La Piste des chaînes

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Sexy et enjouées, Takiri et Léa illuminent tous les soirs la scène du cabaret de Valario. Mais, bien vite, le quotidien de la trapéziste et de la danseuse se voit menacé par l'arrivée d'un étrange metteur en scène. Austère et peu bavard, le nouvel artiste impose sa marque tandis qu'une succession de faits étranges fait craindre le pire en coulisses. Les deux jeunes femmes doivent alors affronter un secret qui les plonge dans l'univers effrayant des sciences occultes...


Publié le : jeudi 11 avril 2013
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EAN13 : 9782332558350
Nombre de pages : 246
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ISBN numérique : 978-2-332-55833-6

 

© Edilivre, 2013

Prologue

– Christophe, arrête, tu vas le tuer !

– C’est tout ce qu’il mérite !

– Non, il n’y est pour rien, lui. Je t’en supplie, ne fais pas ça !

En un éclair, la planche à pain heurta la main du jeune enfant. Ses petits doigts bleuirent quelques secondes à peine après l’impact qui fut aussitôt suivi d’une nouvelle rouée de coups.

– Christophe, lâche-le !

– Tais-toi !

– Regarde ce que tu fais, bon sang ! Il n’est même plus conscient, ça ne sert à rien !

– Oh que si, ça sert ! Quand il se réveillera, je peux te dire qu’il s’en souviendra de celle-là, hurla le bourreau avant d’abattre la lourde tablette de bois massif sur l’oreille du garçonnet.

– Tu es fier de toi ? Tu as pensé aux cicatrices ? Qu’est-ce que tu leur diras aux gens s’ils se doutent de quelque chose ?

L’homme ne prêta guerre attention aux invectives de sa femme et quitta la cuisine en regardant le calendrier d’un air absent. Dans moins de cinq jours, l’année 1973 serait définitivement révolue.

1

– Respire, respire ! C’est ce que Takiri répétait pour se donner du courage. Dix jours qu’elle ne dormait plus. Ses cernes avaient été difficiles à cacher, mais le maquillage finissait par en venir à bout. Combien de temps tiendrait-il ? La question lui effleura l’esprit. Elle fut bien vite balayée par d’autres interrogations :

– Si je m’étais trompée ? Si ce n’était pas le moment ?

Et pourquoi ce fichu fond de teint avait-il tâché sa manche ? Takiri ne pouvait s’empêcher d’y voir un mauvais présage. Tout ce temps passé à la recherche de la perfection, tous ces efforts, tous ces sacrifices, cela ne pouvait être vain. Et pourtant, une petite trace beige était venue ternir sa combinaison immaculée, si près du but.

– Respire !

Il fallait y aller.

Soudain, la jeune femme prit son élan et enchaîna les figures. Au sol d’abord, puis dans les airs. Son trapèze patiemment apprivoisé pendant de longues années d’apprentissage faisait maintenant corps avec elle. Elle avait dû apprendre à lui parler, à lui confier ses doutes et ses peurs, ses ambitions aussi. A présent il semblait lui répondre. Qu’elle l’abandonne une fraction de seconde, il revenait plus fidèle que jamais soutenir son corps. Pour la première fois de sa vie Takiri se sentait vivante.

Pourtant la route qui l’avait un jour menée au cabaret où elle brillait aujourd’hui n’avait pas été facile.

– Une pute voilà ce que tu vas devenir ! Takiri avait 20 ans lorsqu’elle reçut ce message de sa mère. Si cette dernière avait eu du mal à accepter que sa fille délaisse les études traditionnelles pour entrer à l’école du cirque, le temps avait fini par faire son œuvre et à les réconcilier, jusqu’au jour où, faute d’emploi sous les chapiteaux, Takiri s’était résignée à signer un contrat de « danseuse acrobate » dans un cabaret parisien.

Depuis ce jour, elle attendait de sa mère un signe, une explication, un regret. En vain.

– Une pute voilà ce que tu vas devenir ! avaient bien été les derniers mots de sa génitrice, l’ultime phrase assassine sur laquelle on abandonne un enfant devenu trop encombrant ou simplement décevant. Aussi la jeune trapéziste s’était-elle toujours défendue de croire en un avenir professionnel radieux et fuyait toute marque d’amour ou d’affection craignant à nouveau de décevoir ou d’être une fois encore délaissée.

