La Noyade du Phénix

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1911. Une nuit de tempête, une contrée sauvage au nord du monde. Une jeune fille répondant au nom de Máiréad fuit une horde de villageois rendus fous par la superstition. Quand vient la fin de la nuit, Máiréad disparaît à jamais, emportant avec elle son lot de malheurs et d’infâmes secrets.
2012. Sacha Andrews, nègre littéraire flanquée d’une personnalité lunatique et mesquine, est en quête d’un roman à écrire qui la sortira enfin de l’anonymat et fera d’elle une romancière respectée. Aussi, quand son grand-père lui révèle avoir été adopté dans de troubles circonstances plus de cent ans auparavant, Sacha voit là une opportunité de servir ses propres intérêts. Elle se lance alors sur les traces d’une lointaine famille écossaise au destin déchirant : la sienne. Thriller gothique mené tambour battant, La Noyade du Phénix explore la puissance du lien familial dans une contrée sauvage dominée par les clans, le sens de l’honneur, la superstition et le goût du risque.
Publié le : jeudi 28 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026203803
Nombre de pages : non-communiqué
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Audrey BRIERE La Noyade du Phénix Roman
© Audrey BRIERE, 2016
ISBN numérique : 979-10-262-0380-3
Courriel : contact@librinova.com
Internet : www.librinova.com
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Cette histoire parlera d’elle-même.
1 – 1911.
A guère plus d'un mile de la côte, la barque manqua de chavirer une nouvelle fois. Après quelques brèves secondes d’hésitation, elle retrouva cependant son équilibre.
Face à tant de résistance opiniâtre, la tempête multipliait les mouvements d'humeur, frappant et soulevant la mer pour tourmenter la misérable embarcation, lui faire cracher des suppliques et recueillir sa reddition. Elle canardait de toute part. Des rafales d'eau glacée houspillaient la fille à la barre jusqu'à tétaniser ses pauvres muscles, le roulis sévère lui flanquait la nausée, la tempête la bringuebalait en tout sens. Assourdissante, la clameur du tonnerre la rendait sourde à ses propres pensées. Le ciel abattait sur ce bout d’océan sa fureur dantesque.
Fermement agrippée aux rames pour ne pas être vidée de son siège, la fille s’efforça d’ouvrir les yeux sur le monde plongé dans le noir, bravant les heures les plus sombres de la nuit. Haletante, elle imprima à ses bras un nouveau mouvement circulaire, dans une tentative désespérée de diriger son esquif. Ses muscles pétrifiés obtempérèrent, l’avant de la barque se redressa. Une bourrasque de pluie lui gifla le visage ; la fille lâcha un cri de rage mêlée de peur, qui se noya dans le vacarme des éléments.
Sinistres et gigantesques dans leur manteau de nuit, les falaises se découpaient sur l’encre du ciel. L’île ne se trouvait plus qu'à un frôlement de ses doigts tendus mais elle ignorait, du salut ou de la mort, celui qui la cueillerait à la barbe de l'autre. Au cruel jeu des devinettes du destin, l'épuisement lui faisait choisir la seconde ; elle allait périr, bien sûr, fracassée comme une poupée de porcelaine sur les rochers qui déchiraient la côte. On retrouverait sa barque démembrée au petit matin, funeste amoncellement de copeaux de bois et de planches disloquées. Non avertie, Shona se laisserait surprendre et connaîtrait bientôt le sort réservé aux siens. Cette dernière pensée surtout lui aiguillonna les reins. La fille dans l’embarcation vomit un râle guttural, chassa de ses joues embruns et larmes salées, frémit au contact des crevasses ravinant sa peau tendre et se dressa de toute sa hauteur pour scruter l’horizon. Elle nourrissait peu de doutes quant à sa fin prochaine, cependant elle refusait de se faire avaler par la mer cette nuit-là. Shona restait à sauver. Bien maigres étaient ses chances de duper le destin, mais elle crèverait en essayant.
