La pierre de jaspe

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Un brillant professeur de la Sorbonne est assassiné dans son appartement la veille de la soutenance de thèse de sa doctorante, l’énigmatique Yolanda Monteiro. La jeune femme prétend avoir découvert, au cours de ses recherches à Rome, l’existence d’une connaissance interdite, réservée et transmise aux seuls initiés, appelée la pierre de jaspe. Cette « pierre », à laquelle la légende prête un pouvoir extraordinaire – celui d’anéantir Dieu –, est une démonstration irréfutable de son inexistence. Sa révélation publique mettrait fin aux religions et saperait l’autorité de tous les États qui se fondent sur elles. Une longue et périlleuse enquête commence. Elle mènera les protagonistes – poursuivis par la mystérieuse et redoutable « Milice terrestre » – à travers l’Italie et l’Autriche. Ils apprendront qu’au Moyen-Âge, la pierre fut cachée en plein cœur de la Champagne, dans les entrailles du Mont Aimé, pour échapper à l’Inquisition, et découvriront comment les Nazis parvinrent à s’en emparer pendant l’Occupation… La disparition brutale du Pape les conduira à Rome en plein conclave pour y accomplir, sans le savoir, la prophétie que Jean avait consignée dans l’Apocalypse, au premier siècle de notre ère…
Publié le : mardi 19 avril 2016
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EAN13 : 9791026205005
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Philéas Belcourt

La pierre de jaspe

 


 

© Philéas Belcourt, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0500-5

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En ces temps positifs, où sont passés les dieux, les démons, les prodiges ?

Ils ont gagné les profondeurs, ils se terrent dans les plis et les replis de nos consciences.

Anonyme du XIXème siècle

 

Chapitre 1

 

 

« Les deux Royaumes. Les deux Principes. La Lumière et l’Obscurité, le Bien et le Mal. Au commencement chaque Prince régnait sur son Empire, pacifiquement. Mais le Prince des Ténèbres, envieux et cruel, envahit avec ses légions la Terre de Lumière… » Il sauta quelques pages. « …cosmogonies et religions recourent toutes à ce mythe fondateur où le monde s’explique par la séparation primitive du Jour et de la Nuit, de l’Ordre et du Chaos. Mais cette séparation est toujours menacée par le retour de la confusion et du mélange. Et c’est là que début le Combat… » Ça commence bien : des banalités ! soupira Pierre Cournon, professeur à l’université de Clermont-Ferrand, en refermant le premier tome de la thèse de Yolanda Monteiro, doctorante en philosophie à la Sorbonne, dans le train express qui filait vers Paris.

Il regarda sa montre. Il avait un peu plus de trois heures pour lire ces deux volumes de 873 pages et préparer son rapport. Depuis combien de temps n’avait-il pas revu Duplessis, son collègue et ancien condisciple de l’Ecole normale ? Si brillant déjà et beau parleur, toujours entouré d’une cour admirative. Une intelligence incontestablement supérieure et un charme irrésistible, habile à suggérer ses orages intérieurs ou à mimer la sérénité du sage accompli ! Avec la certitude absolue de marcher hors des sentiers battus… Et pourtant qu’était-il devenu ? Ce que l’on attendait de lui : reçu premier à l’agrégation, le plus jeune et talentueux docteur en philosophie de sa génération était devenu maître de conférences, puis professeur à l’université de Paris. Il avait gardé l’éloquence et la fausse modestie de celui qui s’estime à sa juste valeur, toujours habillé de noir, comme s’il portait le deuil des multiples carrières qu’il aurait pu embrasser (lui qui pouvait tout faire)… ou de toutes les femmes qu’il n’avait pas connues.