Pouvait-on abandonner un enfant sur des mots si durs ? Takiri en doutait, mais elle était sûre d’une chose, ce soir sa mère n’était pas dans la salle ; d’ailleurs personne n’était jamais venu la voir depuis son entrée en 2004 au Cabaret de Valario. Preuve, sans doute, que son métier d’artiste n’avait pas le moindre intérêt aux yeux de ses proches.

A présent Takiri était seule dans sa loge. Des bribes de souvenirs lui revenaient de façon désordonnée : le jour où elle avait quitté la maison familiale pour le centre d’apprentissage des arts du cirque, les larmes et la colère de sa mère, ce sentiment confus d’abandon et de renaissance. Tout était là dans sa tête.

– Tak tu dors là ou quoi ?

Léa sa meilleure amie venait de rentrer dans la pièce.

– Allez bouge toi, il faut redescendre sur terre.

– La terre je ne l’ai jamais quittée figure toi !

Takiri avait horreur de ce genre de remarque et estimait connaître parfaitement la signification des mots « travail », « solitude » et « injustice ». Alors, les remarques de ce type, Léa pouvait se les garder.

– OK, OK ça va, je n’ai rien dit. T’as assuré tout à l’heure.

– Tu parles j’ai été nulle. Tu as vu la tache ?

– Quelle tache ?

– Le fond de teint.

– Ça ma belle, c’est ce qui s’appelle les risques du métier. Dis-toi simplement que tu as eu la chance que la tache ne soit pas sur tes fesses !

Les deux jeunes filles éclatèrent de rire et décidèrent, comme la plupart du temps, de repartir ensemble du cabaret.

Malgré les tensions et les rivalités quotidiennes, l’humour était un bien précieux que toutes deux s’efforçaient de préserver. Ce soir Takiri avait brillé. Sa première représentation professionnelle en tant que trapéziste soliste avait été un succès. Il fallait fêter ça.

*
*       *

La porte claqua avant même que Nyx n’ait eu le temps de retenir ses partitions. Les feuilles de papier s’éparpillèrent dans la petite chambre d’internat. Les dernières compositions du jeune pianiste côtoyaient désormais les très grands Beethoven, Bach et Liszt, ce qui ne fut pas pour lui déplaire. Le temps d’un instant il imagina ses feuilles noircies de notes, jaunies et froissées entre les mains d’étudiants qui plancheraient sur les compositions d’un certain Nyx né quelques centaines d’années avant eux. Il imagina pour ses œuvres une postérité à laquelle il n’osait songer pour lui-même. Après tout, que restait-il des grands musiciens à part leurs œuvres ? La plupart du temps même leur visage s’était effacé au profit d’ouvertures grandioses ou de mélodies mémorables.

La sonnerie du conservatoire tira Nyx de sa rêverie. Midi, déjà. Le temps pressait. Il ne lui restait que quelques heures pour rassembler ses dernières affaires et quitter les lieux. Après avoir bouclé sa grande malle, Nyx entreprit de faire une ultime promenade dans les longs couloirs du conservatoire. Il quitta le bâtiment des internes et traversa lentement la cour. Pris d’une soudaine nostalgie, il pensa aux premiers jours passés entre ces murs, à la sensation d’enfermement qui l’étreignait quand il regagnait sa chambre, le soir, après les cours.

Il s’arrêta un instant et contempla pendant plusieurs minutes les bois qui bordaient le conservatoire de Cercamon. L’accès en était strictement interdit aux élèves, mais tous, un jour ou l’autre avaient enfreint le règlement et mené une expédition au cœur de cette masse sombre. Nyx avait été l’un des premiers à vouloir se faire peur de la sorte. Quelques jours à peine après sa première rentrée, il avait convaincu trois de ses camarades de le suivre. Très vite, l’inquiétude des moins téméraires avait laissé place à une joie communicative quand Nyx avait entrepris de construire une cabane. Les garçons avaient tout de suite adhéré au projet et la construction du repaire les avait occupés les premières semaines de l’automne. Après les cours, chacun venait apporter sa pierre, ou plutôt sa branche à l’édifice, mais le froid arrivant, les jeunes gens durent abandonner leur projet en l’état sans en avoir réellement profité, mais tous espéraient retrouver leur construction au printemps. Pour cela, ils avaient conclu un pacte : ne jamais parler de cet endroit, même entre eux, afin de ne pas éveiller les soupçons. Si la cabane venait à être découverte, ce qui était peu probable étant donné que les jardiniers du conservatoire ne s’aventuraient jamais dans le bois, tous s’efforceraient de rester dans l’indifférence la plus totale. Le problème ne se posa finalement pas, puisqu’au début du printemps les quatre étudiants retrouvèrent leur refuge dans l’état où il l’avait laissé. Mieux, pendant l’hiver, quelques herbes étaient parvenues à se faufiler entre les branchages et donnaient au mur de l’édifice une opacité quasi totale. Plus les jours avançaient vers l’été, plus les jeunes garçons passaient du temps dans la cabane ; un soir, ils décidèrent même d’y dormir et cette nuit mit un terme définitif à leur amitié qu’il pensaient pourtant inébranlable.