La fille, qui avait nom Máiréad, plissa les paupières et sonda le relief de l'île, à la recherche de quelque phare naturel ; son acharnement à tromper la faucheuse méritait un encouragement. Sur un coin de falaise, une lueur vacillait faiblement dans le tissu opaque de la nuit. Le refuge. L’espace d’un instant, l’angoisse qui lui étranglait le cœur s’envola et elle reprit espoir. Guidée par la lumière du refuge, elle naviguerait jusqu’à la plage, en aval de la colline, sans craindre les brisants qui jalonnaient la côte ; à terre, elle remonterait la dune de sable jusqu'au sentier et rejoindrait sans peine la maisonnette. Elle connaissait les recoins et les secrets de cet endroit comme elle connaissait le fond de sa poche. Elle se hâterait de cacher Shona, cela en ferait au moins une de sauvée.
Le tonnerre claqua, un éclair illumina brièvement le ciel. L’instinct de Máiréad, gouverné par les forces vives de la nature, lui commanda de lever le regard ; le ciel attirait son attention sur ce qui se tapissait dans l'ombre de cette nuit abyssale. Oscillant dans la barque rudoyée par les flots, la fille aperçut un petit bâtiment, certainement plus solide que le sien, qui fonçait à vive allure à ses trousses. A son bord, un groupe affairé et confus, une masse d’hommes indistincts. Máiréad ne se méprit pas ; elle connaissait chaque bonhomme sur ce rafiot qui lui donnait la chasse. Un instant abasourdie, elle canota de plus belle. Sa main gauche s’entailla contre le rebord esquinté de la barque, un flot de sang chaud se déversa sur son poignet. Engourdie par le froid calamiteux, Máiréad n’y prêta pas garde. Elle ramait, tenace, tournant le dos à sa destination.
Derrière elle, la lueur du refuge dansait fébrilement. Le vent, charriant des effluves de haine et de rancœur, s’enroula autour d’elle et lui murmura à l’oreille ce que l’on disait d’elle sur le chalutier.Sorcière, vipère, fée de tous nos malheurs ! Máiréad hoqueta, redoubla d’efforts. Le souffle rauque de ses poursuivants lui chatouillait la nuque, leurs paroles malfaisantes rampaient sur l’écume telles des anguilles aux propriétés maléfiques, s’accrochaient à ses loques trempées, lui culbutaient les pensées. Pour ne pas céder à la confusion, elle grommela quelques sons inaudibles d'une oraison païenne, bientôt perdue dans le tumulte de la tempête. Gageant que la chose ferait son effet, Máiréad lâcha les avirons qui sombrèrent aussitôt, leva les bras au ciel, ferma les yeux et répéta sa litanie de plus en plus fort, n'ignorant pas qu'on l'observait à la jumelle. Alors, un grondement venu des entrailles de la terre s’éleva dans l'obscurité, provoquant la stupeur effrayée des hommes sur le bâtiment, chahutant de plus belle l'esquif de Máiréad, qui dériva loin de la plage. Pourtant elle ne cessa de prier, yeux clos et paumes offertes à la pluie.
Tout à coup, un rouleau mugissant souleva la barque, la propulsa six pieds au-dessus des vagues et frappa Máiréad de plein fouet, faisant taire sa prière insensée. Un torrent d’eau salée s'engouffra dans sa bouche, ses narines, l'engloutit toute entière tandis qu’elle disparaissait sous la surface, le tissu engorgé de sa robe se changeant en chape de plomb autour de ses jambes. Le silence se fit à ses oreilles, l’arête d’un rocher lui écorcha le dos – ainsi, elle ne s'était guère éloignée de la côte. Máiréad s’y agrippa férocement, se ficha sur l'écueil sans s’occuper des coquillages qui lui incisaient la peau, des morsures perfides de la roche dentelée dans sa chair anesthésiée par le froid. De minces filets de sang brun s'échappèrent de ses avant-bras et de ses mollets, ondoyant tels de minuscules poissons aux reflets de cuivre. Attends. Attends quelques secondes. Arc-boutée sur son brisant, luttant hardiment contre la furie des vagues, Máiréad compta une minute, puis deux ; elle scrutait la surface au-dessus d’elle, guettant le passage de la chaloupe, bien résolue à ce qu'on la croie noyée. De dépit, les villageois s'en retourneraient chez eux jusqu’au matin, car il était par trop périlleux d’accoster de ce côté de l’île par gros temps. Cela lui donnerait le répit nécessaire pour disparaître avec Shona.
