La sirène du jardin Massey

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Vincent Albonezi, dit « Albo », a une déjà longue vie derrière lui et assez d’argent pour arrêter les frais. Il s’est posé à Tarbes, se consacre à d’improbables copains et s’occupe mollement de ses chambres d’hôtes. Chaque semaine, Vincent tente d’éliminer ses toxines en courant dans les allées de l’élégant jardin Massey. Mais aujourd’hui la foulée est laborieuse et le cadavre d’une jeune femme flotte sur le lac ; le voilà témoin (et plus si affinités). Deux officiers de police et un stagiaire émotif contestent ses dires. Qu’à cela ne tienne, Vincent est sûr de son bon droit et de sa mémoire... Or, justement, c’est la mémoire qui fait problème. Fidèle, trop fidèle, elle va chercher la vilaine petite bête dans les méandres du cerveau d’Albo : une autre noyée flottant il y a longtemps sur un autre lac, et un nœud d’amours compliquées. La police ne fait pas les romans policiers mais, lorsqu’elle pointe son nez, le réel prend en général la forme d’un roman.

Albo, personnage énigmatique, un peu anar, désabusé, est le héros de cette nouvelle série policière mais pas que... Jean-Luc Cochet y dépeint Tarbes et ses environs à la façon dont les grands auteurs de polars américains évoquent l’Ouest de leur pays : des paysages aux décors sans limites, des villes incertaines aux contours flous, de curieux habitants...

“Un vrai régal ce roman”. Hélène Dubarry (La Dépêche du Midi).

“Un polar inattendu et moderne, dans lequel les dénouements ne sont pas toujours ceux que l’on imagine”. Tanneguy de Kerpoisson (Aujourd’hui en France Magazine).


Publié le : vendredi 5 février 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370470072
Nombre de pages : 224
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JEAN-LUCCOCHET
LA SIRÈNE DU JARDINMASSEY
Aux amies, aux amis.
Premier jour
On voit, à l’entrée du jardin public de Tarbes, cet écriteau : IL EST DÉFENDU D’ENTRER DANS LE JARDIN AVEC DES FLEURS À LA MAIN. Jean Paulhan,les Fleurs de Tarbes Les jardins ne sont pas nos amis ; le bien qu’ils nous font n’est qu’illusion, le réconfort qu’ils nous apportent une pure construction mentale. Compliqués ou modestes, sauvages ou ajustés, ce sont des labyrinthes dans lesquels nous pénétrons à nos risques et périls. Objets de contemplation, ils changent au même rythme que notre humeur. Leurs allées silencieuses, ouvertes sur les beaux jours, peuvent en un instant se refermer sur nous comme des griffes, par la faute d’un grand arbre noir ou le caprice d’un nuage. Albo Aujourd’hui nous sommes le 19 juin, un dimanche. L’été est tout proche, on pourrait le toucher. Cette année, le soleil s’est invité très tôt ; les statisticiens évoquent déjà la canicule. En attendant, cette nuit il a plu, et les montagnes ont disparu, gommées par une brume qui se lèvera tard. Ce matin, l’horizon est plat et Tarbes repose sur une plaine infinie. Il n’y a plus de Pyrénées. Il est sept heures et quelques. Dans les allées gravillonnées du jardin Massey, Vincent Albonezi, dit « Albo », commence son footing hebdomadaire ; il a démarré tôt après être directement passé d’une soirée arrosée à une nuit sans sommeil. Tout à l’heure, alors qu’il sautillait sur le trottoir à l’angle des rues Massey et Achille-Jubinal dans l’attente de l’ouverture des grilles, il a senti des restes de nourriture et d’alcools – notez le pluriel ! – s’agiter dans son ventre. La nuit passée, tandis qu’il reposait l’œil ouvert, ces mêmes ingrédients se sont ligués afin de lui porter l’estocade ; lentement, une lame rougie remontait le long de son tube digestif après avoir forcé le barrage du diaphragme… Vincent Albonezi se demande à quel moment les charges sont devenues lourdes, la digestion pénible, la pensée lente ; il cherche à se souvenir de l’instant où les bonnes choses ont cessé d’être un plaisir dépourvu d’inconvénients. En ce moment il cherche surtout son souffle. Il progresse dans l’allée qui longe la rue André-Fourcade, celle que l’on a percée puis conservée pour enterrer des câbles et y avoir accès. Cette « allée des boulistes », comme on la nomme pour une raison simple à deviner, est l’une des plus banale de l’étonnant jardin Massey ; elle fait cependant la joie des amis du cochonnet et aussi le bonheur de ceux qui ont choisi de courir. Après un virage à angle droit, c’est maintenant l’allée rectiligne qui va de la rue Fourcade à la rue Massey (et, de l’autre côté de cette dernière, à la gendarmerie nationale). À gauche : la bibliothèque municipale puis les courts de tennis du parcBerrens et enfin l’École supérieure d’art des Pyrénées. À droite : l’étendue des pelouses et la masse éclectique des arbres. La pénombre verte soulage Albo qui souffle comme un déjà cinquantenaire. Voici le portique trapu des beaux-arts ; nouveau quart de tour à droite : la serre et son dôme sont en ligne de mire. Passé ce mini Crystal Palace dédié aux cactus et succulentes de
