La Statue de la Liberté. Roman noir

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Francis Malone est un policier français un peu particulier. Né d'un poète irlandais et d'une historienne bretonne suprêmement belle et cultivée, il est parfaitement bilingue, a même une double culture, est bâti intellectuellement et physiquement comme une tour, et il est connu pour ses méthodes non conventionnelles et ses résultats hors du commun. Il suspecte tout le monde, ne croit en personne, mais pas en rien. Il est dévoué au service public hérité d'une Révolution française qu'il admire pour avoir créé trois choses : la République, la Déclaration des droits de l'homme et, ajoute-t-il, la guillotine pour garantir les deux premières. Il est choisi pour mener une enquête de coordination franco-américaine sur la corruption liée à la drogue et au blanchiment de ses revenus. C'est donc le récit des aventures de Malone à New York, entre pègre et bourgeoisie, hommes de puissance et hommes de paille, corrompus, idéalistes et ambigus, drogues chimiques et culturelles, dictature de l'argent et des médias, choc de service public et de la jungle ultralibérale, conflits politiques du droit théorique et du pouvoir réel. Une image de notre monde, noire et fascinante, un thriller plein de mécaniques amorales et tueuses, mais aussi d'idées et d'humour, où le plus intime acteur est fortement caractérisé.


Très tôt, Malone sent qu'il est le jouet d'une gigantesque manipulation...


Publié le : dimanche 25 mai 2014
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EAN13 : 9782021186833
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LA STATUE DE LA LIBERTÉMICHEL RIO
LA STATUE
DE LA LIBERTÉ
roman noir
ÉDITIONS DU SEUIL
e25, bd Romain-Rolland, Paris XIVISBN : 978-2-02-118897-4
© Éditions du Seuil, mars 1997
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procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue
une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.« Loin de moi l’idée de contester votre décision,
monsieur le ministre…
– Cela va de soi, Laborne.
– Mais…
– Vous n’êtes pas un homme de parole, monsieur
le directeur de la police. “Mais” est une conjonction de
contestation. J’y suis allergique. »
Laborne eut un sourire aimable. Il se tenait, chétif,
chauve et discipliné, devant l’énorme bureau du ministre
de l’Intérieur, Louis Bréhan. Celui-ci, élégant, séduisant,
pouvait avoir quarante-cinq ans au plus. Son attitude
exprimait cette autorité courtoise née d’un mélange
d’éducation parfaite et d’une volonté de fer dans la
conduite d’une carrière brillante. Il semblait jouir
poliment, mais intensément, d’un pouvoir précoce dû
davantage à une extraordinaire habileté politique et mondaine
qu’à une capacité intellectuelle. Il poursuivit :
« Allez-y, Laborne. Contrariez-moi.
– Francis Malone est mal noté.
– Je sais.
– C’est un esprit indépendant.
– Où est le mal ?
7LA STATUE DE LA LIBERTE
– Indépendant, c’est-à-dire frondeur.
– Ah ?
– Frondeur, c’est-à-dire subversif.
– Encore un effort, Laborne. Vous en êtes presque à
l’anarchie.
– De fait, il n’a aucun respect pour la hiérarchie.
– Quel manque de tact, de la part d’un flic !
– Votre humour est délectable, monsieur le ministre,
mais la chose me semble sérieuse. Il y a plus.
– Quoi donc ?
– Il a une réputation de tueur. »
Bréhan sourit à son tour. Il appuya sur un bouton et
un huissier parut à la porte.
« M. Malone est arrivé ?
– Oui, monsieur le ministre.
– Introduisez-le, je vous prie. »
L’huissier s’effaça et un instant après un personnage
impressionnant pénétra dans le bureau. Il dépassait
le mètre quatre-vingt-dix et était large en proportion.
Une chevelure fournie, assez longue et indisciplinée, où
le gris se mêlait au châtain, couronnait un visage ovale,
régulier, aux traits allongés, fabriqué avec du granit, de
la générosité, de l’intelligence aiguë et de la déraison
instinctive, de la mélancolie aussi, où l’eau des yeux
bleu pâle mettait quelque chose de lumineux dans
l’obscur, d’ingénu dans le souci, le tout faisant penser
aux côtes, aux mers et aux ciels de la Bretagne et de
l’Irlande.
« Bonjour, Francis, dit Bréhan.
– Salut, Louis. »
Bréhan daigna dissiper l’ahurissement complet apparu
sur le visage de Laborne.
8LA STATUE DE LA LIBERTE
« Francis et moi avons fait nos études secondaires
ensemble dans un collège privé. Nous ne nous sommes
pas vus beaucoup depuis cette époque.