Mais Máiréad n’était pas une ondine et vint le moment où elle dut abandonner son roc. Son corps réclamait de l’air. D’une seule poussée sur ses jambes, elle remonta à la surface et fendit les flots, inspirant goulûment l’oxygène, fouillant la mer du regard. Point de chaloupe, évanouie au cœur de la nuit. Máiréad banda ses muscles douloureux, arqua son dos et entreprit de nager jusqu’à la plage ; l’odeur de la terre lui indiquait qu’elle se trouvait non loin de la crique. Hélas, chaque nouvelle lame semblait l’éloigner d’avantage, chaque écueil la griffer plus profondément. Voilà ce qui arrive quand on joue le jeu de la Nature. Elle se venge. Mais Máiréad ne renonçait ni ne faiblissait. Toussant et crachant, elle reprit son incantation magique, tentant de dompter les éléments car si c’était une chose d’avoir contre soi tous les hommes de la terre, la nature se révélait autrement plus coriace et effrayante. Máiréad, cependant, savait que les choses inexpliquées s'apprivoisaient en enroulant du velours autour de ses doigts. Elle fredonna sa complainte tant et si bien qu’enfin, le courant la poussa sur le sable ; les galets lui égratignèrent les genoux.
Flageolante, elle ôta ses souliers gorgés d'eau et remonta hâtivement la petite plage qui tapissait le fond de la crique. Rompue de fatigue, transie de froid, elle s’accorda un bref instant de repos, appuyant ses paumes écorchées sur ses cuisses engourdies ; aussitôt, les innombrables plaies de son corps se rappelèrent à son souvenir en un fourmillement douloureux. Eprouvée au-delà de l'imaginable, Máiréad fut tentée de se laisser choir sur le sable. La pluie laverait le sel de ses éraflures, on la trouverait là bien assez tôt. Morte ou vivante, peu importait. Le vent la cingla durement, elle releva la tête à son appel.
À l’entrée de la crique, le chalutier jetait l’encre. Des silhouettes s’agitaient sur le pont, des ordres inaudibles lui parvenaient. Le chaos accostait et prenait ses aises, défiant la tempête.
Máiréad releva son jupon et courut jusqu’au passage. Un sentier étroit et escarpé tout au plus, qui grimpait jusqu’en haut de la falaise. Une mort certaine pour qui n’en connaissait pas le relief ; une pente abrupte, un escalier naturel qui ne manquait pas de précipiter à la mer le promeneur étourdi. Et de là, on dégringolait à pic sur des rochers sauvagement acérés. Máiréad en connaissait chaque aspérité. Elle grimpait avec l'agilité d'un cabri, penchée en avant pour tâter de la paume les pierres roulantes et les pierres solides, les saillies où l’on pouvait poser le pied sans risque de provoquer un éboulement. L’oreille tendue vers la mer pour guetter ses poursuivants, elle fonçait en avant, vers la maison. Elle ne s’arrêta qu’une seule fois, à mi-hauteur, pour jauger la progression des villageois. Ils avaient mis à l’eau un pauvre canot fragile comme un poussin, qui se faisait malmener par la mer.Sorcière, vipère, fée de tous nos malheurs ! Máiréad adressa au ciel une œillade reconnaissante et poursuivit son chemin.
