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© Frédéric Meurin, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0519-7

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

I'm gonna tell him what to do because he's such a fool

He's always looking for the easy way out

There's only love and hate, time and fate

The rest is, the rest is, the rest is...

 

Jack talking (Jack talking to you)

 

He said: "I'm finished with acting

Makes you feel like Jesus or John Wayne

So I'm coming to London

I'm gonna hang out in the rain"

 

Ah, it's Jack talking

(Jack talking to you)

And I love him

He's divine

What's he gonna say?

Jack, swing it

 

We better listen

To that man

Because he knows things

Well, we don't understand

 

He's got the world listening

 

Jack Talking

Dave Stewart and The Spiritual Cowboys

 

Mes yeux me piquent tant, j'en viens à me demander s'ils ont lu comme moi cette étude scientifique prouvant que la vue ne se détériorait pas plus vite à lire dans la pénombre que sous un bon éclairage. Étude qui ne mentionnait pas la lecture sur écran sans autre source d'éclairage. Parcourir en diagonale les sites d'information m'aide à me préparer. Je déniche toujours une dernière anecdote pour enrichir les notes accumulées autour des titres que je diffuserai dans la soirée à l'attention des francophones expatriés à Londres. Les messages d'encouragement que je reçois de mes auditeurs reflètent à quel point ils apprécient ces anecdotes et le jour nouveau dont elles éclairent ces morceaux qu'ils pensaient connaître. Il fallait bien cette valeur ajoutée pour convaincre la station de me confier une case horaire et pour distinguer mon émission des dizaines de webradios diffusant de la chanson française. Peut-être même que tous ces déracinés de luxe qui m'écoutent depuis la City apprécient la part d'humanité que j'apporte avec mes commentaires. Encore un peu et je vais me prendre pour un french doctor. Je ferais mieux de les relire, ces fameuses notes. Sentir poindre la culpabilité constitue un indicateur assez fiable pour attaquer les ultimes révisions de la programmation. Un coup d'œil à l'horloge du studio confirme dix minutes avant l'antenne. Une éternité, pour le gamin que je n'ai jamais cessé d'être quand il s'agit de repousser l'heure des devoirs. Je m'accorde un dernier article. Un titre, tout en bas de page, m'accroche l'œil. Je le lis. En entier. Plusieurs fois.

—  On air in five minutes.

Je détache mes yeux de l'écran. Kate, derrière sa vitre, fronce les sourcils.

—  Nath' ? You're ok ? Ça va ?

Je la rassure d'un hochement de tête et m'attarde encore quelques instants sur la brève. J'abandonne l'ordinateur pour saisir la liste des chansons diffusées ce soir. Elle ne m'inspire plus rien. J'interpelle à mon tour ma réalisatrice, qui me questionne du regard : je marque la pause, calme avant une tempête de feuillets qui tourbillonnent à travers le studio dans un rugissement : « Showtime ! ». Elle éclate de rire et me répond avec son accent à couper au couteau.

—  Ce soir on improvise !

Elle qui apprécie les playlists composées à la volée, elle va être servie. Dans deux heures, je n'essaierai même pas de lui traduire Madeleine de Proust quand elle essayera de comprendre ce qui me guide dans mes errances. Pour l'instant elle se précipite dans les armoires derrière elle en quête du premier album de Michel Berger, celui où figure – est-ce un hasard ? le premier morceau de cette programmation impromptue. J'en profite pour sécher mes larmes.

 

Pour me comprendre

Il faudrait savoir le décor

De mon enfance,

Le souffle de mon frère qui dort,

La résonance de mes premiers accords.

Pour me comprendre

Il faudrait connaître mes nuits,

Mes rêves d'amour,

Et puis mes longues insomnies,

Quand vient le jour,

La peur d'affronter la vie.

 

Pour me comprendre

Michel Berger

 

—  Viens !

Pacôme s'impatiente, battu par la neige. Je trouve toujours le moment idéal pour poser les questions qui me turlupinent depuis des mois.

—  C'est quoi l'ancre, là ?

Je désigne la pièce d'acier rouillé qui trône dans la rocaille et je crois bien que mon copain se recroqueville encore un peu plus sous le froid. Il revient sur ses pas et me rejoint, histoire de profiter de ma carrure comme paravent. J'aime bien quand il fait ça, ça me rappelle Astérix et Obélix. Obélix a beau être tombé dedans quand il était petit, Astérix reste plus fort. Plus rapide. Plus rusé. Plus teigneux. Obélix passerait ses journées à livrer des menhirs si son copain ne l'entraînait pas dans plein d'aventures, et moi je resterais tout seul à la maison si Pacôme ne m'emmenait pas au magasin de jouets. Quand la vendeuse avec sa drôle de main à trois doigts ne supporte plus nos cris et nos poursuites dans ses rayons, elle a beau nous chasser de sa boutique, nous on rentre goûter et on rêve encore à tous les jouets absents de ses étagères. On découpe des personnages dans les catalogues que la crochue ne veut plus qu'on prenne, soit disant parce qu'on n'en laisse pas aux autres clients et on rejoue les aventures qu'on a imaginées dans son magasin. Moi je préférerais que nos parents nous achètent cette boite de pirates ou celle-ci d'astronautes, Pacôme, lui, s'en fiche : il voudrait surtout que sa mère lui achète une caméra, pour filmer les histoires qu'on invente. Avec un peu de chance, on en aura bientôt une, déjà à Noël on m'a offert des petites enceintes que je peux brancher sur mon walkman. Du coup, Pacôme m'a confié la composition de la bande-son, même s'il a été un peu déçu par la première cassette que je lui ai fait écouter. Il ne s'attendait pas à autant de chansons, encore moins françaises. J'allais pourtant pas prendre des chansons anglaises, j'aurais pas su si les paroles collaient avec nos histoires alors que lui ne s'intéresse qu’à l'ambiance, pas à ce que ça raconte, puisque c’est nous qui jouons les dialogues : inutile qu'un chanteur répète ce que nous y disons déjà. Ça ne me dit pas où je vais dégoter des musiques sans paroles ailleurs que dans les disques de classique de mon père. Déjà que je ne le vois qu'un week-end sur deux quand il revient d'Angleterre, c'est pas pour me faire engueuler d'avoir rayé ses vinyles. Pourtant, là tout de suite, ce problème d'approvisionnement ne pèse pas lourd face à l'énigme de cette ancre de marine dans le jardin de mon copain.

