La Table des reliefs

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Louis Delamare, chef de service sadique, obsédé par ses souvenirs d’enfance, se retrouve séquestré dans une maison étrange où se déroule son procès, présidé par une de ses anciennes victimes. Sa disparition fait l’objet d’une enquête conduite par le commissaire Alceste Proust. Ce dernier, bien que résidant dans une maison de retraite médicalisée, mène cette affaire tambour battant. Grâce à son expérience et son flair exceptionnel, il découvre que le disparu et le tueur de rousses, vieille affaire non résolue, ne font qu’un. Cependant une jeune collègue de Louis Delamare, amoureuse et rousse, persuadée de l’innocence de Louis, tentera jusqu’au bout de le faire disculper et de prouver l’incompétence d’Alceste.
Tel est l'enjeu apparent de cette affaire quelque peu délirante.


Publié le : mercredi 6 avril 2016
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EAN13 : 9782334111232
Nombre de pages : 154
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ISBN numérique : 978-2-334-11121-8
© Edilivre, 2016
LE CHEF DE SERVICE
Chapitre I
Au quatrième étage de l’Établissement régional, une déferlante de parfums vous plaquait au fond de la cabine dès l’ouverture de l’ascenseur. Aussi fallait-il être particulièrement motivé pour se jeter sur ce palier après avoir retrouvé son souffle. La curiosité pouvait alors vous pousser à remonter le flux des senteurs jusqu’à la source du phénomène : un bureau fermé par une porte beige portant le numéro 413.
Derrière cette porte, Louis Delamare, grand amateur d’effluves propres à signaler énergiquement sa présence, occupait la fonction de Chef de Service. En l’occurrence le chef de service venait de perdre le contrôle de ses dossiers : emporté par une puissante marée de souvenirs il dérivait dans son passé au gré de courants mystérieux. Cela se répétait depuis plusieurs jours : il subissait des réminiscences très vives de ses jeunes années, et plus précisément de la période de son enfance située entre ses huit et ses douze ans. La silhouette dégingandée de Patrick se dessina dans son esprit. Patrick… dit le Canasson… Sa force, sa grande taille, sa maigreur et sa gueule chevaline, justifiaient amplement ce sobriquet. De plus il était susceptible et coléreux. C’était un grand cœur capable de revirements traîtres inspirés par un goût prononcé pour la mise en boîte, en particulier pour tout ce qui relevait des amourettes. Louis se souvenait qu’un jour Patrick l’avait forcé à embrasser Françoise sur la bouche devant toute la bande railleuse. L’image de la fillette aux cheveux roux se forma aussitôt dans son esprit, accompagnée d’une émotion incroyablement intacte.
Des exclamations éclatèrent sur le seuil du 413, accompagnées de tintements de chariots et de couverts, arrachant le rêveur à l’univers rétrospectif où il baignait.
Il se redressa et ranima ses bras qu’il avait repliés en ailerons durant sa rêverie, mains jointes derrière la nuque. Il jeta un coup d’œil au cadran de sa montre. Ayant pris la mesure du travail qu’il lui restait à accomplir pour boucler cette fin de semaine, l’ingénieur Louis Delamare décrocha son téléphone. Son secrétariat n’était séparé de son bureau que par la mince cloison située à sa gauche. Dans l’écouteur la ligne sonna, puis, dans la pièce voisine, avec un infime décalage, le combiné.
L’appel retentit trois fois avant que Marylène ne décroche et n’interrompe le bavardage qu’elle assénait à l’employée docile partageant son bureau. Cette insubordination tranquille fut sanctionnée par l’émission d’un ordre bref : – « Dites à Lenoir qu’il se tienne prêt pour 18h30. » Ayant raccroché aussi brutalement qu’il s’était exprimé, Louis Delamare guetta les réjouissants effets sonores que son injonction n’allait pas manquer de produire. En effet le “bureau” de Lenoir, c’est-à-dire l’étroit cube d’air dans lequel le sexagénaire asthmatique passait ses journées à attendre de faire le chauffeur,jouxtait le sien sur son flanc droit. Delamare savait pertinemment comment Lenoir allait accueillir cette mission de dernière heure, un vendredi soir, moment où se trouvaient cumulés le trafic routier le plus intense et une liste de courses domestiques plus chargée qu’à l’ordinaire – transmise par son épouse lors du coup de fil rituel du milieu de l’après-midi !