toutes sortes, d’autres allées encore, qui longent la rue Massey et accompagnent un fin réseau de canaux irrigateurs. Le T-shirt aux couleurs d’une quelconque université américaine – acheté jadis pour parcourir Central Park – est maintenant trempé ; le short militaire aux innombrables poches pèse de tout son poids sur les « poignées d’amour ». Albo repasse devant la grille par laquelle il est entré moins de dix minutes plus tôt. Le jardin est vaste sans être immense, ses proportions sont celles d’un grand parc parisien : Montsouris ou Monceau plus que les Buttes-Chaumont. Dans les villes où Albo a vécu, il y avait toujours un ou plusieurs de ces poumons verts, par exemple : Montjuic à Barcelone ou le bois de la Cambre à Bruxelles… Lorsqu’il courait mieux, plus vite, plus loin et plus souvent, Vincent Albonezi appréciait l’heure fraîche durant laquelle les allées sont vides et les jardins muets. À Barcelone, dans la chaleur naissante, il avalait la colline de Montjuic d’une traite. Plus tard, à Bruxelles, il évita le bois de la Cambre : trop vaste et trop bien fréquenté. À ce Boulogne bruxellois, il préférait l’improbable Dudenpark, entre Saint-Gilles et Forest. Le souffle plus court déjà, il aimait alors à se perdre dans ce décor chiffonné, songeant malgré lui àce vieux parc solitaire et glacédeux formesLa mélancolie est un péché de jeunesse. Ce n’est que bien plus tard, lorsque la nostalgie a pris sa place, que l’on comprend qu’il s’agissait aussi d’un péché mortel. Passé le musée Massey (ses salles dédiées aux hussards, sa tour d’inspiration mauresque), Albo prend le chemin qu’il a déjà emprunté, mais il ne refera pas un tour complet. Après l’allée des boulistes, il quittera le jardin par la porte qui donne dans la rue Fourcade, près de la bibliothèque municipale et pile en face de la courte rue Lagarrigue. Virant à droite, il gagnera la place Jean-Jaurès, débouchera près de l’hôtel de ville, rejoindra la seconde partie de l’antique rue Brauhauban et par celle-ci, titubant plus que courant, ira jusqu’à la place Marcadieu. Là, les terrasses ouvertes près de l’imposante halle de style Baltard lui donneront l’envie d’une bière ; il en boira deux, peut-être trois, apaisantes et glacées, puis il repartira vers l’avenue de la Marne qui mène au fleuve Adour, et reviendra chez lui non loin du grand jardin, marchant à pas lents le long des berges aménagées du Caminadour et des rues tranquilles du quartier Nelli. Tout cela, bien sûr, « va se faire », mais cependant ne sera pas. Déjà, le trajet laborieusement suivi chaque semaine est sujet à de multiples variations. Aujourd’hui par exemple, Albo pourrait bien, après la bière, décider d’aller grignoter quelque chose aux Casetas, le village festif dressé sur la place du Foirail, car ce dimanche 19 juin représente en quelque sorte l’apogée des fêtes de Tarbes, commencées trois jours plus tôt et assumées depuis lors avec une vigueur toute bigourdane. Mais non, les choses vont se passer encore autrement. Au moment où Albo quitte l’esplanade du musée Massey pour pénétrer dans l’allée dite « des hibiscus », il ne sait pas encore que, quelques mètres plus loin, après le chalet qui abrite la buvette, là où le sentier se dédouble, il va choisir l’embranchement qui s’incurve vers l’intérieur du jardin et vient longer les rives d’un petit lac. En fait, l’attention de Vincent n’est pas très soutenue ce matin – et l’on sait pourquoi. Si bien qu’au moment de boucler son premier tour de piste, il émerge soudain d’une sorte de blanc comme en ont parfois les abonnés du train ou de l’autoroute, lesquels, reconnaissant subitement un endroit qu’ils pensaient ne pas avoir encore atteint, s’effraient de ce qui pourrait s’être passé.
