La Tristesse du roi

De
Publié par

A un ami qi me demandait : " Alors, qu'est-ce que ça raconte ? ", je bégayai une réponse un peu embarrassée. C'est une histoire où il y aura du cirque et de la spéléologie, et encore un air de jazz, des timbres, une image d'Épinal, des nuages et du ciel bleu, beaucoup de ciel bleu, sous diverses longitudes à cause d'un voyage en Chine.


Oui, mais qu'est-ce que ça raconte ? Une histoire où l'on entendra un écho de l'Histoire, 1968, Hiroshima, la Commune de Paris, où l'on verra vivre plusieurs générations, où l'on ira et reviendra, d'un chapitre à l'autre, du printemps 1971 aux étés 1992-1993. Avec des personnages, bien sûr, Paul, Jean et Marc, Margot, Irène et Adèle, et des correspondances infinies, une histoire saturée de mémoire.


Et alors ? Sans bien m'en rendre compte, je tournais encore un peu autour de la réponse. J'évoquais le roi sans divertissement et les misères et le bonheur qu'on prête aux hommes avec juste la course d'un lièvre ou une cartouche de dynamite. Puis, j'en vins à donner le motif. D'une façon si parfaitement claire que je m'en étonne encore aujourd'hui. Voilà, La Tristesse du roi, c'est l'histoire d'un homme dont le fils a disparu.


Là, je fus saisi par une hésitation. Et une ambiguïté. Est-ce qu'on dit a disparu ? Ou est disparu ? tout le roman se tient dans cette infime mais immense énigme.


B.C.