– Je me souviens que tu faisais déjà le nécessaire,
dans tous les sens de l’expression, dit Malone. Délégué
de classe, président des élèves, président du comité des
fêtes…
– Que veux-tu, c’était ma manière à moi de m’im -
poser. Le social contre le physique et l’intellectuel. Je
n’avais pas tes dons. Je n’avais pas pour parents l’un des
meilleurs poètes irlandais et la femme la plus belle et la
plus intelligente de toute la Bretagne. Je n’ai hérité des
miens que la fortune et le goût du pouvoir. »
Laborne, horriblement mal à l’aise devant ces
confidences et la familiarité, par-dessus sa tête, d’un chef et
d’un subordonné, s’agitait dans son fauteuil, souhaitant
désespérément être ailleurs.
« Allons, monsieur le directeur, dit Bréhan,
détendezvous. Vous avez assez le sens de la hiérarchie et de la
discipline, dont vous évoquiez tout à l’heure le
caractère sacré, pour tout entendre. »
Laborne eut une légère inclinaison de tête
accompagnée d’un sourire jaune proche du rictus.
« Pourquoi diantre, Francis, poursuivit Bréhan, es-tu
devenu flic, après des études remarquables d’histoire,
de droit et de biologie ? Ton père a dû se retourner
dans sa tombe lorsque tu as pris cette décision.
– Disons que, malgré l’héritage génétique dont tu
parlais, je n’ai pas le don d’invention de mon père et le
talent intellectuel de ma mère. Enfin, pas assez pour
être écrivain ou chercheur. Mais assez pour faire un flic
sortable…
9LA STATUE DE LA LIBERTE
– Un enquêteur aussi hors du commun dans ses mé -
thodes que dans ses performances, m’a-t-on dit. Mais la
motivation me paraît légèrement insuffisante.
– Alors ajoute à cela une sorte de foi naïve dans la
légalité républicaine, dit Malone avec un vague ricanement.
Mais trêve de pâtisserie proustienne, Louis. Venons-en
au fait.
– Monsieur Malone ! s’exclama Laborne.
– Laissez, Laborne, dit Bréhan. Tu as raison, Francis.
Tu as pris connaissance du dossier ?
– Oui.
– Tu acceptes l’enquête ?
– Ai-je le choix ?
– Oui. Tu acceptes ?
– Oui. A condition d’aller jusqu’au bout.
– Naturellement. Pourquoi crois-tu que je t’ai choisi ?
Et cela contre l’avis même de tes supérieurs, ajouta-t-il
en jetant un coup d’œil ironique à Laborne. Du côté
français, tu as carte blanche. Mon homologue américain
a l’air décidé, lui aussi. Mais évidemment, de ce côté-là,
je ne peux rien garantir. Tu verras sur place.
– Bien. Salut, Louis.
– Au revoir, Francis. Bonne chance.
– Chance ?
– Je voulais dire : bon travail. »
Malone sortit. Il y eut un silence assez long.
« Je persiste à croire, monsieur le ministre, que nous
aurons des ennuis avec lui, murmura enfin Laborne.
– Il est parfait, dit Bréhan. Parfait. »« Mettez-vous à ma place, Malone, dit Moran. Tout
ça est assez confus. On m’a raconté le minimum. Voilà
un gaillard bâti comme la tour Eiffel ou la tour de
Londres, qui se prétend flic et français, a un nom
britannique, parle l’anglais mieux que moi avec en plus,
Dieu le bénisse, un léger accent irlandais, est muni de
recommandations d’à peu près tous les grands du
monde situé de part et d’autre de l’Atlantique, débarque
dans mon bureau et peut exiger, si ça lui chante, que je
mette toute la police de New York à sa disposition.
Motif : “harmonisation méthodologique”. Sans rire.
Une légère perplexité n’est pas absolument saugrenue,
vous ne trouvez pas ? »
Malone se trouvait devant Moran, chef de la police
de New York, dans son bureau du quartier général de
Manhattan. Moran était un quinquagénaire massif
frappé par un début d’embonpoint, le visage aux traits
ouverts, démentis par une permanence de la suspicion
dans le regard, le teint blanc et le cheveu roux à l’excès,
avec des manières de feu sous la cendre indiquant un
tempérament irlandais bridé par la responsabilité et
la discipline. Il y avait dans la pièce, à l’écart, debout le
11LA STATUE DE LA LIBERTE
long d’un mur, deux autres hommes : un Noir longiligne
et élégant, d’une quarantaine d’années, à la physionomie
intelligente additionnée d’un soupçon
d’intellectualisme venu probablement du port de lunettes, et un
athlète blanc, de trente ans à peine, vêtu à la diable ou
à la sportive, ou encore à l’homme de la rue, la face
enfantine et rieuse, l’attitude hésitant entre la
décontraction et le respect.
