Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 6,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

La pute enchantée

De
0 page

" Tu grimpes une dame pute.
T'arrives au septième ciel, fin de section.
Et voilà qu'au moment de l'extase, la chère gagneuse entre en transe, et se met à te raconter une tuerie qui s'opère au même instant à 800 bornes de ton plumard.
Pour le coup, tu te crois en pleine Science-Fiction, non ?
Eh bien, pas du tout, l'artiste.
C'est de la Science-Friction !
Mais je ne veux pas te faire attendre : ma pute enchantée est déjà à poil. "





Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

couverture
SAN-ANTONIO

LA PUTE ENCHANTÉE

ROMAN

images

À YOKI
et à JOAN
en souvenir d’un joyeux lapsus
et de la soirée qui allait avec.
En affectueux hommage.
San-A.

JE DOIS LA VÉRITÉ AU LECTEUR

Entre sa conception et son impression, cet ouvrage a subi quelques légères modifications.

Initialement, j’avais envisagé de l’intituler : « La Châtelaine du Lit Blanc » et de le situer sous le règne de Louis IX, plus connu sous l’appellation de Saint Louis, au moment où ce cher monarque entreprit sa première croisade et fut fait prisonnier comme un con à Mansourah en 1250, si les souvenirs du Larousse sont exacts. Je pensais traiter le sujet suivant : un jeune et vigoureux seigneur, le comte Edmond T. Cristaux du Mât de Villers-Cotterêts, récemment marié à la femme la plus belle du royaume, accompagnait son roi en terre sainte. La séparation était à ce point déchirante que la jeune épousée s’habillait en archer et s’engageait, mine de rien, dans les troupes croisées. Une fois débarquée à Damiette, elle se faisait connaître de son époux, lequel séance tenante l’emplâtrait façon grand veneur. Las ! le vertueux roi surprenait le ménage en train de bien faire. Trompé par le déguisement de la comtesse et croyant à un acte d’homosexualité, il fendait la gueule au comte.

Postulat de qualité, voire, disons-le, parfaitement bouleversant et propre à séduire les jurés de quelques prix point trop retenus à l’avance ; hélas, voulant faire repeindre ma salle à manger et changer de voiture, j’eus la faiblesse, je l’avoue, de montrer quelques complaisances vis-à-vis de ce pathétique sujet. Peu de choses au demeurant, mais qui suffisent pourtant à en modifier sensiblement l’esprit autant que la démarche. J’en demande pardon au lecteur, et je prends l’engagement de le faire chier une autre fois.

SAN-ANTONIO

Grand Prix San-Antonio des années 60-70-80.

Membre de l’Académie San-Antoniaise.

Grand Maître de l’Ordre de San-Antonio.

L’affaire de la « Pute enchantée » démarra non loin de l’avenue Mozart, un après-midi que Paris s’était fringué en vieux veuf de province. Démarra banalement.

*

M. Félicien grimpait Fortuna avec application, en bon cyclotouriste de la bite, sans à-coups fâcheux, ni sottes accélérations capables de lui faucher les pattes avant la ligne d’arrivée. Il baisouillait à sa botte, la tête de côté, le souffle aussi régulier que le bassin, œil mi-clos, bouche un tantisoit entrouverte. Limait prudemment sans forcer dans les virages, se contentant de changer de braquet lorsque la pente devenait plus coriace.

Fortuna, qui l’avait déjà pratiqué, l’aidait de toute sa technique qui n’était pas très étendue mais solide. Elle l’escortait d’un aimable mouvement paresseux et, de temps à autre, lui faisait l’offrande d’un soupir bien venu, voire d’une plainte en demi-ton laissant entendre que les calmes assauts du septuagénaire lui causaient quelque satisfaction glandulaire, ce qui est rareté chez les dames putes, que bon Dieu, si elles devaient jouir vraiment pour cent cinquante points, où ça irait, ça, hein ?