Sans prévenir, une eau sombre s’étale donc à présent à la droite du jogger. Le long des rives, entre les arbres, gît une terre pauvre et moussue qui a subi le va-et-vient destructeur des oiseaux. Les canards sont les stars de l’endroit – au bord de l’eau, de petites pancartes répertorient les espèces présentes dans le jardin –, quelques-uns sommeillent sur la berge, la tête repliée sous l’aile, d’autres glissent sur le miroir du lac. Le soleil caché par les maisons de la rue Fourcade ne parvient pas encore à dissiper un parfum de nuit américaine. L’eau peu profonde permet juste d’entrevoir le lourd déplacement des carpes… – Et alors, vous n’avez pas entendu mon coup de sifflet ? La femme qui arrive agite un escargot à roulette arrimé à son cou par une large lanière ; c’est sans conteste une préposée à la surveillance du parc. – Vous ne savez donc pas qu’il est interdit de courir en dehors des allées périphériques ? C’est pourtant affiché aux portes du jardin : article 11 du règlement ! Pour rejoindre Albo, elle a dû contourner le morceau de cloître que la commune de Tarbes a ravi jadis à celle de Saint-Sever-de-Rustan ; on peut supposer qu’elle s’y était dissimulée, tel un Sioux de livre pour enfants. – Dites, je vous parle ! Vous pourriez au moins me répondre. Le sommet de son crâne arrive à l’épaule d’Albo. Elle lève la tête pour accrocher un regard… le rencontre, ce regard… s’étonne de sa vacuité… se tourne dans la direction qu’il semble vouloir montrer ; c’est-à-dire vers le lac… – Jésus, Marie ! Elle s’élance vers le sud-ouest avec l’idée de gagner la gendarmerie toute proche, puis se ravise, faisant jaillir le gravillon de l’allée. – Non, plutôt la police ! Ah, flûte, c’est vrai : j’ai pas mon portable ! Le regard toujours vague, Vincent tâte les poches de son short et tend une savonnette téléphonique. La dame au sifflet s’en saisit. – Merci. Euh… la police, c’est quel numéro déjà ?… Ah, oui ! Albo continue de fixer la tache sombre dont il avait pressenti la présence à travers la végétation. Loin de lui, un dialogue s’engage ; malgré lui, il en saisit des bribes qu’il préférerait ne pas comprendre. L’ange – Lorsque vous l’avez aperçue, vous vous teniez à quel endroit ? – Ici. Non… Là. Le type qui pose les questions est petit et il a moins de trente ans ; il a l’air appliqué et le débit récitatif des militaires. Il pourrait aussi faire penser à un écureuil, mais il n’y a pas à se tromper : c’est un flic. – Vous êtes sûr de ce que vous avancez ? – À soixante-quinze pour cent, oui. Je n’étais pas au mieux de ma forme. – Je comprends : c’est toujours impressionnant… – C’est surtout que je n’ai plus l’habitude. – Pardon ? – J’ai un peu trop fait la fête ces derniers jours. Trop picolé, quoi. – Dites, vous savez que l’on est dans une enquête de police, là ? On a quelqu’un qui s’est noyé… ou que l’on a noyé, et c’est vous qui avez découvert la victime. Alors on va revenir à notre sujet. Si je vous comprends bien, vous étiez ici… ou bien là. – Oui, je crois… Plutôt là. – Bien ! Ce qui est ennuyeux, c’est que là, comme vous dites, on ne voit pas l’eau du tout. – Attendez… Ah, oui, c’est vrai.
