La Nuit du Hameau

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Décembre 2004. Le Hameau, un village niché sur la côte normande, s’enfonce sous la neige. Cécile, écrivain en herbe, passe quelques jours à la campagne avec Christophe, son séduisant mari, et Zoé, leur fille de huit ans, une enfant attachante qui vit dans un monde de féérie. La famille s’installe à la Villa Clara, vieille demeure hantée par l’étrange portrait d’une jeune femme. Mais, à la lisière de ce village habité par des êtres fragiles et solitaires, se terre un homme brisé qui prépare en secret le dernier acte de la folle comédie de sa vie. Dans un univers désormais coupé du monde par les intempéries, le destin en apparence tranquille de Cécile va peu à peu se fissurer, jusqu’au drame ultime.


Publié le : vendredi 27 mars 2015
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EAN13 : 9782332744753
Nombre de pages : 324
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ISBN numérique : 978-2-332-74473-9

 

© Edilivre, 2015

Prologue
Dans le costume de Colombine

Lorsque je remonte le temps jusqu’à cet été magique où mon histoire a commencé, mes yeux se remplissent de larmes.

Juin 1988, dans ma ville au bord de la mer…

Très loin, au-delà de l’horizon d’un bleu uniforme, un orage invisible menaçait. L’atmosphère, impercep­tible­ment, vibrait. Le cours de ma vie tranquille et solitaire allait bientôt prendre une direction nouvelle, inattendue. Pourtant, accoudée au rebord de mon balcon face au large, où des voiliers cherchaient le vent, à cet instant là je n’en savais encore rien.

Je revois l’horizon grondant, devenu presque noir au dessus de la mer d’acier bleu. Parfois le vol d’un goéland au cri rauque, inquiet, traversait la moiteur de l’air. Le feu et l’eau semblaient hésiter encore à déchaîner leur fureur, et les oiseaux percevaient déjà la modification qui commençait à s’opérer. J’avais passé cette journée à déballer des cartons, ranger, modifier les espaces sans jamais trouver l’équilibre idéal qui donnerait enfin une véritable harmonie à ce lieu, où je vivrais désormais.

Mon nid, suspendu entre terre et ciel, face à la mer. J’y avais emménagé quelques heures plus tôt. Enfin indépendante. Je possédais peu de meubles : quelques heures avaient suffi avec un couple d’amis pour les monter au deuxième étage sans ascenseur. A présent j’étais seule, épuisée, ruisselante dans mon chemisier de coton indien. La température atteignait 28 degrés sur le balcon, où j’avais installé une table et deux chaises en rotin. Ma montre indiquait dix-huit heures. Renonçant à trouver l’organisation idéale du mobilier de mon premier chez-moi, je décidai de m’asseoir enfin, un livre à la main, face à l’horizon. L’énorme nuage couleur d’encre s’enfonçait maintenant dans la mer. Savourant ma solitude, ma liberté et la chaleur magique de ce début d’été, j’attachai donc mes longs cheveux châtain à l’aide d’un ruban et me laissai glisser dans un bain de bien être.

C’est alors qu’à l’instant même où j’ouvrais mon livre à la page cinq, où j’étais arrêtée, je sentis un regard pointé sur moi. Pour moi il ne s’agissait pas d’une vague impression, mais d’une certitude : une présence immatérielle, quelque part dans un espace proche, m’épiait. Mal à l’aise, je m’apprêtais à me lever pour chasser cette sensation irrationnelle, quand la sonnette stridente de l’entrée retentit, me ramenant à la réalité.

Marina, mon amie d’enfance, était venue voir le studio où j’avais désormais élu domicile. Après un rapide tour d’horizon des lieux, elle s’installa à mes côtés, laissant couler sa chevelure blonde sur le dossier du fauteuil.

« Je crois que tu as trouvé l’appartement idéal… »

Sans raison apparente, puisque la mer était d’un calme absolu jusqu’alors, une vague énorme, gonflée d’écume et rugissante, s’écrasa à ce moment sur la plage, dans un fracas qui fit rouler les galets. Dans la seconde qui suivit, un silence immobile s’installa. Une forte odeur d’iode montait jusqu’à nous.

J’allai chercher deux panachés au réfrigérateur, ils n’avaient pas eu le temps de refroidir. Marina m’expliqua alors enfin l’objet de sa visite surprise. Elle m’invitait à passer la soirée avec elle, et une bande d’amis, sur la plage. A cette époque, durant tout le mois de juin, les rues de la cité océane s’animaient, chaque soir, de dizaines de concerts. Programmés ou improvisés, ils marquaient pour moi rituellement l’entrée dans la saison de la plage. Quel que soit le temps, ils drainaient toujours une foule insouciante, en T-shirts ou imperméables, tous âges confondus, dans de grandes fêtes de l’été qui résonnaient encore au bout de la nuit. Pourquoi ai-je encore, aujourd’hui, alors que le temps a passé, autant de nostalgie dans la tête en évoquant ces moments, si futiles en apparence ?