Elle montait depuis près de quinze minutes quand, enfin, elle émergea sur la falaise, à l'étage supérieur de la tempête. La maison se dressait devant elle. Une maisonnette pour être honnête, qui abritait deux pièces en tout et un cabanon attenant. Vingt-cinq ans auparavant, Máiréad voyait le jour dans la deuxième de ces pièces aux murs de pierre, soutenant une charpente de bois défiant le passage du temps et les assauts du ciel. Elle contempla un instant la flamme oscillante de la bougie par la fenêtre, le profil de Shona qui se découpait en ombre chinoise. La jeune fille serrait autour de ses épaules un châle fané et se mordillait le bout des doigts, le visage rongé d’anxiété. Máiréad se précipita à l’intérieur.
Comme un génie rentrant soudainement dans sa lampe, le tumulte de l'orage s’éteignit. Les foyers font cet effet. Figée de stupeur, Shona contempla l’apparition dans sa maison. Jeune encore, le front haut et les pommettes saillantes, elle semblait pourtant peinte à l'aquarelle, s'estompant davantage chaque jour, si bien que l'on se demandait sans cesse quand la cavale et le souci l'effaceraient définitivement. Quand elle reconnut sa sœur sous les mèches pareilles à des algues qui lui tombaient sur le visage, sous les trainées de sang qui tâchaient sa robe, Shona s'élança vers elle. -Où étais-tu ? Je me suis fait un sang d’encre ! Cette tempête, mon dieu… Est-ce la Nature qui nous punit ?
S’interrompant brusquement, elle laissa aller son regard sur les mains vides de Máiréad, sur son absence de baluchon. De cela elle était convaincue : son aînée avait quitté le foyer avec un bagage, et ce bagage manquait à présent. A ce constat, le souci se mua en effroi dans ses prunelles trop grandes, ses doigts décharnés vinrent couvrir ses lèvres pâles, entrouvertes en une exclamation muette, le sang reflua proprement de son visage. Máiréad se tint coite. Elle-même ne songeait déjà plus au bagage, tâchant d'ignorer jusqu'à son existence passée ; à trop y accorder de pensée, elle en perdrait l'esprit. -Tout ce sang… Où est-il ? Seigneur, Máiréad, où est-il ?
La nouvelle venue se détourna, irritée par la sensiblerie manifeste de sa cadette. Les mâchoires résolument serrées, elle fila dans la chambre et, d'une latte sous le plancher, extirpa un rouleau de documents tâchés d'humidité. Elle en savait par cœur le contenu, qui énumérait tout ce qu'elle possédait en ce monde ; elle s'approcha du poêle à bois rudimentaire, à ce point stoïque qu'elle paraissait économe du moindre souffle d'air, à ce point ficelée dans sa contenance qu'un crime commis devant ses yeux ne lui eut pas arraché un sanglot. Máiréad, depuis belle lurette, muselait émotions et complaintes, pénétrée de la conviction que les choses du cœur vous rongeaient un individu plus certainement qu'un chien affamé rongeait un os à moelle. A quelques pouces des braises incandescentes, elle jeta au feu le rouleau de parchemins. Le papier s'empourpra comme une demoiselle, se recroquevilla, se confondit en lambeaux de cendres volatiles et ce que possédait Máiréad disparut à jamais. Ce qui n'existe plus ne peut être volé.
Máiréad ! Où est-il ?
Le timbre aigu de Shona trahit sa panique. Elle se cramponnait au dossier d’une chaise à s'en faire pâlir les jointures, toute prête à le briser en deux, les yeux luisant d'angoisse et de stupéfaction. Máiréad pivota dans sa direction, la dureté de sa figure implacable accentuée par la myriade de coupures sur ses joues et son front.
Il est hors d’atteinte, souffla-t-elle d'un ton sans appel. J’ai fait le nécessaire.
Chancelante, Shona s’apprêtait à répondre, à questionner davantage, à céder à l'hystérie quand un grondement furieux recouvrit le sifflement du vent et le martèlement de la pluie. Ce grondement monta du sentier, roula jusqu'à la maisonnée, s'infiltra sous la porte d'entrée et par les interstices des fenêtres, mugissant à leurs oreilles dressées.
Que se passe-t-il ? Mon dieu… Ils viennent pour nous. Ils ont eu les autres, à présent ils viennent pour nous, n’est-ce pas ?
