La Tombe était vide

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Dans un coin perdu du Michigan, derrière des grilles rouillées et des murs en ruines, se dressait jadis un célèbre hôpital psychiatrique. Aujourd’hui déserté, il est promis à la démolition, ainsi que le cimetière attenant. C’est dans ce cimetière que Philip Lawrence, le père adoptif de l’inspecteur Kincaid, enterra il y a longtemps son premier amour. Mais lorsque les liquidateurs de l’institution lui demandent de reprendre le corps de sa bien-aimée, il s’aperçoit que sa tombe est vide et appelle aussitôt son fils à la rescousse.
Kincaid accède alors aux archives, contacte une ancienne psychiatre de l’hôpital, épluche les dossiers des patients les plus dangereux… Mais pourra-t-il comprendre l’énigme de la tombe vide ? Découvrira-t-il qui hante le lieu et tue toujours ? D’inspiration gothique, ce roman plonge le lecteur dans un monde où l’asile psychiatrique était, il n’y a pas si longtemps, un lieu où on laissait davantage mourir les patients qu’on ne les y soignait.

« L’intrigue est reine et le suspense à s’accrocher aux branches. »
Michael Connelly

Publié le : mercredi 9 octobre 2013
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702151761
Nombre de pages : 440
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Pour toutes les folles au foyer qui ne l’étaient pas.

Aujourd’hui le vent souffle, mon amour,

Avec quelques petites gouttes de pluie ;

Je n’ai jamais eu qu’un seul grand amour ;

Et dans une froide tombe on l’a mis.

 

Je ferai autant pour mon amour

que tout jeune homme peut le faire ;

Je resterai pleurer sur sa tombe

Pendant tout un an et un jour.

 

Au bout d’un an et un jour,

La défunte se mit à parler :

« Oh qui donc pleure sur ma tombe,

Et ne me laisse reposer ? »

Arthur QUILLER-COUCH
The Unquiet Grave
CHAPITRE 1

Les lumières de Noël étaient déjà installées. Il avait baissé la capote de la Mustang et les apercevait en conduisant, grappes de petites ampoules blanches qu’on avait accrochées dans son jardin en haut du cocotier. Une forte brise soufflait du golfe, agitant les palmes et faisant sautiller et danser les lumières comme des lucioles par une chaude nuit d’été.

Louis Kincaid coupa le moteur et resta là à contempler les lumières.

Lucioles. 4-Juillet. Michigan.

Mais là, il n’y avait pas de lucioles. On était en novembre, pas en juillet. Et il se trouvait dans le sud de la Floride.

Son esprit lui jouait des tours.

Il se pencha, ouvrit la boîte à gants, sortit son Glock, prit son sac de voyage, descendit et rentra chez lui.

Peut-être était-il seulement fatigué. Le travail à Tampa avait été ennuyeux et exténuant. Il avait consisté à surveiller une femme qui poursuivait une grosse compagnie de transport routier parce qu’un semi-remorque avait accroché sa Honda et l’avait laissée « handicapée de façon permanente et dans un état de traumatisme psychologique extrême ». Il avait passé quatre jours à la filer avec une caméra vidéo et avait fini par la filmer en train de battre ses tapis de sol sur l’aile de sa voiture – après être rentrée d’un institut de beauté. Le film avait été projeté au tribunal. La femme avait reçu deux mille dollars pour payer ses frais médicaux. Lui en avait touché cinq de salaire. Pas mal pour un privé, s’était-il dit. Au moins cela suffirait-il à payer ses sandwichs au mérou au Timmy’s Nook pendant quelques mois.

La boîte aux lettres était pleine. Il en sortit les prospectus et le courrier et ouvrit la porte.

— Chérie, je suis rentré, dit-il en laissant choir son sac.

Issy arriva de la chambre en trottinant. Le chat leva la tête vers lui, sa queue fouettant l’air au-dessus du carrelage.