Publié le : mercredi 25 septembre 2013
Lecture(s) : 43
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021145069
Nombre de pages : 336
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
LA TRISTESSE DU ROI
Extrait de la publication
Du même auteur
POEMES & le plus grand poème pardessus bord jeté Seghers, 1983
Corpus Messidor, 1985
Vers l’infini milieu des années quatrevingt Seghers, 1987
Italiques deux Seghers, 1992
Entretemps Flammarion, 1997
ESSAIS Le Principe Renaissance La Sétérée, 1987
La Dialectique Véronèse La Sétérée, 1989
ROMANS L’Arbre de vies François Bourin, 1992 et Seuil, « Points » n° P406
L’Orgue de Barbarie Seuil, 1995 et « Points » n° P294
RECIT Martin cet été Julliard, 1994
Extrait de la publication
BERNARD CHAMBAZ
LA TRISTESSE DU ROI
roman
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, boulevard Romain-Rolland, Paris XIV
Extrait de la publication
ISBN: 9782021145052
© Éditions du Seuil, septembre 1997
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L.3352 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Extrait de la publication
I 31 mars 1971
Ce matin, Jean Deydier assista à une espèce de miracle. En passant devant le Cirque d’hiver, il vit une chose très étonnante et admirable. Il leva les yeux vers la rotonde, la volée de pigeons décollant avec un bruit de soie froissée de la corniche, entre les lettres D et H. La seconde suivante, il aperçut une petite fille en robe blanche. Elle écartait les battants d’une fenêtre, puis, d’un seul mouvement, sans la moindre hésitation, comme tirée par un fil invisible, avançait sur un étroit balcon, se penchait. Jean n’eut pas le temps de se demander ce qu’elle allait faire, il la vit basculer, tom ber, oui, s’abandonner au vide. Il se sentit défaillir, le cœur gagné par le même vide, effrayé, l’esprit dépassé par la vitesse et la logique de l’événement, quand soudain il n’en crut pas ses yeux. Le corps ne semblait plus choir mais être suspendu, un instant on eût dit qu’il volait, ou planait, la robe flottant comme les anciennes crinolines des infantes d’Espagne ou les anges sur l’azur écaillé d’une abside. Jean pensa C’est comme si elle était tenue par un fil invisible, le même qui l’avait tirée sur le balcon. Et une image lui revint aussitôt en mémoire : un jouet, ou plutôt une sorte de petit tableau en cartonpâte représentant un chapiteau de cirque 5
Extrait de la publication
L A T R IS T E S S E D U R O I planté dans un décor de campagne parsemée de bos quets et tendu de légers nuages, les bords de la tente relevés afin que l’on puisse voir les rangées de specta teurs coloriés sur les gradins et admirer les figurines en plomb, Monsieur Loyal en habit vermeil galonné d’or et le couple de trapézistes, lui, la tête en bas, suspendu par les pieds au trapèze, elle en plein vol, vers l’autre trapèze, les cheveux parés d’un diadème, vêtue d’un maillot pailleté blanc et tenue à la taille par un fil de fer longtemps invisible parce qu’il avait été peint dans le bleu très foncé, presque noir, du ciel de la tente où il était fixé, voilà pourquoi il avait pu prendre le chapi teau pour un jouet et non un tableau, voilà pourquoi un jour le grandpère s’était fâché, pas beaucoup, ni longtemps, une minute, mais quand même, l’été où Jean – à force de faire voler la trapéziste – avait fini par déchirer le toit cartonné. La petite fille ne volait plus. Elle était allongée sur le trottoir, la robe à peine chiffonnée, la tache rouge garance d’un ruban en coton dans ses cheveux bou clés blonds. Jean avait traversé la rue, couru entre une DS et une Dauphine, manqué être renversé par un livreur en Mobylette filant vers la Bastille. Il regardait l’enfant. Et elle lui souriait. Il remarqua ses yeux grisbleu en amande et qu’elle avait un grain de beauté sur le bout du nez. Il essaya de lui donner un âge, quatre ou cinq ans, moins de sept en tout cas, comment savoir quand on n’a pas encore d’enfant. Il lui trouvait un air pâle qui s’estompa dès qu’elle se redressa et se mit à parler. Un brin d’ac cent anglais s’incrustait dans certains mots, un peu de brume entre deux voyelles ou une traînée de suie sur une syllabe encombrée de consonnes. Elle s’appelait 6
Extrait de la publication
L A T R IS T E S S E D U R O I Ann, comme la reine à l’époque de Marlborough et des guerres où on allait à cheval avec des chemises en dentelle et des étendards déployés pour un quintal de clous de girofle ou de noix muscade sous les cieux de l’océan Indien. Il s’assura qu’elle ne saignait pas. A l’évidence, elle ne présentait aucun trouble. Sinon qu’elle parlait, parlait, sans s’arrêter, racontait avec son très léger accent d’outreManche une histoire de princesse, genre Belle au bois dormant mêlée de Blanche Neige, confondant la pomme et le rouet, les bonnes fées et les moins bonnes, détournant le conte vers un souvenir de son dernier Noël, une poupée parlante pour peu qu’on appuyât à l’endroit du cœur, un sou pir qui la ramenait à la princesse, l’habillant alors d’hermine et de taffetas, la coiffant d’une perruque gonflée comme à Windsor ou l’Escurial ou la tignasse d’un dompteur, en résumé il suffisait d’attendre le carrosse ou le cheval du prince charmant. Ce matin, Ann s’était persuadée qu’il allait arriver. Elle avait donc ouvert la fenêtre, et s’était penchée. Avec précaution, Jean la prit dans ses bras. Elle s’arrêta de parler et lui sourit à nouveau. Il remarqua qu’elle avait ce qu’on appelle les dents du bonheur. Il se dit Elle a de la chance sans penser à sa chute, sim plement pour les dents. Jean lui demanda Tu n’as pas mal ? Comme si elle trouvait la question stupide, elle lui répondit Non ! pourquoi ? Il voulut lui montrer les deux étages. Levant la tête, il aperçut alors – autour d’eux – plusieurs personnes. Un homme en tablier, une vieille dame venue acheter un litre de lait et du beurre, son filet à la main, une autre dame – sans âge mais couperosée – sortie impromptu du cafébarAu 7