Parfois Delamare donnait congé à Lenoir le vendredi dès 16 heures, voire dès 15 heures 30, au lieu de le laisser mijoter jusqu’à la dernière minute réglementaire, se montrant ainsi complaisant de façon imprévisible, afin que ses insidieuses maltraitances fussent, par
contraste, plus pénibles et plus inexplicables. Le téléphone sonna donc dans la case Lenoir… Le vieil homme décrocha presque aussitôt. D’une voix molle et enrouée par la somnolence, il parvint toutefois à donner à son “allo” un ton enjoué, destiné à laisser entendre qu’on le trouvait là en pleine cogitation, certes, mais tout à fait dispos. Tout cela d’une seule pointe dans l’accentuation du O final ! Admiratif, réjoui, et encouragé par ce début conforme à ses attentes, l'ingénieur tendit ses deux oreilles pour ne rien perdre de l’intermède stéréophonique qu’il s’offrait. – « Je m’y attendais ! », disait Lenoir sur le ton savant et irrité d’un physicien observant la confirmation d’une prédiction pessimiste. Puis ça ne traîna pas, il téléphona chez lui pour prévenir du mauvais tour qu’on lui jouait. Sinistrement il annonça la catastrophe à son interlocutrice, amortissant le choc en commençant par lui demander – pour la quatrième fois de la journée – des nouvelles de Kiki, un magnifique schnauzer gris que le chef de service avait eu l’honneur de rencontrer. Kiki et Lenoir avaient absolument le même profil. Depuis que Delamare avait perçu ce rapprochement il avait le sentiment de mieux comprendre le vieil employé miteux, et, par le biais de son chien, il avait eu accès à une certaine forme d’affection pour le maître. Pour l’heure, Lenoir se faisait véritablement tailler les oreilles en pointes par sa femme, furieuse qu’il se fût une fois de plus laissé asservir sans broncher. L'ingénieur pouvait suivre les hauts et les bas que subissait l’âme tourmentée de son subordonné à travers la musique plaintive des monosyllabes qui lui tenaient lieu de justification et de défense devant l’instance morale de son épouse. La torture finit par perdre pourtant de son attrait. Son piment se régénérerait de lui-même une prochaine fois, se consola Delamare. Et en attendant il reprit l’étude du dossier qu’il avait devant lui. Peu à peu il relâcha son attention et, laissant œuvrer les rouages administratifs en tâche de fond, il s’abandonna de nouveau au flux des songes.
FRANÇOISE Françoise… Sa peau laiteuse de rousse, sa bouche sanguine, ses lèvres entrouvertes bordées d’un léger duvet, sa poitrine naissante. C’était l’aînée de la bande, les dominant tous du haut de ses quinze ans. Jamais elle ne laissa deviner un penchant quelconque pour l’un ou l’autre des garçons, jusqu’à l’arrivée d’Alain. De sorte que chacun d’eux avait pu, durant de longues années, espérer être un beau jour l’élu de son cœur… Louis pouvait encore sentir l’exaltation que cela avait entretenu dans tout son être.
Alain apparut un beau jour, débarquant dans le quartier à la recherche d’un logement. Le grand-père de Françoise avait fait aménager un studio dans une pièce du corps de ferme principal et l’avait mis en location. Cela convint au visiteur qui s’y installa aussitôt. Jamais Alain ne fit partie de la bande, car c’était un jeune homme déjà pourvu des attributs de l’âge adulte : il était en apprentissage, partait tous les matins au travail et gardait en toutes circonstances une attitude sérieuse, et même grave, qui n’incitait pas les gars à lui faire partager leurs jeux. On le voyait faire de l’entraînement certains soirs et le samedi ou le dimanche. Toujours sérieux et grave, il courait, équipé d’un short et d’un maillot sans manches, desquels jaillissaient ses membres musclés et blonds. Françoise les reluquait avec un intérêt qu’aucun membre jaillissant au cours des jeux ardents pratiqués par la bande dans le grenier de la ferme, n’avait su jusqu’alors éveiller. Les garçons avaient tous remarqué cette lueur dangereusement déloyale dans le regard de leur amour secret, et avaient aussitôt classé Alain parmi les indésirables.