— D’accord, d’accord, dit-il en soupirant.

Il gagna la cuisine et déposa le tas de courrier sur le plan de travail. Secoua un paquet de Kitekat au-dessus du bol par terre. L’autre était plein d’eau claire. Au moins cette vraie belette qu’était Pierre, son propriétaire, s’en était-il occupé comme promis. Il s’était à moitié attendu à trouver un squelette de chat gisant sur le sol à son retour.

Il ouvrit la porte du frigo : une Heineken et un carton de chez le traiteur chinois datant probablement de l’Ère glaciaire. Il resta un moment sans bouger, laissant l’air froid rafraîchir son visage en sueur, puis referma la porte.

Il y avait une lampe allumée dans le salon, mais la petite maison de campagne était sombre et sentait le renfermé. Il se dirigea vers la télé et appuya sur la télécommande, faisant jaillir dans la pénombre un arc-en-ciel de lumière et de rires enregistrés de sitcom. Finalement, au bout d’un moment, il la mit en sourdine et jeta la télécommande à côté. Il ouvrit les fenêtres à jalousie et laissa entrer la brise chaude du golfe. Et resta ainsi, à respirer l’air chargé de sel et de jasmin éclos pendant la nuit, tenant la bouteille de bière froide tout contre son front.

Il n’y était toujours pas habitué – même après trois ans passés en Floride. Décembre était presque là et il s’attendait à de la fraîcheur, alors que le thermomètre affichait toujours dans les trente degrés. Octobre allait arriver et il s’attendait au premier givre sur les vitres, mais il n’y découvrait que de la condensation. Puis venait novembre, mois où les arbres auraient dû devenir bruns et nus. Sauf qu’en Floride, tout était vert, luxuriant et étouffant.

Il détestait les fêtes. Thanksgiving et Noël. Autant de raisons de céder à cette petite mais forte partie de lui qui tendait à se réfugier dans le silence et la solitude.

Son regard glissa sur le répondeur posé sur le comptoir. Le voyant rouge clignotait. Dix messages. Il rembobina la cassette. Le premier était une proposition commerciale de multipropriété. Trois appels raccrochés. Puis un type qui voulait l’engager pour espionner sa « salope de femme ». Deux autres appels raccrochés. Et enfin une voix familière avec son accent du Mississippi reconnaissable entre mille.

— Ça alors… un répondeur ! Je ne savais pas que tu avais fini par t’en procurer un. Dieu du ciel, de combien de temps est-ce que je dispose ? Louis, c’est Margaret.

Il but une gorgée de bière.

— Je t’appelle pour t’inviter au dîner de Thanksgiving. On prépare un vrai festin cette année… je ferai mon cake à la patate douce… et je sais que tu n’as pas de famille ici…

Il entendit Sam Dodie crier quoi dire à sa femme. Celle-ci raccrocha, oubliant de laisser son numéro. Mais il le connaissait par cœur ; il avait passé de nombreuses soirées à leur table, à déguster la cuisine de Margaret, à écouter les histoires de guerre de Sam. Maintenant que son ancien patron avait pris sa retraite en Floride, le besoin que ressentait Sam Dodie de raconter ses années passées comme shérif dans le Mississippi paraissait s’être accru. Soit on l’écoutait, soit on allait à la pêche, avec lui.

Suivit la douce voix fluette d’un petit garçon.

— Salut, Louis. C’est moi. On dirait que t’es pas encore rentré.

Louis tendit un peu plus l’oreille.

— J’aimerais bien que tu viennes pour Thanksgiving, mais maman dit qu’il faut qu’on aille voir mamie Cockran à Ste. Augustine. Chewbaca est en train de devenir vraiment grand, mais maman dit que je peux pas dormir avec lui à cause de mes allergies. (Long silence.) Bon. Il faut que j’y aille. Tu me manques. À plus !

