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La Nuit du Sacre

De
148 pages

Le Prince Akhavan veut plus que jamais redevenir l’enfant royal au destin brisé qu’il est resté au fond de lui. Or pour abolir la malédiction qui le frappe et renouer avec le destin glorieux de ses ancêtres, il lui faut trouver une mère digne de lui, et renaître dans son ventre. C’est ce but démentiel que Jeanne Lumet, dominant ses peurs, parvient depuis trois ans à contrecarrer. Or la guerre sans merci qu’elle lui mène n’aura-t-elle finalement servi qu’à prouver au Prince que la mère qu’il cherche n’est autre que Jeanne elle-même


Au moment où s’ouvre le spectaculaire procès Chodet, la meurtrière de la directrice de l’établissement spécialisé d’où le Prince s’était évadé dans le tome précédent, sur quels alliés Jeanne peut-elle compter ? Sur l’ex-commandant Falier rongé par la maladie ? Sur Paul, son ex toujours aussi peu fiable ? Sur Lartigue, le tout nouveau chef de section de la PJ ? Sur Nicolas Doligant, le brillant avocat amoureux d’elle ? Sur l’équivoque et manipulateur professeur Bareuil ? L’un d’entre eux parviendra-t-il à éviter l’accomplissement du rite atroce de la résurrection du Prince ? Ou Jeanne devra-t-elle finalement ne compter que sur la force extraordinaire qui grandit en elle dans les situations d’extrême détresse ?


Dans La Nuit du Sacre, Thierry Berlanda dévoile enfin le dessous des cartes distribuées dans L’Insigne du boiteux et La Fureur du prince. Au fil de sa plume, vive et élégante, vous n’avez pas fini de tressaillir !

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Résumé

Le Prince Akhavan veut plus que jamais redevenir l’enfant royal au destin brisé qu’il est resté au fond de lui. Or pour abolir la malédiction qui le frappe et renouer avec le destin glorieux de ses ancêtres, il lui faut trouver une mère digne de lui, et renaître dans son ventre. C’est ce but démentiel que Jeanne Lumet, dominant ses peurs, parvient depuis trois ans à contrecarrer. Or la guerre sans merci qu’elle lui mène n’aura-t-elle finalement servi qu’à prouver au Prince que la mère qu’il cherche n’est autre que Jeanne elle-même ?
Au moment où s’ouvre le spectaculaire procès Chodet, la meurtrière de la directrice de l’établissement spécialisé d’où le Prince s’était évadé dans le tome précédent, sur quels alliés Jeanne peut-elle compter ? Sur l’ex-commandant Falier rongé par la maladie ? Sur Paul, son ex toujours aussi peu fiable ? Sur Lartigue, le tout nouveau chef de section de la PJ ? Sur Nicolas Doligant, le brillant avocat amoureux d’elle ? Sur l’équivoque et manipulateur professeur Bareuil ? L’un d’entre eux parviendra-t-il à éviter l’accomplissement du rite atroce de la résurrection du Prince ? Ou Jeanne devra-t-elle finalement ne compter que sur la force extraordinaire qui grandit en elle dans les situations d’extrême détresse ? Dans La Nuit du Sacre, Thierry Berlanda dévoile enfin le dessous des cartes distribuées dans L’Insigne du boiteux et La Fureur du prince. Au fil de sa plume, vive et élégante, vous n’avez pas fini de tressaillir !

Du même auteur
La Fureur du prince, 2e édition, Numeriklivres 2016.
L'Insigne du boiteux, 2e édition, Numeriklivres 2016.
Tempête sur Nogales , roman, 2e édition, Numeriklivres, 2016.
Pentatracks , nouvelles (collectif), 2014

Thierry Berlanda

 

LA NUIT
DU SACRE

THRILLER

ISBN : 978-2-89717-974-8

numeriklivres.info

1

Jeudi 17 septembre. 16h40. Devant le siège de BFM TV.

 

Maud Petridis écrase sa cigarette contre une barrière de sécurité aussi rageusement qu’elle visserait le cercueil de son ex.

— C’est arrivé quand ?

— Il y a une demi-heure.

La pression augmente le niveau de performance habituel de son assistante. Au téléphone, elle répond aux questions avant même que Maud ne les pose.