Ce soir-là dans mon studio face à la mer, Marina insista. Pourquoi tenait-elle absolument à me convaincre de l’accompagner ? Elle ne me le dira jamais. En général lorsqu’elle m’invitait à sortir, elle insistait peu, me connaissant bien. J’avais vingt et un ans, venais de décrocher mon premier emploi. J’étais plutôt solitaire, avec tendance à la mélancolie depuis mon entrée dans l’adolescence. Et, ce soir, j’avais juste envie de lire sur le balcon jusqu’à la tombée de la nuit, en reprenant mon livre à la page cinq, accompagnée d’une salade et d’un verre de rosé. J’entendrais la musique sans même sortir. Après ma journée épuisante, je n’avais aucune envie de parler, surtout à des inconnus. Mais Marina, fermement décidée cette fois à m’entraîner dans l’une des fêtes coutumières du tourbillon joyeux de sa vie, avait senti que ce soir mes résistances faiblissaient. Appuyée sur le rebord du balcon, les poings enfoncés dans mes joues, je regardais, au loin, l’espace illimité entre ciel et mer disparaitre dans une brume incertaine. Et soudain, j’acceptai l’invitation.

C’était hier… Sur une plage désertée par la mer, un pique-nique était improvisé. Bientôt les amis de Marina sont arrivés, un à un. Apportant des bouteilles, des tartes et des terrines, qui sortaient des paniers pour prendre place sur une grande serviette bariolée, posée entre les galets.

Ils se sont installés sur la plage. Des visages bronzés, ouverts. Dans ma petite robe bleue achetée deux jours plus tôt, un peu pâle et timide, j’observais, j’écoutais.

Beaucoup de garçons et de filles m’ont adressé la parole, entre l’apéritif et la fin du concert, plus tard, sur le boulevard maritime. Mais ce soir-là je n’aurais d’yeux que pour celui qui deviendrait mon mari, juste un an plus tard.

Ils sont arrivés au pique-nique légèrement en retard. Deux grands garçons d’allure sportive, leur peau ambrée mise en valeur par des vêtements de marque aux couleurs vives. J’ai tout de suite perçu autour de moi une sorte de clameur, beaucoup des personnes présentes ce soir-là les attendaient visiblement avec impatience. Un tonnerre d’applaudissements s’est déclenché lorsque celui qui venait en tête, chargé d’un lourd carton, s’est écrié en le posant sur les galets : champagne pour tout le monde ! Il s’est redressé avec un large sourire et a ajusté les lunettes de soleil rondes qu’il portait. A ce moment l’autre garçon est arrivé à sa hauteur et l’espace d’une seconde, mon regard a rencontré le sien. Il m’a souri. Puis son bras a entouré la large carrure de son ami, sa main a ébouriffé les boucles brunes et il a lancé : un ban pour mon frère, il vient d’avoir son diplôme !

Je restai immobile, contemplant la scène. Ils n’étaient pas frères, mais amis. Le brun bouclé à la carrure imposante faisait rire tout le monde, formant instantanément un cercle magique autour de lui.

Les plaisanteries, les conversations ne m’intéressaient pas. Je n’écoutais que ce grand garçon à l’épaisse tignasse d’un beau châtain doré, au visage fin et au teint bronzé. Ses yeux en amande, instantanément posés sur moi quelques minutes après son arrivée, m’observaient à présent avec un mélange d’étonnement, de franchise et de timidité. Nous avons bavardé toute la soirée comme de vieux amis. J’ai eu le sentiment de le connaitre depuis toujours.

Quelques semaines plus tard, il m’avouera avoir au premier regard su que j’étais la femme de sa vie. D’un an plus âgé que moi, un sourire enfantin creusait ses joues de fossettes. Il était étudiant et avait le projet de s’installer prochainement dans la région.

L’orage viendra très tard dans la nuit, me réveillant en sursaut à presque cinq heures du matin. Je me souviens de m’être levée, pour fermer la baie vitrée restée ouverte, car la fraîcheur était arrivée avec la pluie qui tombait en trombes.

Eclair de feu sur nuit blanche. De l’eau s’était infiltrée à l’intérieur : je n’avais pas baissé le volet jusqu’en bas. Dans le noir, je posai mon pied nu dans une petite flaque froide. Dans mon vieux pyjama rose d’adolescente, je frissonnai. Alors la sensation que ma vie venait irrémédiablement de changer de façon définitive me traversa de bas en haut, tel un courant électrique. Jamais je n’oublierais cette nuit-là.

