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AVANT-PROPOS

Il y a un certain nombre d’années, l’auteur de ces lignes a écrit un roman intitulé Sur la route de Gandolfo. Il était fondé sur un postulat renversant, une idée ébouriffante qui aurait dû avoir un retentissement infini… Une de ces choses qu’on ne voit plus jamais, de nos jours. Ce devait être un récit fait par des démons, les légions de Satan quittant leur résidence infernale pour aller commettre un crime abominable qui allait indigner le monde, porter un coup mortel à tous les hommes et toutes les femmes de foi, quelle que soit leur confession, car il devait démontrer à quel point les grands chefs spirituels du moment étaient vulnérables. En un mot, il était question de l’enlèvement du pontife romain, du bien-aimé compagnuolo, un homme de Dieu dévoué à tous ses semblables, le pape Francesco Ier.

Vous me suivez ? Oui, je sais, c’est vraiment un peu fort ! Du moins, cela aurait dû l’être, mais ce ne le fut pas, car il se passa quelque chose. L’auteur, ce pauvre diable, lança quelques regards en coin, entr’aperçut le revers de la pièce et, signant sa damnation éternelle, il se mit à pouffer de rire. Ce n’est assurément pas de cette façon que l’on traite un postulat renversant, une obsession magnifique ! (Pas mauvais, comme titre.) Par malheur notre pauvre diable de narrateur se mit à gamberger, ce qui est toujours dangereux, et le syndrome de Et si commença à le hanter.

Et si l’instigateur de ce crime odieux n’était pas un méchant, mais dans la réalité engendrée par la fiction, une figure militaire légendaire, déboulonnée par les politiciens dont il dénonçait bruyamment les hypocrisies… Et si le Saint-Père ne voyait au fond de lui-même aucun inconvénient à se faire kidnapper, à la condition que son cousin – son sosie –, un obscur figurant de la Scala de Milan, prenne sa place, permettant au véritable pontife de considérer de loin les responsabilités écrasantes du Saint-Siège, sans avoir à subir à l’emploi du temps débilitant du Vatican et les interminables bénédictions dispensées à des suppliants désireux d’acheter leur place au paradis par des dons généreux. L’histoire prenait une tournure bien différente.

Oh ! je vous entends d’ici ! Ils’est laissé entraîner par son propre fleuve de trahisons. (Je me suis souvent demandé à quel fleuve ce lieu commun fait allusion. Le Styx, le Nil, l’Amazone ? Certainement pas le Colorado, car on se fracasserait sur les rochers des rapides.)

Après tout, c’est peut-être vrai. Tout ce que je sais, c’est que, depuis la publication de Sur la route de Gandolfo, un certain nombre de lecteurs m’ont demandé, par courrier, au téléphone et même en usant ouvertement de menaces corporelles : Que sont devenus ces clowns ? (Les coupables, pas la victime consentante.)

En toute franchise, les « clowns » en question attendaient une nouvelle idée ébouriffante. Il y a un an, en pleine nuit, la plus fantasque de mes insignifiantes muses s’écria subitement : Eurêka ! (Je suis certain que le mot n’est pas d’elle.)

Quoi qu’il en soit, l’auteur, qui avait pris dans Sur la route de Gandolfo certaines libertés avec la religion et l’économie, reconnaît volontiers avoir pris dans le présent volume des libertés similaires en matière juridique et judiciaire.

Mais, je vous le demande, qui ne se le permet pas ? Je ne parle pas de mon avocat, bien sûr, ni du vôtre, mais que dire de tous les autres ?

Pour romancer comme il convient une authentique histoire non documentée, d’origine douteuse, la muse doit renoncer à une discipline solidement enracinée dans la quête de vérités improbables. Tout particulièrement en ce qui concerne sir William Blackstone, le juriste anglais.

N’ayez crainte, il y a une morale :

Tenez-vous à l’écart des tribunaux, à moins d’être en mesure d’acheter le juge. Ou encore si vous réussissiez par miracle à vous faire assister par mon avocat, ce qui est impossible, car il consacre toute son énergie à m’éviter la prison.

Je demande à mes nombreux amis du barreau (tous mes amis sont avocats, comédiens ou homicides et je me demande s’il existe une corrélation) de passer sur les points de droit les plus subtils et qui manquent de subtilité. Et pourtant, malgré leur inexactitude, ils pourraient fort bien être justes.