Mais la plupart des mâles ne doutent de rien et montent une radeuse, persuadés qu’elle n’échappera pas à leurs charmes et prouesses et se permettra, exceptionnellement, un tout beau panard.

Modeste, assagi par l’expérience, M. Félicien n’était pas dupe le moindre et poursuivait son petit bonhomme de chemin, sans fanfaronnade ; tout content, le vioque, de pouvoir calcer encore à septante et mèche et d’arriver à une conclusion de bon aloi.

Tout en frictionnant Fortuna, il se racontait une petite vendeuse de la Samaritaine, rayon chaussures, avec laquelle il avait négocié l’achat d’une paire de charentaises, la veille, et qui, ayant dû s’accroupir devant lui pour les essayages nécessaires, s’était découverte sans autre slip qu’une toison luxuriante. La vision avait télescopé le sensoriel du bonhomme, d’où la prestation présente de Fortuna. M. Félicien imaginait qu’il avait entraîné la jeune vendeuse en des resserres obscures où elle s’était prêtée de bonne grâce à ses initiatives. Il lui avait, pour commencer, pratiqué la monichette fantasque, avait poursuivi par la groume fureteuse, une spécialité à lui dont jadis son épouse était friande, pour passer aussitôt au tohu-bohu slovène, à quoi l’initia jadis une dame native de Ljubljana. Heureux donc d’avoir la santé et de fourrer équitablement1, M. Félicien emplâtrait la petite pute avec toute sa probité de queutard bonhomme lorsque la chose se produisit. Fortuna poussa un hurlement à ce point strident que le tympan gauche de son client se lézarda. Elle appliqua ses deux mains contre ses oreilles et, d’une rude secousse, se débilboqua du vieillard.

— C’est à quel sujet ? mâchicoula M. Félicien, désarçonné au propre comme au figuré.

La radasse émit un deuxième cri, moins fissurateur que le précédent.

— Qu’est-ce qui fait ça ? questionna-t-elle.

Qui fait quoi ? demanda le pauvre M. Félicien en regardant son bon vieux nœud rebuffé, lequel, privé de son emmitouflage tarifé, se remettait à pendre comme un drapeau sous l’orage.

— Ces cris ! glapit Fortuna.

M. Félicien, homme de grand bon sens, fit valoir qu’il ne pouvait crier et parler simultanément.

— Tu n’entends pas ? s’étonna la pute.

— Non. Quoi ?

— Mais t’es complètement sourdingue, alors ?

A peine vexé, et toujours fort de son esprit cartésien, M. Félicien démontra que s’il était sourd au point de ne pas percevoir des cris, il serait incapable d’entretenir une conversation avec elle comme en ce moment.

Frappée par l’objection, Fortuna commença à paniquer.

— Alors, alors, c’est dans ma tête seulement ?

— Il faut croire. Ça se passe comment, ces cris ? Et ils viennent d’où ?

Fortuna, d’origine italienne, donc très blonde avec les poils de la chatte d’un noir de jais, se perdit un instant à l’écoute de l’infini. Elle percevait des bribes de phrases disloquées comme par des bourrasques quand le vent de la mer détourne en changeant d’orientation les hululements des sirènes de brume. Des phrases criées, de loin, de très loin, par, semblait-il, un formidable ventriloque.

— C’est dans une langue que je ne comprends pas, balbutia-t-elle.

Elle avait beau garder ses mains plaquées sur ses oreilles, les voix lui parvenaient toujours. Charitable, M. Félicien écouta avec un maximum d’acuité, essayant même de se suggestionner un brin pour apporter sa quote-part au phénomène, mais il ne percevait que le glougloutement poussif et dindonnesque d’un bidet voisin en train de se vider, et aussi le chant triste d’un sommier surmené par des amours vénales. L’hôtel de passes accomplissait sa mission, vaille que vaille.

Effrayée, Fortuna se mit à pleurer.

— Je deviens folle ! sanglota la brave hétaire.