Il sourit. Chewbaca était l’un des chatons d’Issy, conçu l’hiver précédent pendant le kidnapping de Ben. Ce dernier avait eu besoin de beaucoup de temps pour se remettre de cette épreuve, et Louis s’était dit que le chaton pourrait l’aider. Il s’inquiétait encore pour le gamin, s’inquiétait qu’il ait douze ans et pas de père, s’inquiétait qu’il soit capable de faire à nouveau confiance aux gens. Voilà pourquoi il essayait de voir Ben aussi souvent que possible. Mais son travail l’accaparait beaucoup depuis un moment et ne lui en laissait pas suffisamment le temps.

Dernier message. Autre voix familière. Féminine. Grave, profondément familière.

— Salut. C’est moi. Je voulais juste te dire que j’ai fait jouer mes relations et que j’ai pu avoir la journée de Thanksgiving ainsi que le vendredi. J’ai deux plats cuisinés de dinde Swanson et une bonne bouteille de chablis au frais, alors ramène tes fesses aussi vite que possible. Rappelle-moi dès que tu rentres.

Elle avait raccroché.

Il resta sans bouger, fixant le répondeur. Puis il but une gorgée de bière et repassa son message juste pour entendre sa voix.

Il n’avait pas vu Joe depuis des semaines. Elle était inspectrice à la criminelle de Miami. Il l’avait rencontrée quand elle était venue porter assistance à l’enquête liée au kidnapping de Ben. Ils avaient alors entamé une liaison passionnée, et c’était exactement ce dont Louis avait besoin.

Il finit sa bière. Deux invitations au dîner de Thanksgiving. Pas mal. Mais il fallait qu’il choisisse. Un grand festin à la table de Margaret Dodie. Ou deux jours au lit avec Joe. Un sourire éclaira lentement son visage. Allez, Margaret lui mettrait bien quelques restes de côté.

Son regard se posa sur la pile de courrier posée à côté de son coude. Il se mit à le parcourir. S’arrêta sur l’enveloppe bleue avec l’adresse familière dans le Michigan.

Son anniversaire… il l’avait encore oublié. Mais Frances, elle, ne l’oubliait jamais.

Il décacheta l’enveloppe et sortit la carte d’anniversaire de sa mère adoptive. Il l’ouvrit et un billet tout neuf de vingt dollars tomba avec légèreté sur le comptoir.

18 novembre 1988

Très cher Louis,

29 ans déjà ! Comme le temps passe vite ! Bien que tu sois loin, très loin de nous, sache que nos pensées et notre amour sont avec toi en ce jour spécial.

En espérant que tu feras bon usage de notre petit cadeau !

Baisers et tendresses,

Frances et Phillip

Écriture pleine de fioritures de Frances. La carte lui parvenait chaque 18 novembre avec autant de régularité que le lever du soleil, rédigée par Frances, signée des deux, et toujours avec un billet de vingt glissé à l’intérieur.

Il ramassa le billet. Ce n’est qu’alors qu’il remarqua le morceau de papier blanc qui était tombé par terre. Il se baissa pour le ramasser et le déplia.

La note était rédigée à la main à l’encre noire, d’une écriture épaisse et familière.

Cher Louis,

Frances ne sait pas que je t’écris ce mot, et pour le moment je te demanderai de ne pas lui en parler. J’aurais sans doute mieux fait de t’appeler, mais chaque fois que je décroche le téléphone, je n’arrive pas à trouver mes mots. Écrire a toujours été plus facile pour moi. Même si rien de tout cela n’est vraiment facile.

J’ai une amie dont j’entretiens la tombe depuis seize ans. Le cimetière étant transféré et mon amie n’ayant pas de famille, j’ai fait le nécessaire pour que le cercueil soit déplacé. Mais on m’a appris que celui-ci était vide. Comme tu peux l’imaginer, je suis assez bouleversé et ne sais pas vers qui me tourner. Personne pour m’aider et je pense devoir au moins ça à mon amie. Je ne sais pas comment bien m’expliquer par écrit et j’espère donc que tu me croiras si je te dis que j’ai besoin d’aide. Je suis désolé de t’embêter avec ça, mais je suis assez désespéré.