– Comment dans ces conditions avez-vous pu apercevoir ce… cette forme – pour reprendre les termes que vous avez employés –, alors que les arbres vous cachaient tout ou partie de la zone incriminée ? – Je ne sais pas. Je dois me tromper. Pourquoi ne demandez-vous pas à la personne qui surveille le jardin ? Elle a tout vu. Moi, j’ai peut-être eu une absence ; je vous l’ai dit : je suis crevé. – On verra. Pour l’instant, la personne en question est entre les mains des pompiers. En état de choc ! Ah tiens, quand on en parle… Laissez-leur la place, aux pompiers ; ils vont sortir le corps. Mais ne vous éloignez pas, hein ! On a encore besoin de vous. Deux camionnettes, l’une rouge, l’autre blanche, reculent dans l’allée. Leurs portes arrière, ouvertes à deux battants, laissent entrevoir du matériel rigoureusement agencé : brancards et système de réanimation pour l’ambulance des pompiers ; classeurs et accessoires multiples pour le véhicule de l’identification criminelle. La fourgonnette rouge, franchissant le bord du sentier, vient se positionner par l’arrière au plus près de l’étang ; un homme en descend, équipé de hautes cuissardes retenues par une ceinture ; il entre dans l’eau et se met aussitôt à jurer car celle-ci est bien plus profonde qu’il ne l’avait d’abord pensé. C’est à l’aide d’une gaffe que le corps est ramené près du bord. L’homme aux bottes le récupère, assure sa prise, entreprend l’escalade de la berge, échoue et peste à nouveau. On lui prête main-forte. Entre ses bras, l’amas de vêtements se défait de son eau et c’est une silhouette humaine qui est enfin déposée sur la rive. On la retourne et un autre homme s’approche, se penche sur le corps et constate que la vie l’a quitté. Le jeune flic fait signe à Albo : – Venez ! Vincent hésite ; ses oreilles chantent, ses jambes sont pompées par le sol. – Allez, quoi, venez ! Elle ne va pas vous mordre. « Elle »… ? ! Le chant cède la place à un cri, une note tenue, continue, insupportable. Le jeune flic saisit Albo par le bras et l’oblige à s’avancer. – Allez ! On ne va pas y passer la journée ! C’est un ange ; il plane haut dans un ciel d’herbe. Ses bras étendus accompagnent l’envol d’une étoffe violette, déployée autour de lui comme une paire d’ailes géantes. Ses yeux sont deux gouffres également violets. Son sourire… – Eh, attention ! Vous allez tomber. À la ronde, le paysage fait un tour complet suivi d’un demi-tour en arrière. Puis tout est de nouveau en place : les arbres dans le ciel et l’ange sur le sol. Des filets d’eau s’écoulent entre les brins d’herbe. – Vous l’avez déjà vue ? Albo fait signe que non. – Vous êtes sûr ? – Non, jamais vue. Je n’ai même pas vu que c’était une femme. – Qu’est-ce que vous dites ? Albo s’est redressé. La terre est solide maintenant. – Je dis que je n’ai pas compris qu’il s’agissait d’une femme ! – Moi, c’est ce que vous racontez que je ne comprends pas. Ces voiles, ce tissu violet étalé sur l’eau… On voyait tout de même bien ce que c’était : une robe ! – On aurait plutôt dit un paquet. Vincent fouille dans son short, sort un étui de sa poche droite, tire une cigarette de l’étui. D’un geste machinal, il tape inutilement cette blonde déjà tassée sur le métal bosselé de formes étranges.
– Je peux y aller maintenant ? Le jeune flic lève les yeux au ciel. Derrière lui, l’équipe de l’identification criminelle se met en place. Des spécialistes, vêtus, coiffés et gantés de plastique blanc vont et viennent. – Il va falloir me suivre jusqu’au commissariat pour y faire une déposition dans les règles ; vous verrez ça avec mon supérieur. Après vous serez libre. Albo, cigarette aux lèvres, tiraille les deux côtés de son short. – Je viens comme ça ? – Se balader en bermuda, l’été, ça n’a rien d’indécent. Limbes Il n’y a pas grand-chose à voir, à part des chaises, une grande fille blonde à dreadlocks et un poster où les dômes et les antennes du pic du Midi resplendissent dans l’or d’une lumière matinale. À sa peau sèche, à ses traits tirés, on voit que la fille vit dehors. Elle sourit lorsque le regard d’Albo croise le sien. Sous sa chaise, un gros chien bâtard, jaune et stupide, se recroqueville en émettant un son de pipeau. Des gens, sans doute des policiers, entrent puis sortent. Derrière les portes, il y a parfois des rires. On ne peut pas fumer. Albo a déjà vu trois fois le sourire de la fille aux dreadlocks, mais lui n’a pas souri. Il fixe le pic du Midi. Il connaît cette image prise au moyen d’un puissant téléobjectif depuis la ville rose. Toulouse, il s’y était rendu trois ans auparavant, à l’invitation d’un copain rencontré à Paris, près du musée Grévin. Le copain, perdu