« Je peux répondre à quelques-unes de vos questions,
dit Malone avec la plus parfaite tranquillité.
“Harmonisation méthodologique” veut dire une sorte d’échange
culturel entre flics.
– C’est ça, Malone, foutez-vous de moi !
– En clair, ou à peu près, une enquête de
coordination sur la corruption liée au trafic de drogue trans -
atlantique.
– Quelles drogues ?
– Toutes celles qui portent atteinte à l’efficience sociale
des masses, disons les drogues à effet chimique. En
principe, pas celles qui se contentent de les abrutir en
augmentant au contraire leur rentabilité socio-économique,
comme la publicité, le cinéma, la télévision, le sport ou
même la publication. Mais on ne sait jamais… »
Moran se mit à rire.
« Vous êtes irlandais, Malone, pas français.
– Moitié-moitié. Pour répondre à vos interrogations
sur mon identité linguistique, mon père irlandais avait
un lexique d’environ cent mille mots en anglais et en
français, et de vingt mille en gaélique et en breton.
J’ajoute que je préfère la drogue française, la
spéculation abstraite inculte, à la drogue irlandaise, le
puritanisme catholique.
12LA STATUE DE LA LIBERTE
– Votre père, ça ne serait pas le poète Sean Malone ?
– Si.
– Bien. Alors, dites-moi ce qu’il vous faut, en plus de
ces deux-là. »
Malone sourit.
« Un Noir et un WASP. Équilibre politically correct.
Je ne veux rien de plus, Moran, pour l’instant, ni
personne, à moins que vous n’ayez prévu le renfort d’une
femme et d’un Latino ?
– Dérision salutaire, Malone. Si, en plus, vous fumiez,
je serais parfaitement heureux. Mais ce n’est pas ce que
vous soupçonnez. »
Il désigna le Noir d’un signe de tête.
« Le lieutenant Abraham Haynes a une connaissance
parfaite des dossiers. Il est une encyclopédie vivante
sur la criminalité de New York et le fonctionnement
de tous les services. Un esprit brillant. Il sera idéal pour
une “harmonisation méthodologique” ou un “échange
culturel”, comme vous disiez. Quant au sergent Stephen
Baldy, c’est un tireur d’élite et un spécialiste du combat
rapproché, au cas où vos errements touristiques vous
conduiraient dans des mauvais lieux. En plus, il n’est
pas trop bête.
– Merci, Moran, dit Malone.
– J’imagine que rien ne vous oblige à me tenir au
courant ?
– Rien. Mais je suppose que Haynes et Baldy ne vous
refuseront pas un tuyau, si vous les passez à tabac.
– Je ne sais pas. Ils sont plutôt durs…
– Au revoir, Moran. »
Celui-ci fit un signe de tête et Malone sortit du
bureau, suivi de Haynes et de Baldy.
13LA STATUE DE LA LIBERTE
« Me permettez-vous une question, monsieur ?
deman da Haynes.
– Allez-y, dit Malone.
– Vous n’aimez pas les Noirs ?
– Non.
– Merci, monsieur. Me voilà prévenu.
– Un détail, Haynes. Si vous m’aviez demandé : vous
n’aimez pas les Blancs ? j’aurais répondu la même
chose. Je n’aime pas les foules.
– Bien, monsieur.
– Et si vous voulez savoir si je suis un libéral, la
réponse est également non. Le Blanc libéral qui pré -
conise un traitement de faveur pour le Noir, le Noir
qui accepte ce traitement de faveur comme normal et le
fasciste qui déteste les Nègres ont au moins un point
commun. Vous voyez lequel ?
– Ils postulent tous les trois l’infériorité du Noir ?
– C’est ça, Haynes. Je ne postule pas votre infériorité.
Je ne vais donc pas être gentil avec vous. C’est clair ?
– Très clair, monsieur.
– Baldy !
– Monsieur ?
– Troquez vos oripeaux de supporter sportif et vos
saloperies de tennis contre une veste et des chaussures.
Vous avez une vague idée de ce que c’est ?
– Je crois, monsieur. Mais, si vous le permettez, je ne
sais pas si votre autorité s’étend à l’esthétique
vestimentaire…
– Disons que je suis allergique à l’idéologie de votre
déguisement d’Américain moyen dominical, ou de
Français sous-moyen, ou de flic d’Hollywood. Quant au
champ de mon autorité, c’est à moi seul d’en décider.