 

S’il te plaît, ne dis rien de tout cela à Frances. Si tu pouvais rentrer à la maison pour Thanksgiving, je suis sûr qu’elle ne se douterait de rien et je pourrais en profiter pour tout t’expliquer. Mais si tu as d’autres projets, je comprendrai.

Phillip.

Louis regarda la lettre, relut le paragraphe du milieu, puis la phrase finale. Si tu as d’autres projets…

C’était la première fois que Phillip lui demandait quelque chose. Hormis la nuit où il s’était encore fait prendre en train de filer par la fenêtre de sa chambre.

« Où tu vas comme ça, Louis ?

— Je sais pas. Je m’en vais, c’est tout.

— Si tu continues à t’enfuir comme ça, ils finiront par t’enlever à moi. C’est ça que tu veux ?

— Je m’en fiche.

— Pas moi. Promets-moi que tu ne t’enfuiras plus.

— D’accord. »

Et il avait arrêté.

Il replia la lettre et resta un moment sans bouger, à écouter le murmure des vagues. Puis il décrocha le téléphone et composa le numéro de Joe à Miami. Il tomba sur le répondeur et lui laissa un message lui demandant de le rappeler. Après quoi, il appela American Airlines et fit une réservation sur un vol pour Detroit le lendemain matin.

CHAPITRE 2

Phillip Lawrence prit l’allée et coupa le moteur de l’Impala. Louis leva la tête vers la maison en brique à deux étages.

La première image qui lui venait généralement à l’esprit quand des gens se mettaient à parler de leur enfance était une maison. D’autres choses lui venaient aussi – odeurs, sensations, instantanés. Mais ces souvenirs étaient aléatoires, bons ou mauvais, selon le moment et la façon dont on choisissait de se les remémorer.

Une maison, c’est différent. C’est stable et permanent, et permet aux gens de dire : « J’ai vécu ici. Mes souvenirs sont bien réels. »

Son image de maison avait toujours été une cabane en bois dans le Mississippi. C’était une vilaine image, mais il s’y accrochait depuis longtemps, convaincu qu’elle symbolisait une forme de vérité sur ce qu’il était ou devait être.

Mais pendant tout le temps du vol vers le Michigan, ce n’était pas la cabane dont il s’était souvenu. C’était de cette maison. Et maintenant, elle était là, devant lui – identique, bien réelle.

Enfin presque. Cette année, les volets étaient bruns, et l’érable argenté dans le jardin de devant avait grandi, déployant ses hautes branches nues sur un fond de ciel gris. Une petite rangée d’arbustes bordait le trottoir fissuré et la vasque pour les oiseaux était toujours là.

Il sourit.

— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? demanda Phillip.

Louis le regarda.

— Rien. C’est juste que ça fait du bien d’être à la maison.

Il ouvrit la portière de la voiture et descendit. Phillip lui apporta sa valise et ils se dirigèrent vers la véranda, Louis avançant machinalement doucement par déférence pour la claudication de Phillip.

Les guirlandes de Noël étaient enroulées autour des corniches, et une couronne était accrochée à la porte. Couronne qu’il reconnut. De vieux journaux fourrés dans un ovale de grillage, bombés à la peinture rouge et verte, et recouverts d’un tas de gomme-laque. Il savait ce qui était marqué derrière : Louis, 11 ans.

— Je suis inquiet de savoir ce que Frances a gardé d’autre, dit Louis en montrant la couronne de la tête.

Phillip ouvrit le verrou et poussa la porte.

— Alors ne va pas voir dans le grenier.

