La Pieuvre

De
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"Lisa Heslin est officier de policier judiciaire dans un commissariat parisien. Elle est aussi la fille d’un juge d’instruction célèbre, assassiné au début des années quatre-vingt-dix. Lorsqu’elle apprend que sa mère, avec laquelle elle n’a plus aucune relation depuis bien longtemps, est à l’agonie, elle met de côté sa rancœur, saute dans un avion pour Nice et rejoint la clinique. Au même moment à Paris, ses collègues sont appelés sur le lieu d’un meurtre crapuleux : un modeste coursier parisien a été retrouvé exécuté de deux balles dans la tête. Arrive pourtant une information qui change tout : l’arme de ce crime est la même qui a servi à tuer le Juge Heslin en 1992. Pour l’équipe du capitaine Daniel Magne, supérieur et amant discret de Lisa, c’est une enquête impossible qui commence, où tous les contacts sont aussi des pièges "
Publié le : mercredi 18 mars 2015
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EAN13 : 9782810006403
Nombre de pages : 560
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Éditions des Nouveaux Auteurs :
Colère noire
De sinistre mémoire
Quatre racines blanches
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L’Enfant aux yeux d’émeraude

 

Éditions du Toucan :
Le Loup peint
(parution février 2016)

 

Éditions In Octavo :
Les 7 petits nègres (Collectif)

 

Éditions Mosésu :
Santé ! (Collectif)
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l’Embaumeur

 

Éditions Le Livre de Poche :
Quatre racines blanches
L’Enfant aux yeux d’émeraude
(parution mai 2015)

 

Éditions France-Loisirs :
Colère noire
L’Enfant aux yeux d’émeraude

eISBN 978-2-8100-0640-3

 

© Éditions du Toucan, 2015
16, rue Vézelay – 75008 Paris
www.editionsdutoucan.fr

 

Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelques procédés que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

À Franck T.

 

Avec toute mon amitié…

«  Une fleur reste ce qu’elle est, même privée de ses feuilles,
même fanée ou brûlée par l’œil rouge du soleil. Les souvenirs
s’estompent mais ne disparaissent pas, ils vont et viennent
comme ces langues d’écume qui s’échouent sur une plage avant
de repartir grandies par leur substance même. Ils tissent ce que
nous sommes, bien plus que ce que nous avons été... »

 

Train d’enfer pour ange rouge,
Franck Thilliez, 2004

Tous les personnages et les événements de ce roman, hormis les
points historiques liés aux juges
Falcone et Borsellino, sont purement fictifs.

1

3 septembre, J-5

 

Samir frissonna. Pied sur l’asphalte, les gants trempés, il attendait avec impatience que le feu passe au vert. Il tourna la tête du côté gauche. Une voiture de police venait de s’arrêter près de lui, un peu en retrait. Depuis le temps, il ressentait la présence des flics à moins de cent mètres aussi vite que des poules un renard en maraude. Le plus difficile, c’était d’avoir l’air de ne pas les remarquer plus que ça. Ils avaient le nez tellement fin, parfois, qu’un simple regard fuyant suffisait à se faire repérer.

Et maintenant, bien sûr, impossible de cramer ce putain de feu, alors que la pluie glacée lui descendait le long de la colonne vertébrale après avoir franchi le col trop mince de son blouson de mi-saison.

Il avait fait une grossière erreur en ne consultant pas la météo avant de sortir le scooter du garage. À présent, il devrait subir l’averse jusqu’à la fin de son parcours de la matinée.

Il consulta l’horloge analogique accrochée sur le carénage. Il en avait encore pour deux bonnes heures à se les geler avant de pouvoir se changer pendant la pause de midi. La reprise du boulot, cette année, avait vraiment une couleur de merde.

Le feu passa enfin au vert. Il engagea avec prudence sa roue avant entre les bandes blanches du passage piéton. Inutile de se ramasser bêtement devant la voiture pie, avec ce qu’il trimbalait dans la pochette de cuir dissimulée sous sa selle. Une trouvaille de Malik, cette selle à deux niveaux. Mais elle ne résisterait pas à une investigation poussée. De celles qui se produisent lorsque les forces de l’ordre découvrent un scoot volé allongé sur la voie publique, par exemple.