M. Félicien lui conseilla d’aller consulter un otorhino. Il diagnostiquait des bourdonnements d’oreilles et exhortait sa partenaire à ne pas dramatiser. Cela dit, il regrettait que son besognage eût été interrompu au moment précis où il allait porter ses fruits. Dans l’état où se trouvait la fille, il n’était plus question qu’elle le mît à jour et, connaissant la pratique de la prostitution, il n’entrevoyait pas non plus qu’elle acceptât de lui rendre son argent.

Fortuna avait des soubresauts, elle se tordait parfois, comme une possédée du démon dans un film de sorcellerie ; en arrivait à supplier Dieu que cela s’arrête. De guerre lasse, M. Félicien réintégra son caleçon long, puis son pantalon, remisa son sexe détendu et partit chercher du secours. Fortuna poussait maintenant des clameurs qui ne pouvaient passer pour des orgasmes en cours.

M. Félicien rencontra, dans le couloir, un gros homme qui survenait, avec trois doigts de sa main droite, dans le frifri de la dame qui le précédait. Personnage sanguin et mal rasé, ventru, mafflu, velu, à la braguette distendue par ses projets.

— Vite ! lui lança-t-il.

— Vite, quoi ? demanda l’énorme arrivant sans s’émouvoir.

— Vite, vite ! rétorqua M. Félicien en désignant la chambre où se tordait Fortuna.

Par la porte demeurée ouverte, on voyait la pauvrette en crise qui trémoussait et geignait.

— V’lu avez filoché un gant d’crin dans la minouche ou quoi-ce ? questionna le gros monsieur.

— Non, elle entend des voix ! rectifia le septuagénaire.

— Alors, ses voix doivent lu bonnir des trucs pas piqués des z’hannetons pour qu’elle démène pareillement, conclut sentencieusement le survenant.

Différant les ébats qu’il complotait, il remit la clé du 16 à sa compagne et la pria fort civilement d’aller se laver le cul en l’attendant. Voire, à la rigueur, de se bricoler une coquetterie intime, préalable et lubrifiante.

Sur quoi, il s’en fut se pencher sur le cas étrange de Fortuna Gargazotti.

1- Ne me demande pas pourquoi j’use de cet adverbe inopportun, car je t’enverrais sur les roses.

1

HISTOIRE

— Tu connais Mimi Bobide, la buraliste d’à côté de chez moi ? me demande le Gros. Une personne platinée av’c un’ poitrine comme deux tubes lance-torpilles ?

Un rapide survol de ma mémoire superflue me restitue effectivement les traits, couleurs et volumes d’une vieille vachasse pomponnée, bourrelée de graisse, sinon de remords, au rire prudent car elle a des ennuis de dentier.

— Alors ?

Sa Majesté me virgule un clin d’œil de prestidigitateur annonçant l’imminence d’un tour exceptionnel.

— La vie est poilante, assure ce grand philosophe ; c’te gerce, franch’ment, j’avais pas d’idées préconsules. Toujours si guindée derrière sa caisse, kif la reine d’Angleterre ; corsage à banjo, corset de maintien, fardée délicat, dans les tons ocre, les prunelles comme deux glaçons dans une orangeade ; jamais l’idée m’aurait venu d’lu j’ter mon révolu dessus. Et v’là-t-il pas qu’il y a une heure à peine, j’la rencontre dans la rue, furieuse après son dentisse duquel chez qui elle revenait, biscotte la s’crétaire à ce nœud s’était gourée de rendez-vous, si bien que Maâme Bobide s’était faite remplacer pour la peau par une dame comptable d’son immeub’ dont elle doit dédommager. Deux plombes à cinquante francs de l’heure, ça représente cent points, c’qui lui remet chérot l’entretien d’ses dominos, non ? Qu’en plus, aujord’hui, c’est pour la peau !

J’abandonne une oreille désœuvrée à mon pote. Toujours ses histoires de cul et corne-cul, Béru. Je m’y suis fait. Son horizon privé, cézigue-pâte, c’est fesse et bouteille. Plus castagne, certes.