Voilà donc qu’il a pensé à moi pour ce jury de thèse ! Quel honneur ! Moi, un spécialiste de l’histoire des religions, cette matière pour laquelle lui, le grand philosophe, n’a toujours eu que mépris ! Sur les bancs de la Sorbonne, à l’époque où je suivais en parallèle des cours à l’Ecole pratique des Hautes Études, il m’avait un jour pris à parti : n’avais-je pas mieux à faire que de lire ces textes obscurs en hébreu et en araméen, ces gnostiques confus et ces controverses théologiques fumeuses ? Non seulement tout cela n’avait rien de « conceptuel » – les croyances des hommes, les mythes et les superstitions –, mais l’approche purement historique était si desséchante que l’imagination poétique ne trouvait même pas de quoi se nourrir ! Je me souviens de ces discussions à l’École normale où, quand il ne parlait pas « concept », il lisait ses poèmes. Les poèmes tourmentés d’un jeune homme qui souhaitait le paraître. Sur la liberté, l’amour (bien sûr), la beauté, la vitesse. La vitesse d’un métro-serpent glissant et sifflant dans d’obscures galeries souterraines (indispensable allitération en s). La lumière syncopée, les ombres dansantes. Et le visage troublant d’une femme (évidemment). Tout cela me semble si convenu maintenant. Mais il fallait être original… comme tout le monde.

La bataille de Dieu ou l’affrontement du Bien et du Mal : gnosticisme, manichéisme et christianisme. Titre un peu racoleur. Ce qu’il faut maintenant pour attirer le financement d’une thèse en sciences humaines. La soutenance a lieu demain matin en Sorbonne, salle des Actes. Duplessis ne tarit pas d’éloges sur cette mademoiselle Monteiro. Il me l’a décrite comme l’une de ses étudiantes les plus prometteuses, bien qu’un peu bizarre et fantasque. Étrange qu’il ait accepté de diriger des recherches sur un thème si loin de ses travaux habituels. Mais un collègue qui l’a vu récemment m’a dit, un sourire en coin, qu’il se consacrait depuis peu à des sujets plus variés et moins académiques. Il faut sortir des sentiers battus… À moins que ce ne soit par intérêt pour cette jeune femme ? Après tout ce ne serait pas nouveau… Dans sa lettre pourtant, Duplessis n’évoquait pas l’une de ces thèses que l’on accepte de suivre par complaisance, parce que leurs auteurs, hauts fonctionnaires ou grands commis de l’État, souhaitent ajouter à leurs titres celui, honorable, de docteur, sans pour autant s’embarrasser de recherches longues et laborieuses.

Le train allait à vive allure. On quittait les montagnes, le paysage s’aplanissait. À ses côtés une femme était plongée dans un livre. Il voyait son reflet dans la vitre lisant de droite à gauche un livre inversé.

Il s’assoupit à Moulins. L’arrivée en gare de Nevers le fit sursauter. Fini de rêvasser ! se dit-il. Il faut se mettre au travail pour ne pas finir le rapport, comme d’habitude, le lendemain à l’aube. Nevers était le dernier avertissement sérieux : il n’y avait plus d’arrêt avant Paris. Le temps était compté, d’autant que Duplessis avait prévu de recevoir les membres du jury à dîner chez lui le soir même. La coutume veut que le jury se retrouve à déjeuner ou à dîner avant la soutenance, en l’absence du candidat. Dans ce cadre informel on prépare la cérémonie qui va se dérouler. Les violons sont accordés. Chacun dit ce qu’il pense de la thèse et ce qu’il compte en dire. On se sonde, on discute. Le président de séance est désigné, un ordre de parole défini, sachant qu’il est d’usage que le directeur de thèse s’exprime en premier. On aurait tort de croire qu’à ce moment la messe est dite : elle est tout juste répétée. Et rien n’empêche que le jour venu un petit miracle, un événement fortuit n’en modifie le déroulement, dont l’issue naturelle est la consécration de l’élu(e).