UNE SITUATION CONFORTABLE Il était 18h39 quand Lenoir vint frapper au 413 pour que cesse enfin son orageuse attente, chargée de honte et de rage. Louis de son côté avait quitté le rivage des souvenirs depuis quelques minutes, mais au lieu
de sonner Lenoir à l’heure dite, il avait pris le temps d’entasser quelques dossiers, tout à fait inutiles et pesants, dans un carton qu’il demanderait tout à l’heure au préretraité asthénique de descendre à la voiture, et, lorsqu’ils seraient arrivés à destination, de monter chez lui, au troisième sans ascenseur. Ceci fait il attendit que Lenoir osât venir lui rappeler qu’il était temps de partir. – « Oui, entrez ! », cria-t-il sur un ton agacé, feint à la perfection, qui fit frémir la vieille carcasse de l’autre côté de la porte odorante.
Installé au fond de la berline qui le reconduisait à son domicile, Louis Delamare jouissait de son état et des avantages qui en découlaient. L’administration lui avait permis de se construire une situation confortable sans être brillante, et ce juste milieu lui convenait parfaitement. Ni ambitieux ni assoiffé de pouvoir ou d’argent, il voulait seulement pouvoir se sentir libre, et pour cela avoir des responsabilités limitées tout en bénéficiant d’une position dominante. Lorsque le poste peu reluisant qu’il occupait aujourd’hui se trouva vacant Louis y accéda sans aucune adversité. Il s’installa tranquillement dans son fauteuil de chef incontestable, car compétent, et, malheureusement pour le petit groupe de personnes qui était placé sous ses ordres, abusif. C’était un abusif de type sportif, pourrait-on dire, pratiquant dans le but hygiénique de satisfaire des penchants odieux mais peu exigeants, peu violents, peu visibles, tous comptes faits assez banals et fortement adoucis par le succès personnel. Car ayant trouvé une place correspondant en tous points à ses attentes, Louis se sentait pour longtemps à l’abri de tous les désordres extérieurs, absolument comme maintenant, bien assis au fond de la berline équipée de sièges recouverts de cuir fleurant bon, sa propre peau émettant d’abondantes et chaudes fragrances, tandis que derrière les vitres un vent furieux giflait et fouettait l’air, armé des lanières glacées de la pluie. Son regard, qui suivait la course affolée et répétitive des gouttes écrasées sur le verre embué, finit par se perdre dans la douce contemplation de son bien-être intérieur.
Il existait cependant, au cœur de cette sécurité bien établie, une impression très enfouie, latente, rarement perceptible, de danger. Cette impression affleurait davantage ces temps derniers, depuis qu’il était passé en se promenant devant la maison du père Vignes.
LE PÈRE VIGNES
L’image du vieux bonhomme était encore vivante dans sa mémoire : il le revoyait, mal fagoté, couvert d’un imperméable crasseux, avançant de son pas d’ours, alourdi par ses paquets. C’étaient des tas de journaux ficelés à la hâte. Louis s’était souvent interrogé sur la valeur de ce capital de chiffonnier. Lorsque sa silhouette passait à l’horizon des jeux de la bande, les garçons abandonnaient tout pour le suivre et lui lancer des pierres. Le vieux les laissait faire, tout au long de la route qui le ramenait chez lui. Mais arrivé là, comme assuré d’un soutien qui lui avait fait défaut jusqu’alors, il se retournait et les chargeait en brandissant ses paquets.
Le crissement des pneus et la brutale projection de son corps, ramena Louis à la réalité. Il stoppa des deux mains le dossier du siège qui fonçait à sa rencontre. La voiture glissa encore une fraction de seconde sur la chaussée pavée avant de s’immobiliser complètement. Tout en déversant sa colère sur Lenoir, Louis regardait se redresser à travers le pare-brise ruisselant, la silhouette d’un piéton. Lenoir n’écoutait pas les remontrances du patron et invectivait le bonhomme, heureusement debout et en état de marche. Sourd aux attaques injurieuses de Lenoir l’homme ramassa ses deux gros balluchons de vieux journaux mal ficelés et, sous le regard de Louis fasciné, reprit sa traversée du boulevard de son pas d’ours, les pans de son imperméable en loques soulevés par le vent battant ses talons. En atteignant le trottoir opposé il se tourna vers la voiture et jeta un œil torve et blanc au passager médusé.