Un coup d’œil dans le rétroviseur lui apprit que la Peugeot avait bifurqué vers la Seine, en direction de Châtelet. Il fit tout de même un détour par la place de la Concorde avant de filer vers les faubourgs du XVIe arrondissement. Il n’y avait rien de tel que la place la plus grande de Paris pour semer d’éventuels indics en filature. Il avait déjà utilisé d’autres méthodes, en s’enfuyant par des voies étroites où des camions en livraison bloquaient souvent tout ce qui était plus gros qu’une souris, mais l’efficacité de ce procédé restait aléatoire.

Quelques minutes plus tard, il se faufila entre deux camionnettes avant de braquer à droite dans une allée bordée d’arbres dont les feuilles commençaient à peine à jaunir. Il grimpa sur le trottoir et stoppa le moteur sous une avancée de balcon où il serait à l’abri.

Il leva le nez vers les étages. Son client résidait peut-être là, mais il ne le saurait jamais. Les ordres étaient clairs. Il devait déposer le petit paquet dans la boîte à lettres marquée d’une pastille rouge et faire demi-tour sans se faire remarquer.

Samir aimait travailler dans ces conditions. Des missions simples, pas de prise de tête avec des casse-couilles de première, et pas de danger de se faire gauler bêtement en flag, avec un sachet de coke ou autre chose de plus compromettant encore qui s’échangeait entre deux mains. Une livraison toute bête, comme il y en a des milliers tous les jours dans Paris. Dans ce coin bourge et presque désert, personne ne se souviendrait de son deux-roues gris anonyme. Comme toujours.

Il descendit du scooter, jeta un rapide regard circulaire dans la rue puis fit basculer la selle de l’engin. Il tira sur une petite languette masquée par une minuscule coque plastique repeinte de la couleur du carénage et la trappe bascula. Deux secondes plus tard, le paquet était dans sa sacoche de livraison, la selle remise en place.

Il se dirigea d’un pas nonchalant vers l’entrée de l’immeuble, où les boîtes à lettres étaient protégées la nuit par un sas à code, désactivé à cette heure.

Lors de ses tournées, Samir gardait en permanence son casque sur la tête. Rester incognito était l’une des premières choses que l’on apprenait, lorsqu’on commençait dans ce métier. Une simple question de bon sens… et de survie. Il n’y avait jamais failli.

Il poussa la porte vitrée de la main gauche, la droite serrée sur sa sacoche. Précaution de base, là aussi, histoire de ne pas se faire braquer sa livraison au dernier moment par un petit malin dans son genre. Il ne pratiquait plus le vol à la tire, bien plus risqué, depuis des années, mais les réflexes acquis par des centaines d’agressions étaient restés gravés au plus profond de son cerveau.

Lorsque la porte bascula, le reflet accrocha l’aile noire et luisante d’une voiture roulant au ralenti sur la contre-allée arborée. Samir ne la vit pas, préoccupé par l’absence de marque rouge sur les boîtes à lettres. Il n’y en avait que huit. Il ne pouvait pas se tromper.

Il ressortit dans la rue pour vérifier le numéro de l’immeuble. 84. C’était bien ça. Sur le trottoir, une petite vieille toute rabougrie promenait un chien pelé et rhumatisant qui gardait une truffe obstinée collée au sol en louvoyant entre les arbres. Indifférente à la pluie, dans une combinaison étanche qui devait coûter le prix d’une voiture, la vieille ne le remarqua même pas, les yeux plongés dans un monde dans lequel les coursiers n’existaient pas.

Maussade, il pénétra à nouveau dans le hall du bâtiment. Malik n’allait pas être content. La course devait être livrée dans les plus brefs délais, le client avait été formel là-dessus.

Il s’approcha à nouveau des boîtes. La pastille rouge avait peut-être été enlevée par le concierge, ou par un gosse. Il en restait peut-être un morceau, même infime, accroché au métal, ou une simple marque de colle…

Samir se pencha sur le rang des plus basses, inspecta les boîtes une par une, l’ongle de l’index suivant les moindres aspérités sur la surface des portes. Au bout d’un instant, il émit un soupir de soulagement. Voilà. C’était là. Pas de nom, comme prévu, mais un minuscule morceau de gommette rouge resté fixé dans l’angle intérieur de la trappe. Il faudrait qu’il signale le fait à Malik. Le coup de la pastille n’était pas une si bonne idée que ça.