— Je fais le tour des radios. Personne n’en parle encore. Les autres chaînes info non plus.

— Ils font quoi sur RMC ? 

— Motus. Ils sont OK pour attendre ton flash.

— On a des images ?

Maud termine de traverser le hall d’entrée en même temps que l’ascenseur atterrit. Elle s’y tasse, agacée de devoir disputer cinquante centimètres carrés d’espace vital à deux mastards survivants de la lutte des classes. Elle les mordrait pour qu’ils lui fassent de l’air, si elle n’avait la bouche collée à son mobile comme une plongeuse sous-marine à son tuba.

La liaison est mauvaise entre le rez-de-chaussée et son étage.

Putain de machine !

Elle déboule dans son bureau. Clara l’attend devant.

— On a l’antenne ?

— Tout de suite.

Clara la précède d’un pas rapide en direction du plateau. La maquilleuse qu’elle a réquisitionnée tâche de faire les bons raccords sur le visage de Maud pendant les dix secondes qu’elle lui accorde avant d’entrer en piste.

— On est prêt, Clara ?

— Le scoop défile sur le bandeau depuis une petite minute.

— OK. Vous avez contacté notre nouveau spécialiste police/justice ? Comment il s’appelle, déjà, avec son nœud pap’ ? Il est sur place ?

Sans attendre la réponse, elle rejoint son fauteuil en faisant des mouvements de mâchoires décontractants. Gros plan d’elle sur les écrans de contrôle.

Clara lui crie la réponse juste avant le GO de la régie.

— François Savant !

Son rôle est terminé. Elle peut s’effondrer et s’achever au Robusta sans sucre. Maintenant, c’est à Maud de jouer, son œil bleu ajusté à celui de la caméra.

— Vous lisez la nouvelle en bas de votre écran : un rebondissement incroyable dans le procès Durieu vient de se produire. Nous sommes en direct avec notre spécialiste police/justice. François, vous m’entendez ?

Le journaliste apparaît sur l’écran, en plan américain à droite du visage de Maud. Il hoche la tête dans un mouvement un peu trop vif pour que son oreillette reste en place. Il la rattrape à la volée.

— Je vous entends, Maud. En effet, nous venons d’apprendre le suicide de Pascal Durieu, ici même, dans le palais de justice de Paris, que vous pouvez apercevoir derrière moi. L’événement a eu lieu il y a quelques minutes seulement, alors que l’ancien directeur de la prison centrale de Clairvaux sortait d’une comparution devant le juge d’instruction qui venait de lui signifier sa mise en détention provisoire.

— Il s’agit bien de l’homme qu’on soupçonnait d’avoir trempé de très près dans une affaire que vous connaissez par cœur, François, l’affaire Aravahani ?

— Tout à fait, Maud. Qui n’a pas entendu parler de cette sinistre histoire ?

— Cet assassin d’un genre inédit, oui, tout le monde le connaît sous le surnom équivoque de Prince. Nous y reviendrons dans un moment, avec les experts qui sont en train de me rejoindre en plateau… Et avec vous-même bien sûr… À l’heure où nous parlons, que sait-on des circonstances du drame qui vient de se dérouler ?

— J’ai des informations de première main, puisque je les tiens de Nicolas Doligant, l’avocat de Pascal Durieu… On a du mal à penser que cet homme, qu’on disait complètement abattu, ait pu se montrer assez véloce pour échapper à la surveillance des policiers, qui l’entouraient pourtant de très près.

— Pas d’assez près, visiblement.

— Sans doute, Maud. Toujours est-il qu’il lui a suffi d’une seconde pour se ruer vers la balustrade du grand escalier. Avant que quiconque ait pu intervenir, Durieu aurait basculé dans le vide, pour s’écraser environ 6 mètres plus bas. Il serait mort sur le coup. On me dit que son corps n’a pas encore été emporté. À l’heure actuelle, les experts de la police judiciaire sont en train de procéder aux relevés habituels.

— Relevés habituels dans une circonstance, elle, très inhabituelle, n’est-ce pas François ? Comment s’explique-t-on un tel raté ?

Savant rajuste son nœud papillon, exceptionnellement dévié de son alignement impeccable au sternum de son propriétaire.