CHANGER DE CAMP
Le lendemain de cette stupéfiante apparition, Louis se sentit fébrile dès son réveil. Son esprit était encore entièrement occupé par l’image du vieux bonhomme. Il avait eu l’occasion de voir de près cette même physionomie dans le passé, et ç’avait été la plus grande frayeur de sa vie.
C’était au cours d’une promenade dominicale avec ses parents ; il avait repéré de loin la silhouette du père Vignes qui venait à leur rencontre. Redoutant aussitôt qu’il ne se plaigne de sa conduite auprès de son père, Louis ne le quitta pas des yeux jusqu’au moment où ils se trouvèrent à la même hauteur. Il était là, à portée de souffle, son visage de cire bouffi et pâle, un œil torve et blanc, un nez tubéreux sous lequel s’écrasaient des lèvres épaisses et fendues, dessinées à l’envers. Mais l’homme passa son chemin sans rien dire. Louis ne pouvait y croire ; il allait sans doute les suivre, les rejoindre et parler violemment contre lui… Ses épaules d’enfant se contractaient sous la menace. Quand il osa enfin jeter un coup d’œil en arrière il constata que le vieil homme poursuivait sa route en l’ignorant pour de bon. Louis participa avec beaucoup moins d’entrain aux lapidations qui suivirent. Une fois surtout où Vignes ne s’était pas rebiffé comme à l’accoutumée en arrivant chez lui, et où la horde des garçons avait continué de le harceler férocement, jetant des pierres qui brisèrent ses carreaux. Il les guettait sans doute à l’abri des ses murs ; Louis se tenait à l’écart, sans rien dire ni rien faire. Il avait eu alors le sentiment que le vieux l’avait remarqué, mais il se demandait si cette impression n’était pas plutôt due à son désir étrange de changer de camp. Le père Vignes le remarqua-t-il vraiment, à ce moment précis ? Cette question le tracassait toujours avec la même force aujourd’hui. Et les minutes passant sa fébrilité ne faisait que s’accentuer. Depuis son réveil il n’avait qu’une idée en tête : se transporter au plus vite rue de Perthuis, devant la maison Vignes.
LE PAVILLON DÉLABRÉ
Le soleil brillait dans l’atmosphère lavée par les pluies. Dans cette lumière le misérable pavillon avait ce samedi matin un air propret. C’était une meulière délabrée – mais manifestement encore habitée –, enfouie dans un fatras d’arbustes qui mangeaient plus de la moitié de sa façade. Le père Vignes était un vieillard déjà quand Louis était enfant et ce ne pouvait être lui qui habitait ici aujourd’hui, après plus de trente ans. Il était mort sans aucun doute possible depuis longtemps, raisonnait-il, probablement dans le plus grand dénuement. L’apparition d’hier n’était qu’un effet de son obsession passagère, exacerbée par une coïncidence farceuse comme seule la réalité peut en inventer. Louis vit un rayon de soleil rebondir sur une fenêtre rabattue. Quelqu’un l’épiait-il ? Il fixa son attention pour essayer de découvrir une ombre, mais l’éclat lumineux ne se reproduisit pas. Louis ne pouvait pas rester plus longtemps à faire les cents pas sur le trottoir le long des quinze mètres de muret. Comme la grille était entrouverte, il la poussa, et s’avança dans l’allée jusqu’au pied du perron. Il resta immobile contre la première marche, soudain attentif aux alertes d’un chœur de voix intérieures dont le sens lui échappait, malgré sa clarté : – « Ton chemin s’enroule ici sur lui-même. Il faut repartir avant que cela ne soit impossible. » Il écarta cet avertissement énigmatique comme s’il s’agissait d’une branche qui risquait de lui fouetter le visage au passage, et monta sur la première marche. Immédiatement il se sentit tomber au fond de son propre corps telle une masse de plomb. Il demeura immobile et le souffle coupé pendant de longues minutes. Puis, péniblement, il grimpa sur la deuxième marche, cherchant son équilibre menacé par le poids extraordinaire qu’il devait déplacer. Après un nouveau temps de récupération il s’attaqua à la troisième marche, puis à la quatrième. A chaque degré l’effort qu’il déployait pour se hisser augmentait. Et les marches se multipliaient devant lui. Le sommet s’éloignait d’autant. Louis ne songeait cependant pas à s’arrêter et faire demi-tour.