Accroupi sur le carrelage lavé de frais, il ouvrit sa sacoche et prit le paquet enveloppé de papier brun, puis il fronça à nouveau les sourcils. Même à vue de nez, il était beaucoup trop épais pour passer par l’ouverture de la boîte. Environ une fois et demi l’épaisseur de la fente.

Quelle merde !

Énervé, il laissa échapper les clefs du scooter sur le sol. En voulant les rattraper, il donna un léger coup de la semelle sur le trousseau qui fila le long de la plinthe, jusque sous le radiateur du hall.

Samir émit une injure étouffée par le casque, puis il se mit à genoux et ôta son gant droit trempé pour passer la main sous l’appareil.

Le courant d’air glissa sur sa nuque humide et le prit par surprise. Il tourna la tête, mais son casque buta sur son épaule, l’empêchant de voir l’entrée de l’immeuble. Dans la paroi en acier poli des boîtes à lettres, il distingua soudain une silhouette s’avancer derrière lui. Une silhouette noire, longiligne, qui pointait son bras en avant, droit sur sa tête.

La première balle lui perfora la base de l’occiput et ressortit en explosant sa mâchoire inférieure dans une fulgurance de douleur, projetant un mélange opaque de plastique, de sang, de chair et d’os pulvérisés sur la visière du casque.

Il n’entendit pas la deuxième.

2

Huit jours plus tôt
Lundi 26 août, J-13

 

La matinée avait mal commencé. Daniel Magne s’était levé de très bonne heure, et du pied gauche. Il n’avait pas arrêté de râler avant de partir prendre son service au commissariat. Il était de permanence, ce jour-là, alors qu’elle avait posé sa première journée de repos depuis des mois, durant laquelle elle espérait bien dormir jusqu’à midi et flemmarder dans l’appartement jusqu’à ce que la faim la pousse à aller faire quelques courses dans le quartier.

Le ton était monté, ils s’étaient disputés, le verbe mordant. Elle s’était finalement retrouvée seule, en peignoir de bain, à ruminer devant un café refroidi à sept heures et demie du matin.

Lisa repoussa une mèche noire qui lui tombait devant les yeux. Énervée comme elle l’était à présent, elle ne pourrait jamais retrouver le sommeil. Sa grasse matinée était foutue. Il allait falloir qu’elle trouve quelque chose à faire si elle ne voulait pas devenir dingue à force de tourner en rond entre ses quatre murs en regardant les aiguilles de sa montre se courir après sans jamais se rattraper.

Elle s’apprêtait à entrer dans la douche lorsque la sonnerie du téléphone retentit dans le salon. Lisa tiqua. La pendule de la salle de bains indiquait à peine huit heures moins dix. Qui pouvait bien avoir envie de la joindre chez elle d’aussi bonne heure ? À part le boulot, bien sûr…

Elle renfila son peignoir à la hâte et se dirigea en grognant vers l’appareil.

Lisa décrocha, un mauvais pressentiment au cœur. L’instinct du flic.

– Madame Heslin ?

La voix ne lui disait rien. Un timbre posé, grave, inquiétant.

– Oui. Qui est à l’appareil ?

– Docteur Stéphane Marchand, madame. Je suis médecin à la clinique des Orchidées, à Sanary-sur-Mer, dans le Var.

Sanary ? Mais quel rapport…

Lisa se tut soudain. L’évidence la frappa de plein fouet.

– C’est ma mère ? C’est ça ?

La jeune femme perçut un léger soupir à l’autre bout du fil. Le toubib savait qu’il allait devoir traverser quelques instants difficiles.

– Oui, madame Heslin. Votre mère a été admise ici pour la première fois, dans mon service, il y a… [bruit de papier] pratiquement dix-huit mois. Nous la traitons depuis pour un Alzheimer dans lequel elle s’enfonce de plus en plus à chaque crise…

Lisa sentit soudain le poids de la culpabilité s’abattre sur elle. Il y avait plus de deux ans qu’elle n’était pas retournée voir sa mère chez elle, dans le Sud. Les années avaient eu beau passer, elle n’avait jamais réussi à lui pardonner de l’avoir abandonnée alors qu’elle n’avait pas encore huit ans, laissant son père s’occuper seul de leur fille tandis qu’elle partait pour une autre vie dont elle l’avait exclue du jour au lendemain.

Il n’y avait que la vieillesse de sa mère, qui se précisait chaque année davantage, qui avait réussi à amadouer un peu la jeune adulte, peu après ses vingt-cinq ans. Mais elle n’avait creusé qu’un tunnel trop étroit entre les deux femmes, dans lequel le remords le disputait à la frustration. Lisa espaçait ses visites à Aline, mais un semblant de contact avait été rétabli.