Brutus poursuit, de son ton bien timbré :

— D’effervescer, ça lui allait maison à Maâme Bobide. C’tait la première fois qu’j’la reluquais en pied. Pour moi, une caissière, c’est rien d’aut’ qu’un buste, non ? V’là qu’je lu découvrais le cul du siècle.

« — Mettez-vous pas dans des états pareils, j’lu recommande. Et pisque vous avez deux plombes à dispose, v’nez plutôt qu’on les passe ensemb’ à diviser d’une chose une aut’. J’vous voye toujours dans vos occupations, av’c tout l’espace du comptoir entre nous, superbe comme une icônerie russe dont on se prosterne contre. J’veux pas laisser quimper l’aubaine, ma chère. L’hasard est seul maître : du moment qu’il nous a fourvoyés sous nos pas réciproques, faut qu’on va lui obéir. Allez ouste, j’vous emporte, kif l’chevalier ammoniaqué su’ son blanc palefrenier. »

« Dans mon empêtro, je me gaffais ce à quoi j’encourais : la rebufferie sèche et verte. Une personne de sa classe, chambrée d’autor, en pleine rue, alors qu’elle renaude sur son dentisse, faut oser. Mais les bergères sont incompréhensiles, et c’est ce qu’a d’attirant chez elles. Au lieu d’m’espédier au bain turc, la dadame s’met à ronronner « — Comment t’est-ce vous y allez, m’sieur Bérurier ! Et où cela vous voudriez-t-il m’emmener, je vous prille ? »

« Le ton restait un brin guindé, mais je pigeais qu’c’était dans la pocket.

« — Ecoutez, beau trésor, j’lu distille, à quèqu’ hectomètres d’ici, j’connais un endroit délicat, discret, av’c des glaces au plafond et un bidet à jet rotateur dont vous m’direz des nouvelles ! »

« — Quoaille ! elle égosille, vous m’proposeriez d’m’emmener à l’hôtel, m’sieur Bérurier ? »

« Ça y est, j’me dis, la crise : madame trouve que je fais jongler sa vertu av’c un peu trop d’désinvoltage. » Mais moi, tu m’connais, hein l’artiste ? « — Madame, j’lu rétroque, quand un homme a pour une femme des sentiments similaires à ceux dont je vous porte, les conv’nances des aut’, y s’assoye dessus. V’là des années, pour pas dire plus, que j’morfonds à votre rade en vous contemplant, comme des touristes contemplent l’Vésuve d’puis Napoli. Mais l’Vésuve en personne, à force d’le mater d’loin, on a envie de l’escalader, c’est le phénomène que j’sus victime. Si vous auriez la bonté d’me confier vot’ jolie menotte, c’est simplement pour vous faire juge, laissez-vous guider. Bon, j’vous remercille d’la confiance, à présent palpez-moi ce braque et dites-moi si c’est pas une preuve de sincérité, un chibre pareil, entr’ vous et moi, hein ? »

« Elle timorait au début, et j’ai cru qu’elle allait récupérer sa paluche pour m’la filer su’ l’groin, mais quand elle a eu hasardé et senti les dimensions d’l’objet, alors là, pardon mon onc’ Jules, ça plus été l’même tabac si j’peux dire, causant d’une buralisse. Tu l’aurais vue palper l’bonhomme manière d’se débarrasser de son incrédulance. « — Mais ! Mais c’est-il Dieu possible ! » elle esclamait, Mimi. « — Non s’l’ment c’est de l’objet qui court pas les rues, mais en outrance, j’sais la façon d’m’en servir sans provoquer d’accident ! moi, de lu gazouiller. Allons, v’voiliez bien qu’a pas à hésiter. Quand t’est-ce le destin tambourine à vot’ porte av’c un engin pareil, faut y ouvrir, ma chérie. »

« Et poum ! Domptée, elle me suit jusqu’aux Studios Fleuris près de non loin du Trocadéro. C’est plus chérot que l’Hôtel de la Sentinelle, à la Goutte-d’Or où d’ordinairement j’embarque mes conquêtes, mais y fournissent des vraies serviettes qui n’sont pas en papier et t’as tout ton temps. »

Ayant narré tout du long, sans presque souffler, mon aimable collaborateur s’éponge à l’aide d’un mouchoir à carreaux, à ce point troué qu’il ne subsiste plus qu’un seul carreau justement, les autres ayant été brisés.