Nyx s’en souvenait parfaitement.

A la nuit tombée, la question du repas s’était posée.

– Ne vous en faites pas, je vais vous préparer un repas dont vous vous souviendrez toute votre vie. Suivez-moi.

Nyx était sûr de lui, aussi ses trois amis l’avaient-ils suivi dans le bois à la recherche de nourriture sans la moindre inquiétude. Sur le chemin qui menait au ruisseau il leur fit part de ses intentions :

– Cuisses de grenouilles pour tout le monde : on les attrape, on fait un feu et on se fait la meilleure grillade qui existe. D’accord ?

– D’accord, avait répondu le reste de la troupe, un brin dégoûté.

Si les premières tentatives de capture de grenouilles avaient provoqué l’hilarité générale, la séance de pêche avait vite perdu de son charme. Dès que Nyx tentait d’attraper un batracien, celui-ci mourrait sur le champ avant même d’avoir été touché. Pire, il suffisait que l’adolescent regarde simplement une grenouille pour que celle-ci meure dans un croassement affreux. L’incident se répéta avec un oiseau puis avec une chauve souris. Très vite le groupe d’amis se dispersa et accusa Nyx de torturer les animaux. Face à ses protestations et à une nouvelle démonstration quelques jours plus tard, ses camarades comprirent que le phénomène était parfaitement involontaire mais répandirent sans tarder la rumeur qu’un sorcier fréquentait l’établissement. Dès lors, les regards se portèrent rapidement sur Nyx et les autres étudiants mirent un soin particulier à éviter ce garçon décidément « pas comme les autres ».

Un sentiment de vertige le prit soudain et l’obligea à détourner son esprit de ces souvenirs. L’immense hall d’entrée le ramena malgré lui quelques années auparavant, quand âgé d’à peine 16 ans il avait pour la première fois pénétré dans cet endroit à la réputation sinistre et austère. Très vite, la musique qui parvenait à filtrer des différentes salles d’étude avait fait oublier au jeune garçon l’austérité ambiante. Elle s’était rappelée à lui au cours de longues soirées d’hiver quand le souffle du vent, se mêlant à la sonorité si particulière des violoncelles des élèves de première année, faisait frissonner même les murs les plus épais de l’établissement.

Aujourd’hui Nyx arpentait ces longs couloirs pour la dernière fois. Le froid et l’humidité qui régnaient dans ce dédale de salles de cours et d’amphithéâtres ne seraient bientôt qu’un lointain souvenir.

Un bruit de verre cassé fit soudain sursauter le pianiste. Instinctivement Nyx regarda en direction de la cour. L’hiver précédent, les tempêtes successives avaient fragilisé les arbres centenaires dont un avait fini par tomber au cours d’un après-midi glacial, épargnant par miracle un groupe d’élèves. Malgré les rafales de pluie qui s’abattaient sur les vitres du vieux bâtiment, Nyx ne constata aucun dégât dans la cour. Pourtant une infime plainte parvenait à ses oreilles. Un gémissement quasi inaudible que seul un homme de musique, habitué à reconnaître les plus petites nuances acoustiques, était à même de détecter. Quelqu’un était en danger. Nyx en était sûr. Le pianiste, d’ordinaire calme et posé, sortit en trombe dans la cour, traversa l’allée qui menait à l’internat en bousculant le jardinier qui tentait de préserver ses plantations de ce nouveau coup de vent annonciateur d’un automne précoce.

– Eh là, ça va pas bien ? Vous ne pouvez pas faire attention ? Il est fada celui là !