Curieusement, à ce moment précis de mon existence, j’étais incapable de dire si ce changement était positif ou négatif. Cela ressemblait à un vertige, accompagné d’une petite douleur au creux de l’estomac.

Mes pensées ne pouvaient plus se détacher de l’image du garçon rencontré la veille. Mon nouvel ami dégageait un charme particulier, presque exotique. J’avais remarqué lors de cette soirée l’essaim de filles qui tournait autour de lui, espérant attirer son attention ; c’était notamment le cas de Marina. Mais j’avais surtout rencontré pour la première fois un homme qui s’intéressait vraiment à moi. Nous avions rendez-vous dès le lendemain, en début d’après-midi, sur la plage. Je me dis qu’il pleuvrait certainement, et qu’on prendrait un verre dans un bar, en bord de mer, où j’avais l’habitude de siroter des menthes à l’eau en observant les allées et venues des bateaux. Face à la situation inconnue qui m’attendait, l’image du café de la plage me rassurait.

Un an plus tard, à quelques jours de l’été, Marina était le témoin de notre mariage. Mon mari avait de son côté, bien sûr, choisi son meilleur ami. J’avais voulu une fête très simple, avec les familles et quelques proches. Une auberge nichée dans la verdure, des pommiers autour d’un bâtiment à colombage, des rosiers grimpants, et dans ce décor bucolique les femmes en robes floues et chapeaux fleuris, les hommes en bras de chemises et canotiers. Un tableau de Renoir, une nouvelle de Maupassant. Une carte postale du mariage rêvé. Je réalise aujourd’hui à quel point j’étais à cette époque une caricature de jeune fille romantique. Cet après-midi là, entourée des parents et des amis, j’ai vraiment ressenti, comme une bouffée très vite disparue, une sensation de perfection totale, de bonheur absolu. J’ai balayé d’un regard le spectacle qui s’orchestrait tout autour de moi. La douceur du paysage, l’odeur des fleurs, le petit tailleur beige de ma grand-mère, les enfants qui criaient en s’arrosant à l’aide de pistolets en plastique, les sourires de tous ces gens, venus pour nous. A présent, ai-je pensé, les larmes aux yeux, je peux bien mourir, je sais ce que le mot bonheur veut dire.

Pourquoi alors mon mari, qui avait approuvé l’idée d’une cérémonie sans fards, et semblait si parfaitement à l’aise et détendu dans cette ambiance champêtre, me réservait-il pour le lendemain cette étrange surprise ? Vers seize heures trente, sous les tonnelles de notre auberge de campagne, il m’annonça avoir préparé quelque chose de particulier à mon attention. Mais je devrais patienter, jusqu’au lendemain. Je me sentais heureuse, des projets d’avenir plein la tête.

Le lendemain, les familles se retrouvèrent pour poursuivre les festivités à la campagne. Et vers dix neuf heures, une fois les parents embrassés, mon mari, sans un mot, me conduisit en voiture jusqu’à une salle des fêtes qui dominait la mer. Là, il ouvrit un grand coffre et me demanda de choisir, parmi les costumes qui s’y trouvaient, ma tenue de soirée. Je n’ai jamais aimé les déguisements. Cachant ma contrariété, j’optai pour le costume de Colombine.

Nos convives ne tardèrent pas à arriver. La plupart était méconnaissable. J’embrassai pourtant chacun d’entre eux, vaguement étourdie, déjà. Dans un brouhaha parfumé, les personnages de la comedia del’arte évoluaient à présent autour de moi. Marina, grimée en Pierrot, se présenta à son tour, accompagnée d’un fantôme digne des pires défilés d’Halloween. Et, tandis que je bavardais avec elle, mon tout nouveau mari a surgi.

Il avait revêtu un somptueux costume d’Arlequin de satin multicolore et portait un masque. Il m’a semblé immense, imposant. Avec de grands gestes théâtraux, il saluait à présent les invités, ôtant son chapeau et se baissant jusqu’à terre dans de solennelles courbettes. Je savais que c’était lui et en même temps il était quelqu’un d’autre, je n’arrivais pas à m’expliquer ce que je ressentais vraiment. Une autre que moi aurait sans doute beaucoup ri. Les invités ont d’ailleurs tous applaudi, mais moi je restai bras ballants, incapable du moindre geste. J’étais une jeune fille introvertie, mal à l’aise dans l’imprévisible. Je me sentais stupide, indigne d’un garçon aussi populaire auprès des jeunes de notre âge qui avaient investi la salle.