— Ravi d’apprendre cette bonne fortune, Alexandre-Benoît, lui dis-je d’un ton complimenteur ; les ébats furent-ils dignes des fameux studios qui les abritèrent ?

Sa Majesté renfrogne.

— Parle-moi-z’en pas, j’ai pas encore lonché mistress Bobide, elle est toujours à loilpé su’ l’plumard, à s’faire une main gracieuse en m’attendant.

— Déficience ?

— T’es louf ! Moi ! Non, c’est rapport à un vieux mironton qu’appelait à l’aide dans l’escadrin au moment qu’on s’pointait.

— Il venait d’se faire dévaliser ?

— Pas la moindre, mais y venait d’grimper une pute qu’avait des transes.

— Epilepsie ?

— J’croye pas. S’agit d’une espèce d’miraculade. Magine-toi que le bon rentier bouillavait pénardos quand la frangine s’fout à gueuler, comme quoi elle entendait des cris dans une langue étrangère. Le vioque, qui n’esgourdait rien, s’arrête de reluire. Y s’dit que mam’zelle Pain-de-Fesses s’offre une crise d’historique. Embêté d’son coup foiré, il cavale chercher du secours et tombe sur ma pomme qu’arrivait, la main gantée dans les miches à Mimi. J’espédie ma dulcinée dans not’ chambrette, et j’accours au chevalet d’la délirante. Ça f’sait que s’aggraver. C’te fois, elle voiliait des choses. Une scène de tuerie, des gens qu’on massacrait dans un n’hall de gare. Des femmes, des mioches, des curés ! A la mitraillette, vrrrrran vrrmran ! Une vraie catacombe de morts ! L’raisin coulant à flots. Et les gars du commando se gueulant des directrices dans un langage que la môme répétait comme si qu’elle l’eusse causé de sa primordiale enfance ! J’te jure qu’é m’flanquait l’traczir, gars. Et puis, brusquement, ell’ s’a relâchée. Elle restait prosternée dans ses songeries. J’ai dit à son vieux kroum de descendre turluter à Police Secours, qu’on envoye une ambulance.

« Elle a entendu. Elle m’a dit : « — J’sus pas malade. C’que j’viens d’voir est vrai. Ça vient d’se passer. J’ai même vu un panneau où c’était marqué “Cannes”. »

« — Mais bien sûr, mon p’tit chat, qu’c’est authentique, j’la rassurais. J’en doute pas un instant. »

« Fallait la calmer. J’me gaffais d’une méchante crise de folie. J’la voiliais fringuée d’une délicate camisole, dans une turne capitonnée. Comme j’sus un homme consciencieux, j’ai attendu les copains de Police Secours et j’ai même aidé qu’on la coltine. Ça la foutait mal aux Studios Fleuris, un’maison d’confiance, sélectionnée dans les guides. L’patron, un homme digne, toujours cravaté, renaudait comme quoi cette Fortuna (c’tait l’nom d’la radeuse) allait j’ter un’ carte de discrédit su’ sa taule. J’l’ai remonté comme quoi c’sont des choses qui peuvent s’produire n’importe où est-ce.

« Bon, là-dessus, je m’hâte d’rejoindre ma pauv’ Maâme Bobide qui d’vait la trouver saumâtre à s’interpréter son p’tit concert d’phalanges. Et v’là que tout juste j’eusse gravi quatre marches, j’entends une annonce à la radio qui marchait dans l’burlingue d’la réception. L’téléphone rouge d’Europun annonçait un attentat à la mitraillette en gare de Cannes. Une vraie boucherie ! »

Un superbe silence succède à la tirade du Gros. Hébété, je considère deux mouches qui font l’amour sur mon sous-main.