A bout de souffle Nyx monta les étages du dortoir sans prêter la moindre attention à la remarque du vieil homme et s’arrêta net entre deux paliers. La mystérieuse plainte avait disparu, ou bien n’avait jamais existé si ce n’est dans sa tête.

Nyx redescendit les marches dépité. Ses jambes le portaient à peine. Dans la cour, la pluie redoubla d’intensité et ruisselait à présent sur son visage. Sa veste de toile commençait à goutter le long de son pantalon et ses chaussures n’allaient pas tarder à être mouillées elles aussi.

– Ne reste pas là mon garçon tu vas attraper la mort. Nyx, rentre te sécher ou mets-toi à l’abri mais ne reste pas planté là. Ah ces artistes !

Durant ces trente années passées à s’occuper des plantes du conservatoire, Paul en avait vu défiler des musiciens, des danseurs et des chanteurs lyriques ; mais il persistait à penser qu’ils étaient tous plus farfelus les uns que les autres.

Une fois encore Nyx ne prêta guerre attention aux râleries du vieux jardinier. Trempé jusqu’aux os, il entreprit de finir son ultime balade dans les couloirs du conservatoire. Il jeta un coup d’œil par la porte entrebâillée de la classe de solfège et mesura tout le chemin parcouru depuis. Apprendre les notes, faire des gammes, encore et toujours et puis un jour jouer…

Soudain, le gémissement reprit.

Cette fois-ci, il n’avait pas rêvé, mais il lui était impossible de courir. Ses vêtements détrempés lui entravaient les jambes tandis que ses chaussures mouillées transformaient la moindre parcelle de sol où il mettait les pieds en véritable patinoire. Le jeune pianiste profita de cette gêne pour se concentrer sur l’origine de cette faible plainte. Il avança lentement le long du couloir des seconde années, le bruit se fit plus distinct. En empruntant l’escalier qui menait à la salle d’audition, Nyx identifia clairement un appel au secours. Le pianiste s’immobilisa avant de s’élancer vers la mezzanine.

– Linette, ma Linette est ce que ça va ?

La vieille dame sanglotait, étendue à terre parmi les débris d’une vieille théière de porcelaine.

– Linette réponds-moi, viens ma Linette, assied-toi. C’est moi Nyx, c’est fini viens, je suis là.

– Nyx, cette fois-ci j’ai vraiment cru que j’allais y passer.

– Linette je suis là, ça va aller. Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?

– Rien, je ne sais pas, je ne sais plus, mais tu es là, Nyx, reste un peu avec moi.

« Linette, elle était là avant le conservatoire, c’est elle qui l’a construit », c’est du moins ce qu’avaient l’habitude de dire les élèves, tant la doyenne des employés de Cercamon connaissait les moindres recoins de l’immense bâtisse. Pourtant la vieille dame n’avait rien d’une gardienne placide et bienveillante. Après de brillantes études en pharmacologie, Linette avait profité d’un veuvage précoce pour parcourir l’Orient et étudier une grande partie de ses pharmacopées traditionnelles. Si la biologiste s’efforçait de venir en aide aux populations locales, elle était régulièrement sollicitée pour des affaires moins philanthropiques. De jeunes mariées venaient ainsi la prier d’empoisonner un mari sénile ou un ancien fiancé devenu gênant. D’autres la suppliaient de mettre un terme à des grossesses embarrassantes ou cherchaient simplement à anéantir les projets d’une rivale jugée dangereuse, ce que Linette faisait toujours de bon cœur grâce à des breuvages de son cru aussi efficaces qu’imperceptibles. Nul ne connaissait en revanche le véritable motif de son arrivée discrète à Cercamon où elle avait tour à tour occupé un emploi de gouvernante puis de cuisinière avant que des problèmes de vue ne l’obligent à délaisser ce poste à l’aube de la soixantaine. Suite à ses ennuis de santé récurrents, les directeurs successifs de Cercamon avaient tout essayé pour lui faire prendre la retraite. En vain.

– La retraite, pour quoi faire ? Je n’ai personne, pas de maison, pas de mari, ni d’enfant. Je vis ici ou je meurs dehors.