— Vous savez, Maud, le code est le code, mais il faut reconnaître que les forces de l’ordre ne l’appliquent pas avec la même rigueur à un homme vigoureux et agité, qu’à un sexagénaire mutique, abattu, qui venait de passer six mois dans un service psychiatrique, bourré d’antidépresseurs, comme vous l’imaginez.

— François, avez-vous prévu une interview de Maître Doligant ou d’une autre personne de l’entourage de Pascal Durieu ?

— Oui, je vous quitte dans une minute pour me rendre au rendez-vous que j’ai, justement, avec Maître Doligant. Nous aurons les images dans le journal de Ruth Elkrief.

Merde ! Il faut toujours qu’elle ait la meilleure part, celle-ci !

— Bien, François. Merci pour ces commentaires à chaud. Nous revenons vers vous dès que votre sujet sera prêt.

L’image de Savant disparaît, laissant voir en plan large un plateau de deux personnalités requises en urgence.

— Bien, merci messieurs de m’avoir rejointe. Bonsoir Alain Bauer, professeur en criminologie, bien connu du grand public, et spécialiste des questions de sécurité auprès du Premier ministre… Je ne me trompe pas ?

L’homme fait un signe poli de dénégation.

— Et bonsoir professeur Bareuil, historien de grand renom, criminologue et membre de l’Institut. Merci de vous être libéré pour répondre à mes questions. Vous êtes sans nul doute la personne qui connaît le mieux le fond de cette affaire véritablement atroce, que chaque Français a bien sûr en mémoire. En tant qu’expert auprès des services chargés de l’enquête, vous avez contribué directement à l’arrestation du Prince, que j’appelle ainsi pour que tout le monde comprenne immédiatement de quoi nous parlons.

— Je l’ai fait arrêter par deux fois, en effet, et par deux fois les autorités policières et judiciaires se sont employées, il faut bien le dire, à le laisser s’échapper. Si bien qu’aujourd’hui, nul ne sait ce qui est advenu de Francis Aravahani (Mourad Akhavan, de son vrai nom). Or c’est bien le fond du problème, n’est-ce pas ! Qu’un pauvre type comme Durieu ait décidé de mettre fin à ces jours, voilà qui est sans doute bien triste pour sa famille et ses amis, bien que je crois savoir qu’il n’avait ni l’un ni l’autre, mais ce ne sont que péripéties comparé à la menace permanente que celui que vous appelez Le Prince fait peser sur tout le monde et n’importe qui depuis six mois.

— Bien… Alain Bauer, comment interprétez-vous le geste fou de Pascal Durieu. Tenez ! Pendant que nous parlons, je vois plusieurs ambulances repartir du palais de justice. Il est vraisemblable que dans l’une d’elles se trouve le corps de ce malheureux, qui venait donc de se voir signifier sa mise en détention provisoire par le juge Tardieu.

— Oui… Bon, je ne suis pas psychiatre, mais…

— Pardonnez-moi, Alain Bauer… À ce propos, je précise que nous avions sollicité le docteur Sébastien le Guellec, du centre psychiatrique de Villejuif, d’où le Prince s’était échappé à la fin de l’année dernière, mais il a refusé de participer à ce plateau en invoquant le devoir de réserve…

Bareuil s’agite sur son fauteuil roulant.

— J’imagine que les circonstances qui ont entouré l’évasion de Mourad Akhavan, et les conséquences terribles qu’elle a entraînées, y compris pour le centre psychiatrique Paul Guiraud, en la personne de son éphémère directrice Elisabeth Turner, n’ont pas compté pour rien dans ce que Le Guellec appelle son « devoir de réserve »…

— Peut-être… Nous avions aussi joint Pierre Weintraub, l’actuel directeur de la prison de Clairvaux et successeur de Pascal Durieu à ce poste, mais…

— De toute façon, chère madame, il n’est rien que ces deux personnes auraient pu alléguer, que Bauer ou moi ne puissions dire plus complètement. Croyez-moi !

 

Assis les bras ballants sur un canapé aux ressorts saillants, Paul Vertin-Lanaux vient de se brûler deux doigts avec sa cigarette roulée.

— On en sortira donc jamais !

Il coupe le son de la télé, puis se lève pour trouver son portable dans le fouillis de son appartement, partitions, étuis de guitare loqueteux et cendriers archipleins.