— Dans l’genre pas banal, tu dis mieux, toi ? finit par interroger le Mastar.

J’hoche la hure.

— J’ai pas pu résister à v’nir te bonnir l’historiette, Mec. C’t’un truc que la raison donne de la bande, non ? Bon, maint’nant tu m’escuseras si j’te demande pardon, mais faut qu’j’allasse emplâtrer ma buraliste, la chère âme, qu’à force d’s’désillusionner l’trésor ell’ va m’faire du rhumatiss oriculaire au poignet !

S’étant vidé de ses prodiges, le messager Dulard s’esbigne pour continuer, à coups de braquemard, de façonner sa légende.

2

À LA

On l’entend éructer depuis l’entrée de l’Hôtel-Dieu, miss Fortuna. Des choses peu décentes, même en tenant compte de la libération des mœurs, et d’autant moins correctes qu’elles s’adressent à des religieuses.

Lorsque je pénètre dans la grande salle sardineuse où s’alignent les plumards peuplés d’une humanité en confiture, la houri traite les infirmières de « mal branlées » et leur conseille d’aller pomper des bites dans le quartier masculin, manière de se faire un palais et une modulation de fréquentation dans les labiales.

Ma venue ardente et un tantisoit odorante (j’use d’un pré-shave délicat) lui clôt le bec.

— Vous menez un bien grand tapage, mademoiselle Gargazotti, lui dis-je plutôt sévèrement, en déposant vingt centimètres carrés de cul sur le bord de son lit plus étroit que sa chatte.

— Vous êtes toubib, vous aussi ?

— Nein, ma jolie : polizei !

— Tiens, v’là autre chose ! Et en quel honneur, siouplaît ? J’ai commis un délit ?

— Contre la raison, oui.

— Parce que j’ai eu une vision ?

— Il n’est pas fréquent que des gens décrivent des faits qui se déroulent à sept cents kilomètres d’eux.

— J’y peux quelque chose ?

— C’est ce que je voudrais savoir.

Au lieu d’aller plus avant dans la converse, la voilà qui redémarre ses imprécations, car une bonne frangine prétend lui administrer une piquouze calmante. Fortuna regimbe à plein régime, comme quoi c’est pas dans un pieu d’hosto qu’elle s’explique ordinairement et qu’elle gagne son bœuf et celui de Riton l’Ardéchois en d’autres hôtels que le Dieu, et merde on ne va pas la traiter comme une sinoquée parce que son sub a enregistré des onces qui ne lui étaient pas destinées. Même au seizième siècle, on n’a pas fait chier Nostradamus pour avoir écrit ses centuries astrologiques. Elle a d’autres clilles à éponger, en outre son filateur de Roubaix qui doit déjà l’attendre au café Mozart, un gonzier généreux à ne plus en pouvoir, capable d’allonger un talbin par coup de langue, ma mère, et je vous plains de pas pouvoir comprendre !

Je fais signe à la bienveillante dame de s’évacuer avec sa seringue. Elle va pour insister, mais je lui adresse un mimi mouillé, du bout des doigts ; et alors, bon, très bien, elle s’évacue en récitant un Pater de foi.

Mon attitude plaît à la pute enchantée. Le sourire revient sur son pauvre visage dépeinturluré et tourmenté, comme écrirait M. Maurice Schumann qui possède un joli brin de plume à son bicorne : « le soleil après l’orage ».

— Bien, fais-je, on va essayer d’y voir clair dans ce circus. Vous croyez au surnaturel, vous, Fortuna ?

— Je suis italienne, se justifie-t-elle.

— Et je vous en fais compliment, poursuis-je. Néanmoins bien que bonne cliente pour les miracles religieux, vous tolérez moins bien, je gage, les miracles laïques dans le genre de celui dont vous fûtes l’objet tout à l’heure ?

Elle admet.