 

Robert Ludlum

 

Robert Ludlum est trop modeste pour préciser que, lorsque Sur la route de Gandolfo fut publié sous son propre nom, cet ouvrage devint aussitôt un best-seller international et obtint un grand succès dans dix-huit pays.

Les lecteurs furent ravis de découvrir que ses dons pour la comédie égalaient son talent d’auteur de thrillers distrayants sans être frivoles.

 

L’éditeur

PERSONNAGES

MacKenzie Lochinvar Hawkins – Alias le Faucon ou Mac le Cinglé. Ex-général de l’armée des États-Unis, limogé sur la requête commune de la Maison-Blanche, du Pentagone, du Département d’État et au grand soulagement de la majeure partie des milieux politiques. Décoré à deux reprises de la médaille du Congrès.

Samuel Lansing Devereaux – Jeune et brillant avocat, diplômé de l’École de droit de Harvard. Service militaire (une corvée) en Extrême-Orient. Défenseur du Faucon (un désastre) lors de son procès en Chine.

Aurore Jennifer Redwing – Brillante avocate, elle aussi, et d’une beauté à couper le souffle. Fille de la nation indienne des Wopotamis à laquelle elle voue une fidélité farouche.

Aaron Pinkus – Un personnage très en vue dans les milieux juridiques de Boston. Un juriste-diplomate accompli qui, pour son malheur, est l’employeur de Sam Devereaux.

Desi Arnaz-Un – Un voyou débrouillard, originaire de Porto Rico. Envoûté par le Faucon, il sera peut-être nommé un jour à la tête de la Central Intelligence Agency.

Desi Arnaz-Deux – (Cf. le précédent.) Moins ambitieux que son compère, mais un génie de la mécanique. Particulièrement doué pour voler une voiture, crocheter une serrure, réparer un téléski et même transformer une sauce tomate en anesthésique.

Vincent Mangecavallo – Le vrai directeur de la CIA, avec la bénédiction des parrains de la mafia, de Palerme à Brooklyn. L’arme secrète du gouvernement.

Warren Pease – Le secrétaire d’État. Une arme au fonctionnement très défectueux, mais, quand on a fait ses études dans le même établissement privé que le président et partagé sa chambre…

Cyrus M – Un mercenaire noir, titulaire d’un doctorat en chimie. Victime des menées peu avouables de Washington, il se convertit peu à peu au sens de la justice du Faucon.

Roman Z – Un gitan d’origine croate, ancien compagnon de détention du précédent. Prend son plaisir dans le chaos, à condition d’être en position de force.

Sir Henry Irving Sutton – Un vieux routier de la scène doublé d’un héros de la campagne d’Afrique du Nord où « il n’y avait pas de fichu metteur en scène pour m’empêcher de jouer comme je le sentais ».

Hyman Goldfarb – Un ancien footballeur, le plus grand défenseur qui ait jamais foulé les pelouses de la NFL. Le malheur voulut qu’il soit recruté par le Faucon.

Les « Six Suicidaires »

Duke, Dustin, Marlon, sir Larry, Sly, Telly – Des comédiens professionnels entrés dans l’armée, qui ont formé une unité antiterroriste considérée par les spécialistes comme la meilleure. N’ont jamais tiré un seul coup de feu.

Les membres du country club de Fawning Hill

Bricky, Doozie, Froggie, Moose, Smythie – Issus d’un milieu aisé, ont fréquenté les meilleures écoles et les clubs les plus huppés. Ils soutiennent passionnément les intérêts de leur patrie… après le leur, naturellement, bien après.

Johnny Calfnose – Officier de renseignements au service de la tribu des Wopotamis. Quand il décroche le téléphone, c’est le plus souvent pour mentir. Doit encore à Jennifer Redwing l’argent de sa caution. Qu’ajouter à cela ?

Arnold Subagaloo – Le porte-parole de la Maison-Blanche. Saute dans un avion (un appareil gouvernemental mis gracieusement à sa disposition) dès que quelqu’un mentionne qu’il n’est pas le président. Il n’y a rien à ajouter.

 

Le reste des personnages joue peut-être un rôle moins important, mais il ne faut jamais oublier qu’il n’y a pas de petits rôles, seulement de petits acteurs et aucun d’eux n’entre dans cette catégorie infamante. Chacun d’eux œuvre dans la grande tradition de Thespis, se donnant entièrement à son rôle, aussi modeste que soit sa contribution. « La pièce est le moyen de retenir la conscience du roi ! » Ou peut-être de quelqu’un d’autre.