— Jeanne ?

— Je sais, Paul, j’ai écouté la radio dans la voiture. Je rentrais du badminton avec Léo.

— Tu en penses quoi ?

— Je n’en pense rien. Je ne veux plus entendre parler de ça. Tu le sais, non ?

— Oui, mais là, tu as vu ce qui se passe ? Et puis Bareuil qui recommence son numéro…

— Paul, je me fous de ce qui se passe, je me fous de Bareuil et je me fous de tout ce qui n’est pas Léo et la préparation de mon cours de lundi, d’accord ?

— Ah oui ? Et de moi aussi, alors ?

— Et de toi aussi, oui. Bonne soirée.

2

Vendredi, 8h00. Rue Valette, devant l’immeuble de Jeanne Lumet.

 

Léo sort de l’immeuble en bourrant son tee-shirt dans son Slim. Jeanne le suit à deux pas, chemise sans col et ses cheveux blonds hissés en chignon vague.

— Allez, mon chéri. On est en retard. Si quelqu’un doit lui donner de l’argent, ce sera moi.

Elle le tire par la manche et déclenche à distance l’ouverture de sa Captur beige, garée un peu plus bas.

— Attention en traversant ! On n’est plus au jurassique. Aujourd’hui, ici, c’est Paris, et c’est plein de fous du volant aussi dangereux que tes vélociraptors.

Il hausse les épaules et en dégage son sac à dos Deep Jungle.

— Elle est chouette, ta nouvelle caisse !

— Ce qui n’est pas chouette, en tout cas, c’est que tu refiles la moitié de ton argent de poche à cette vieille clocharde qui planque en bas de l’immeuble. Faut arrêter ça, d’accord ?

Léo grimpe dans la voiture et se met aussitôt à actionner les boutons du tableau de bord.

— Non, mais laisse ça, enfin !

Elle sourit en lui frictionnant la tête. Il résiste en grognant.

— Pourquoi tu dis que c’est une vieille ?

— Je ne sais pas, moi. On dirait une vieille, en tout cas. Grosse, en plus ! Tu as révisé ta géo ?

— Ouais. Tu sais que les autres vont au collège tout seuls ?

— Ah oui ? Aucun n’est accompagné par ses parents ?

— Pas ceux qui habitent à moins de 300 mètres du bahut, en tout cas.

Jeanne se compose un visage sévère.

Léo lui balance un coup d’œil espiègle, en niant de la tête, lèvres pincées.

— Pas du tout crédible !

— Petit ingrat, va ! Et si ça me fait plaisir de rester un peu plus longtemps avec mon petit garçon, le matin, avant d’aller à la Fac ! J’ai le droit, non ?

Léo imite sa mère en exagérant ses mimiques, puis dégaine sans préavis son arme de destruction massive préférée.

— Paul dit que tu me couves.

Jeanne fait comme si le tireur avait manqué sa cible, s’efforçant à sourire.

— Ah, il dit ça ?

Elle se gare en double file devant le 24 de la rue du Cardinal Lemoine.

— Alors salut, mon poussin !

Il ouvre la porte en riant.

— Salut môôôman !

— Et mon bisou ?

Elle sort de la voiture sans se soucier des klaxons qui commencent aussitôt leur exquise pétarade.

— Et si Paul est en retard ce soir, tu l’attends bien dans le hall, hein !

Jeanne ne quitte pas les lieux avant de s’être assuré que Léo soit rentré dans le collège. Si elle pouvait, elle attendrait même qu’il soit installé dans sa salle de classe. Elle aurait bien aimé qu’il lui adresse un petit signe, comme il faisait encore avant les grandes vacances. Elle démarre en se disant qu’à peine dix ans, c’est jeune pour s’affranchir des démonstrations d’affection. Mais elle se dit aussi qu’elle aurait sa revanche le week-end prochain, quand il la rejoindrait dans son lit, au réveil.

Peut-être que ça aussi, il faudrait que j’arrête… Et puis flûte, rien ne presse !