14LA STATUE DE LA LIBERTE
Alors ? Vous marchez avec nous en chaussures ou vous
disparaissez en tennis ?
– Chaussures, monsieur. »L’automobile glissait sans bruit sur Franklin
Roosevelt Drive. Baldy conduisait de manière souple et aisée,
sifflotant une rengaine à la mode. A côté de lui, Haynes,
les yeux vagues, semblait plongé dans des pensées
moroses, ou peut-être dans un vide anxieux. A l’arrière,
Malone regardait défiler les quais de l’East River sous la
lune. La circulation se faisait rare. Malone jeta un coup
d’œil au cadran lumineux de sa montre. Il était trois
heures cinquante du matin. Après le Fulton Fish Market,
il observa les coques légères et gracieuses des voiliers.
Les feux de la nuit et la lumière étale des réverbères
éclairaient en noir et blanc le bois des docks et des
navires, et seul le bateau-phare Ambrose, sous l’éclat
direct d’un projecteur, faisait une tache rouge sang.
Ils étaient à présent sur South Street Elevated
Highway et s’approchaient de leur destination, Battery Park,
à l’extrémité méridionale de Manhattan. Baldy ralentit,
s’engagea dans la courbe de State Street, passa devant
l’immeuble des douanes, puis tourna à gauche à la
pointe nord du parc et stoppa peu après le départ de
Broadway, devant le bâtiment surplombant l’entrée du
Brooklyn Tunnel.
16LA STATUE DE LA LIBERTE
Malone sortit le premier. Suivi des deux autres, il
traversa la rue et pénétra dans Battery Park désert. Ils
contournèrent le bosquet occidental et s’arrêtèrent à
l’entrée du Pier A.
« Attendez ici, dit Malone. Occupez-vous de la
vermine nocturne s’il s’en présente. Je ne veux pas être
dérangé. »
Il continua seul à suivre la berge, vers le sud-est.
Un môle, greffé sur le Pier A, suivait la terre ferme dont
il était séparé par un mince bras d’eau noire. Lorsque
Malone fut arrivé à la hauteur du Marine Memorial de
Marisol qui décorait l’extrémité du môle, il s’arrêta. Il
entendit :
« Monsieur Malone ?
– Oui. »
Un homme sortit du couvert d’un bouquet d’arbres et
s’avança dans la lumière froide et nette qui baignait
l’allée. Il était court, gras et chauve, habillé avec
recherche, et portait d’épaisses lunettes de myope.
« Je suis venu vous dire que je n’ai rien à vous dire,
monsieur Malone. Vous n’avez rien contre moi, je le
sais. »
Malone ricana.
« A quatre heures du matin dans un parc ? On sent
tout de suite que vous êtes un honnête homme, Benton.
– Je ne veux pas de scandale, monsieur Malone. Je ne
veux pas vous voir à la banque. Vous êtes
compromettant. On sait que vous avez été embauché par Moran
pour faire le ménage. Tout ce que vous toucherez
deviendra suspect, pestiféré dans le milieu des affaires.
Je suis ici parce que je ne veux pas perdre ma
réputation et même ma place.
17LA STATUE DE LA LIBERTE
– Une bonne place, Benton. Vous êtes une huile. Mais
une huile aux ordres, à mon avis. Une huile qui est un
homme de paille.
– Vous déraisonnez.
– Vous me faites perdre mon temps, Benton. Tant pis
pour vous. Je sais que votre banque finance des opé -
rations illicites, arrose ici et là, recycle l’argent sale.
On n’a en effet rien contre vous jusqu’ici parce que le
camouflage est excellent et qu’il y a eu des pressions.
Mais fini les pressions, Benton. Je vais vous coller aux
basques les services financiers de la Ville, de l’État,
fédéraux si nécessaire, nuit et jour. Vous n’aurez pas un
instant de répit. J’aurai votre peau en fin de compte et
vous le savez. A moins…
– A moins ?
– A moins que vous y mettiez le prix. »
Malone eut un rire léger et poursuivit :
« J’ai pleins pouvoirs, Benton. Maintenant, votre
seul interlocuteur, c’est moi. Je suis très cher, mais
je peux être arrangeant. Seulement, il me faut nettoyer
le terrain avant. Je veux la liste des officiels corrompus.