Le souvenir de la petite flaque d’eau froide sous mon pied nu, la nuit suivant notre rencontre, me revint à ce moment là, accompagné du léger malaise ressenti alors.

Mais Marina m’entraînait déjà vers le fond de la salle ; elle avait invité des amies de lycée que je n’avais jamais revues depuis la terminale. Elles étaient à l’époque plus les amies de Marina que les miennes, d’ailleurs. Dans ce lieu enfumé, avec leurs costumes excentriques et leurs masques, elles riaient en poussant des petits cris de joie. Je les trouvais parfaitement ridicules, elles me faisaient penser à des animaux de basse-cour. Je me sentais vieille, face à ce petit groupe figé dans une adolescence un peu niaise, ricanant à tous propos. Pour vaincre mes complexes je décidai de me laisser submerger par la gaité artificielle de ce moment de retrouvailles et d’insouciance. Je tentai de me glisser dans la peau d’une autre fille, plus sûre d’elle, plus ouverte que la jeune personne réservée que j’étais à cette époque.

Tous, le temps de cette fête, nous avions quitté les personnages que nous étions vraiment pour entrer dans la peau d’autres individus. Pourtant sous le masque poudré de Colombine je m’obstinais à rester moi-même. Pour oublier ma timidité, je bus beaucoup.

A la funky music qui déferlait des haut-parleurs succéda tout à coup une mélodie baroque. Imprévisible, somptueuse. Une curieuse farandole se forma. Tous ces personnages déguisés, portant pour la plupart des masques, à l’instar de mon mari, se mirent à évoluer autour de moi comme au carnaval de Venise. La musique m’envoûtait. Je décidai d’aller voir quel disque avait été mis, par un garçon que je voyais de dos, vêtu d’un costume étincelant, et qui s’éloignait déjà. Là, posée sur un coussin, je trouvai alors la pochette du 33-tours : Jean-Philippe Rameau. Fascinée, je me dissimulai au creux d’un grand fauteuil, entre une paire de rideaux rouges. Des volutes de fumée odorante et colorée descendaient du plafond. Tel un nœud de serpents arc-en-ciel, elles dessinaient d’étranges et immatérielles colonnes corinthiennes autour desquelles s’enroulait la farandole. Je n’avais aucune envie de participer à cette danse. Juste écouter, cachée dans mon coin.

Un homme au visage en forme de corbeille de fruit, façon Guiseppe Arcimboldo, s’approcha alors de moi, s’inclinant cérémonieusement pour m’inviter dans cette sarabande. Je tressaillis, restai sans voix, hypnotisée par les sons qui s’échappaient des haut-parleurs, tout comme par le visage étrange et drôle de l’inconnu au nez en forme de poire, qui me tendait sa main gantée d’un air solennel et désuet pour me proposer une danse. Je ne le reconnus pas.

« Amélite », me dit-il, « vous êtes Amélite. Voulez-vous ? »

Un gnome repoussant, une sorte de géant bossu au visage pustuleux, répugnant. Je secouai la tête et l’éconduis, à peine polie. Le grotesque personnage resta quelques instants à me regarder, il ouvrit la bouche pour dire : « vous êtes la reine de la fête, je ne suis que votre serviteur, c’est vrai… », puis il tourna les talons. Plus tard je revis mon personnage d’Arcimboldo, il n’arrêtait pas de prendre des photos. Je l’évitai.

Qui avait invité tout ce monde ? Qui étaient-ils ? Je ne voyais pas leurs visages.

Les masques. Le carnaval. La Bacchanale, rituel de purification. La vérité ne m’apparaitrait que bien plus tard.

Ma tête tourna, ce soir-là. Les costumes de couleurs bruissaient à présent au rythme raffiné des Indes galantes. Je ne me souviens plus très bien de la suite de la soirée. Je cherchais mon mari et ne le trouvais plus, au milieu de cette foule bigarrée. Tout à coup je l’aperçus en pleine conversation avec une sorte de fée qui portait son masque à la main. L’amertume me monta aux lèvres. C’était un rêve, je pourrais presque dire un cauchemar. Un léger brouillard, frais, irréel, s’échappait constamment du plafond. Ai-je bu alors encore de l’alcool – Marina avait préparé des litres de punch – ? En dépit de mon malaise grandissant, j’ai tenté de participer à la fête. J’ai suivi quelques conversations, ri de plaisanteries, regardé de vieilles photos. Je n’étais plus moi-même. Je tentai de m’isoler dans le vaste fauteuil, conçu pour un géant, afin d’écouter encore les suites baroques à l’abri des regards qui – me semblait-il –, me détaillaient et me jugeaient indigne d’eux, de leur beauté, de leur jeunesse insouciante. Je restai seule. Derrière mes paupières closes, des images lumineuses prenaient vie.