Máiréad acquiesça, incapable de parler subitement. Quel fol espoir l'avait piquée qu'un instant plus tôt, quand elle croyait encore pouvoir en réchapper ? La fatalité lui courait après, s’apprêtant à la faucher en plein vol comme les autres. Tous morts. Máiréad ferma les yeux, s'évertuant à réfléchir froidement – des années qu'elle ne faisait plus rien avec chaleur. La chaleur appartenait à ce panthéon de sentimentalisme mis au ban de sa propre société intérieure, et cet ostracisme lui permettait d'échafauder des plans avec clairvoyance. Sortir dans la nuit, gagner le refuge des falaises qui surplombaient la mer, patienter là-bas jusqu'à l'aube. Une idée diablement dangereuse, car de là on pouvait aisément être précipité dans le ressac. Pourtant, les fourches et les aspérités de la falaise les dissimuleraient le temps pour les villageois de mettre à sac leurs maigres possessions, de fouiller la lande à leur recherche, de repartir bredouilles. Une fois seulement qu’ils se seraient éloignés, elles descendraient ensemble jusqu’à la grotte. Nul ne viendrait les y trouver, Máiréad arrangerait leur passage aux Orcades. Il resterait bien là-bas une âme charitable qui la déchargerait un temps de son fardeau.
Hélas, Máiréad sut avant de rouvrir les paupières que son dessein était voué à l'échec. Shona, qui possédait depuis son plus jeune âge le talent de lire les pensées de son aînée, secouait doucement la tête. La pauvrette ne supportait pas le vide ; un pied bot la rendait boiteuse, gauche et engourdie. Elle mourrait de peur avant de s’approcher des falaises au cœur d’une telle tempête.
Il faut que tu te forces, dit Máiréad. Nous n’avons pas le choix. Je t’aiderai.
Je ne peux pas, coupa Shona brusquement. Tu sais que je ne peux pas. Vas-y. Sauve-toi. Je les induirai en erreur. Je leur dirai que je ne t’ai pas vue depuis des semaines. Ils me prendront en pitié. Moi, la petite infirme, la dernière. Ils me prendront en pitié.
Ils m’ont suivie jusqu’ici. Ils sauront que tu mens et ils te feront parler pour savoir où je me terre. J’entends leurs cris haineux depuis le milieu de la mer.Sorcière, crient-ils.Fée de tous nos malheurs…
La voix de Máiréad mourut.Ainsi, ils nous auront tous eus… Chacun d’entre nous, passés sous les coups de leur ignorance et de leur stupidité. Non. Je leur volerai encore une âme.
Alors, la fille venue de la mer prit Shona dans ses bras, tandis que la jeunette se laissait aller à sangloter dans le creux de son cou. Tandis que la foule hargneuse déboulait sur la falaise, aveuglée par la rage et la peur, Máiréad passa les bras autour du cou de Shona. Fermant les yeux, elle la serra fort contre son sein.
*
Alan McKeon était un commis boulanger enrôlé de force dans ce qui lui apparaissait vraisemblablement comme une expédition punitive à l’encontre d’une fille dont il ignorait jusqu’au prénom. Mais comme Sullivan (son patron, le maître boulanger lui-même) lui avait
enjoint de venir, il était venu. Il avait cru mourir à peu près quatre fois depuis le matin, mouillant conséquemment son pantalon deux fois. Deux fois sur quatre, pour un trouillard comme lui, il s'en tirait à bon compte. Du moins estimait-il. Bien sûr, Sullivan ne voyait pas vraiment les choses sous cet angle, et Alan était à peu près sûr de tâter du martinet quand ils rentreraient à la boulangerie. Ses parents, Dieu les bénisse, comptaient sur Sullivan pour enseigner les rudiments de la vie au jeune Alan. Apprendre les rudiments de la vie, en réalité, consistait principalement à obéir tout le temps et en tout point à Sullivan (quand bien même Alan trouvait parfois ses requêtes déplacées, comme remplir l’eau de son bain ou lui frotter le dos avec la brosse enduite de savon) et surtout, à dompter le démon d’Alan – ce sacré démon qui le poursuivait depuis le jour de sa naissance : une trouille bleue du moindre battement d’aile de papillon. Alors pensez-vous, quand il s’était agi de courir derrière une sorcière en pleine tempête et de lui ligoter la langue pour qu’elle ne fasse pas usage de sa magie noire, Sullivan avait décrété qu’Alan serait de la partie. Et Alan, comme à l'accoutumée, n’avait pas eu son mot à dire.