— Ce qu’il y a d’effarant dans cette aventure, c’est que les faits que vous décriviez se sont bel et bien produits au moment où vous les décriviez ! Un commando composé de trois hommes…

— Quatre, rectifie calmement Fortuna.

— Quatre, si vous voulez.

— Je n’ai pas à le vouloir, ils étaient quatre : un Jaune et trois mecs au teint foncé. Ils étaient en bras de chemise et portaient des sacoches de sport Adidas. Chacun a ouvert la sienne pour y prendre le flingue qu’elle contenait : une mitraillette, trois pistolets mitrailleurs. Ils se sont placés de dos, comme les « quatre sans culs », la fontaine aux éléphants de Chambéry, et ils se sont mis à tirer sur la foule. Justement, un train venait d’arriver et la gare était pleine de monde. Ils ont vidé soigneusement leurs chargeurs, ensuite, sans se presser, ils ont remis les armes dans les sacs de sport et sont partis à travers la confusion. J’ai cessé de les voir au moment où ils débouchaient sur les voies.

Ce dernier détail me frappe. Selon les renseignements que j’ai pris avant de venir, les terroristes, en effet, sont partis par les voies. Les premiers témoins prétendent qu’ils étaient trois, contrairement à l’affirmation de Fortuna. Mais déjà, je suis à ce point convaincu de sa bonne foi que je te parie une tabatière contre un commissaire-priseur qu’il sera établi postérieurement que le commando comportait quatre membres.

La pute se voile les yeux.

— Ç’a été affreux, dit-elle. Toute ma vie je reverrai cette petite fille tenant une grosse poupée qui a été fauchée la première. Le sang jaillissait de partout.

Elle se met à pleurer, doucement.

Moi, compatissant, de prendre sa main branleuse aux ongles carmin.

— Ecoutez, petite, il faut qu’on essaie de comprendre. On ne va pas se laisser baiser par un prodige comme n’importe quel péquenot moyenâgeux ! Tout a une explication rationnelle, ici-bas.

— Et pourtant ! objecte-t-elle.

Bien sûr : pourtant ! C’est vrai : pourtant ! Pourtant les faits sont là ! Elle épongeait M. Félicien ; travaillant du prose en vraie gagneuse dotée d’une belle probité professionnelle. Et soudain, un coup de main sanglant s’opérant à Cannes lui est restitué, là, sur le lit de la chambre 19 des Studios Fleuris. Elle évitait le souffle chargé d’ail de M. Félicien, en pensant qu’il lui faudrait, entre deux clilles, aller acheter des collants rue de Passy, les siens filant comme des étoiles au ciel d’été. Elle y allait du fion, la vaillante, jetant un petit soupir compatissant au septuagénaire, histoire de le soutenir dans ses prestations.

Et c’est les cris. Le brouhaha. Des mots saisis dans le tumulte. Et puis la vision… Cette gare, ces gens, ce commando. La jolie petite fille assassinée, avec sa poupée pleine de sang… Les rafales… Des gens qui s’abattent, d’autres qui s’enfuient. Et M. Féloche, en pleine déculade, hébété, chassé d’elle… L’Apocalypse !

— Avez-vous déjà eu des visions de ce genre, Fortuna ?

— Jamais ! répond-elle spontanément.

— Vous est-il arrivé, de lire récemment, un récit évoquant ce genre de faits ?

— Comme tout le monde. Et encore, les journaux, c’est pas mon fort…

— Auriez-vous surpris, dans un bistrot ou ailleurs, quelque conversation qui aurait fait allusion à cet attentat ?

Elle sourcille.

— Ecoutez, mon vieux, je ne suis pas fan des poulets, mais j’aurais pas hésité à aller bouffer à la Grande Gamelle si j’avais eu vent d’une chose aussi atroce. Mitrailler des petites filles, faut pas se dire un homme !

— Aucune explication ne vous semble envisageable ?

— Pas la moindre.

— Vous n’avez jamais constaté chez vous des dons de médium ? Vous n’êtes pas d’un esprit réceptif ? Par exemple, la transmission de pensée…

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin