La Nuit tombante

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Quelques jours de la vie d'un couple. Mais l'un se réfugie dans une solide maison beauceronne tandis que l'autre marche dans un Paris entre soleil et pluie.



Que se passe-t-il entre Laurent et Anna ? Pourquoi Laurent fuit-il ? Pourquoi Anna traverse-t-elle le XIVe arrondissement avec cette douceur désenchantée ? Pourquoi ces coups de téléphone, ces minutes de silence, ces pauses, ces somnolences, ces personnages qui s'enferment dans une voiture ?



C'est l'énigme de ce roman d'analyse sur le couple. Le couple mis à nu. Le couple mis au vif. Le couple en dérive.



On sait que la nuit tombante rend la réalité étrange et fondante. Toute vie - comme une chute lente - s'y transforme en confidence inachevée, et aussi, pour Laurent et Anna, en minute de vérité.


Publié le : vendredi 25 avril 2014
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EAN13 : 9782021183870
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couverture

DU MÊME AUTEUR

AUX MÊMES ÉDITIONS

Bermuda

roman, 1977

AU MERCURE DE FRANCE

Le Congé

roman, 1965

 

Elisabeth Skerla

roman, 1967

 

Un voyage en province

roman, 1970

AUX ÉDITIONS DENOËL

Les Lumières de l’Antarctique

nouvelles, 1973

 

La Vie comme ça

roman, 1974

à François Nourissier

Le ciel se pommelle de nuages gris. Une clarté diffuse rayonne assez haut au-dessus des toits. Le mouvement des feuillages n’est jamais apparu comme très naturel à Anna. Elle regarde le boulevard Arago et sa contre-allée tranquille où une mère de famille promène un landau. Anna pense que le landau est peut-être vide, ou qu’il y a un petit fœtus entre les draps, un fœtus-prophète, par exemple, qui parlerait d’une petite voix criarde et qui dirait des mots dans une langue incompréhensible. Et, à des millions d’années-lumière, dans un grand trou noir où frémit une infime lumière de nébuleuse, il y aurait toutes les images du futur rassemblées et la voix du fœtus exprimerait les milliards d’événements à venir. Ou bien dans le landau, il y a un enfant qui est la mère. C’est un peu compliqué. Mais, quand le bébé va grandir, il va de plus en plus ressembler à sa mère et il deviendra sa mère. Et un jour, au cours d’une dispute, la mère entendra sa voix double, sa voix intérieure, et elle se retournera et elle se verra. Et elle s’entendra penser et ça sera insupportable, alors elle essaiera de tuer ce double dans la chaufferie, près du garage, elle montera dans sa voiture après avoir caché le corps dans un grand sac en nylon et elle roulera dans les rues de Paris. Elle ira vers Vincennes et elle jettera le corps sur une décharge, elle y mettra le feu avec un bidon d’essence et elle rentrera chez elle. Elle regardera la télévision en pensant que cette horrible chose humaine disait tout haut ce qu’elle pensait tout bas, et puis, en se couchant elle aura comme une gêne, comme un manque, comme une absence, et elle s’apercevra brusquement qu’elle n’a plus de pensées intimes, plus de pensées cachées. Elle n’est plus que ce qu’elle dit ordinairement. Elle n’est plus que les phrases familières qu’elle prononce sans y penser, comme tout le monde.

Elle devine cette vérité, se précipite dans la salle de bains pour se regarder. Elle est aussi belle, elle a un visage aussi tranquille qu’auparavant. Elle boit un verre d’eau et elle se démaquille et son visage démaquillé la rassure. Et elle essaie de penser, mais rien à faire. Elle ne dit que : excuse-moi, j’ai laissé la porte ouverte. Je suis restée bloquée dans un embouteillage. Bonjour. Un paquet de, de Gauloises et deux timbres, s’il vous plaît. C’est à vous ce crayon ?… Pourquoi… Non non. Juste un moment. Bon, alors au revoir.

Il n’y a rien au-delà de ces mots. Ses lèvres prononcent des mots et la chambre reste silencieuse. Elle dérive dans son propre corps. Alors Anna prend peur. Elle ferme la porte et reste muette d’angoisse devant le téléviseur. Elle est cette image grise traversée de pointillés blancs. Elle est ce son irréel du téléviseur. Elle est cette speakerine qui est payée pour donner des informations. Elle se précipite sur le téléviseur et le débranche. Silence dans la pièce. On entend le bruit feutré, doux, lancinant, perpétuel, des voitures qui roulent sur le boulevard. Mais non. Anna rêve. Anna marche sous les marronniers du boulevard Arago. Elle regarde les feuilles remuer et pour elle la vie est dans ce mouvement même des branches, dans ce grincement de la grille d’un garage et dans ces deux étudiants à vélomoteur qui se parlent au feu rouge. Et le ciel devient d’un gris plus ardoisé, plus plombé, avec une clarté assez intense qui ne laisse plus d’ombre. C’est un phénomène étrange, inexplicable, qui fascine Anna. Elle ressent un grand silence en elle quand elle voit ces interminables nuages et ces quelques oiseaux qui volent très haut et elle voit le goudron se marquer de taches sombres, elle sent quelque chose de frêle sur son visage. Il commence à pleuvoir. Bientôt, le boulevard est enrobé de brume.

La grisaille, comme une vague, couvre les marronniers les uns après les autres. La pluie, de plus en plus forte, crépite avec plus de violence. Les caniveaux charrient une eau limoneuse. Les voitures glissent sur un miroir cloqué de brume blanchâtre, et les lignes des pneus, au croisement de la rue du Faubourg-Saint-Jacques, s’entrelacent et disparaissent et réapparaissent. Ce sont des lignes d’argent. Les feux rouges rayonnent, s’étirent, s’éteignent, clignotent et les traces des pneus filent en longues courbes qui pétillent de pluie ou s’argentent pour disparaître insensiblement dans la masse lisse, brillante et bombée de l’asphalte. Les glaces et portières deviennent des caches, des transparences grenues, des scintillements fuyants. Il n’y a plus que des jeux de reflets, le brouillard, les rayures, les virages feutrés dans une suspension incessante et crépitante. Le boulevard n’est que mouvance de grisaille. On sent l’odeur humide des troncs. Les feuillages imprègnent l’air d’une poussière mouillée.

Anna découvre un platane dont les ombres dépassent une grille et va se réfugier sous ses branches. Elle ferme les yeux et elle écoute la vertigineuse, l’indicible, la douceâtre immobilité de la pluie. Elle pense au moment où cette étendue, cette nappe de bulles va décroître, s’apaiser et s’arrêter pour ne plus être qu’un silence de gouttes d’eau. La sirène d’une ambulance s’approche et vrille l’air un instant puis tourne vers l’hôpital Cochin, et la pluie, en renaissant, devient une texture bruissante, impalpable et immémoriale.

Un bruit mat le réveille. Une boule de neige étoile la lucarne. Il regarde l’heure à la pendulette : neuf heures vingt. Il se souvient, les essuie-glaces, l’autoroute d’Orléans sous la neige. Il descend en blue-jean et polo et se prépare un café dans une de ces cuves en Plexiglas qui font un bruit glou-gloutant.

Il sort dans le jardin. Les pruniers sont couverts de givre. Une pellicule de glace dans les trous de l’allée, des feuilles rigides, avec du sucre cristallisé sur la porte. Le thermomètre est descendu à moins quatre. L’air sec pique les yeux. Les champs, qui montent vers le ciel, sont très clairs, avec des sillons enneigés.

Les premiers moments de solitude.

Il enfile une veste de toile et marche vers les champs. Le plein ciel. Il pense à une brasserie d’Aurillac, les tringles de cuivre, les résultats sportifs, un dimanche matin désert et le ciel bleu. Il part à petites foulées vers le milieu de la route. Il coupe le champ vers la forêt d’Orléans. Enjambe des branches d’arbres abattus, évite les fondrières, suit la douceur d’herbe du talus. Reprend le chemin de boue séchée qui tape sous les baskets.

Il court. Les cimes d’arbres s’abattent vers lui. Quelques corbeaux croassent au loin. Les sons portent avec une précision stupéfiante. Il pénètre dans le sous-bois. Les feuilles des branches fouettent sa veste. Il se faufile entre les ronciers, enjambe un tronc. Il se remet à marcher, les bras mous, le haut du corps porté par des jambes qui avancent toutes seules. L’aigre miaulement d’une tronçonneuse, quelque part de l’autre côté de la route, s’accélère jusqu’à l’aigu. On abat des arbres. Il revient vers la maison par la route pleine de virages qui longent les fermes basses du Cas Rouge. Sous la porte, du courrier, des factures, au nom de Biederman-Hass. Le facteur s’est trompé. Biederman-Hass habite au Cas Rouge.