Présentement, Alan McKeon en était à maudire Sullivan, ses parents, la fille et à peu près la terre entière pour ce qu’il endurait. Tout d’abord, il y eut la poursuite à cheval. Alan ne savait pas monter à cheval, il n’avait jamais su. Les animaux sentaient sa peur à dix miles de distance, alors pour parvenir à monter dessus, aucune chance. Mais Sullivan, avec ses paluches larges comme des battoirs, le colla tout bonnement sur un canasson et appuya sur ses épaules pour l’y maintenir jusqu’à ce qu’Alan eut mal aux couilles. Après quoi, il asséna une grosse claque sur la croupe de la bête, et Alan faillit bien se retrouver les quatre fers en l’air. Par on ne sait quel miracle, il tint bon. Son poney (un simple poney !) rattrapa la horde de villageois fulminants lancés dans cette chasse à la sorcière et on galopa ainsi comme des crétins pendant des heures. Il était de bon ton de beugler comme des putois tout en galopant, et Sullivan ne s’en privait pas. Alan gardait les mâchoires serrées, de peur de laisser échapper un glapissement de fillette.
Puis il fallut monter dans un rafiot apprêté à la va-comme-je-te-pousse par un vieux pêcheur qui n’y voyait goutte, ce qui glaça proprement le sang d'Alan ; il ne savait pas plus naviguer que monter à cheval, les abysses glacées lui flanquaient des sueurs froides, il craignit de périr noyé avant d'avoir connu sa première fille. A cet instant précis de ses réflexions, la tempête éclata ; un grain gros comme un ouragan, si on lui demandait son avis. Mais non, Sullivan n’écouta rien de ses suppliques et l’embarqua avec eux tous sur son rafiot pourri. Au loin, la fille-sorcière s’éloignait à la rame, dans une barque minuscule. Alan ne put s’empêcher de se sentir impressionné. Cette fille n’était pas une lavette, ça non ! Elle allait parcourir à la force des bras près de quatre miles marins. Cela forçait l’admiration, tout de même. Hélas, Alan fut coupé dans sa méditation par une pluie diluvienne, dont il était impossible de s’abriter. Il souffrait extrêmement de l’entrejambe et commençait à trouver lassant d’entendre son gros patron et ses compères bramer des obscénités sur la pauvre fille qui s’enfuyait toutes rames dehors.
Au cours de cette redoutable traversée, Alan pensa mourir une autre fois, car le bateau tanguait tellement qu’il menaçait de chavirer toutes les cinq minutes. C’était terrifiant. Puis, la fille leva les bras dans le lointain et la tempête redoubla d’intensité, provoquant des creux de cinq mètres qui paraissaient vouloir les engloutir comme une mâchoire de Moby Dick. N'entretenant plus le moindre doute quant à sa qualité de sorcière, Alan se convainquit qu'il ne vivrait pas pour voir le soleil se lever. Mais Sullivan lui administra une grande claque dans le dos (Alan faillit passer par-dessus bord) en riant grassement.
Quand enfin, ils posèrent le pied sur la plage – les genoux d'Alan s'entrechoquant, imprégnés de son urine – l’île était plongée dans les ténèbres et il fallut encore escalader la falaise sous la pluie qui n’en finissait plus de tomber. Une affaire des plus périlleuses. Alan suivait scrupuleusement les traces de Sullivan, attentif à poser ses pieds dans ses empreintes
d'ours et à ne pas se laisser distancer. Encore qu’à un moment, il glissa sur une roche lisse et fut à deux doigts d’être précipité dans le vide. Il ne dut son salut qu’au forgeron du village voisin, un grand type au visage en lame de couteau, qui gardait les dents serrées même quand il parlait – phénomène déroutant. Bref, le forgeron le rattrapa de justesse avant qu’il n’aille se démembrer lamentablement sur la dentelle d'écueils qui bordaient la falaise.
Epuisé, fourbu et souillé comme un nourrisson, Alan parvint finalement devant la maison avec ses compagnons. Alors, Sullivan lui posa solennellement une grosse patte sur l’épaule et annonça d’une voix forte :
Mon garçon, ton heure est venue !
Les autres acquiescèrent en hochant la tête. Alan renifla les ennuis à plein nez, mais n’eut guère la force de protester. Grelottant, il attendit la suite des informations.
Tu vas entrer là-dedans et procéder à l’arrestation de ces sorcières.
Le commis sentit son sang se figer dans ses veines.Lui ? Arrêter des sorcières ?Mais où diable Sullivan avait-il la tête ? Alan crut bien tourner de l’œil. Il recula d’un pas.
Ah maître ! Je ne crois pas…
Mon garçon, il est temps que tu te forges un peu de cœur au ventre. Qui sait, si tu obtempères, les gars et moi on pourrait même te laisser ramoner celle que tu veux. Faut bien que ça serve à s'aiguiser la queue, les sorcières.
Un concerto de rires gras accueillit cette remarque. Alan haussa un sourcil suspicieux. Déterminé à se défiler, il croisa les bras sur sa maigre poitrine et décida de la jouer finement.
Je ne crois pas que les sorcières existent vraiment, maître. Ce sont des racontars que la mère Deirdre, elle a inventé. Je ne suis pas sûr que ce soit très légal, tout ça.
Sullivan fronça les sourcils et aligna une bâfre retentissante à son commis. Puis, approchant son visage déformé par la concupiscence, il grogna :
Un peu de respect, mon garçon. Maintenant, tu fais ce qu’on te dit ou je te promets bien que c’est de toi qu’on se servira pour tirer un coup ! Un cul bien serré comme le tien ferait tout aussi bien mon affaire.
Frissonnant d’effroi, Alan McKeon déglutit et accepta le pistolet que le forgeron lui tendait. Sa petite chose le démangeait dans son pantalon, il ne savait pas bien pourquoi – le moment ne lui paraissait guère opportun. L’excitation, la peur, la perspective des femmes, le danger la faisaient se dresser, tendant sa culotte de façon obscène. Sullivan jeta un coup d’œil à cette proéminence et ricana. Il le saisit par le cou et, brandissant une lame longue comme son avant-bras, enfonça d’un coup de botte la porte de la petite maison. Ce faisant, il poussa un hurlement terrifiant comme s’il eut été Attila en personne.
Alan s’avança en vacillant dans la pièce éclairée par quelques bougies. Il ne vit là pas la moindre richesse, ce qui lui fit hausser les deux sourcils en même temps. La mère Deirdre prétendait qu’ils trouveraient de l’argent et des biens précieux là où ils trouveraient les filles ; or il n'aperçut qu’un peu de vaisselle en étain, deux chaises, un banc, quelques vêtements pendus à des clous, une écuelle emplie de soupe abandonnée sur la table. Près du poêle vétuste, une flaque d’eau indiquait que quelqu’un s’était séché à cet endroit. Alan eut un mouvement de recul en apercevant, sur un tabouret, un chiffon tâché de rouge sombre. Du sang. On avait certainement lutté dans cette pièce, en attestaient les chaises renversées et le carafon de vin brisé. Le commis fut tenté de s’enfuir en courant, mais la perspective de servir de déversoir aux frustrations du boulanger le retint – déjà qu'il ne pourrait jamais plus lui tourner le dos sans serrer les fesses... Pistolet en avant, il s’avança jusqu’à la porte de la chambre entrouverte. Une trace de sang en souillait la poignée.
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