de vue depuis des années, était de passage dans la capitale ; Albo revenait de New York. Le copain, commercial multicarte, travaillait pour diverses petites maisons d’édition parisiennes, mais vivait à Toulouse, qu’il regagnait le soir même. Albo devait recueillir un héritage à Tarbes qui n’est qu’à cent cinquante kilomètres de la Ville rose. Le surlendemain de ces brèves retrouvailles, Vincent était dans un taxi qui filait sur l’autoroute A64. Le chauffeur, un Palois, se flattait de connaître le nom des principaux sommets de la chaîne des Pyrénées. Sur le tronçon qui précède le plateau de Lannemezan, lorsque les buissons du terre-plein central le permettaient, il identifiait avec assurance les montagnes qui montraient le bout de leur pic au-dessus des arbres. Cette leçon de géographie n’était sans doute pas d’une fiabilité totale, mais Albo s’en foutait ; il savait déjà que, depuis la plaine de Tarbes, on voit de presque partout un mont dont la pointe est si reconnaissable qu’il est inutile de le nommer. L’héritage était une maison. Pour la rejoindre, Vincent avait dû suivre le notaire à travers un grand jardin à l’anglaise qu’il reconnaissait pour s’y être promené autrefois, lorsqu’il n’était encore qu’un enfant en vacances chez sa tante Fabienne. La maison de « Fabi » n’avait pas été ouverte depuis un bon paquet d’années et le notaire avait eu ce commentaire : – Il y aura des travaux si vous ne vendez pas. Un conseil : jetez tout ça ! Dans une maison les souvenirs c’est pire que la mérule. Quelqu’un fait signe à la fille aux dreadlocks : elle se lève, entraînant à sa suite le chien musical ; son sourire ébréché flotte encore un instant dans la pièce. Albo soupire. Une belle fille, mais déjà flétrie par la vie au grand air. Le camping forcé pèse sur la santé ! Une encore grande et belle fille… Athlétique mais dénutrie. Alcool ou Dieu sait quoi d’autre : le rayon Saloperies est bien garni. Ses cheveux emmêlés en lourdes chenilles
laineuses étaient d’un blond vénitien presque gris. Son sourire étroit restait beau, même si sa minceur servait à cacher l’absence d’une dent, sur le côté gauche de la mâchoire inférieure. Merde, je la détaille au passé songe Vincent. On dirait une autopsie. Il sort son téléphone portable, note l’heure et sonne chez lui. Comme espéré, c’est Véro qui répond. – Véronique ? C’est moi… Non, non, laissez-moi parler ! Je suis retenu au… Écoutez, je vous expliquerai. Je vais vous demander un service : pouvez-vous rester au cas où il y aurait des appels ? Oui, à la maison ! Je vous paierai les heures sup. L’appareil émet un bruit de maracas. – Non, je vous ai déjà dit que je ne veux pas les prendre sur le portable… Oui, je sais, mais c’est comme ça ! Alors, c’est possible jusqu’à midi ? Ah, bon : jusqu’à une heure. Très bien, je tâcherai d’être là avant… Oui, c’est ça : à plus tard. Deux flics – Commandant Laurent Milleray. Asseyez-vous ! Le commandant Milleray possède une haute et élégante silhouette d’homme de Dieu, un costume cher, une cravate sombre, une chemise blanche, des cheveux noirs et frisés, un front dégagé, des mains livides. Ses ongles sont semblables à des éclats de nacre incrustés dans la chair. Il désigne le siège qu’il vient de quitter. – Allez-y, je reste debout. Vincent s’installe. Derrière un bureau en vrac, il y a encore quelqu’un. Ce quelqu’un est l’image même de la fureur contenue. Milleray sourit. – J’oubliais : voici le lieutenant Arru… euh ? Je ne me souviens déjà plus de votre nom… – Arrufiac. – Voici donc le lieutenant Arrufiac qui va prendre votre déposition. Cette affaire – si c’en est une – est son affaire. Faites comme si je n’existais pas. Le lieutenant se redresse, réveille son ordinateur et saisit un cahier à spirale. – Nous allons reprendre ensemble les déclarations que vous avez faites ce matin. Si quelque chose vous revient, nous l’ajouterons. Coup d’œil au cahier : le lieutenant est presbyte et ne met pas ses lunettes. – Vincent Albonezi, né en 1960, demeurant au… Je vois que vous êtes propriétaire de chambres d’hôtes… – Oui, je loue ma maison par chambres ou en totalité. – Préretraité ? Vincent pivote afin de répondre au commandant Milleray. – Non. J’ai changé d’activité. Maintenant, cette maison est mon unique source de revenus. Enfin, en théorie. Milleray feint de s’intéresser. – Ça ne marche pas ? – Pas encore. Mais j’ai de quoi tenir. – Fortune personnelle ? – N’exagérons rien. J’étais décorateur. – Théâtre ? Cinéma ? – Pour des particuliers. Appartements, maisons, résidences secondaires. – Un boulot agréable ! – Pas tant que ça.
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