La vieille dame, en dépit de sa cécité, continuait à rendre de menus services au sein de l’établissement. Connaissant la précarité de sa situation et son attachement à l’endroit, personne n’avait eu le cœur de la mettre à la porte mais personne ne l’aimait véritablement non plus, sauf Nyx. Linette s’était d’ailleurs très vite prise d’affection pour ce gamin curieux et débrouillard qui n’avait de cesse de la questionner sur sa « vie d’avant » et tentait chaque jour de percer le mystère de ses connaissances médicales. Face à l’insistance du jeune homme elle s’était un jour résignée à lever le voile sur quelques unes de ses solutions en lui faisant promettre de garder secret le protocole de ces recettes ancestrales. Au fil des ans, Nyx n’avait acquis qu’une infime partie de son savoir mais de ces confidences régulières était née une amitié sans pareille entre la vieille dame et le jeune garçon. Pourtant aujourd’hui, Nyx partait. D’ailleurs il fallait le lui annoncer.

– Linette, tu sais aujourd’hui je…

– Tu m’as sauvé la vie.

– Je suis arrivé au bon moment disons, mais… euh… c’est-à-dire…

Les mots manquaient à Nyx. Lui aussi perdait son courage face à la vieille dame.

Il ne pouvait pas lui dire qu’il partait, elle ne s’en remettrait pas. La gorge nouée, Nyx prétexta d’aller mettre des vêtements secs pour quitter la pièce.

– Linette il faut que j’aille me changer.

– Changer quoi ?

– Mes habits. Il tombe des cordes, touche je suis trempé.

– Vas-y mais fais vite, je t’attends.

Nyx sentit soudain le sol se dérober sous ses pieds. Après une brève hésitation, il quitta la pièce sans répondre. En quelques secondes à peine, il vit défiler tous les moments qu’il avait passés avec Linette à tenter de comprendre les subtilités de toutes les pharmacopées qu’elle utilisait. Il se souvint notamment de son étonnement le jour où elle lui avait avoué le sentiment de puissance qui l’envahissait lorsqu’elle parvenait à concocter de puissantes drogues potentiellement meurtrières. Désormais, il devrait se débrouiller seul et déterminer lui-même qu’elles étaient les limites à ne pas franchir.

Une larme coula soudain sur sa joue, mais le tintement des cloches de la chapelle du conservatoire lui rappela que l’heure tournait et qu’il n’avait décidément pas le temps de s’appesantir sur ses états d’âme.

Nyx regagna rapidement sa chambre, inspecta minutieusement la petite pièce qui pendant des années avait été son refuge. Il ne se sentait déjà plus chez lui, d’ailleurs avait-il vraiment été chez lui ici ? Le pianiste posa avec peine le reste de ses affaires dans le couloir, ferma la porte d’un coup sec, donna un tour de clé et déposa son trousseau dans la loge de l’intendante.

*
*       *

De ses jeunes années Takiri avait quant à elle tout oublié ou presque. Seuls certains sentiments étaient encore vivaces, des craintes de petite fille qui resurgissaient souvent sans raison mais qu’elle savait parfaitement dissimuler. Depuis son adolescence, seule sa réussite à l’école du cirque comptait, le reste ne l’intéressait pas. Tenace et farouche, elle avait su faire reconnaître son talent au cours des six années où elle s’était produite comme danseuse acrobate ce qui lui valut la plus grande reconnaissance qu’un directeur de cabaret puisse donner à l’une de ses artistes : un numéro de soliste dans sa discipline.

A 26 ans, Takiri possédait désormais le tableau le plus éblouissant que l’enseigne n’ait jamais connu.

2

– A table !!!! Fibaran, Tu viens ? Mais où il est passé encore ?

Napoline en avait assez d’attendre. Tous les jours à midi, elle devait supplier son mari de venir manger. Quand il n’était pas enfermé dans sa bibliothèque, Fibaran Costerais passait des heures à jardiner. Il avait consacré une partie de sa vie à étudier la biodiversité méditerranéenne qu’il s’efforçait de recréer dans le vaste jardin de sa propriété.

L’abondante végétation des bosquets n’arrivait pourtant plus à préserver Fibaran des injonctions de sa femme. Il jeta un dernier coup d’œil à ses plantations et traversa la palmeraie, pensif.

– Ah te voilà !

L’exclamation ne sonnait pas comme un reproche mais laissait paraître une certaine lassitude. Napoline n’avait jamais compris l’intérêt de son mari pour les plantes et les livres anciens. En vieillissant elle s’était pourtant résignée à accepter ce qu’elle qualifiait de dépense d’énergie inutile.

Fibaran pénétra dans la cuisine avec un large sourire qui ne manqua pas d’interpeller sa femme.