Louis s’arrêta dans l’entrée, ses sens tellement en éveil qu’il en avait presque les yeux qui le piquaient. Rôti à la cocotte et désodorisant à la lavande. Les trois marches descendant vers le salon et la cuisine se trouvaient juste à sa gauche. À droite, d’autres marches conduisaient aux cinq chambres du haut. Les murs jaune pâle de l’entrée étaient couverts d’un assemblage de photos encadrées.

Phillip l’ayant débarrassé de son manteau, Louis se mit à regarder toutes les photos les unes après les autres. Des garçons. Des dizaines de visages différents, de tous âges. Certains en tenue de Little League1, d’autres en boy-scout, certains se tenant devant un camping-car, d’autres autour du grand bassin bleu installé autrefois dans le jardin de derrière. Des garçons… tous les gosses placés dans cette famille d’accueil pendant plus de vingt ans.

— Laisse ta valise ici, dit Phillip, Frances a hâte de te voir.

Louis le suivit, l’odeur du rôti se faisant plus forte. Frances se tenait devant la cuisinière, les mains jointes sur son tablier. Elle avait pris quelques kilos et avait le visage rouge à cause de la chaleur du four. Sa coupe de cheveux était la même, couronne châtain clair, quelques boucles plaquées sur le front par la transpiration.

— Louis ! s’écria-t-elle en venant vers lui. (Elle l’écrasa contre sa poitrine.) Oh, que ça fait du bien de te voir !

Autre tsunami sensoriel. Le contact de sa joue, douce comme des pétales de rose fanée, l’odeur de talc Johnson pour bébé qu’elle utilisait toujours et que, gamin, il pensait être réservé à toutes les femmes blanches. Un souvenir l’envahit, celui du visage de Frances se rapprochant dans l’obscurité tandis qu’elle le mettait au lit et l’embrassait pour lui dire bonne nuit.

Il se dégagea finalement de son étreinte.

— Tu es trop maigre, dit-elle. Tu ne manges pas.

Il sourit.

— On fait aller.

Elle ronchonna, se retourna vers le plan de travail et y prit un plateau.

— Tiens, dit-elle.

Dessus étaient disposées une barquette de fromage Win Schuler, une assiette de crackers et de petits pickles soigneusement disposés en éventail. Avec deux serviettes bleues et un couteau à tartiner en argent.

— Dans combien de temps on mange ? demanda Phillip en sortant deux bières du frigo.

Frances s’essuya le front.

— Dans un moment. Pourquoi ne descendez-vous pas bavarder un peu tous les deux ? Je vous appellerai quand ce sera prêt.

Phillip indiqua la porte du sous-sol d’un signe de tête, Louis le suivit avec le plateau et ralentit en arrivant en bas des marches. Lambris en pin noueux et bar. Linoléum à carreaux bleus qu’il avait aidé à installer. Guirlandes lumineuses de Noël scintillant dans le miroir derrière le bar. Sur le bar proprement dit se trouvaient une vieille radio, un téléphone bleu à cadran rotatif, un bol de noix et un petit arbre de Noël en aluminium.

— C’est l’arbre qui était là quand j’étais gosse ? demanda Louis.

Phillip prit un siège au bar.

— Ouaip. Il doit avoir vingt ans maintenant. Chaque année, elle le ressort.

Louis se hissa sur le tabouret à côté de lui.

— Ne me dis pas que ces noix sont aussi les mêmes !

Phillip sourit.

— C’est bien possible. Tu en veux une ?

— Je vais m’en passer.

Phillip prit une noix et le casse-noix en argent. Louis savait qu’il avait cinquante-six ans, et mise à part sa claudication à la suite de la guerre de Corée, il était mince et en bonne santé. Son visage était encore saisissant et, en l’observant, Louis se rappela l’après-midi de ses douze ans quand il regardait la télé et était tombé par hasard sur le film Le jour où la Terre s’arrêta. Il y avait vu Michael Rennie et s’était demandé ce que son propre père pouvait bien fabriquer à jouer un astronaute dans un vieux film de série B en noir et blanc. Il lui avait fallu un an pour trouver le courage de le lui demander, et Phillip s’était alors mis à rire sans plus pouvoir s’arrêter. Ce n’est que des années plus tard que Louis avait cessé de penser à Phillip Lawrence comme à une mystérieuse présence extraterrestre dans sa vie.

