sont pas des manières ! Où est-ce que vous courez comme ça ? l’entendit-elle maugréer alors qu’elle se dirigeait vers la Ronda. Elle ne s’attarda pas à regarder le visage de Primo de Rivera au-dessus duquel s’étalaient en lettres capitales les mots : « José Antonio, présent ! » Personne n’osait protester contre ce vandalisme, de peur d’être dénoncé. Ne voyant aucun tramway en direction de la place de l’Université, elle décida de se rendre au journal à pied. Elle marcha vite pour oublier le froid et gagna la rue Pelayo. Elle espérait que Sanvisens répondrait à ses questions et lui dirait pourquoi il l’avait choisie à la place de Carlos Belda, qui couvrait toujours les faits divers.
– Carlos est malade. Il sera absent pendant une semaine, voire deux, lui annonça Sanvisens après l’avoir saluée en regardant sa montre, à croire qu’il avait chronométré le temps qu’elle avait mis pour venir. – Qu’est-ce qu’il a ? demanda-t-elle, par simple politesse. – Une chaude-pisse. On lui a donné de la pénicilline et il a fait une réaction.
– La pénicilline était peut-être diluée.
Cela n’aurait rien eu d’étonnant. Elle avait souvent entendu parler de médicaments frelatés dont la prise avait causé de nombreux décès ou rendu les gens malades à vie. Trafiquer de la pénicilline était passible de la peine de mort, comme ajouter de la sciure dans le pain ou couper le lait. Mais ça se pratiquait.
– Peut-être, oui, dit le rédacteur en chef.
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