PROLOGUE

Les flammes dansantes s’élevaient dans le ciel nocturne, créant de vastes zones d’ombres mouvantes sur les visages peints des Indiens rassemblés autour du feu. Le chef de la tribu, revêtu de la tenue de cérémonie et des ornements de sa dignité, la tête ceinte d’une coiffure à plumes tombant jusqu’au sol, déplia majestueusement son immense carcasse et s’adressa à l’assistance d’une voix vibrante.

– Je parle pour vous dire que les péchés de l’homme blanc ne lui ont valu que le courroux des mauvais esprits ! Ils le dévoreront et le précipiteront dans les flammes de la damnation éternelle ! Croyez-moi, mes frères et mes fils, mes sœurs et mes filles, le jour du Jugement est proche et il verra notre triomphe !

Il n’y avait qu’un seul problème pour la majeure partie de l’assistance : le chef était lui-même un homme blanc.

– D’où est-ce qu’il sort, celui-là ? murmura un ancien de la tribu Wopotami à l’oreille de la squaw assise à ses côtés.

– Chut ! souffla la femme. Il nous a apporté un plein camion de souvenirs de Chine et du Japon. Il ne faut pas cracher sur les bonnes choses, Face d’Aigle !

1

Le petit bureau minable situé au dernier étage du bâtiment administratif était d’un autre temps, c’est-à-dire que personne d’autre que l’occupant du moment ne l’avait utilisé depuis soixante-quatre ans et huit mois. Non pas parce qu’il recelait de terribles secrets ou que de malveillants fantômes du passé flottaient sous le plafond écaillé, mais tout simplement parce que personne n’avait voulu l’utiliser. Il convient encore de préciser une chose : le bureau ne se trouvait pas exactement au dernier étage, mais sous les combles et on y accédait par un étroit escalier de bois, dans le genre de ceux que les épouses des pêcheurs de baleine de New Bedford gravissaient pour aller scruter la mer de leur balcon, espérant, dans la plupart des cas, distinguer des voiles familières annonçant le retour de leur capitaine Achab personnel.

Pendant l’été, on étouffait dans ce bureau pourvu d’une unique petite fenêtre. En hiver, on y gelait, car la charpente de bois n’avait aucune isolation et la fenêtre, impossible à calfeutrer, battait sans cesse et laissait entrer un air glacé. Au fond, la petite pièce vétuste, au mobilier réduit datant du début du siècle, était un peu la Sibérie de l’agence gouvernementale dont elle dépendait. Le dernier employé à y avoir travaillé était un Indien d’Amérique déconsidéré qui avait eu l’audace non seulement d’apprendre à lire, mais de faire observer à ses supérieurs, sachant eux-mêmes à peine lire, que certaines restrictions imposées à une réserve de la nation Navajo étaient trop rigoureuses. D’après la rumeur, le fonctionnaire était mort de froid en janvier 1927 et son corps n’avait été découvert qu’au mois de mai, quand, aux premières chaleurs, une odeur pestilentielle s’était répandue dans le bâtiment de cette agence gouvernementale. Il s’agit, bien entendu, du Bureau des Affaires indiennes.

Ce drame, loin d’exercer un quelconque effet de dissuasion, était plutôt un stimulant pour l’homme qui se trouvait ce jour-là dans la petite pièce. La longue silhouette penchée sur le bureau à cylindre dont tous les petits tiroirs avaient disparu et dont le panneau coulissant restait coincé à mi-hauteur était celle du général MacKenzie Hawkins, figure légendaire de l’armée, héros de trois guerres, décoré à deux reprises de la médaille d’honneur du Congrès. Ce géant, au corps mince et musclé sur lequel l’âge ne semblait pas avoir de prise, au regard d’acier, au visage tanné et sillonné de rides trahissant le passage des ans, avait engagé un nouveau combat. Pour la première fois de sa vie, ce n’était pas contre les ennemis de sa chère patrie qu’il était en guerre, mais contre le gouvernement des États-Unis. À propos d’un événement qui avait eu lieu cent douze ans auparavant.