Extrait de la publication
L A T R IS T E S S E D U R O I rendezvous des artistes. Partagé entre la fierté et la contrariété, l’épicier contemplait l’auvent à moitié effondré de sa boutique, les pyramides tronquées d’oranges, un carton de chouxfleurs échoué dans le caniveau. On peut pas dire ! l’a vraiment la baraka la gamine. La cliente approuva. Oui ! l’est vernie. La dame desArtistesrenchérit. On peut pas dire. Au même moment, une jeune femme apparut. L’air affolé, des cheveux dans les yeux qu’on devinait bleus ou gris, un mélange de hâte et d’effroi dans le regard et d’incrédulité, le visage portant encore l’empreinte du souffle des deux étages qu’elle venait de descendre dans l’obscurité sans savoir exactement ce qui l’atten dait en bas, le redoutant bien sûr, comment réchapper d’une pareille chute, mais n’ayant pas eu le temps d’imaginer quoi que ce fût, sauf une épouvantable abstraction, n’ayant donc souffert qu’une minute et demie ou une demiminute qu’elle n’oublierait pour tant jamais. Elle tendit les mains vers sa fille, la prit dans ses bras, la serra contre son teeshirt mauve comme un morceau de ciel gallois et commença à lui parler, faiblement, lui murmurer à l’oreille une comp tine mêlée de Belle au bois dormant et de paroles bonnes à prier, jusqu’àAND THE FIRE AND THE ROSE ARE ONE, la longue vague des r et des w roulée depuis WHAT WE CALL&WE SHALL&SHALL BE WELL WHEN, « ce que nous nommons le commencement est souvent la fin ». La jeune femme remercia tout le monde. Et le monde entier. Comme si qui que ce soit y fût pour quelque chose. Mais elle le fit en peu de mots. Alors qu’ils avaient coulé si naturellement en anglais, ils semblaient maintenant trébucher et tarir. Elle leur dit encore Merci et Vous comprendez son père doit reve 8
Extrait de la publication
L A T R IS T E S S E D U R O I nir d’un long voyage ce matin. Ann répéta Long voyage ce matin. Puis, avant de rentrer, la tête pen chée sur l’épaule de sa mère, les boucles de leurs cheveux blonds se confondant, elle leur adressa un au revoir digne de la Reine et de Marlborough. Le trio de l’épicerie reprit ses considérations méta physiques. Y’a pas ! c’est c’ qu’on appelle un miracle. Et, tandis que Jean – par le fait du vagabondage et du bondissement perpétuel des pensées – se rappelait à la fois une sentence du Grand Timonier et un vieux cours du lycée sur la vérité et la grâce, la cliente évo quait les textes sacrés et la dame desArtistesune his toire qu’on lui avait racontée, pas plus tard qu’hier, auxArtistes, les deux voix, l’une doucereuse l’autre éraillée, se mêlant dans le compte rendu – comme si on y était – des deux résurrections d’enfants puis – en prime – du miracle de la hachedeferquisurnage dansleJourdainetleLivredesRois et d’un type tombé d’un zinc, un Canadien pendant la guerre son parachute en torche la chute amortie par un sapin et la neige, l’épicier incrédule, vot’ zinc z’êtes sûre que c’serait pas plutôt le comptoir, non, j’vous jure, un avion, ajoutant alors – par un souci de précision tou chant et dérisoire dont elle escomptait un surcroît de véracité – un avion avec des ailes et des hélices, et prenant l’autre dame à témoin, franchement, si une hache en fer surnage, c’est pas croyable c’qui peut se passer en vrai. Pourquoi pas. Jean songea que – après tout – il suffisait de lire les journaux pour le vérifier. Sans remonter aux calendes ni même au mois dernier. Rien que ces joursci. La vie ne manquait pas de matière à miracles. C’est peutêtre ce qui la rendait légère et – 9
Extrait de la publication
L A T R IS T E S S E D U R O I dans le fond – joyeuse. Malgré ceci ou cela. Un acci dent, la misère, les lisières de l’ennui. Bien entendu, il y avait les miracles miraculeux et les miracles réalistes. DansLe Figarofeuilleté chez le père d’Alexandre, Jean avait lu un article sur trois frères retrouvés dans une grotte du plateau sicilien à la limite du pliocène et des basaltes, après cinq semaines et l’abandon des recherches, grâce à l’aïeule qui – en rêve – avait vu et décrit le fourré recouvrant un trou par où les sauveteurs purent passer pour explorer – à tout hasardundédalequilesconduisitauxtroisgarçons survivant par on ne sait quelles prières et quelles forces, un peu de sel, des paquets d’azur massif comme sur la mer à toutes les heures du jour et de la nuit, eux qui ne faisaient plus la différence entre le jour et la nuit et qui furent comparés aux Sept Dormants bien qu’ils fussent trois au lieu de sept et que leur réapparition advînt après trentequatre jours au lieu de cent quatrevingtseize ans. DansL’Humanité, parcou rue un dimanche chez ses parents entre les éclairs au café et le désastreux café Nescafé, Jean avait repéré un reportage où le prodige relevait carrément du matéria lisme dialectique, le camarade Moukhimov nous pré sentant le jardinieretsavant Zaïnout Din Faroudimov, célèbre bien audelà du kolkhoze Lénine et de Tach kent et de l’Ouzbékistan et des quinze républiques de e l’Union soviétique, désormais célèbre à Paris XI et au près de l’ensemble des lecteurs du journal, pour ses citrons – ses « fruits d’or » – jusqu’à 1 400 kilos par arbre, tu m’diras si t’en trouves des comme ça en Amé rique. Quant àFranceSoir, Jean l’avait ouvert dans un café où il attendait Irène, il y était question d’un perro quet emprisonné pour propos licencieux puis relâché 10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.