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La Troupe

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Pacôme, Nathan et leurs amis se lancent à la conquête des planches. Leur pari pour sortir de l'ombre ? Faire corps face à l'adversité. Car dans les coulisses, quand les personnages se taisent, les comédiens aiment, espèrent, galèrent. Mais les comédiens tombent-ils jamais le masque ?
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Frédéric Meurin La Troupe
© Frédéric Meurin, 2017
ISBN numérique : 979-10-262-0519-7
Courriel : contact@librinova.com Internet :www.librinova.com
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I'm gonna tell him what to do because he's such a fool He's always looking for the easy way out
There's only love and hate, time and fate
The rest is, the rest is, the rest is... Jack talking (Jack talking to you) He said: "I'm finished with acting
Makes you feel like Jesus or John Wayne
So I'm coming to London
I'm gonna hang out in the rain" Ah, it's Jack talking
(Jack talking to you)
And I love him He's divine What's he gonna say? Jack, swing it
We better listen To that man Because he knows things
Well, we don't understand He's got the world listening Jack Talking
Dave Stewart and The Spiritual Cowboys
Mes yeux me piquent tant, j’en viens à me demander si nous avons parcouru ensemble cette étude scientifique prouvant que la v ue ne se détériorait pas plus vite à lire dans la pénombre que sous un bon éclairage. Ét ude qui ne mentionnait pas la lecture sur écran sans autre source de lumière. Survoler les sites d’information m’aide à me préparer. Je déniche toujours une dernière anecd ote pour enrichir les notes accumulées sur les titres que je diffuserai dans la soirée à l’attention des francophones expatriés à Londres. Tous les messages d’encouragem ent que m’adressent mes auditeurs soulignent leur plaisir à redécouvrir des classiques à travers ces histoires méconnues. Il fallait bien cette valeur ajoutée pou r convaincre la station de me confier une case horaire et pour distinguer mon émission de s dizaines de webradios qui transmettent de la chanson française. Peut-être mêm e que tous ces déracinés de luxe qui m’écoutent depuis la City apprécient la part d’ humanité que j’apporte avec mes commentaires. Encore un peu et je vais me prendre p our unfrench doctor. Je ferais mieux de les relire, ces fameuses notes. Sentir poi ndre la culpabilité constitue un indicateur assez fiable pour attaquer les ultimes r évisions de ma programmation. L’horloge du studio confirme : dix minutes avant l’ antenne. Une éternité, pour le gamin que je n’ai jamais cessé d’être quand il s’agit de repousser l’heure des devoirs. Je m’accorde un dernier article. Un titre, tout en bas de page, m’accroche l’œil. Je le lis. En entier. Plusieurs fois.
On air in five minutes.
Je me détache de l’écran. Kate, derrière sa vitre, fronce les sourcils.
— Nath'?You're ok? Ça va?
Je la rassure d’un hochement de tête et m’attarde e ncore quelques instants sur la brève. J’abandonne l’ordinateur pour saisir la list e des chansons diffusées ce soir. Elle ne m’inspire plus rien. J’interpelle à mon tour ma réalisatrice, qui me questionne du regard : je marque la pause, calme avant une tempêt e de feuillets qui tourbillonnent à travers le studio dans un rugissement : «Showtime!». Elle éclate de rire et me répond avec son accent à couper au couteau.
— Ce soir on improvise!
Elle qui apprécie les playlists composées à la volé e, elle va être servie. Dans deux heures, je n’essayerai même pas de lui traduireMadeleine de Proust quand elle s’efforcera de comprendre ce qui me guide dans mes errances. Pour l’instant elle se précipite dans les armoires derrière elle en quête du premier album de Michel Berger, celui où figure – est-ce un hasard? le premier morceau de cette programmation impromptue. J’en profite pour sécher mes larmes.
Pour me comprendre
Il faudrait savoir le décor
De mon enfance,
Le souffle de mon frère qui dort,
La résonance de mes premiers accords.