Louis regarda ce qu’était devenu le visage de Phillip. Ses traits s’étaient creusés et il y avait quelque chose chez son père adoptif qu’il n’avait jamais vu auparavant – une tristesse profonde et douloureuse.

Phillip sentit son regard et leva la tête. Louis regarda ailleurs, ramassa sa bière et tourna son tabouret en faisant mine de regarder le sous-sol autour de lui.

— Rien n’a changé, dit-il. C’est un bel endroit.

— À vrai dire, il y a beaucoup à retaper, mais l’un des avantages de vieillir est que la vue baisse et, du coup, je le remarque moins.

Le flot de souvenirs continua. Le sous-sol était vieillot et démodé, mais c’était la meilleure pièce de la maison. C’était là que tout se passait. Louis revoyait presque les tas de papiers d’emballage froissés des fêtes. Phillip dirigeant les réunions de scouts qu’il observait de dessous l’escalier, trop timide, trop timoré pour y assister. Il se souvint du camping intérieur en hiver, de la demi-douzaine de gamins dans des sacs de couchage en lambeaux, Phil assis en tailleur et racontant à mi-voix des histoires de fantômes.

— Tu sembles avoir changé, dit Phillip.

— Changé dans quel sens ?

— Plus serein. Peut-être même heureux.

— Les choses se passent bien en ce moment.

— Tant mieux. Tu as beaucoup attendu.

Louis se tourna vers lui. Il voulait lui dire que lui aussi avait changé. Mais son instinct lui dictait de le laisser choisir le moment où il commencerait à parler de son amie et de la tombe vide.

La chaudière se mit en route et de l’air chaud souffla des grilles d’aération au plafond. De la cuisine au-dessus d’eux leur parvenaient des bruits d’assiettes et la voix de Frances fredonnant doucement. Louis prit un cracker et étala un peu de fromage dessus. Il entendit Phillip soupirer profondément et se dit qu’il était sur le point de lui expliquer pourquoi il lui avait demandé de venir.

Mais Phillip restait silencieux, cassant les noix.

Louis se rendit compte qu’il allait devoir l’aider un peu. Toutes ces innombrables fois où Phillip avait été celui qui l’avait fait sortir de sa coquille. Ça lui faisait bizarre que les rôles soient inversés.

— Phillip, pourquoi as-tu voulu que je vienne ? demanda-t-il. Qu’est-ce qui se passe ?

Phillip lui jeta un coup d’œil, puis regarda de nouveau sa noix et sortit soigneusement les petits morceaux de la coquille.

— Je ne sais pas par où commencer, dit-il doucement.

— Essaie donc par le commencement.

Phillip posa le casse-noix et se tourna vers lui.

— Je vais sur la tombe de mon amie depuis seize ans. Le mois dernier, j’y suis allé et il y avait un écriteau indiquant que le site avait été vendu et que les familles pouvaient demander que les dépouilles soient déplacées.

— Oui, tu me l’as écrit dans ta lettre, dit Louis.

Phillip acquiesça.

— Quand ils ont découvert que je ne faisais pas partie de sa famille, ils ne m’ont plus répondu. Mais il y avait une femme et… je crois qu’elle a ressenti de la sympathie pour moi ou quelque chose s’en approchant. Elle m’a dit que la famille de mon amie… (Phillip s’interrompit)… ne voulait pas de la dépouille.

Il se frotta les mains pour se débarrasser des morceaux de coquille de noix.