Peu importe que cela remonte au déluge, songea-t-il en faisant grincer l’antique fauteuil pivotant pour se tourner vers une table adjacente sur laquelle étaient empilés de vieux registres reliés cuir et des cartes. C’étaient les mêmes trous du cul que ceux qui l’avaient dépouillé de son uniforme et viré de l’armée ! Tous les mêmes, ces salauds, qu’ils portent la redingote à fanfreluches du siècle dernier ou l’élégant costume rayé d’aujourd’hui qui leur donnait un air constipé. Tous des trous du cul ! Le temps ne faisait rien à l’affaire ; tout ce qui importait, c’était de leur régler leur compte !

Le général tira sur la chaîne de la lampe à abat-jour vert du début des années 20 et étudia une carte, une puissante loupe dans la main droite. Puis il fit pivoter son siège et se pencha sur le bureau déglingué pour relire le paragraphe qu’il avait souligné dans un registre dont la reliure n’avait pas résisté aux outrages du temps. Ses yeux perpétuellement plissés s’ouvrirent démesurément et se mirent soudain à briller d’excitation. Il tendit la main vers le seul instrument de communication à sa disposition, puisque l’installation d’un poste téléphonique aurait pu trahir sa présence plus qu’assidue dans les locaux du Bureau des Affaires indiennes. C’était un cornet relié à un tube. Il souffla à deux reprises dans l’instrument: le signal d’urgence. Puis il attendit la réponse qui lui parvint par l’instrument primitif trente-huit secondes plus tard.

– Mac ? fit une voix râpeuse dans le cornet antédiluvien.

– Heseltine, j’ai trouvé !

– Pour l’amour du ciel, pourrais-tu souffler un peu plus doucement dans ce machin ? Ma secrétaire était là et je pense qu’elle a cru que mon râtelier se mettait à siffler.

– Elle est sortie ?

– Elle est sortie, confirma Heseltine Brokemichael, directeur du Bureau des Affaires indiennes. Que se passe-t-il ?

– Je viens de te le dire, j’ai trouvé !

– Trouvé quoi ?

– La plus grande escroquerie réussie par les trous du cul… les mêmes que ceux qui nous ont obligés à raccrocher l’uniforme, mon vieux frère d’armes !

– Oh ! comme j’aimerais avoir la peau de ces salauds ! Où cela s’est-il passé et quand ?

– Au Nebraska, il y a cent douze ans.

– Mac, fit Brokemichael après un long silence, nous n’étions pas là, à cette époque. Même toi, tu n’étais pas né !

– Ça ne fait rien, Heseltine. Ce sont les mêmes vacheries et les mêmes ordures qui leur ont fait subir cela, comme pour nous, un siècle plus tard.

– De qui parles-tu ?

– Des Wopotamis, une tribu de la nation des Mohawks. Elle a émigré vers les territoires du Nebraska au milieu du siècle dernier.

– Et alors ?

– Le moment est venu de se pencher sur les archives secrètes, général Brokemichael.

– Ne parle pas de ça ! Personne n’a le droit d’y toucher !

– Si, toi. Il me faut une confirmation définitive, juste les derniers détails à régler.

– Pour quoi faire ? Pourquoi ?

– Parce que les Wopotamis du Nebraska sont peut-être encore légalement propriétaires du sol et de l’espace aérien d’Omaha et de sa région.

– Tu es cinglé, Mac ! C’est le Commandement stratégique aérien !

– Il ne me manque plus qu’une ou deux petites choses, des détails cachés, et tous les faits seront là… Je te retrouve au sous-sol, devant la salle des archives secrètes, général Brokemichael. Ou bien préfères-tu, Heseltine, que je te donne le titre de coprésident, avec moi, bien sûr, de l’état-major interarmes ? Si j’ai vu juste, et je sais que j’ai vu juste, nous tenons la Maison-Blanche et le Pentagone par la peau du cul et ils ne se libéreront que quand nous aurons décidé de les lâcher.

Il y eut un nouveau silence.

– D’accord, Mac, je vais te laisser entrer, mais, après, je disparais jusqu’à ce que tu m’annonces qu’on me rend mon uniforme.

– Très bien. Au fait, je vais plier bagage et rapporter à Arlington tout ce que j’ai apporté ici. Le pauvre diable qu’on a laissé crever dans ce trou à rats et qu’on n’a retrouvé que lorsqu’il a commencé à empester ne sera pas mort pour rien.