Après une escalade forcée qui lui parut durer une éternité, arrivé au plus haut, enfin, il se
retourna. Sous ses yeux l’escalier flottait comme une échelle de corde infiniment longue, se balançant au-dessus de la rue, surplombant les toits des maisons voisines alignées comme des carapaces de bêtes endormies. Avant de se faire happer par le vide il se jeta sur le seuil de la maison. Sa tête heurta la porte d’entrée qui s’entrouvrit sous le choc. Après une brève hésitation il se glissa à l’intérieur, en rampant.
ODILE Odile était entrée à l’Accueil de l’Établissement depuis deux ans quand se produisit la disparition de Louis Delamare. Elle avait quitté la région bordelaise, où elle était née et avait grandi, après avoir obtenu son diplôme de fin d’études. Son père lui avait trouvé ce poste en région parisienne grâce à un ami général dans l’armée de l’air, qui était un intime du préfet. En dépit de ce parachutage – qu’au fond le personnel n’avait pas envie de lui pardonner –, la gaîté d’Odile, son accent, sa silhouette, avaient forcé la sympathie de tout le service, et, compte tenu de la hauteur des fréquences des ondes que sa charmante gorge déversait, forcé aussi, sinon la sympathie, du moins l’écoute de tout le quatrième étage se trouvant sous son influence vocale. Entre le parfum de Louis et la voix d’Odile cet étage était fortement coloré et vivait d’une vie aérienne intense. L’odoriférant chefaillon et la jeune diva, séparés par toute la longueur du couloir distribuant les bureaux, formaient les deux pôles de ce petit univers. Peu à peu les deux pôles s’attirèrent et une camaraderie de bon aloi, discrète et provisoirement sans équivoque, s’établit entre eux. Mais à la faveur d’un grand malheur qui frappa Odile – une maladie funeste qui emporta son père en un mois – Louis se rapprocha de la jeune femme car un irrépressible mouvement intérieur le poussait à l’entourer de soins, disons, odieusement paternalistes. Or les sentiments d’Odile étaient déjà teintés d’amitié particulière. L’admiration qu’elle éprouvait pour ce chef de service plein d’arrogance, se muait imperceptiblement en désir de complicité étroite. Louis avait perçu le tour romantique que pouvait prendre les choses et ne chercha pas à le contrecarrer.
LA VOIX Ne distinguant autour de lui qu’une nappe de brouillard sans contours, Louis eut l’idée folle d’avoir été englouti par un nuage. – « Entre, entre petit ! » Comme un décor mu par cette voix retentissante, un plancher et des murs se constituèrent d’un seul coup, telles les parois d’une boîte à ressort. Louis resta campé où il se trouvait, aux aguets. – « Entre petit ! » C’était une voix rogue, pleine de pouvoirs, répétant un ordre plus qu’une invitation. Louis se retourna vers la porte pour fuir mais il n’y avait plus devant lui que du plâtras écaillé sur un mur aveugle et sombre. Il parcourut rapidement du regard toutes les portions de murs visibles sans y relever la moindre trace d’ouverture, ni porte, ni fenêtre. Il fit un effort pour ne pas hurler et se rendit compte, en recouvrant suffisamment de sang-froid, que son corps était celui d’un enfant. Qu’il portait sandales, maillot, et culottes courtes. Dans le même temps il constata qu’il avait le déroulement entier de sa vie d’homme à la conscience, qu’il était bien toujours lui-même, qu’il n’était pas uniquement cet enfant terrifié que la voix avait interpelé, mais également l’adulte que cet enfant était devenu. Que cela était simultané et que, par la complexité de cet état, il pouvait vivre sa peur d’enfant mais aussitôt voir à travers elle comme à travers une longue vue, et en deviner l’issue. Il devait avoir huit ans. A cet âge il était plein de vivacité et de ruse, et il se sentait capable, dans sa témérité, de faire face à ce qui lui arrivait. – « Bien petit ! Ouvre tes yeux. Avance un peu vers moi. » Ses yeux étaient déjà grand ouverts mais il les écarquilla sur ordre. Il ne voyait cependant