– Toi au moins, tu as l’air heureux !

– Oui, pourquoi c’est interdit ?

– Non, mais toi, tu es toujours de bonne humeur et ça finit par être agaçant, c’est tout !

– Napoline, dis-moi ce qui ne va pas.

– Rien, ça va, mais j’ai encore mal dormi et je suis fatiguée, et puis te voir plein d’entrain, que veux-tu, ça m’épuise !

– Cette nuit encore, tu n’as pas dormi ? demanda Fibaran soudain inquiet.

– Si, mais mal, je fais des rêves étranges, je revois mes parents, ma petite sœur, ils sont en danger, je me rends compte que je ne peux pas les sauver et puis je me réveille, comme ça au milieu de la nuit, ce n’est pas facile, tu comprends ?

– Bien sûr que je comprends, mais la prochaine fois, réveille-moi, peut être que si on en parle sur le coup, ça t’aidera à te rendormir.

– Je ne vais quand même pas te réveiller comme ça au milieu de la nuit.

– Et pourquoi pas ? Tu ne travailles pas, je suis à la retraite, on a rien à faire. Si on dort mal, on fera la sieste, ce n’est pas si grave.

Napoline répondit par une petite moue montrant qu’elle n’était pas spécialement convaincue par la méthode puis acheva de préparer le pamplemousse qu’elle tenait dans ses mains. L’odeur de basilic et de tomate cuite qui émanait du four indiquait qu’il était temps de passer à table.

– Tiens regarde ! dit Fibaran en montant le son de la télé. Ecoute ça !

– « C’est une découverte qui pourrait bouleverser les connaissance actuelles en astronomie. Le système solaire pourrait bel et bien comporter une dixième planète dont la masse serait quatre fois supérieure à celle de la terre. »

Fibaran resta interloqué.

La suite du reportage évoquait la trajectoire très elliptique de ce nouveau corps céleste et les conséquences d’une telle découverte.

– Tu te rends compte ?

– C’est bon tu as fini, je peux débarrasser ? demanda Napoline exaspérée.

Fibaran donna son assiette en guise de réponse et repensa à ce vieux mythe évoquant une planète qui faisait le tour de la terre en 3600 ans. Les sumériens l’appelaient Nibiru et pensaient que seules des gouttes d’or en suspension dans l’atmosphère étaient à même de la réchauffer et de la rendre ainsi habitable. Déjà les hommes voulaient changer de planète, pensa-t-il.

Napoline le tira de sa rêverie.

– Regarde comme ils ont l’air heureux. Ils s’en foutent pas mal eux qu’on ait neuf ou dix planètes !

Fibaran, jeta un coup d’œil distrait vers la télé. Le sujet évoquait les centres de vie communautaire et les dérives sectaires qui en découlaient souvent. Malgré tout l’amour qu’il portait à sa femme depuis des années, il ne put s’empêcher de lui lancer un regard réprobateur en quittant la table.

– Je vais faire un tour de jardin, dit-il en rangeant sa serviette.

Napoline acquiesça et resta seule dans la cuisine.

Ce regain d’intérêt pour la vie communautaire contrariait Fibaran. Il savait qu’avant leur mariage, sa femme avait eu une vie difficile. Aînée d’une famille de trois enfants, Napoline avait eu en charge l’éducation de ses frères et sœurs jusqu’à ce qu’un « incident » n’oblige ses parents à la mettre à la porte à l’âge de 16 ans. Fibaran ne connaissait rien d’autre de l’enfance de Napoline. Elle n’abordait jamais le sujet et il avait appris à laisser ce morceau de vie dans l’ombre qui la protégeait. A peine savait-il que la sœur de sa femme était décédée d’une mauvaise grippe, comme on disait à l’époque, quelques jours avant que cette dernière ne soit obligée de quitter définitivement le domicile familial. Un groupe de bonnes sœurs l’avait alors recueillie quelques temps, mais les choses avaient mal tourné et Napoline était partie.

La suite faisait partie de leur vie commune : un mariage sans enfant, des voyages, et un immense amour en dépit de quelques disputes sans gravité. Pourtant Napoline n’avait jamais semblé réellement heureuse. Accompagnée de son mari, elle s’était tournée vers la psychanalyse et la religion pour tenter de connaître l’origine de cette mélancolie persistante, mais toutes les thérapies avaient échoué. A cette époque Fibaran craignait même qu’elle ne se fasse embrigader dans une secte, mais sa femme sortait peu et montrait une extrême méfiance à l’égard des inconnus ce qui limitait fortement les risques d’enrôlement.