La Sorbonne n’est éloignée que de quelques centaines de mètres du collège Rognoni, mais le trafic est déjà dense et il faut presque vingt minutes à Jeanne pour rejoindre la rue Saint-Jacques. Et vingt autres pour trouver une place dans le secteur. Elle se dit que c’est bien la peine de calculer le bilan carbone de la moindre babiole qu’elle achète et de militer pour le végétarisme si c’est pour se servir de sa voiture à la moindre occasion. Elle se défend aussitôt contre le juge qu’elle est pour elle-même en prétextant qu’il menaçait de pleuvoir. Tu parles !

Elle sort de sa voiture en saisissant le fourre-tout sans âge dans lequel Paul tassait ses partitions, un des derniers objets qui lui restent de ce Casanova impénitent et qui lui sert désormais de mallette.

Faut que je me calme, avec Léo ! C’est vrai que je l’étouffe ! Mais… Merde ! Quel est le gosse qui a vécu ce qu’il a vécu ? Ah non ! Ne recommence pas avec ça, hein !

Elle entre par le 46 et rejoint l’amphi Descartes par la Galerie des Lettres.

Arrive Barnave, professeur émérite à la mèche interminable. Apercevant Jeanne, il ralentit le pas.

— Tu as vu, ça ? Non mais tu as vu comme il a foutu en l’air l’émission de télé, hier ? Ah il a encore du jus, le vieux !

— Quel vieux ?

Jeanne ne montre aucune intention de s’arrêter pour creuser la question.

— Eh bien, Bareuil ! Notre Centaure ! Tu n’as pas regardé ça ? Pourtant, il s’agissait d’un sujet qui te touche de près…

Jeanne répond par-dessus son épaule, déjà loin.

— Ce qu’il pense, fait ou dit n’a pas plus d’importance pour moi que… je ne sais pas quoi. Choisis le critère d’insignifiance que tu veux.

Barnave la regarde tourner au coin du couloir en secouant la tête. Quel gâchis ! articule silencieusement sa bouche sans lèvres.

 

Le bref échange avec son collègue a dissipé le trac que Jeanne ressentait une minute plus tôt. Elle pénètre hardiment dans l’amphi. Il n’est pas grand, pour autant il n’est pas plein, mais les quelques dizaines d’étudiants de troisième année qui y sont installés occupent les premiers rangs. Bon signe !

Jeanne sourit. Reprendre pied dans le monde, sortir enfin  du triangle PJ/ Aravahani/Bareuil, où son existence se restreignait depuis bientôt trois ans, lui procure une joie identique à celle d’une personne à qui les médecins n’avaient pas donné six mois à vivre, et qui par miracle recouvre tout à coup la santé. Un beau matin, voilà qu’elle ne se sent plus cette prisonnière enchainée à un grabat depuis une éternité. Son corps n’est plus douloureux. Ne rêve-t-elle pas ? Serait-elle morte pendant la nuit, et serait-ce désormais son fantôme qui pense ? Surprise, elle se lève sans effort. Ses pas hésitent un peu sur le carrelage frais de la chambre, l’inhabituelle station debout lui donne le vertige, mais elle avance quand même. D’une main tremblante, elle ouvre les lourds rideaux continuellement tirés de la fenêtre, puis les battants, puis les volets, et alors le jour explose de toutes ces couleurs et parfums, envahissant sa chambre comme son cœur, et il lui semble que les fleurs, les arbres, les oiseaux et toutes les créatures applaudissent son retour à la vie.

— Je ne sais pas si vous tous êtes inscrits à mon cours, je ne sais pas non plus si toutes les personnes qui y sont inscrites sont actuellement présentes ici, mais quoi qu’il en soit, après quelques mois, disons, difficiles, je suis heureuse de vous retrouver. Je suis convaincue que nous allons faire du bon travail. Je vous souhaite en tout cas d’en avoir autant envie que moi. À voir vos visages, je n’ai pas de doute là-dessus.

Même les têtes à cheveux gras, même les fronts criblés d’acné, je vous aime tous !

— Vous savez que madame Elisabeth Crouzet-Pavan est exceptionnellement absente ce matin. Je la remercie de m’avoir proposé que nous occupions cet amphi, qui avait été prévu pour elle.

Jeanne sourit sans discontinuer, redoublant chez ses étudiants les effets de son cocktail maison, autorité/bienveillance/naturel, rehaussé d’une touche de sex-appeal.