Paris Gare-de-Lyon. Tout juste le temps de passer à l’hôtel déposer ses affaires et les deux tomes de la thèse. Des notes griffonnées dans la marge, des passages soulignés et indiqués par un marque-page. Ne pas oublier de commenter les notes : il faut montrer que rien n’a échappé au lecteur, limier aguerri qui flaire le laisser-aller dans les bas de page. Yolanda Monteiro avait eu soin de faire de multiples index (des noms, des notions, des lieux, etc.), de joindre de nombreuses annexes, de composer une bibliographie ample mais structurée et à jour. Tout ce que le jury apprécie en général. Elle a manifestement été bien conseillée. C’est un petit jeu plaisant que d’interroger le candidat sur les renvois de l’index qui sont introuvables dans le texte, les références qui manquent dans la bibliographie (l’article récent d’un collègue – il serait malvenu de se citer soi-même – absolument capital !). On en sera privé ! Et la pêche aux coquilles s’annonce également maigre. Bref, il faudra sans doute travailler le rapport une partie de la nuit.

20h15. Un taxi dépose Cournon devant la porte d’entrée d’un immeuble Haussmannien près du parc Monceau. Jean Duplessis a transporté sa bohème rive droite, loin du Quartier latin. À l’interphone une voix féminine répond. Au deuxième étage, il est accueilli par une femme de chambre qui le conduit dans un grand salon transformé en bibliothèque. Il reconnaît les trois personnes qui lui font face et se lèvent à son arrivée. Devant lui, debout mais de dos, le maître de maison est en plein monologue.

— Je crois que le jury est au complet ! s’exclama Tournemine d’une voix enjouée.

Duplessis, qui n’aimait pas être interrompu, acheva sa phrase comme s’il n’avait rien remarqué. Puis il pivota sur lui-même et tendit la main avant que Cournon n’ait eu le temps d’avancer la sienne.

— Bonsoir, cher Pierre ! C’est un plaisir de te revoir. Cela fait si longtemps ! Dix, quinze ans ? Assieds-toi, mets-toi à ton aise. Je vais te servir un verre… Nous t’attendions.

— Nous parlions des dernières réformes de l’université, enchaîna Mornay, en serrant à son tour la main du nouveau venu. Pires encore que les précédentes, si c’est possible : une prétendue autonomie, mais en réalité un contrôle et une évaluation accrus de nos travaux. Nous allons passer le reste de notre vie comme des bureaucrates, à écrire des comptes rendus d’activité et des projets de recherche que nous n’aurons plus le temps de mener…

François Tournemine et Jacques Mornay, deux autres anciens condisciples. Le premier, professeur à Lyon, petit, rond, le verbe facile, toujours bon camarade et excellent convive. Il choisissait toujours de participer aux colloques et aux congrès qui se tenaient dans des villes réputés pour leur gastronomie et leur art de vivre. Le second enseignait la théologie à l’université de Strasbourg. D’apparence frêle, longiligne, plus introverti, l’éternel rival de Duplessis. Aussi intelligent que lui, mais sans le charme, l’éclat, la grâce. À l’Ecole normale, ils s’affrontaient, se défiaient sans cesse. Ils étaient pourtant restés amis.

— Oui, avec votre nouveau système il faudra avoir trouvé avant même de chercher ! » conclut en ricanant Trope, le membre étranger que Duplessis avait invité pour faire partie du jury.

Julius Trope était professeur émérite à l’université de Chicago. Il était spécialiste du christianisme primitif et des gnostiques. Un américain qui adorait l’Europe et répondait à toutes les invitations qui pouvaient l’y amener : jury, conférences, colloques. Il avait fait sienne la devise Crescat scientia, vita excolatur (Que le savoir augmente, et la vie s’en trouve embellie). Devise dont il avait toujours jugé la première partie nettement moins importante que la seconde – à laquelle il disait maintenant se consacrer pleinement.