Après nous pourrons parler affaires, partir sur de
nouvelles bases, plus saines. Si vous refusez, c’est vous
qui tomberez le premier. Et de toute façon vous don -
nerez cette liste, tôt ou tard. Si vous acceptez, il n’y
aura pas de vagues. Quelques départs à la retraite,
quelques accidents professionnels, et la banque et
vousmême pourrez poursuivre votre bonhomme de chemin
prospère. Avec ma bienveillance ou disons… sous ma
paternelle protection. Le seul fait que vous ayez été
repéré prouve que le système n’est pas parfaitement
au point. »
18LA STATUE DE LA LIBERTE
Benton suait tellement que les coulures grasses et
salées qui baignaient sa face poupine luisaient dans la
lumière nocturne.
« C’est un piège grossier, balbutia-t-il. Grossier…
– Possible, dit Malone. Mais pas certain. Si vous
décidez que c’est un piège, c’est aussi un cul-de-sac pour
vous. Vous êtes cuit. Si vous décidez que ce n’est pas un
piège, vous avez une chance de vous en tirer. Une
bonne chance… »
Après un silence, il poursuivit :
« Vous êtes un homme d’affaires banal, et
banalement dévoyé, Benton. Pas un professionnel endurci.
Pas un parvenu né dans la fange et aguerri dans la
fange. Vous ne tiendrez jamais le coup. »
Benton cria sur un ton aigu, au bord de l’hystérie :
« Je ne voulais pas ça, Malone ! Je ne voulais pas… »
Malone vit deux ombres bondir sur l’allée et plongea
d’instinct en saisissant son automatique. Des balles
sifflèrent au-dessus de lui et l’une, frappant le talon de
sa chaussure sans le blesser, la lui arracha. Il tira sur
les deux silhouettes, évitant Benton. En même temps,
un feu nourri éclata derrière lui. Benton et les deux
tueurs s’effondrèrent presque en même temps. Malone
se releva, remit sa chaussure éraflée. Haynes et Baldy
arrivaient. Ils le rejoignirent devant les trois hommes
allongés sur l’allée. Ils étaient morts. Baldy siffla :
« Deux gars de chez nous ! Tracy et Dickson… La
criminelle et la finance ! J’ai hâte de voir la bobine de
Moran. »
Et il eut un rire juvénile.
« Il doit y avoir une balle à vous dans chacun des col -
lègues, monsieur, poursuivit-il. J’ai beau être considéré
19LA STATUE DE LA LIBERTE
comme un spécialiste, je n’ai jamais vu tirer si vite et si
juste à la fois. »
Malone, le visage fermé, demanda froidement :
« Lequel d’entre vous était chargé de liquider Benton ? »
Ils se regardèrent, ébahis.
« Vous, Haynes ? C’est ça qui vous causait du souci,
dans la voiture ?
– Monsieur, je ne vous…
– Il y a deux balles dans le corps de Benton, le coupa
Malone. Montrez-moi vos armes. »
Haynes tendit son pistolet avec brusquerie, Baldy son
revolver avec bonne humeur.
« Monsieur, dit-il, si vous le permettez, vous êtes un
sacré flic ! J’espère que vous allez nous garder malgré
vos soupçons. »
Malone leur rendit leurs armes.
« On verra ça à l’autopsie, dit-il. Si les deux balles
proviennent de la même arme, j’aurai une conversation
sérieuse avec son propriétaire. Si elles proviennent de
vos deux armes, je vous accorde le bénéfice du doute.
Le doute, ça veut dire les trois hypothèses suivantes :
ou vous êtes de simples imbéciles nerveux qui tirent à
tort et à travers, et à la prochaine rechute vous pourrez
chercher un autre emploi, ou l’un est cela et l’autre est
véreux, ou vous êtes tous les deux véreux. Dans tous les
cas sauf un, je dois envisager la possibilité d’une
manipulation, d’une hécatombe sous mon autorité officielle.
Et si je reste en vie, je saurai qui tire les ficelles et
pourquoi. »
Baldy rit à nouveau.
« Splendide, monsieur. Mais je n’ai tiré qu’une fois
sur Benton. Il a fait un geste suspect et j’ai vraiment
20Rêve de logique
essais critiques
Seuil, 1992
Tlacuilo
roman
Prix Médicis
Seuil, 1992
et « Points Roman » n° R 640
Le Principe d’incertitude
roman
Seuil, 1993
et « Points » n° P 47
L’Ouroboros
théâtre
Seuil, 1993
Les Polymorphes
conte illustré par l’auteur
Seuil, 1994
Les Aventures des Oiseaux-fruits (trois volumes)
contes
Seuil, 1995
Manhattan Terminus
Seuil, 1995
et « Points » n° P 326REALISATION : PAO EDITIONS DU SEUIL.
IMPRESSION : NORMANDIE ROTO IMPRESSION S.A. A LONRAI.
DEPOT LEGAL : MARS 1997. N° 30718 ( ).

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