— J’ai demandé si je pouvais m’en occuper et elle a dit oui. Alors j’ai signé un papier et fait ce qu’il fallait pour obtenir une nouvelle concession ici à Plymouth. J’ai même acheté un nouveau cercueil. Mais quand ils ont voulu transférer le corps, c’est là qu’ils se sont aperçus…

Il s’arrêta. Il entoura la bouteille de bière de ses mains, mais ne la porta pas à sa bouche.

— Tu dis dans ta lettre que le cercueil était vide, dit Louis.

— Non, il n’était pas vide. Il était rempli de cailloux. C’est ce qu’ils ont trouvé quand ils l’ont ouvert.

Phillip était assis là, tenant la bouteille comme si elle allait se briser.

— Et donc, reprit Louis, tu penses que ton amie pourrait être vivante ?

Phillip hocha lentement la tête.

— Non, non, dit-il. Je sais bien que ça n’est pas possible.

— Tu dis dans ta lettre que tu n’as rien dit à Frances. Pourquoi ?

Phillip était très calme, parlant à voix basse.

— Parce que mon amie est une femme que j’ai connue avant elle. Je ne crois pas qu’elle comprendrait.

Louis prit une gorgée de bière, des questions lui venant à l’esprit, certaines trop personnelles pour être posées.

— Phil, je ne peux pas mentir à Frances.

— Je sais, je sais, répondit Phillip en le regardant. Je veux seulement savoir ce qui s’est passé. Peut-être y a-t-il eu seulement une confusion au cimetière, une erreur dans les archives ou quelque chose. Ce sont des choses qui arrivent, non ?

Louis fit oui de la tête.

— Je veux juste que mon amie soit à nouveau inhumée. (L’expression de Phillip devint implorante.) Peut-être pourrais-tu juste te pencher sur le problème ? Peux-tu au moins m’aider à faire ça ?

— D’accord, dit Louis.

Des bruits se faisant entendre au-dessus d’eux, ils levèrent la tête et découvrirent Frances en train de se pencher en haut de l’escalier pour mieux les voir.

— Qu’est-ce que vous complotez tous les deux ? demanda-t-elle.

— On évoque juste un peu le passé, Fran, dit Phillip.

— Eh bien, le dîner est prêt et je veux tout savoir de ce qui se passe dans la vie de Louis. Alors ramenez vos fesses tout de suite.

— On arrive, dit Phillip.

Frances retourna à la cuisine. Louis entendit le bruit de ses pas au-dessus de leurs têtes, et à nouveau ses fredonnements.

— Il va falloir que j’aille au cimetière, dit Louis.

— On peut faire ça demain matin à la première heure. (Phillip fit une pause.) Merci, Louis.

Sa voix avait changé, comme s’il était soulagé d’avoir fait le plus dur. Mais la tristesse n’avait pas quitté ses yeux. Il descendit de son tabouret et commença à monter les marches. Il se retourna et, l’espace d’un instant, Louis eut le sentiment que Phillip Lawrence était redevenu un étranger. C’était un homme, l’âme en peine.

Louis ramassa sa bière et le suivit.


1. La Little League Baseball est une organisation américaine à but non lucratif gérant la pratique du base-ball pour les enfants de cinq à dix-huit ans aux États-Unis et dans le monde.

CHAPITRE 3

Il n’était pas revenu à Plymouth depuis plus de six ans. Après être sorti lauréat de l’université du Michigan en 1981, il était resté à Ann Arbor pour y travailler dans la police. Il se sentait à l’aise dans la ville de ses études, dans ce riche vivier de races, de religions et de mentalités. Chaque fois qu’il était allé rendre visite à Phillip et Frances au cours de ces quelques dernières années, c’était pendant que ces derniers se trouvaient en vacances dans le nord, en quelque sorte en territoire neutre. Jamais ici, à Plymouth.

— Alors, que penses-tu de ce qu’est devenue la ville de ton enfance ?

Louis jeta un coup d’œil à Phillip, qui conduisait.

— Ça n’a pas beaucoup changé, répondit-il.