— La solennité de ce cadre convient bien au cours magistral que je m’apprête à donner, d’autant que ce sera le seul de l’année… Les prochaines fois, nous nous retrouverons en effet en TD, dans les salles ordinaires… qui vont sans doute changer dix fois dans les mois à venir, comme d’habitude. Mais ce n’est pas grave ! Nous sommes des historiens, et les historiens doivent avoir en horreur sacrée les routines et les conventions, les petites comme les grandes. Pourquoi ? Parce que nous sommes les seuls en ce monde, voyez notre responsabilité écrasante ! à tenir la vérité pour le bien suprême. En effet, même les philosophes, ou beaucoup d’entre eux, depuis Nietzsche, considèrent que la recherche de la vérité est une fausse valeur. Les scientifiques, eux, cherchent-ils la vérité ? Non, les scientifiques, depuis Descartes, cherchent la certitude, ce qui ne revient pas au même. Quant à l’homme de la rue, la vérité, dit-il, lui importe, mais il se contente le plus souvent de la convention, de la tradition, de la rumeur publique ou que sais-je encore… Vous voyez ? Nous sommes bien les seuls à avoir un rapport exclusif et résolu à la vérité. Et comme la France est le pays où se pratique la recherche historique la plus exigeante, et que j’ajouterai sans polémique que c’est à Paris Panthéon-Sorbonne que cette recherche française est le plus en pointe… Je vous laisse conclure par vous-mêmes.

L’onde de plaisir qui gagne peu à peu la salle depuis l’entrée de Jeanne vient de culminer dans un rire général. C’est un rire de pure joie, comme seul, de mémoire universitaire, peut en causer le mix d’émotion, de détermination et d’ambition de Jeanne.

— Cette année, nous allons nous intéresser particulièrement à l’Inquisition. Et à l’Inquisition médiévale exclusivement, puisque selon moi, comme vous le savez, le monde a commencé avec la chute de l’Empire Romain d’occident et s’est terminé avec la découverte des Amériques par… je ne sais d’ailleurs plus qui…

Nouveau rire.

— Je vous disais que les historiens sont les seuls à tenir la vérité pour la valeur suprême. C’est un peu injuste. Il faut admettre que les policiers, par exemple, ou les juges sont autant que nous orientés vers elle. La différence entre eux et nous consiste en ce qu’ils la cherchent dans le présent, alors que nous la cherchons dans le passé. Et c’est très différent, parce que nous, historiens, contrairement aux policiers, nous ne faisons en aucun cas appel à la mémoire, ni à la nôtre ni à celle de témoins…

La porte latérale de l’amphi grince. Un appariteur entre, un papier à la main. Les cas sont rares où l’un de ces personnels se permet de déranger un cours. Sans doute ne peut-il même pas le faire sans autorisation de sa hiérarchie. Mais alors, si ce message a été jugé si important…

Mon Dieu ! Léo !

Jeanne ne s’est pas levée de son siège, mais elle est devenue pâle, tout son sang ayant reflué vers le cœur pour lui éviter de flancher sous le choc. Elle déplie fébrilement le papier que lui tend l’homme en uniforme bleu, et finit par réussir à déchiffrer les deux lignes qui ondulent sous ses yeux. Il ne s’agit pas de Léo. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Merci ! Le billet est signé de Juliette Madamour. Juliette ? Jeanne et elle son restées en relation quelques semaines après que la police, Juliette en tête, l’ai sauvée in extremis des griffes d’Aravahani, un soir de l’hiver dernier, dans la propriété de Pascal Durieu, à Verrières. Mais depuis, l’une et l’autre n’ayant pas d’affinités particulières, ni donc plus de raison de se rencontrer, elles ne se sont pas revues. Et puis quelque chose les oppose radicalement : Jeanne refuse net de s’encombrer l’esprit avec Le Prince, feuilleton préféré des médias, alors que Juliette, la dernière fois qu’elles se sont parlé au téléphone, en avril dernier, lui a encore confirmé qu’elle ne renoncerait jamais à mettre la main sur lui. Qu’est-ce qu’elle veut ? Percevant la démobilisation immédiate qu’il provoque chez les étudiants, Jeanne enfouit le message dans une poche de son jean.

« Puis-je passer ce soir chez vous ? Détail à retrouver dans la maison de Durieu. Important. Merci. »

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