On trinqua à l’amitié. Des fauteuils étaient disposés en demi-cercle autour de Duplessis assis devant une table basse en verre. La bibliothèque était pleine de livres, quelques ouvrages posés en travers ou dépassant ostensiblement des rayonnages. Il semblait qu’après l’avoir patiemment rangée, on ait fait de son mieux pour y introduire un peu de désordre.

La conversation se poursuivait sans Duplessis qui était devenu silencieux. Il n’écoutait pas, attendant visiblement qu’elle s’épuise et finisse d’elle-même. Cournon le dévisageait. Il était au faîte de sa carrière : reconnu, admiré, sa réputation était internationale. Ses livres étaient lus, traduits, commentés. Il avait certes un peu vieilli, mais conservé cette même prestance, ces yeux noirs, grands, ce regard intense et profond qui le rendait à la fois si présent et si lointain. Il donnait toujours l’impression de voir plus loin que les autres, de comprendre plus vite, d’être déjà à la conclusion du raisonnement quand on en était aux prémisses… ou plutôt à la conclusion d’un raisonnement que l’on ne devinait pas encore !

La femme de chambre annonça le dîner.

Dans la vaste salle à manger, la distribution des places interrompit les conversations. Dans notre civilisation chrétienne, tout repas qui va commencer rappelle un peu la Cène, exige du recueillement. Le pain et le vin posés sur la table accompagnent les convives jusqu’à la fin. Duplessis attendit que le silence se fasse.

— Mes chers amis ! Je vous remercie d’avoir accepté de participer à ce jury, qui est l’occasion de nous revoir et de partager ce dîner. Il n’est pas si facile de nous réunir, alors que nous sommes pourtant si proches. Il me semble que nous habitons le même immeuble et que je pourrais croiser n’importe lequel d’entre vous dans les escaliers ! Je m’attends à vous rencontrer à la Bibliothèque Nationale, aux Archives, à l’université… Nous sommes des compagnons de route même si nous suivons des chemins différents. Au fond, nous n’avons pas besoin de nous voir ni même de nous parler : nous appartenons à la même communauté

Chacun fut surpris de cette entrée en matière à la fois solennelle et un peu sentimentale. Ce qui frappait n’était pas la grandiloquence du style, mais une certaine nervosité dans le ton et les gestes inhabituelle chez lui. On le connaissait si sûr de lui. Craignait-il le jugement de ses collègues ?

— Avant de donner la parole à chacun pour un premier tour de table, je souhaiterais vous exposer les raisons qui m’ont conduit à diriger le travail de Yolanda Monteiro. Cette jeune femme est l’une de tes anciennes étudiantes, François, qui a été son directeur de master à Lyon. Elle travaillait déjà à l’époque sur saint Augustin et sa controverse avec les Manichéens. Elle a suivi plusieurs années le séminaire que j’animais à Paris sur la Critique de la raison pure. Elle était très assidue. Toujours discrète, réservée, jusqu’au jour où, en pleine séance, elle prit la parole. Elle déclara Kant superficiel et fausse l’idée selon laquelle la raison est incapable de prouver l’existence de Dieu, tout comme d’apporter des arguments décisifs contre elle. Les autres étudiants la regardèrent de travers : outre qu’elle troublait le cours, son intervention avait quelque chose de naïf et de tellement présomptueux.

Elle avait un tel aplomb ! Cela m’a plutôt amusé. Je l’ai invitée à s’expliquer. Elle prétendit qu’il était possible de démontrer avec certitude l’inexistence de Dieu et que les Manichéens en avaient, bien malgré eux, donné la preuve. Rires moqueurs dans la salle. Je lui dis que j’étais très curieux – comme ses camarades sans doute – d’apprendre cette démonstration si concluante et si inattendue. Elle répondit qu’il existait des textes qui la mentionnaient, que l’Église la connaissait et s’était opposée aux Manichéens plus qu’à toute autre secte pour éviter qu’elle ne soit rendue publique. Je fis remarquer qu’il était heureux que des chercheurs jeunes et brillants s’intéressent à ces questions et viennent nous détromper ! Mais qu’en attendant que les écailles nous tombent des yeux, il lui était toujours loisible de faire un roman de ces prétendus secrets et complots de l’Église ! Les rires et les plaisanteries redoublèrent, rendant difficile la reprise du cours consacré à la Dialectique transcendantale. La séance s’arrêta là.