Louis regarda par la vitre embuée. Les Lawrence vivaient à la limite de la ville, et Phillip dut traverser le petit centre-ville pour prendre l’autoroute. Le regard de Louis s’attarda sur la place avec son kiosque à musique complètement visible maintenant que les arbres étaient nus. Il vit la vieille banque à colonnes et la marquise du Penn Theater : Field of Dreams. Et là-bas, au coin, le vieil hôtel.

— Ils ont refait le Mayflower, dit-il d’un air absent.

— Oui. Mais ils ont conservé le vieux papier peint dans la salle de restaurant.

Louis se souvint brusquement d’un voyage d’études en primaire.

C’était un jour gris ardoise de novembre, juste comme ce jour-là, et il se rappela s’être senti seul et tout petit tandis que le bus le déposait devant l’hôtel Mayflower avec les autres gosses pour y déjeuner.

Il savait maintenant que le Mayflower n’était pas un endroit chic. Mais c’était ce qu’il lui semblait alors, avec sa moquette vert foncé, le comptoir en bois reluisant de la réception et la femme en costume noir à l’air hargneux qui leur avait donné les menus. La carte était immense entre ses mains et il ne connaissait rien. Que commander ? Que faire de cette lourde serviette blanche ? Où aller s’il avait envie de faire pipi ?

La maîtresse était debout et leur parlait des Pilgrims en montrant du doigt le papier mural avec ses dessins du Nina, du Pinta et du Santa Maria. Elle disait qu’ils devaient tous se sentir reconnaissants envers leurs ancêtres qui s’étaient sacrifiés en venant en bateau afin de leur permettre d’y vivre. Il l’avait écoutée en se disant : C’était sûrement pas les miens, d’ancêtres.

— La ville est en train de changer, dit Phillip.

Louis décela quelque chose dans sa voix et se retourna.

— Tous ces jeunes gens qui s’installent ici, à la recherche de l’idée qu’ils se font d’une petite ville idéale, dit-il, les yeux fixés sur la route.

— Plymouth n’est pas idéale, dit Louis.

— Cloverdale a fermé, tu sais ? Une chaîne quelconque a ouvert dans Main Street.

Phillip hochait la tête avec dégoût. Mais Louis se rappelait certaines douces soirées de dimanche, où ils marchaient jusqu’au vieux salon de dégustation de glaces, Phillip et lui y prenant des cônes deux boules d’une glace à la guigne noire succulente et ignorant les regards de tous les Blancs.

Louis frotta une de ses manches sur la vitre embuée. Ils passaient maintenant à côté du lycée. Les souvenirs continuaient de se bousculer. Quatre années comme seul gamin noir dans une école avec que des Blancs. Personne n’était méchant, personne ne l’insultait. Il avait été accepté, mais presque comme une drôle de mascotte. Il racontait des blagues dans les toilettes et avait toujours une place assise à la cafétéria. Mais il n’était jamais invité aux fêtes chez les gosses blancs.

Phillip contemplait le lycée pendant qu’ils attendaient que le feu passe au vert.

— Tu cours toujours ? demanda-t-il.

— Pas autant que je devrais, répondit Louis.

Il était de nouveau au lycée, essayant de se rappeler un visage, celui d’un salopard d’entraîneur d’EPS qui l’obligeait à aller au basket. Le type se foutait que Louis déteste ça et l’avait obligé à y jouer jusqu’à ce que Louis commence à sécher. Finalement, Phillip avait eu une discussion avec l’entraîneur, puis une autre avec Louis. Au bout du compte, Louis était allé à l’athlétisme juste pour lui faire plaisir. Mais à sa grande surprise, il avait découvert qu’il aimait le cross. Il appréciait le contact du vent frais sur son visage et le bruit de son pouls dans ses oreilles. Il aimait la sensation de lavage de cerveau que prodiguait la course. La solitude du coureur.

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