Laurent sautille d’un pied sur l’autre, devant la baie vitrée. Des villes entières lui traversent l’esprit. Puis on frappe à la porte. Silhouette, cheveux collés contre le carreau.

— Entrez.

— Voulez-vous un manteau ? J’ai de beaux manteaux.

— Non merci.

— Regardez voir, c’est du poil de chameau.

— Non merci.

— J’ai des cabans aussi. Des cabans bretons.

Il ouvre une valise en carton bouilli.

— Tout ce qu’il faut pour un temps pareil.

Il étale les cabans sur la table, entre les pots de rillettes, les litchis et la machine à écrire.

— Pas besoin de manteau par un temps pareil. Il fait très beau. Il suffit de courir.

— Pensez à ceux qui ne courent pas.

— Hmmm.

Le type renifle :

— Avant je travaillais dans une station-service.

— Ah bon.

— Ouais. Près de Pithiviers. Une femme, deux gosses, faut bien les nourrir.

Il renifle, reprend :

— Avant je vendais des bibles.

— Par conviction ?

— Je ne sais pas.

— C’est bien.

— Qu’est-ce qui est bien ?

— Que vous ne sachiez pas. Moi non plus je ne sais pas.

Un temps. Il dit :

— Quand on pense aux Incas…

— Oui.

Il sort un porte-cigarettes en argent, très plat, et il offre une cigarette à Laurent :

— Non merci.

Il fume. Il est grand, osseux, avec des épaules en portemanteau. Il s’assoit et croise les jambes.

— Beau jardin.

— Oui.

Il fume sans rien dire. Puis il dit :

— Je suis un nonchalant. Au fond.

— …

— Tous ces manteaux…

— Ah oui.

Laurent apporte deux verres à moutarde et verse du vin.

— Vous mangez des litchis ?

— Oui.

— C’est ça le luxe. Manger des litchis, en pleine Beauce.

— Oui.

— N’empêche que ce matin je suis un peu déprimé, cafardeux. C’est fou ce que les paysans du coin sont attachés à leurs vieilles fringues. Il n’y a que l’instituteur de Neuville qui m’a pris quelque chose. Un pull marin qui se boutonne sur l’épaule. Il a fait ça devant les gosses.

— Quoi ?

— Se boutonner.

Il regarde la pièce, une grande pièce avec des tomettes, un plafond très haut et peu d’objets.

— Il fait bon ici. Belle maison. Et le jardin. Quel jardin ! Vous avez de la chance.

— Ce n’est pas à moi.

— N’empêche. Vous avez de la chance.

— J’ai fait un mariage honnête.

— Mais qu’est-ce que vous faites à longueur de journée ?

— Je me mets sur le lit, en chaussettes, l’oreiller mou et je pense à des femmes. Des femmes que j’ai connues. Des femmes qu’on croise un jour.

— Moi cet après-midi, je dois faire Chamerolles, la Croix-Allard, Mareau-aux-Bois, Laas, Escrenne. Et Fruy si j’ai le temps. Ensuite retour à Pithiviers, les gosses, les comptes, la bouffe et le dodo…

Il ajoute :

— Je peux prendre des rillettes ?

— Non.

— Vous n’êtes pas sympa.

— Non.

— Vous êtes un pharisien.

— Peut-être.

Il referme sa valise. Dans le jardin il a des difficultés pour enfourcher son vélomoteur.

Il fait un signe et disparaît derrière la haie de noisetiers.

Anna s’est installée sur une banquette, face à une glace. Elle voit aussi les cubes et les transparences de la terrasse et, au-delà, la petite maisonnette du métro, sa grille et son toit de zinc. Elle pense : maisonnette russe, puis corrige : ukrainienne, elle fume, les jambes étendues, un peu de biais, au soleil. Elle fume tranquillement et sent que rien ne bouge en elle. Puis Anna ressent un tout petit mouvement, comme un filet d’eau, quelques pensées se diluent, s’agglomèrent, se dissolvent, disparaissent et reviennent. Elle se demande dans quel film il y a un prêtre qui mange un lézard. Elle regarde les gens de la salle. Il y a deux filles qui font des devoirs, serrées l’une contre l’autre, avec un livre ouvert. Le ciel, assez dégagé, a de gros nuages très lumineux, style œufs à la neige. Quand on prend l’avion, les couches des nuages ressemblent à des vallées blanches et ça défile doucement sous la bordure de l’aile. Anna reste devant son décaféiné et elle pose de temps à autre sa cigarette pour prendre la tasse.

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