Elle ne put empêcher une certaine agressivité de filtrer dans sa question.

– Pourquoi n’ai-je pas été prévenue plus tôt ?

Le médecin toussota, manifestement mal à l’aise.

– Votre mère nous l’a expressément interdit, madame Heslin. Tant qu’elle n’est pas placée sous tutelle, nous devons respecter sa volonté, à notre corps défendant. Mais, malgré l’acuité du problème, il ne s’agit pas de la raison principale de mon appel…

La jeune femme ravala la question qui allait franchir ses lèvres. Placée sous tutelle ? Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire ?

– Il y a quelques semaines, lors d’un examen de routine, nous avons décelé une tumeur dans son côlon…

Lisa sentit sa langue s’assécher contre son palais. Le docteur respecta un bref silence de circonstance, puis il donna l’information fatidique d’une voix empreinte de gravité.

– Une tumeur qui s’est avérée maligne après biopsie, madame Heslin. J’en suis désolé.

Une onde noire traversa l’esprit de la jeune femme. Le mot dansait devant ses yeux comme un spectre au sourire décharné.

– Une tumeur ? Mais…

Le médecin plongea. Il ne pouvait plus retarder le sale moment.

– Votre mère souffre d’un cancer depuis au moins plusieurs mois, madame, et il est hélas à présent inopérable. Les métastases se sont ramifiées dans le foie et les poumons. Nous ne l’avons pas repéré plus tôt à cause de son Alzheimer qui nous a masqué les symptômes de progression de la maladie. Jusqu’à ce que votre maman se mette à avoir du sang dans les selles.

Les doigts de Lisa se crispèrent sur le combiné. Sa maman. Aussi loin que ses souvenirs pouvaient remonter, elle ne l’avait jamais appelée ainsi.

– Elle est condamnée, c’est bien ça que vous êtes en train de me dire ?

Le médecin soupira. La voix dure de la jeune femme lui confirmait ce dont il se doutait depuis un long moment, déjà. Si elle n’était pas venue rendre visite à sa mère depuis aussi longtemps, c’est que ce n’était pas le beau fixe entre les deux femmes. Il savait d’expérience que, dans ce cas-là, lorsque la mort frappe d’un coup sec à votre porte, on se rend compte qu’il est désormais bien trop tard pour tenter de faire tourner les jours à l’envers, que ce qui est perdu est irréversible, et que l’on n’a plus que ses yeux pour pleurer sur les années englouties par la rancœur et les regrets.

– Oui, madame Heslin. Votre mère n’a plus que quelques jours à vivre, je le crains…

Le cri de Lisa fusa malgré elle. Elle sentit tout son corps se raidir sous l’effet de la colère.

– Putain ! Et c’est seulement maintenant que vous pensez à bouger votre cul pour m’appeler ?

Le médecin resta coi un bref instant, sidéré par l’éclat.

– Mais… Madame…

Lisa arracha une feuille à l’éphéméride posée près du téléphone. Elle cala l’appareil contre sa joue et attrapa un stylo dans son sac à main. Sa voix claqua dans le combiné comme un coup de feu.

– Donnez-moi l’adresse de votre clinique !

– Heu… Sanary, 137, allée des Mimosas, près du port. Mais, je vous assure, madame Heslin… Je vais vous expliquer…

Lisa lui coupa la parole.

– Oui ! Vous allez m’expliquer ça, mais dans votre bureau ! J’arrive !

Elle écrasa le téléphone sur son socle, le cœur tambourinant dans la poitrine. En se dépêchant, elle pouvait attraper un TGV pour Marseille avant midi. Elle serait à Sanary avant la fin de la journée.

Elle prit sa douche à la volée, s’habilla à la hâte sans regarder ce qu’elle enfilait, puis elle fourra quelques affaires et sa nouvelle tablette dans un petit sac de voyage. Elle écrivit alors une lettre très brève à l’intention de Daniel avant de la déposer en évidence sur la table du salon. Elle n’avait pas pris de congés depuis bientôt un an. Le commissaire Estier ne pourrait pas lui reprocher de poser quelques jours, surtout dans ces conditions. Même à la dernière minute.

Au moment de sortir, elle prit son portable, son chargeur, et les enfouit dans la poche de son blouson. Elle appellerait le commissariat depuis le train.