 

Les deux généraux longeaient d’un pas martial les rayonnages métalliques de la salle des archives secrètes. L’éclairage était si faible qu’ils avaient allumé leurs torches électriques. Dans la septième allée, MacKenzie Hawkins s’arrêta, le faisceau de sa torche braqué sur un volume ancien à la reliure déchirée.

– Je crois que nous y sommes, Heseltine.

– Oui, mais tu n’as pas le droit de le sortir d’ici.

– Je sais, dit Hawkins en sortant un appareil miniaturisé d’une poche de son complet gris, et je vais me contenter de prendre quelques photos.

– Combien de rouleaux as-tu pris ? demanda l’ex-général de brigade Heseltine Brokemichael tandis que MacKenzie transportait l’énorme volume jusqu’au bout de l’allée pour le poser sur une table d’acier.

– Huit, répondit Hawkins en ouvrant le livre et en commençant à feuilleter les pages jaunies jusqu’à ce qu’il trouve celles qu’il cherchait.

– J’en ai deux autres, si jamais tu en avais besoin, dit Heseltine. Ce n’est pas parce que je suis excité par ce que tu penses avoir découvert, mais, s’il y a un moyen d’atteindre Ethelred, je ne laisserai pas passer l’occasion !

– Je croyais que vous vous étiez rabibochés, fit MacKenzie en continuant à photographier les pages jaunies.

Jamais !

– Ce n’était pas de la faute d’Ethelred, mais d’un jeune con d’avocat du bureau de l’Inspecteur général, un diplômé de Harvard du nom de Sam Devereaux. C’est lui qui est responsable, pas Brokey le Méchant. Il y avait deux Brokemichael et il les a confondus, c’est tout.

– Foutaises ! C’est Brokey-Deux qui m’a accusé !

– Je crois que tu fais erreur, mais ce n’est pas pour parler de ça que je suis venu ici et toi non plus… Il me faudrait le volume qui suit celui-ci. Il devrait y avoir CXII sur la reliure… Aurais-tu l’obligeance d’aller me le chercher ?

Pendant que le chef du Bureau des Affaires indiennes s’éloignait dans l’allée, le Faucon sortit de sa poche un rasoir avec lequel il découpa prestement quinze pages du registre. Puis, sans les plier, il glissa sous sa veste les précieuses feuilles.

– Je ne l’ai pas trouvé, annonça Brokemichael en revenant.

– Ça ne fait rien. J’ai tout ce qu’il me faut.

– Et maintenant, Mac ?

– Maintenant, je vais avoir besoin de temps, Heseltine. Peut-être beaucoup, beaucoup de temps, peut-être un an. Mais il faut que tout soit parfait ; il ne doit pas y avoir la moindre faille.

– Dans quoi ?

– Dans l’action que je vais intenter contre le gouvernement des États-Unis, répondit Hawkins en sortant placidement de sa poche un cigare mutilé qu’il alluma avec un Zippo de la Seconde Guerre mondiale. Attends un peu, Brokey, et ouvre grands les yeux.

– Seigneur ! Attendre quoi ?… Non, ne fume pas ! Il est interdit de fumer ici !

– Allons, Brokey, toi et ton cousin Ethelred, vous avez toujours été trop scrupuleux. Quand le règlement et l’action sont trop difficiles à concilier, vous cherchez désespérément d’autres règlements. La réponse n’est pas dans le règlement, Heseltine, pas celui qu’on nous agite sous le nez. Elle est dans le ventre, dans les tripes. Certaines choses sont justes, d’autres non ; c’est aussi simple que cela. Il faut savoir écouter ses tripes.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ?

– Mes tripes me disent de chercher des livres que l’on n’est pas censé lire. Dans des lieux où les secrets sont conservés, comme celui où nous nous trouvons en ce moment.

– Mac, tu dis n’importe quoi !

– Donne-moi un an, Brokey, peut-être deux, et tu comprendras tout. Il faut que ce soit bien, que ce soit parfait.

Le torse bombé, le général MacKenzie Hawkins s’engagea entre deux rangées d’étagères métalliques et gagna la sortie de la salle des archives. Maintenant, se dit-il in petto, il s’agit de se mettre dare-dare au boulot. Soyez prêts, ô Wopotamis ! Je suis tout à vous !

 

Vingt et un mois s’écoulèrent et personne n’était prêt à voir apparaître Nuée d’Orage, le chef des Wopotamis.