pas davantage vers qui se diriger. Dans cet espèce de cube aveugle aux dimensions flottantes, il n’y avait que du fouillis, le bazar qu’on s’attend à trouver dans une maison abandonnée, le tout recouvert d’une couche unificatrice de crasse. Une table, où semblait avoir eu lieu des siècles auparavant une réunion de convives réunis pour une fête, était dressée au milieu de l’ombre. De nombreux plats, de nombreuses assiettes, contenant des reliefs de repas, étaient restés en l’état ; des couverts dispersés, des lambeaux de papiers déchirés, des écorces de mandarines racornies, encombraient la nappe souillée ; dans certains verres une masse rougeâtre stagnait et avait tanné les parois de cristal. Une carafe était couchée sur le flanc. Des fruits desséchés tapissaient de leurs peaux flétries le fond d’un compotier en verre bullé de couleur orange. Louis avait visité la verrerie de Biot l’année de ses dix-sept ans, et c’était un compotier comme celui-ci qu’il avait acheté pour offrir à sa grand-mère à son retour. Sa capacité à reconnaître un objet en verre bullé de Biot dépendait de cette visite, et cependant, en cet instant de son passé antérieur, il la possédait. Il éprouva un étrange sentiment de puissance et de terreur mêlées, sachant que cet état de conscience élargie dans le temps n’était pas la conséquence d’un don, et qu’il était victime d’une espèce de sorcellerie dont les aspects redoutables et inconnus étaient sûrement nombreux. – « Uh uh !… Bien !… Tu commences à faire connaissance avec ton nouveau monde. Bien. Comme tu viens de le constater il est plus facile de circuler dans ses souvenirs que de voyager sur terre. Mais tu ne sais pas où tu es n’est-ce pas ? Tu ignores si tu es dans le présent ou le passé, ou peut-être même ailleurs encore, dans le monde de la folie, n’est-ce pas ? Reste calme, et prends ton temps pour venir jusqu’à moi. Tu finiras par me voir. »
DÉCHIREMENT Malgré sa terreur Louis se sentait littéralement dévoré par la curiosité. – « Tu as l’âge d’être dévoré par la curiosité. » Cette remarque, à l’ironie parfaitement ajustée, surgit sans qu’il ait articulé un seul mot. Cela signifiait qu’aucune barrière protégeait son esprit, et que la “Voix” pouvait y scruter à loisir ! Ses moindres germes de pensées avortèrent pendant les quelques secondes qui suivirent. Horrifié à l’idée de penser sous l’omniscience absolue d’un autre, il chercha une parade puis, découragé par l’absurde projet de dresser un écran protecteur, il fit mentalement l’équivalent de baisser sa garde. Aussitôt une vague brûlante se répandit dans son corps. – « Bravo !… Tu apprends vite, Louis, orgueilleux fonctionnaire… » Sans avoir ressenti clairement les choses de façon vaniteuse, Louis avait effectivement éprouvé une satisfaction réflexe en entendant le « Bravo ! » qui saluait sa manière de surmonter l’épreuve. Bravo qu’il avait immédiatement associé à sa “brillante” carrière de petit cadre, qui ne lui avait jamais valu que des félicitations, obtenues à bon compte, sans effort, et dont au fond il se fichait bien, car l’estime qu’il avait de lui-même dépassait hautement toutes les appréciations formulées pas ses soi-disant supérieurs. La Voix avait tout de suite traduit sa pensée complaisante, assortie de l’autocritique acerbe qu’il n’aurait pas manqué de s’adresser, mais un peu plus tard, comme d’habitude, en prenant bien sûr la forme dégradée d’une coquetterie. La Voix, elle, était dangereusement sévère et prompte ! – « Bien ! Bien petit, vraiment très bien ! Décidément tu es doué. Allez avance encore un peu et regarde-moi. Il est temps que nous fassions plus ample connaissance… » Brusquement Louis perçut un choc profond, comme une...
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