Pour me comprendre
Il faudrait connaître mes nuits,
Mes rêves d’amour,
Et puis mes longues insomnies,
Quand vient le jour,
La peur d’affronter la vie. Pour me comprendre
Michel Berger — Viens! Pacôme s’impatiente, battu par la neige. Je trouve toujours le moment idéal pour poser les questions qui me turlupinent depuis des m ois.
— C’est quoi l’ancre, là?
Je désigne la pièce d’acier rouillé qui trône dans la rocaille et je crois bien que mon copain se recroqueville encore un peu plus sous le froid. Il revient sur ses pas et me rejoint, histoire de profiter de ma carrure comme p aravent. J’aime bien le voir faire ça, ça me rappelle Astérix et Obélix. Obélix est peut-ê tre tombé dans la marmite de potion magique quand il était petit, mais c’est Astérix le plus fort. Plus rapide. Plus rusé. Plus teigneux. Obélix passerait ses journées à livrer de s menhirs si son ami ne l’entraînait pas dans plein de missions, et moi je resterais tou t seul à la maison si Pacôme ne m’emmenait pas au magasin de jouets. Quand la vende use avec sa drôle de main à trois doigts ne supporte plus nos cris et nos pours uites dans ses rayons, elle a beau nous chasser de sa boutique, nous on rentre goûter et on rêve encore à tous les jouets absents de ses étagères. On découpe des personnages dans les catalogues que la crochue ne veut plus qu’on prenne, soi-disant parce qu’on n’en laisse pas aux autres clients et on rejoue les aventures qu’on a imaginée s dans son magasin. Moi je préférerais que nos parents nous achètent cette boî te de pirates ou celle-ci d’astronautes, Pacôme, lui, s’en fiche : il espère surtout que sa mère lui payera une caméra, pour filmer les histoires qu’on invente. Av ec un peu de chance, on en aura bientôt une, déjà à Noël on m’a offert des petites enceintes que je peux brancher sur mon walkman. Du coup, Pacôme m’a confié la composit ion de la bande-son, même s’il a été un peu déçu par la première cassette que je l ui ai fait écouter. Il ne s’attendait pas à autant de chansons, encore moins françaises. J’al lais pourtant pas prendre des chansons anglaises, j’aurais pas compris les parole s collaient avec nos histoires — alors que lui ne s’intéresse qu’à l’ambiance, pas à ce que ça raconte, puisque c’est nous qui jouons les dialogues : inutile qu’un chant eur répète ce que nous y disons déjà. Je sais pour autant pas où je vais dégotter des mus iques sans paroles ailleurs que dans les disques de classique de mon père. Je ne le vois qu’un week-end sur deux quand il revient d’Angleterre, c’est pas pour me fa ire engueuler d’avoir rayé ses vinyles. Mais là tout de suite, ce problème d’approvisionnem ent ne pèse pas lourd face à
l’énigme de cette ancre de marine dans le jardin de mon copain.
— T-t-t-tu vois la f-f-f-fe... nêtre, là? Je lève la tête. Mon menton en profite pour me dégo uliner du cache-nez. Je replace l’écharpe d’un geste habitué. — C’est d’là que mon g-g-g-grand-père l’a j...etée.
— Pourquoi il a fait ça?
Il laisse s’échapper un grand nuage de condensation qui disparaît aussitôt. Les soupirs de Pacôme ponctuent nos conversations quand je ne comprends pas assez vite ses explications réduites par son économie de mots à un code secret. Vu qu’il n’essaye même pas de reformuler, soit ce coup-ci je suis vraiment trop bête pour capter, soit mon copain en a marre de se geler les miches. Avant de le rattraper, je secoue la neige accumulée sur mes épaules, comme ce s sapins qui se déplacent dans les forêts des contes de Noël.
— T’es pas marrant...
C’estpas marrant.