2

Les mâchoires serrées, les yeux brillants de colère fixés droit devant lui, le président des États-Unis allongea le pas dans le couloir aux murs gris métallisé du complexe souterrain de la Maison-Blanche. En quelques secondes, il distança sa suite, sa haute silhouette anguleuse penchée en avant comme pour résister à la force d’un vent impétueux. C’était l’image du chef impatient d’atteindre le sommet des remparts battus par la tempête, d’où il pourrait embrasser du regard le pays déchiré par la guerre et élaborer une stratégie afin de repousser les hordes d’envahisseurs lancées à l’assaut de son royaume. C’était Jeanne d’Arc au siège d’Orléans, Henri V d’Angleterre pressentant que la bataille décisive d’Azincourt était imminente.

Son objectif immédiat, dont il s’approchait avec anxiété, était la salle d’Évaluation enfouie au plus profond du sous-sol de la Maison-Blanche. Il arriva devant une porte qu’il ouvrit d’un geste brusque et pénétra dans la pièce. Ses subordonnés haletants s’y engouffrèrent dans son sillage.

– Messieurs, rugit le président, c’est le moment de faire travailler votre matière grise !

Le silence qui suivit fut rompu par la voix aiguë et tremblotante d’une assistante.

– Peut-être pas ici, monsieur le président…

– Comment ? Pourquoi ?

– Ce sont les toilettes pour hommes, monsieur.

– Ah ?… Alors, que faites-vous ici ?

– Je vous suis, monsieur.

– Mince ! je me suis trompé. Allez ! tout le monde dehors !

La surface de la grande table ronde de la salle d’Évaluation luisait faiblement, reflétant les silhouettes qui venaient de prendre place tout autour. Ces ombres sur le bois poli demeuraient parfaitement immobiles, tout comme les visages pétrifiés aux regards ébahis, rivés sur l’homme émacié, portant des lunettes, qui se tenait derrière le président et devant un tableau portable sur lequel étaient tracés plusieurs diagrammes avec des craies de quatre couleurs. L’utilisation des craies de couleur n’était sans doute pas la méthode la plus appropriée, car deux des membres de la cellule de crise étaient atteints de daltonisme. L’expression ahurie qui se peignait sur le visage juvénile du vice-président n’avait rien d’inhabituel, mais l’agitation croissante du porte-parole de l’état-major interarmes ne pouvait passer inaperçue.

– Nom de nom, Washbum, je ne…

– Washburn, mon général.

– D’accord… Je n’arrive pas à suivre la ligne juridique.

– C’est la ligne orange.

– Laquelle est-ce ?

– Je viens de vous le dire, celle qui est tracée avec la craie orange…

– Montrez-la-moi.

Plusieurs têtes se tournèrent et le président soupira.

– Mais, enfin, Zack, vous ne la voyez donc pas ?

– Il fait sombre dans cette pièce, monsieur le président.

– Je ne trouve pas, Zack. Moi, je distingue très bien cette ligne.

– Eh bien, fit le général en baissant brusquement la voix, il se trouve que j’ai un petit problème de vue… des difficultés à distinguer certaines couleurs.

– Pardon ?

– J’ai entendu ! s’écria le vice-président aux cheveux filasse, assis à côté du porte-parole de l’état-major interarmes. Il est daltonien !

– Mince, Zack ! Vous êtes un soldat quand même !

– C’est venu sur le tard, monsieur le président.

– Eh bien, pour moi, c’est venu tôt, poursuivit avec excitation l’héritier présomptif du Bureau ovale. En fait, c’est ce qui m’a empêché d’embrasser la carrière des armes et, croyez-moi, j’aurais donné n’importe quoi pour corriger cette anomalie.

– Fermez donc un peu votre grande gueule, lança un homme au teint basané, le directeur de la Central Intelligence Agency, d’une voix basse, mais avec un regard menaçant derrière ses lourdes paupières mi-closes. La foutue campagne est terminée.

– Allons, Vincent, intervint le président, vous n’avez aucune raison d’employer ce langage ! N’oubliez pas qu’il y a une dame parmi nous.

– C’est une affaire d’opinion, monsieur. Et la langue verte n’est pas tout à fait inconnue à la dame en question.

Le directeur de la CIA adressa un sourire sarcastique à l’assistante de la Maison-Blanche avant de reporter son attention sur l’homme du nom de Washburn qui attendait devant son tableau.

– Alors, monsieur l’expert juridique, dans quel… pétrin nous sommes-nous fourrés ?