Je rêvais. C’était jadis. J’étais sur une plage immense, toute petite, et je ressentais pour la première fois le bonheur d’être vivante et d’appartenir à un tout. Puis un grand bateau a surgi de l’horizon. J’aurais voulu que l’enfance ne s’arrête jamais.

Quand la musique s’est arrêtée, j’ai espéré que cette fête prendrait fin. Mais déjà, des sons nouveaux s’échappaient des hauts parleurs. Bob Marley avait pris le relai du baroque.

Je suis alors sortie sur la terrasse Est, face au grand hôtel, où j’ai vu le soleil se lever. Il m’a semblé que mon malaise s’estompait, tandis que le disque rose, nimbé de brume, qui sortait de terre, montait tel un gros ballon gonflé à l’hélium au dessus des arbres. Qu’allais-je devenir, à présent ? Avec ce déguisement, un peu trop grand pour moi, cousu pour une autre, qui sentait la fumée de cigarette, j’étais moi-aussi un ballon lancé vers le firmament, l’inconnu.

Dans les semaines qui ont suivi, j’ai chassé le souvenir de ce soir-là. Je me suis débarrassée de mon costume de Colombine. J’ai commencé ma nouvelle vie. Tout y était parfait, j’étais totalement amoureuse de mon mari. Il nous est arrivé, une ou deux fois, les toutes premières années de notre mariage, de nous remémorer brièvement cette curieuse soirée costumée, et d’en rire. Puis, bizarrement, ce souvenir s’est effacé de ma mémoire. Les deux premières années de ma nouvelle vie, j’avais parfois des coups de cafard, sans raison, et ma mère avait coutume de dire que c’était la rançon du bonheur.

Je n’ai revu aucun des amis présents le soir du bal costumé. Marina est partie l’année suivante vivre à l’étranger, elle m’a écrit deux fois et puis, plus rien…

Je me suis installée avec mon mari dans un appartement plus grand, très confortable, loin de la mer.

*
*       *

Vingt-quatre années se sont écoulées depuis que j’ai jeté mon costume de Colombine. En ce mois de mars 2013, dans la maison des Hauts-Vents où nous vivons aujourd’hui, isolés de tous, l’hiver est toujours là. Mon emploi à temps partiel de bibliothécaire, dans la petite commune proche, me laisse beaucoup de liberté. Pourtant, il m’a fallu sept longues années pour achever d’écrire ce manuscrit qui m’obsède et que je ne cesse de relire. L’affaire Jean Barthélémy. Le livre ne paraîtra peut-être jamais. Ai-je vraiment envie de donner en pâture aux curieux le récit des étranges et terribles évènements qui se sont déroulés à quelques kilomètres d’ici, il y a quelques années ? Je ne suis même pas certaine de vouloir transformer ce fichier encore virtuel en vrai livre, fait de papier et d’encre. Mais à quoi auront alors servi ces longues années de patient labeur ? Sept années pour retrouver chacun des acteurs et témoins des faits à l’origine de « l’Affaire du Hameau » également désignée dans les média sous le nom d’« Affaire Jean Barthélémy ». Sept ans de travail mais presque neuf années d’écoulées, déjà, depuis le drame qui a bouleversé nos vies. Ecouter, enregistrer, coucher les témoignages sur le papier. Trier, comparer, compiler. Rechercher, trouver, écouter encore. Remonter et traverser le temps, à la recherche du détail manquant. Sept ans pour tenter de comprendre. Des années qui m’ont semblé si courtes, pourtant. Le temps pour moi s’écoule à une vitesse différente de celle de mes contemporains. Je vis au rythme des nuages, qui s’étirent, s’étiolent, et à celui de la terre, où bientôt les épis de blé couvriront les champs, transformés en bourbier aujourd’hui.

Je suis parvenue maintenant à la mi-temps de ma vie. Dans la pièce qui me sert de bureau, au cœur de ma maison sous le vent, règne un désordre parfaitement maîtrisé. La petite commode qui se trouvait jadis dans ma chambre disparait sous une pile de documents datant de l’époque de l’« affaire ». Ce soir, je suis décidée à tout ranger dans un carton que je monterai au grenier. Non, un seul carton ne suffira pas.

A présent je feuillette, malgré moi, une fois encore les coupures des quotidiens régionaux et nationaux, les photos, les comptes rendus d’interviews. Un magazine de grande diffusion cent fois compulsé s’ouvre sous mes doigts : en son milieu, apparaît une photo que j’ai un jour glissée là, pour ne plus la voir. Un inconnu me fait face. Dans son regard surpris par le flash, je devine la terreur de l’enfant caché au fond de la pupille rétractée.

Je jette le magazine dans un carton, rejoins mon ordinateur portable, dont l’écran éclaire la pièce d’une lumière bleue. Une fois encore je vais reprendre la lecture de mon récit. Jamais satisfaite, je suis une Pénélope du temps d’internet et des réseaux sociaux.

J’ai ouvert ma fenêtre sur le jardin pour respirer l’air du matin. Dehors pas une branche ne tremble. La nature mouillée s’est immobilisée dans un dégradé de gris. Cet endroit battu par les vents me semble si loin du cap et de l’estuaire au-delà duquel, juché sur sa colline boisée couverte au printemps de rhododendrons, se dresse un minuscule village, appelé le Hameau, tout simplement.

Un goéland s’élance vers le ciel dans un cri. Je vois à présent très haut, très loin, sa minuscule silhouette blanche se détacher telle une virgule phosphorescente dans l’immensité. Le soleil est enfin levé. Le ciel rose annonce derrière la haie de peupliers une journée de beau temps. Enfin. Je vais de nouveau tous les rejoindre, là-bas.

Hiver 2004. Le Hameau. Les vivants et les morts. La petite fille qui parlait aux fées. L’homme caché dans la maison sans nom. La fille en manteau de laine. La femme au portrait, et son sourire énigmatique. D’autres encore…

Je ferme la fenêtre et pars pour un lointain voyage.

I
Décembre 2004
Prélude à l’« Affaire du Hameau »

Mireille – 10 décembre 2004 – Le Fil de vie.

Le vent hivernal, soufflant en rafales, soulève les fines particules poudreuses tombées tôt ce matin. Venant du Nord, il s’engouffre dans le long couloir sinueux du fleuve. La surface de l’eau frissonne, sous un ciel de plomb. Un cygne passe, isolé, indifférent, majestueux.

De nouvelles chutes de neige sont annoncées pour les jours à venir. Dans une petite maison, au jardin ouvert sur le chemin de halage, deux femmes s’apprêtent à se quitter.

La plus âgée se nomme Mireille Lafontaine, un nom auquel elle a du mal à s’habituer, et pourtant cela fait déjà trois ans qu’elle le porte. Un nom trop beau pour elle, se dit-elle. Tout comme cette maison au bord de l’eau, et ce paradis de verdure.

La plus jeune, Margaux Lafontaine, a déjà enfilé ses mitaines roses et enroule autour de son cou une interminable écharpe de laine de la même couleur. Elle a promis de rejoindre une amie et elle est déjà très en retard. Cependant elle hésite à partir. Sa chère mamie lui parait ce matin nerveuse et préoccupée. La jeune fille ne connait que depuis trois ans sa grand-mère d’adoption. En passant vers dix heures, comme très souvent à l’improviste, pour se faire offrir un café, Margaux pour la première fois aujourd’hui s’est sentie indésirable. Mais Mireille ne dira rien. Elle bavarde comme d’habitude, sourit, rajuste son chignon blond d’où s’échappent quelques mèches. Mais sa tête est ailleurs. Margaux ouvre la porte et Mireille lance, avec une gaité feinte « A bientôt, Margaux du club des M ». C’est un jeu, leur signe de ralliement, à toutes les deux.

« Je passerai la semaine prochaine, Mireille, du club des M. D’ici les vacances de Noël il va falloir que je bûche mes cours. En juin j’ai le bac, quand même ! »

Margaux saute sur son vélo et s’éloigne déjà. La frêle silhouette de la jeune fille à peine disparue à l’angle du chemin, Mireille, déjà, ouvre fébrilement le secrétaire du salon, soulève un document, sort avec précaution une enveloppe dont elle extrait une lettre. Installée dans son canapé, à présent, elle relit sans relâche le texte écrit à l’encre violette qu’elle a rédigé hier soir.

Par la fenêtre où quelques secondes plus tôt elle adressait à Margaux de grands signes, elle voit maintenant courir des hordes de nuages noirs. Elle fronce les sourcils, se lève, tire le rideau sur les monstres déchainés qui prennent possession du ciel, sans lâcher sa lettre. Elle se sent mal. Ouvrant le tiroir de la table basse, elle s’empare d’une boîte, en sort deux petites boules de cire. Elle n’aime pas le vent, et ne veut entendre ni les gémissements des arbres, ni le sifflement lancinant des bourrasques contre les montants des fenêtres.

Il souffle et mugit, ce vent glacé, comme un certain matin de l’hiver 1967.

Mireille tient bon, mais malgré ses résistances se trouve emportée par une vague qui la projette en pleine forêt, au cœur du lointain hiver. Elle a alors vingt-deux ans, et rentre chez elle après une matinée de courses en ville avec une amie. Ouvrant la porte de la maison où elle vit alors, elle pose son panier sur la table en formica jaune.

Mireille, tu es une criminelle.

Depuis cette époque, la petite voix portée par le souffle froid de l’hiver revient dans sa tête chaque année, comme une vague sans cesse renouvelée.

Vive le vent, vive le vent, vive le vent d’hiver.

La voix se moque d’elle, en lui chantant la comptine de son enfance. Enfonçant au fond de ses oreilles les boules de cire qui l’isolent des bruits extérieurs, Mireille parvient à faire taire aussi la petite voix. Les images s’effacent. La forêt, la porte qui claque et s’ouvre, la maison humide, la table jaune et le panier rempli de victuailles, tout cela disparait bientôt dans le brouillard. Le présent est là de nouveau.

Mireille se lève, marche, lit à haute voix. Toujours insatisfaite du contenu de sa lettre, elle modifie ici un mot, là une tournure de phrase qu’elle juge peu convaincante, manquant de chaleur, ou au contraire trop familière. Elle a montré le brouillon à Antoine, son mari, qui l’a trouvé parfait. Mais Mireille n’est pas rassurée pour autant. Elle décide de recopier sa lettre, une nouvelle fois. Une dernière fois.

C’est une démarche difficile. Aujourd’hui Mireille, qui a si longtemps vécu en célibataire, se retrouve grand-mère de six petits enfants, et cette famille nombreuse lui donne le tourbillon. Dans sa jeunesse, qui appartient au monde d’avant, elle a à peine été mère. Cette jeunesse, qu’elle avait pris soin d’enterrer à tout jamais, est subitement remontée à la surface au contact de Margaux, dix-sept ans, l’ainée des petites-filles d’Antoine. Mireille n’a aucun lien de parenté avec la jeune fille, et pourtant il lui semble avoir un jour croisé dans le miroir ce visage menu, cette silhouette féline. C’était il y a si longtemps, sur le calendrier. En réalité c’était hier.

Mireille a autrefois déchiré toutes les photos de ses jeunes années.

Pourtant, une nuit voilà quelques mois, elle a rêvé…

Eté 1965. Elle est sur la plage, un soir de juillet très chaud. Pieds nus dans le sable, elle porte une robe à pois, un sac de plage en bandoulière et ses ballerines en toile à la main. La jeune fille brune qui l’accompagne, moulée dans un pantalon corsaire en coton clair, danse sur le sable.

Le rêve avait une consistance si réelle que Mireille s’est réveillée en pleurs. Alors elle a effectué un douloureux voyage dans son passé.

Vingt ans. Une vie en raccourci, le temps d’un été.

Juste après l’enfance modeste, sans histoire, une existence insouciante, avec sa meilleure amie. Elles vivaient ensemble à la Villa Clara, dans un village nommé Le Hameau, là-bas, au bord de l’estuaire. Le soleil, la musique, les promenades en voiture sur la côte. Puis, comme un coup de tonnerre, un premier et unique amour. Fin de la jeunesse de Mireille, la starlette de la plage. Son univers trop fragile s’effondre pour la première fois. Cet homme n’est pas pour elle. Mireille s’en va.

Dans une deuxième vie, elle a élevé son enfant avec son premier mari, Mathias, rencontré dans le petit restaurant où elle avait trouvé un emploi de serveuse.

Elle a mal aimé ce fils solitaire, ombrageux. En ce temps là il arrivait souvent à Mireille de se demander si ce petit être menu, nerveux, était vraiment son enfant. Enceinte, elle n’avait ressenti aucun malaise, aucune fatigue, à croire qu’elle ne l’avait jamais porté. Elle se plaisait à imaginer alors qu’elle avait trouvé, un matin, un bébé dans son couffin, à la porte de chez elle. Elle avait finalement décidé de le garder, et de l’élever. Mais ce petit ne lui appartenait pas vraiment.

Sa vie aurait finalement été bien banale : une existence familiale sans histoire, s’il n’y avait eu le drame, ce matin d’hiver 1967. Ses courses terminées, elle rentrait chez elle, dans cette maison trop humide où elle vivait. L’employeur de son mari la leur louait depuis quelques mois pour presque rien. Mais sur cette maison du malheur un rideau noir était tombé. Le monde à peine reconstruit par Mireille en quelques mois, avec son mari et ce drôle de petit qui ne ressemblait à personne, s’était écroulé.

Mireille, pour la seconde fois, avait perdu pied. Mais cette fois, elle n’avait trouvé aucune planche de salut. Un long espace froid, vide et nu l’avait aspirée pour de longs mois.