Yolanda Monteiro ne parut pas se vexer. Au contraire, je trouvai quelques jours plus tard un petit mot dans mon casier me demandant un rendez-vous. Elle m’apprenait en même temps qu’elle avait soutenu un mémoire de master 2 avec la mention très bien, sous ta direction, François.

— Tu m’as alors appelé, confirma Tournemine, et je t’ai dit le bien que je pensais d’elle. Elle n’est pas comme les autres. Une originale, mais douée d’une intelligence fine. Je te l’ai recommandée. Son champ de recherche était de toute façon trop éloigné du mien. Et je crois qu’elle voulait vraiment travailler avec toi…

— En lisant sa lettre, reprit Duplessis, j’étais à la fois agacé et intrigué. Son assurance m’avait surpris, elle avait une telle manière d’imposer ses idées. J’ai d’abord hésité, puis l’ai reçue en l’avertissant que j’avais très peu de temps à lui accorder. Nous avons parlé près de deux heures. D’emblée elle m’a annoncé qu’elle souhaitait faire une thèse avec moi. Qu’elle voulait me prouver qu’il n’y avait pas de roman, mais un ouvrage scientifique d’une importance majeure à écrire. Je lui dis que je lirai avec beaucoup intérêt ses travaux, mais qu’il valait mieux trouver un autre directeur de thèse car mes compétences en histoire des religions étaient réduites.

« Je ne veux pas d’un historien ou d’un théologien, me répondit-elle, je veux un philosophe qui croit en la raison tout en se défiant d’elle. Un philosophe qui prétend congédier l’incompréhensible, mais cherche toujours à le comprendre. Un philosophe que le savoir accumulé ne satisfait plus ».

Elle a bien saisi le bonhomme ! songea Cournon.

Elle a tout de suite su comment le prendre ! renchérit en pensée Mornay.

— Outre son mémoire sur saint Augustin, elle m’avait apporté une bibliographie mentionnant des manuscrits consultés à la Bibliothèque apostolique du Vatican et, plus étrange, des références aux Archives secrètes citant le fonds relatif aux bureaux de la Curie. Elle me parla de certaines intuitions que ses recherches ont, par la suite, confirmées. Vous dirais-je qu’elle me fascinait ? Je la rencontrai à un tournant de ma vie. À un moment où il me semblait que, oui, la connaissance augmentait, mais que la vie, ma vie n’en devenait pas plus belle ni meilleure. Crescat scientia… sed non vita excolatur ! La réputation, le statut social, les honneurs, les amis, que sont-ils au prix de la vraie science, celle qui domine le temps et les hommes ? Celle qui rend libre, éternel, annonce des valeurs nouvelles, l’avenir ! La science qui vivifie !

Alors j’entrepris d’étudier ce que je méprisais jusque là : ces traditions mythiques et historiques, mi-spirituelles, mi-philosophiques, religieuses et mystiques. D’abord par souci professionnel : afin d’être capable de suivre en spécialiste le travail de ma doctorante et d’être en mesure d’en apprécier les résultats. Évidemment, je ne pouvais me consacrer entièrement à ce nouveau champ de recherche. Il fallait en quelque sorte donner le change : enseigner, publier comme je l’avais toujours fait, dans les domaines qui sont les miens. J’éprouvais aussi le besoin de me justifier à mes propres yeux : cet intérêt nouveau devait être un divertissement, un jardin secret, une petite folie qui pouvait rester raisonnable. Et pourtant je sentais bien en moi comme une révolution en marche…

