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La nuit quand tu me manques, j'peux rien faire

De
326 pages
Situé dans une région pauvre de la Chine du Nord-Ouest, ce village des années 1960-1970 n'est pas sans rappeler le Macondo de García Márquez ou le Yoknapatawpha de Faulkner. Un univers littéraire à la fois réel et imaginaire servi par une structure romanesque unique en littérature chinoise. Cao Naiqian élabore un puzzle en trente morceaux, racontant chacun un drame familial ou une scène de la vie campagnarde. Les histoires sont indépendantes, mais les destins se croisent. La sexualité et la nourriture, «deux éléments essentiels de la vie humaine», sont ses principales préoccupations. Une sexualité liée à un manque et à une frustration associés à la misère, mais aussi aux contraintes sociales et politiques. Rapports incestueux, polyandrie et relations extraconjugales sont décrits de manière subtile et retenue, dans une langue concise et imagée. Ce roman poétique est aussi sensuel que désespéré.
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Collection dirigée par Geneviève ImbotBichet
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Panorama du village des Wen
Roman traduit du chinois et annoté par Françoise Bottéro et Fu Jie
Bleu de Chine Gallimard
Titre origina : Dao heiye xiang ni meibanfa
© Cao Naiqian, 2005. © Éditions Gallimard, 2011, pour la traduction française.
Compère
Au petit matin, un âne se met à braire devant ’entrée de a cour. Œu-noir : « Merde ! c’est Compère qui rappique. » La emme : « Le aisse pas entrer, aut que j’enfie mon pantaon. » Œu-noir : « Oh, pour ce que ça change ! » La emme rougit : « Dis-ui que j’peux pas y aer, je suis maade. En pus, c’est vrai, hein, j’es ai. » Œu-noir : «Non, c’est pas possibe, un Chinois n’a qu’une paroe. » Œu-noir sort de a cour accueiir Compère. Compère redresse e chambrane, y attache ’âne, puis e redresse à nouveau. Œu-noir crie vers a maison : « Attrape donc un pouet pour Compère ! Je vais emprunter une bouteie chez Père Wok. » Compère : « J’ai apporté une bouteie. C’est toujours ta gnôe qu’on descend. » Œu-noir : « Dis donc, tout ce qui est à moi est à toi, non ? »
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La nuit quand tu me manques...
La emme d’Œu-noir sort dans a cour tête baissée. Évi-tant eur regard, ee se dirige vers e pouaier. « Non, pas a peine ! Cette nuit un bœu est tombé dans e ravin, dit Compère. Quand je suis aé emprunter un âne chez e che d’équipe de production, putain, sa bonne emme était en train de e cuire. » Compère détache e sac de peau qui pend au cou de ’âne : « Tiens, si ee est trop dure, ais-a cuire un peu pus. » Tête baissée, a emme récupère e sac. Évitant eur regard, ee entre dans a maison. Œu-noir, tout en buvant : « Ee es a, en ce moment. Attends que ça passe pour repartir. » Compère : « D’accord. » Œu-noir : « D’un autre côté, vu que t’as emprunté un âne à ’équipe de production et que ça te ait perdre des points de travai, i vaut mieux que vous partiez... Mais pour a chose... i audra attendre qu’ee es ait pus. » Compère : « D’accord. » Œu-noir : « Et e mois prochain, c’est toi qui a ramènes parce que moi, ici, je peux pas emprunter d’âne. » Compère : « Bien sûr. » Évitant eur regard, a emme d’Œu-noir s’afaire, tout en écoutant eur conversation. Après avoir bu, Œu-noir dit à a emme : « Va te changer et mets es vêtements que t’as avés, ou tu seras a risée de ’autre viage. » Compère : « Pas a peine. En passant devant a commune popuaire, je ui achèterai une veste et un pantaon. » Œu-noir : « On te ruine. » Compère : « Tu pares ! »
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Compère
Œu-noir ait un bout de chemin avec eux. Is ran-chissent une côte après ’autre, un vaon après ’autre. Compère : « Aez, rentre maintenant, ça grimpe. » Œu-noir : « T’as raison, je rentre. » Œu-noir ait demi-tour à contrecœur. Compère ève sa grosse main et assène un bon coup sur a croupe de ’âne, un bruit de gaop saccadé se ait aussitôt entendre. « Putain ! Aez, fiez ! » se dit Œu-noir tout en marchant. « I nous ait un rabais de mie yuans sur sa fie, on aura une bee-fie presque gratis. Aez, tirez-vous ! Putain ! De toute açon c’est qu’un mois par an et un Chinois n’a qu’une paroe. » Œu-noir se retourne et regarde à nouveau. I aperçoit es deux pieds de a emme sembabes à des navets bancs qui se baancent de droite et de gauche sous e ventre de ’âne. Le cœur d’Œu-noir baance ui aussi de droite et de gauche, comme es deux navets.
La femme
Fis Wen a enfin trouvé une emme. Au viage tout e monde est content. Mais d’après ceux qui ont écouté sous eur enêtre, ee reuse d’obéir. Ee a serré à mort e cordon rouge de sa taie et interdit à son mari de e déaire. En pus, ee n’a pas arrêté de peurer toute a nuit. Et puis, toujours d’après es ragots, non seuement a emme de Fis Wen ui interdit de baisser sa cuotte, mais ee reuse d’aer aux champs. Et même quand Fis Wen rentre épuisé des champs, ee reuse de ui aire à manger et ne ait que peurer toute a journée. Le viage tout entier s’est aors mis à crier au scandae : « Qu’ee ne baisse pas sa cuotte a nuit, passe encore. Mais que e jour ee n’aie pas aux champs et ne asse pas à man-ger, ça ne va pus ! » « De mémoire de vieux, on n’a jamais vu ça au viage ! disent es gens à Fis Wen. — Qu’est-ce j’y peux, moi ? — Si tu veux pas qu’ee t’emmerde, i aut a mater. — Tu crois que ça marcherait ? — D’mande donc à ta mère », répique un homme dont
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