On défait nos chaussures pleines de gadoue avant de nous précipiter dans la cuisine. Notre raid est bien organisé : Pacôme pren d les baguettes et un couteau pour les ouvrir, je me charge du beurre et du chocolat. Pacôme aime le noir très amer, moi je préfère comment les grains de riz soufflé me morden t la langue quand les morceaux roulent dans ma bouche. Moins d’une minute suffit p our rassembler notre butin et nous élancer vers l’étage. Un cri en provenance du salon couvre notre cavalcade et le son de la télé.
— N’allez pas mettre des miettes partout dans ton l it! Pacôme a déjà gravi les dernières marches quand sa mère rajoute : — Et Coco, dis à ton copain de ne pas courir comme un éléphant dans mon escalier. Pas besoin d’un miroir : même sans son costume, je suis de la couleur du Père Noël... Mâchoire crispée, Pacôme réplique sous cape . — M’appelle pas comme ça, sale conne.
Bien sûr, j’ai beau lui en vouloir moi aussi, je ne peux pas m’empêcher de reprocher à Pacôme de mal parler de sa maman. Pour toute répo nse, il hausse les épaules et pousse la porte de sa chambre, marquée au gros feut re noir indélébile d’un «Do not distrub», qu’entourent des étoiles, un croissant de lune et une guitare, graffitis tracés d’une main malhabile. Nous nous jetons sur le lit p our l’opération «Ogres voraces». Installés en tailleur, nous sommes impitoyables ave c nos proies, Pacôme éventre d’un geste expert les baguettes que je recouvre de tranc hes de beurre rivetées à la mie par des carreaux de chocolat plus serrés que dans leur emballage d’aluminium. Ces préparatifs accomplis, le festin commence à peine q u’il se termine déjà. La recherche des survivants débute pour mieux les achever. Pacôm e s’occupe de piquer du doigt les fragments de croûte de pain éparpillés sur le lit. Tout aussi méthodique, je me charge de rouler les feuilles métalliques pour récolter le s derniers copeaux de chocolat. Nous jouons alors aux drogués : on s’enduit le doigt de poussière de cacao, on s’en brosse les dents, on claque de la langue avant de chuchote r d’un air mystérieux «c’est de la bonne. Le premier qui éternue a perdu.» et on finit le reste de la poudre en la reniflant Je perds souvent.
Nous sommes en pleine descente : plus de pain, plus de chocolat, même plus de poudre. Mon regard se pose sur la frise de photos q ui encadrent la fenêtre. Un frisson me parcourt devant ces clichés de stars et de chant euses découpées dans des
magazines. Je ne comprends pas ce que Pacôme trouve de rassurant dans ces yeux de papier glacé. Alors que je ne supporterais pas d e me sentir épié jusque dans mon lit par ces fantômes, lui au contraire réclame cette pr ésence. Il ne m’a jamais expliqué pourquoi il souhaitait être ainsi surveillé, ni pou rquoi je figurais — en bonne place comme quelques copains, tous des garçons — dans tou t ce fatras de femmes à poil prélevées à d’autres catalogues que celui de la cro chue. Mon doigt glisse sur l’image d’une actrice, prenant garde à ne pas froisser le p apier fin du magazine télé où elle a été récupérée. — Elle est nouvelle, la blonde. T’as changé ta mosa ïque? D’habitude, Pacôme évite de parler, alors pour répo ndre à des questions qui n’en sont pas... J’observe les autres clichés, familiers ceux-là. Une des rares fois où elle était en France, ma demi-sœur nous avait emmenés ma nger des hamburgers pour mon anniversaire. Ma pose devant l’objectif, trop série use chez un enfant de mon âge, contraste avec les grimaces de Pacôme. Le cadre du Polaroïd garde les traces du ketchup que j’avais sur les doigts quand je l’agita is pour révéler l’image. J’aime encore plus cette photo, qu’elle survive année après année parmi toutes les autres, mise en valeur par son bord de plastique qui commence à jau nir. Pacôme m’a un jour confié qu’il l’avait placée là exprès, pour la voir à chaq ue fois qu’il ouvrait sa fenêtre. Quelle idée bizarre me pousse à justement ouvrir d’un coup les deux battants? Je me penche à la balustrade alors que ça râle derrière moi.