Que représentait pour moi jusque là le manichéisme ? La solution la plus faible, la moins économe, la plus paresseuse du monde pour résoudre le problème du mal. Poser deux principes antithétiques, l’un du Bien, l’autre du Mal, au lieu d’affronter la difficulté d’un Dieu unique, bon, tout-puissant, infiniment sage malgré les injustices et les malheurs du monde. J’ai depuis vu sa profondeur, sa supériorité. Le manichéisme a compris que le mal est si mauvais qu’il ne peut avoir de rapport au bien, qu’il ne peut servir à aucun bien supérieur, qu’il ne se résorbe dans aucune harmonie universelle, qu’il demeure irréductiblement ce qu’il est : non pas la privation du bien, mais les Ténèbres irréconciliables avec la Lumière (comme le disait Mani). Il n’est pas une simple absence, mais une position rivale. Le dieu noir, le Prince féroce. Là où est le mal, le bien n’est pas. Là où est le bien, le mal n’est plus. Deux forces antagonistes et égales qui ne peuvent se mêler et dont toute l’histoire du monde n’est que le récit du combat éternel.

D’où vient le mal ? L’interrogation des Anciens n’est pas une question abstraite, métaphysique. Elle est concrète, elle est géographique : où est le lieu du mal ? Dans quelle partie du monde habite-t-il ? Jusqu’où s’étendent les frontières de son Royaume ? L’invasion de l’Empire du Bien a déjà commencé. Nous vivons l’époque médiane et la bataille est à livrer ici et maintenant, et non à la fin des temps quand reviendra le Maître des Cieux. Délivrer chaque parcelle de Lumière retenue prisonnière en nous et hors de nous, voilà l’enjeu… Les Manichéens ont découvert que le dualisme est la seule vision du monde cohérente. Le mérite de Yolanda est d’avoir montré pourquoi : parce que cette découverte s’est faite, en un sens, malgré eux.

Parmi les traditions spirituelles qui ont influencé Mani, il en est une, ésotérique, à laquelle il fut initiée. Celle-ci enseignait une démonstration de l’inexistence d’un Dieu unique, suprêmement bon, tout-puissant et omniscient et apportait les preuves irrécusables de l’absurdité des Saintes Écritures. Cet enseignement était exclusivement oral et il semble que Mani ne l’ait communiqué qu’à un très petit nombre de fidèles. Sa doctrine était pour lui la seule manière de tirer les conséquences de cette démonstration et une manière de la surmonter. Il fallait accepter l’existence de deux entités et renoncer à l’insoutenable monothéisme.

Il semble que la démonstration se soit perdue après Mani et que les Manichéens des siècles suivants l’ignoraient. On en trouve pourtant trace, sous forme de mentions et d’allusions plus ou moins explicites (puisqu’elle devait demeurer cachée) dans des textes contemporains de saint Augustin. Ce dernier d’ailleurs en connaissait l’existence et serait devenu un adversaire acharné du manichéisme (dont il fut d’abord un adepte) parce qu’on lui aurait refusé l’initiation… Il est ensuite difficile de déterminer comment l’Église mit la main sur elle et s’assura d’en être la seule détentrice. Vous avez pu lire les différentes hypothèses proposées par Yolanda. La plus probable est que cette acquisition – ou plutôt ce vol – soit liée à la persécution des communautés « hérétiques » d’inspiration dualiste, apparues en Europe à partir de l’an mil : bogomiles, cathares, appelés, selon les régions, patarins, albigeois, publicains, piphles, tisserands, etc. Il est certain que la démonstration s’est transmise par l’intermédiaire de l’une de ces sectes. Avec la propagation et le succès des hérésies, le risque de sa diffusion devenait très grand et constituait une menace sérieuse pour l’Église. Lorsque le pape Grégoire IX établit les statuts de l’Inquisition, mission secrète fut donnée à quelques inquisiteurs (dont, suivant Yolanda, un certain Robert le Bougre) de mener, à côté des procédures d’investigation habituelles, une enquête particulière. Il fallait interroger suspects et « Parfaits » sur la réalité de cette démonstration, surnommée le Diamant, et, si elle existait, l’obtenir par tous les moyens. Le diamant : la pierre indomptable, que rien ne peut détruire ni altérer sinon le feu. La démonstration n’était-elle pas inattaquable ? La raison ne pouvait rien contre elle. La foi devait donc l’anéantir.