Les années étaient finalement passées de la sorte sans qu’aucun incident ne vienne perturber le cours de leur vie paisible. Napoline s’était détournée de la religion mais manifestait encore quelquefois une admiration étonnante pour la vie monastique et les organisations communautaires, ce qui avait le don d’agacer son mari sans véritablement l’inquiéter.

Dehors, le vent commençait à se lever. Sous l’effet du Mistral, l’un des rosiers répandait çà et là quelques pétales dont la pâleur inquiéta Fibaran.

– Tu n’as pas l’air en forme toi !

Le vieil homme s’agenouilla et observa longuement la plante. Il ne supportait pas de voir un organisme vivant dépérir. Pour lui, la moindre petite fourmi méritait autant d’attention qu’un être humain. Même les mauvaises herbes trouvaient grâce à ses yeux. Si Fibaran mettait un point d’honneur à débarrasser ses allées des orties et autres pourpiers, il refusait de les jeter dans une vulgaire poubelle. Les herbes comestibles finissaient en salade au grand dam de Napoline, les autres devenaient de merveilleux sujets d’étude pour le vieil homme avant de finir dignement en compost.

Fibaran examina une dernière fois le rosier malade et promit de lui apporter un soin constant.

A quelques pas de lui, une bourrasque plus forte que les autres renversa le salon de jardin. L’orage n’allait pas tarder à éclater.

3

Deux heures déjà qu’il roulait dans la brume. Peu à peu les nappes de brouillard avaient succédé à la pluie qui s’était abattue toute la journée sur Cercamon. Malgré sa carte, Nyx avait du mal à se repérer. Les environs du conservatoire lui étaient inconnus. Après tout, il n’avait pour ainsi dire jamais quitté l’enceinte de l’établissement d’enseignement artistique. Une fois ses études musicales brillamment achevées, le pianiste s’était vu proposer un poste d’enseignant dans le conservatoire où il étudiait depuis des années. L’isolement de l’établissement posait en effet de plus en plus de problèmes pour recruter de nouveaux professeurs. La plupart évoquaient le manque d’écoles ou de commerces à proximité, et malgré un salaire élevé et un logement de fonction dans l’enceinte même de l’établissement, nombreux étaient ceux qui déclinaient l’offre. Pour remédier à la situation, la direction eût l’idée de proposer chaque année à une poignée d’étudiants méritants ces postes vacants. Très vite l’astuce se révéla payante : les jeunes diplômés étaient ravis de trouver un emploi si rapidement et la direction était certaine des compétences de ces nouvelles recrues. Seule ombre au tableau, du fait de ce système en quasi vase-clos, Cercamon jouissait d’une très mauvaise réputation et les rumeurs les plus folles avaient un temps circulé sur cet établissement d’excellence.

Nyx faisait partie de ces étudiants élevés au rang de professeur et particulièrement appréciés des élèves. Le petit magnétisme qui effrayait, jadis, ses camarades de classe était devenu l’une des clés de son succès. Le professeur utilisait régulièrement ce don, associé aux connaissances de Linette, pour désinhiber les étudiants les plus timides avant une audition ou pour simplement guérir de la façon la plus naturelle qui soit les rhumes et autres affections bénignes. Fort de ce succès auprès des étudiants mais aussi des enseignants, Nyx avait longtemps espéré obtenir le poste suprême de directeur, jusqu’au jour où le statut tant convoité avait été attribué à l’un de ses collègues, certes moins compétent, mais dont les méthodes étaient jugées plus académiques. La décision de Nyx ne se fit pas attendre. Le pianiste annonça aussitôt sa démission et signa quelques jours plus tard un contrat l’engageant à composer les musiques d’un spectacle original retraçant la vie d’Isadora Duncan.

Sur cette petite route de campagne, Nyx prit soudain conscience qu’il était à un tournant de sa vie. Chaque kilomètre parcouru l’éloignait un peu plus de Cercamon et le poussait inexorablement vers son premier contrat de compositeur que beaucoup de ses collègues lui enviaient. Dans quelques jours à peine, il vivrait enfin de son art, mais pour l’heure la route embrumée retenait toute son attention.

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