Un interminable couloir aux murs blancs, la chambre tout au fond, une fenêtre qui donne sur un parc, dehors la statue d’un garçonnet couronné de fleurs, jouant de la flûte, son reflet frissonnant dans l’étang, et les longues promenades dans les allées bordées de marronniers. Quatre saisons passées dans ces lieux de silence, de douloureux clair-obscur.

Les années qui suivirent, lorsqu’elle fut de nouveau sur pied, sortant de l’hôpital décidée à tirer un trait sur le passé, Mireille s’occupa du mieux qu’elle put de son fils, de son mari. Et la vie reprit, lentement. La famille déménagea, loin de la maison maudite.

L’enfant grandissait. Il bougeait tellement que vers l’âge de cinq ans Mathias l’avait un jour surnommé « l’asticot. » Mireille avait été prise de fou-rire tant la comparaison lui paraissait juste, mais le garçon, contrarié, s’était caché dans un placard. Elle avait dû le sermonner pour qu’il accepte enfin d’en sortir. Pourquoi n’avait-elle pas été touchée ce jour-là par sa tristesse, et l’humiliation qui avait été la sienne ?

Cet enfant était buté, triste, laid. Mireille se souvient de la vague répulsion qui s’emparait d’elle lorsqu’elle s’attardait à détailler ses yeux globuleux, son cou trop maigre et trop long. « Un cou de poulet » se disait-elle.

Les années passant, elle avait graduellement oublié les traits du père, le véritable père, qu’elle avait tant aimé. Une haute silhouette longiligne, élégante, musclée. Des cheveux dorés par le vent et le soleil. Une peau bronzée et des yeux largement fendus à l’iris vert pailleté. Un homme comme elle n’en avait plus jamais rencontré depuis.

Et, comme pour l’enfant, Mireille se racontait qu’elle avait peut-être inventé de toute pièce cet homme parfait, sorte de prince charmant entré dans sa vie de Cendrillon aussi vite qu’il en était sorti. Elle ne l’avait connu que l’espace de deux mois. Deux mois de folie et de rendez-vous à la sauvette. Il lui semble aujourd’hui que tout l’amour que pouvait contenir le cœur et le corps de cette petite Mireille de vingt ans s’est consumé durant ces deux mois là. Et après, elle n’a plus rien eu à donner. Jean avait tout pris.

L’enfant grandit seul, sans frère ni sœur. Puis Mathias mourut, le garçon avait à cette époque une quinzaine d’années. Un jour il se mit à s’allonger comme un haricot. Il commença à se transformer, presque à vue d’œil, et à s’étoffer. Troublée, Mireille voyait en lui, jour après jour, l’image de Jean s’incarner. Elle était effrayée parfois d’être incapable de lui témoigner autre chose qu’un vague intérêt. Puisqu’il était le fils de Jean, elle aurait dû l’aimer. Et pourtant, malgré le temps qui passait, elle n’y parvenait pas. A cause de lui, elle avait dû s’enfuir, quitter l’homme qu’elle aimait en cachette. Ayant tout perdu, elle était retournée vivre dans sa famille, et avait dû trouver rapidement un mari. Depuis cette fuite sa vie lui échappait, totalement, et cet enfant en était bien la cause.

Dépourvue d’amour maternel, son rôle de mère n’était pas très différent de celui  de ménagère parfaite. Elle voulait cet enfant en bonne santé, bien élevé et propre. Comme un buffet bien ciré, un sol astiqué, des vitres parfaitement nettoyées.

Quand, plus tard, son fils était parti loin d’elle pour poursuivre ses études, Mireille s’était sentie soulagée. Il était sérieux, avait trouvé un travail pour payer ses études. Il n’avait plus besoin d’elle, enfin. Elle lui écrivait de longues lettres, espérant que cette relation épistolaire viendrait pallier le manque d’affection. Il n’était même pas question d’amour, un mot à jamais banni de son vocabulaire.

Puis, un jour, le garçon avait cessé de répondre aux lettres. Il s’était évanoui dans l’espace, et comme Mireille avait donné tous les objets, les jouets et les vêtements d’enfant qui lui avaient appartenu – elle n’avait même jamais envisagé son retour – il ne lui restait désormais plus rien de ce fils.

Tout comme elle avait effacé le père, Mireille a donc décidé de rayer de sa vie son enfant. Le jeune homme faisait de bonnes études. Il ne manquait de rien. C’était un garçon peu démonstratif, mais il s’était montré suffisamment débrouillard pour s’en sortir dans la vie.

Elle serait désormais simplement Mireille, la veuve de Mathias. Une femme seule, aux goûts simples, serveuse dans une brasserie et appréciée de tous pour son énergie et sa gentillesse.

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