Le zèle et la persévérance des inquisiteurs n’ont pas été vains. Fut-il découvert dans le midi de la France, en Champagne, en Flandre ou en Allemagne ? Toujours est-il que le Diamant arriva à Rome vers le milieu du XIIIème siècle. Caché en lieu sûr et n’apparaissant dans les documents que sous ce seul nom, il fut déposé à partir du XVème siècle dans la salle du trésor du Château Saint-Ange. »

Duplessis marqua une pause. Il jugea de l’effet de son discours. L’étonnement de ses collègues était visible. Bien sûr ils avaient lu la thèse et connaissaient ses conclusions. Mais le compte rendu qui venait d’en être fait, la rencontre avec Yolanda et cette confession ! Lui, le fort en thème, le premier de la classe, l’esprit supérieur, lui le rationaliste impénitent se laissait bercer de contes et versait dans les spéculations oiseuses ? Était-il sérieux ? Était-ce Faust à qui est promise la domination terrestre ou une sorte de Prométhée de comédie qui prenait un feu follet pour la foudre de Zeus !

— Vous vous demandez, reprit-il, quel intérêt avait l’Église à conserver cette démonstration au lieu de la détruire. Le Diamant est précieux, il donne un pouvoir considérable. S’en emparer, c’est détenir l’arme de l’ennemi ! En gardant pour elle la seule démonstration probante de l’inexistence de Dieu, l’Église s’assurait qu’aucun adversaire, qu’aucune objection, qu’aucune critique ne pourraient jamais venir à bout de la religion ! Rome pouvait être mise à sac, détruite, ses richesses pillées, les athées pouvaient accumuler les griefs, aboyer et mordre comme des chiens, la foi resterait inattaquable.

Il eut un sourire malicieux et après un silence :

— Le trône de saint Pierre repose sur ces deux fondements : un reniement et la seule arme qui puisse l’anéantir. Arme équivoque en vérité. Qui sait en effet si elle ne pouvait un jour se révéler utile à celui qui la possède (fût-il pape) ? Le jour où Dieu serait devenu tout à fait superflu. Le jour où le culte, délaissé par les fidèles, à bout de souffle, serait aboli et où la foule réclamerait une nouvelle idole à adorer. Être celui qui peut dire aveccertitude à la Ville et au monde : Dieu n’existe pas, et fonder… la religion nouvelle ! Le Diamant est un poison mortel mais inoffensif tant qu’il reste secret. Il peut être aussi une planche de salut, une garantie pour l’avenir : l’assurance de garder, quoi qu’il arrive, les rennes de la conscience des hommes, le véritable pouvoir !

Duplessis se tut. Il n’attendait pas de ses invités une approbation. Il était plutôt curieux de recueillir leur sentiment. Il se tourna d’abord vers Cournon.

— Pierre, toi qui connaît mieux que quiconque l’histoire des religions, que penses-tu de tout cela ?

— Ce que j’en pense ? Eh bien… euh… je dois dire que cette thèse m’a pour le moins surpris. Mademoiselle Monteiro s’appuie sur une documentation très riche et manifeste de réelles capacités d’analyse (il était en train de commencer tout haut son rapport). Il y a cependant des inexactitudes dans les dates, l’influence des bogomiles sur les cathares est aujourd’hui largement remise en cause…

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