La main sur la poignée de la porte de l’appartement, elle consulta le cadran de sa montre.

8 h 30.

Elle fit un rapide calcul mental. Vingt minutes de métro, plus dix pour prendre son billet, au moins une heure d’attente pour le train, plus trois et demie pour descendre à Marseille et encore une en taxi ensuite pour sortir de la ville et rallier Sanary par l’autoroute, elle ne serait pas à la clinique avant au moins 14 h 30 ou 15 heures, dans le meilleur des cas.

Sa mère serait-elle encore en vie à cette heure-là ?

La station de métro était à une quinzaine de minutes de marche, en remontant vers le périphérique ouest.

Lisa engagea son bras dans la sangle du sac, le verrouilla sur son épaule, puis elle se mit à courir dans la rue.

3

26 août, J-13

 

Derrière la vitre rayée de fines écorchures tracées par la pluie, les yeux de Lisa parcouraient la campagne noyée dans la brume, où disparaissaient les premiers contreforts des Alpes dans des touffes de coton sale. De noires pensées l’avaient empêchée de dormir depuis le départ de Paris. Une vilaine migraine commençait à prendre peu à peu possession de son cerveau.

Les mêmes questions ne trouvaient toujours pas leurs réponses, depuis des années, butant dans son esprit comme des guêpes dans un verre d’eau sucrée. Elle se sentait en porte-à-faux avec elle-même, à la fois anxieuse et terriblement indifférente.

Depuis la mort de son père, en 1992, elle n’avait pas rendu visite à sa mère plus de cinq ou six fois. Élevée par sa grand-mère paternelle jusqu’à la fin de ses études de droit, elle n’avait pas émis, durant toute son adolescence, le moindre souhait de rencontrer celle qui l’avait abandonnée sans un mot à quelques jours de son huitième anniversaire.

À chaque fois, elles s’étaient retrouvées dans un restaurant. Jamais Lisa n’avait souhaité mettre les pieds chez Aline. Elle avait toujours refusé de pénétrer dans son appartement, préférant garder de ces visites un souvenir pas trop intime, pas trop familial. Elle avait dormi à l’hôtel, sur le port de Toulon, assez loin de la ville où sa mère avait choisi de vivre sans elle pour ne plus sentir sa présence à ses côtés une fois la soirée achevée.

La seule exception s’était produite cinq ans auparavant, après qu’elle eut été séquestrée et blessée lors d’une enquête1. Sa mère l’avait fait entrer dans une clinique spécialisée, à Nice, où elle connaissait un médecin du sommeil. La jeune femme y avait réappris à fermer les yeux sans se mettre à trembler de tous ses membres, à supporter qu’un homme pose à nouveau la main sur son bras.

Elle avait même noué une aventure sans lendemain avec l’un des toubibs. Peut-être juste pour se sentir vivante à nouveau. Leur histoire n’avait pas résisté bien longtemps. Son travail – et Daniel – l’avaient vite rattrapée et ramenée à Paris. Mais, même à ce moment-là, Lisa n’avait pas franchi la porte de l’appartement de sa mère.

Ses grands-parents n’avaient jamais pardonné à Aline la désertion de son foyer pour un autre homme. Ils n’avaient pas non plus cherché à alimenter un manque chez leur petite-fille, une fois parvenue à l’âge adulte, afin de la pousser à prendre contact avec sa mère. Le sujet avait toujours été évité, refoulé bien loin dans la mémoire de la famille. Durant de longues années, Lisa n’avait gardé d’elle que quelques souvenirs un peu flous exempts d’affection. À cette époque, Aline Heslin n’avait guère représenté plus pour elle qu’une silhouette qui avait traversé sa vie à contre-jour sans y avoir laissé l’empreinte de ses pas. Une silhouette qui devait à présent avoir le visage creusé d’une vieille femme mourante, qu’elle aurait peut-être été incapable de reconnaître si elle l’avait croisée dans la rue.

Lassée de ruminer de sombres pensées, Lisa ouvrit son sac et attrapa sa tablette, un cadeau de Daniel pour son dernier anniversaire. Plus compact, moins lourd, et au moins aussi performant que son vieux PC portable, l’objet à la ligne épurée l’avait tout de suite séduite.