— F-f-f-ferme ça, y c-c-c-caille !
Je me redresse et obéis : j’ai ma confirmation. — La fenêtre d’où ton grand-père a jeté l’ancre, c’ est celle-là? C’est la tienne. Les yeux de Pacôme se réduisent à deux fentes, comm e les rares fois où je devine un secret qu’il voulait garder. Puis il se détourne à la recherche d’autres miettes de pain sur son couvre-lit... sauf que son regard s’est att ardé un instant sur un point au-dessus de moi. Que cachent les croisements de poutres appa rentes des combles où la chambre de Pacôme a été aménagée? Pacôme ne me laisse pas demander ce qui a tracé cette bande claire sur le chêne noirci.
— La c-c-c... Chier! La corde. Là. C’est là qu’elle est passée. Elle a dû glisser très vite pour user autant le boi s. J’essaye de m’imaginer le grenier comme il était à l’époque en observant la pièce qu’ elle est devenue, avant d’avouer. — J’arrive pas à comprendre pourquoi il a fait ça. Il était un peu bizarre ton papy, non? J’veux dire, s’il avait besoin d’un contrepoids e t d’une poulie pour soulever quelque chose, y avait plus simple? Mon meilleur ami quitte la contemplation de son cou vre-lit, sans que je parvienne cette fois à déchiffrer ses pensées. Il s’apprête à dire quelque chose, se ravise et explique d’une traite. — Il était marin. Il a pris une corde et il a jeté l’ancre. C’est tout.
Les petites filles modèles
Se moquaient bien de moi
Tu n’es pas connu disaient-elles
Tu n’as pas l’air d’un roi
Les petites filles méchantes
Aimaient jouer avec moi
Elles avaient une façon cruelle
De s’endormir entre mes bras. Les petites filles modèles
William Sheller
Certains chanteurs populaires célèbrent un monde fa ntasmagorique où les chasseurs délaissent leurs fusils pour se promener au soleil levant, où de maternelles tenancières de bistrot vous offrent le café d’après les cours, et où la piste de danse se prête à de gentils échanges de bécots. Autant dire qu’ils ont manqué une grande carrière d’auteur de science-fiction. Ou alors, ils n’ont jamais mis les pieds au lycée. Quelques minutes d’observation de la soirée m’ont r évélé le schéma qui régit l’univers, aux antipodes de ces fariboles. On se rend toujours à une fête par deux, qu’on forme un couple, bien sûr, ou un duo, tant qu’un invité f ait profiter son pote d’une entrée pour deux personnes. Sans misogynie, le modèle féminin e st plus répandu. Elles sont donc deux, la première aussi petite, grosse, mal dans sa peau, que la seconde est élancée, mignonne, sûre de plaire. La première voudrait se m aquiller, la seconde n’en a pas besoin. La première lit des bouquins, un peu chiant s de l’avis de la seconde qui elle, sait danser.
Maintenant baissez les lumières, montez le son, dis persez le rhum acheté en cachette au milieu du coca et des jus de fruits, le duo de mecs entre en piste. Pacôme et moi formons une équipe semblable à Batman et Rob in : nous ne sortons qu’à la nuit tombée. Nous partageons un siège où, lové dans son fauteuil, mon ami s’abîme dans la contemplation des glaçons qui tournoient au fond de son verre. Il trône, fascinant et ténébreux. Je me lève de l’accoudoir du fauteuil cl ub pour ne pas mettre en rogne l’organisateur de la soirée en pétant le meuble pré féré de son paternel. Me voilà donc debout, encombré de ma bidoche, de mes bras, de mes jambes, dans le chemin de tout le monde tandis que mon pote, impérial, reste dans son Chesterfield, inaccessible au commun des mortels, éblouis par ce dandy trash q ui sirote un cocktail l’air de rien. Je comprends pourquoi Pacôme m’encourageait à ne pa s me changer avant d’aller à la fête, aussi aberrant que ça paraisse. Nos tenues de scène ne nous avantagent cependant pas de la même manière.