Tandis que l’appareil s’éveillait, elle sentit un poids désagréable posé sur elle, comme si quelqu’un avait soudain voulu la guetter à travers un interstice d’un volet de son appartement. Elle leva brièvement le nez et surprit le regard d’un homme en costume froissé assis de l’autre côté de la travée centrale du compartiment. Pris en flagrant délit, l’inconnu détourna la tête. L’homme fit semblant de regarder dehors, mais le reflet de ses yeux le trahissait encore dans la vitre. Non seulement il était pleutre, mais c’était en plus un crétin.

Maussade, Lisa vérifia que sa tablette était bien connectée sur le réseau, puis elle tapa un mail à l’adresse de Magne. Elle préférait ne pas le déranger au téléphone pendant son service avec un appel privé. De cette façon, il aurait un peu plus d’explications que dans le message sibyllin qu’elle lui avait laissé sur la table du salon.

«  Ma mère est malade. Je ne sais pas quand je reviens. »

Daniel Magne ne connaissait pas tout de son enfance, mais elle lui en avait raconté les grandes lignes. Il comprendrait qu’elle souhaitait descendre seule à Sanary et il arrangerait le coup avec le commissaire, d’autant qu’elle ne travaillait sur aucune affaire vitale ces derniers jours.

Une fois le mail parti, elle surfa sur le site de la clinique des Mimosas, où une publicité riche en photos fleuries vantait les mérites d’un séjour dans l’établissement, comme si l’on choisissait de venir y passer de temps en temps quelques jours de villégiature. Lisa se demanda combien pouvait coûter une journée de soins entre ses murs, et qui payait pour sa mère. À sa connaissance, Aline Heslin n’avait jamais travaillé de sa vie, vivant dans l’oisiveté d’une pension mensuelle très confortable versée par ses propres parents depuis la fin de son adolescence. Du moins, c’était ce que lui avait raconté sa grand-mère.

Elle savait aussi qu’à la mort du dernier de ses parents, sa mère avait hérité de leur appartement de Sanary, situé dans une zone très bourgeoise de la ville, où l’on pouvait contempler la mer depuis son balcon, allongé dans un transat protégé par des palmiers nains et des jalousies de bois.

Lorsque celui pour lequel elle avait quitté son père avait fui avec armes et bagages, Aline avait quitté sans regret Paris et le souvenir de son ex-amant pour déménager dans le Sud, mettant ainsi un point final à sa seconde vie, qui ne s’était pas révélée aussi intense que promis.

Lisa fut tirée de ses réflexions par une annonce avisant les voyageurs que le train approchait de la gare de Marseille. Elle rassembla ses affaires et se leva sans un regard pour l’inconnu qui semblait avoir perdu tout intérêt pour elle.

De son siège, l’homme au costume froissé attendit qu’elle ait tourné le dos. Il leva alors les yeux vers la sortie et observa la nuque de la jeune femme avec acuité. Il n’y avait aucun doute pour lui : elle avait enregistré son visage quelque part, dans un coin de sa mémoire instinctive de flic. Il fallait qu’il passe le relais.

Il exhuma un téléphone portable de sa sacoche, passa un rapide coup de fil puis, juste avant que les portes du train ne se referment, il sortit sur le quai. Un bref coup d’œil lui apprit qu’elle avait déjà disparu dans les couloirs de la gare. Parfait.

L’homme sourit. Il savait où Lisa Heslin allait.

Quelqu’un d’autre y serait avant elle et l’attendrait. C’était le meilleur moyen pour la filer discrètement. Juste s’assurer qu’elle suivait bien le chemin prévu.

Elle ne pourrait pas leur échapper.

1. Lire Colère noire.

4

4 septembre, J-4

 

Daniel Magne vida d’un coup la tasse de café qui avait refroidi sur son bureau. Il fit la grimace, puis s’étira dans son fauteuil, regrettant de ne pas avoir dormi quelques heures de plus la nuit précédente. Lisa était absente depuis une dizaine de jours, déjà, et il commençait à trouver le temps long. La jeune femme l’avait appelé deux ou trois fois depuis son départ, mais elle lui manquait chaque jour un peu plus. La veille au soir, il avait fini par accepter une invitation de Martial, Henri et Rafik à aller faire un tour au bowling entre mecs après le service. Les affaires qu’ils avaient à couvrir ne revêtaient aucun caractère d’urgence absolue. De plus, il avait besoin de penser à autre chose qu’à l’appartement vide qui l’attendait chaque soir.

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