—  T-t-t-tu vois la f-f-f-fe... nêtre, là ?

Je lève la tête. Mon menton en profite pour me dégouliner du cache-nez. Je replace l'écharpe d'un geste habitué.

—  C'est d'là que mon g-g-g-grand-père l'a j...etée.

—  Pourquoi il a fait ça ?

Il laisse s'échapper un grand nuage de condensation qui disparaît aussitôt. Les soupirs de Pacôme ponctuent nos conversations quand je ne comprends pas assez vite ses explications réduites par son économie de mots à un code secret. Vu qu'il n'essaye même pas de reformuler, soit ce coup-ci je suis vraiment trop bête pour capter, soit mon copain en a marre de se geler les miches. Avant de le rattraper, je secoue la neige accumulée sur mes épaules, comme ces sapins qui se déplacent dans les forêts des contes de Noël.

—  T'es pas marrant...

—  C'est pas marrant.

On défait nos chaussures pleines de gadoue avant de nous précipiter dans la cuisine. Notre raid est bien organisé : Pacôme prend les baguettes et un couteau pour les ouvrir, je me charge du beurre et du chocolat. Pacôme aime le noir très amer, moi je préfère comment les grains de riz soufflé me mordent la langue quand je fais rouler les carrés dans ma bouche. Moins d'une minute suffit pour rassembler notre butin et nous élancer dans l'escalier. Un cri en provenance du salon couvre notre cavalcade et le son de la télé.

—  N'allez pas mettre des miettes partout dans ton lit !

Pacôme a déjà gravi les dernières marches quand sa mère rajoute :

—  Et Coco, dis à ton copain de ne pas courir comme un éléphant dans mon escalier.

Pas besoin d'un miroir : même sans son costume, je suis aussi rouge que le Père Noël... Mâchoire crispée, Pacôme réplique sous cape.

—  M'appelle pas comme ça, sale conne.

Bien sûr, j'ai beau lui en vouloir moi aussi, je ne peux pas m'empêcher de reprocher à Pacôme de mal parler de sa mère. Pour toute réponse, il hausse les épaules et pousse la porte de sa chambre, marquée au gros feutre noir indélébile d'un “Do not distrub”, qu'entourent des étoiles, un croissant de lune et une guitare, graffitis tracés d'une main malhabile. Nous nous jetons sur le lit pour l'opération “Ogres voraces”. Installés en tailleur, nous sommes impitoyables avec nos proies, Pacôme éventre d'un geste expert les baguettes que je recouvre de tranches de beurre rivetées à la mie par des carreaux de chocolat plus serrés que dans leur emballage d'aluminium. Ces préparatifs accomplis, le festin commence à peine qu'il est déjà fini. La recherche des survivants débute pour mieux les achever. Pacôme s'occupe de piquer du doigt les fragments de croûte de pain éparpillés sur le lit. Tout aussi méthodique, je me charge de rouler les feuilles métalliques pour récolter les derniers copeaux de chocolat. Nous jouons alors aux drogués : on s'enduit le doigt de poussière de cacao, on s'en brosse les dents, on claque de la langue avant de chuchoter d'un air mystérieux « c'est de la bonne » et on finit le reste de la poudre en la reniflant. Le premier qui éternue a perdu. Je perds souvent.

Nous sommes en pleine descente : plus de pain, plus de chocolat, même plus de poudre. Mon regard se pose sur la frise de photos découpées qui encadrent la fenêtre. Un frisson me parcourt devant ces clichés de stars et de chanteuses découpées dans des magazines. Je ne comprends pas ce que Pacôme trouve de rassurant dans ces yeux de papier glacé. Alors que je ne supporterais pas de me sentir épié jusque dans mon lit par ces fantômes, lui au contraire réclame cette présence. Il ne m'a jamais expliqué pourquoi il souhaitait être ainsi surveillé, ni pourquoi je figurais en bonne place comme quelques autres copains, tous des garçons dans tout ce fatras de femmes à poil découpées dans d'autres catalogues que celui de la crochue. Mon doigt glisse sur l'image d'une actrice, prenant garde à ne pas froisser le papier fin du magazine télé où elle a été récupérée.

—  Elle est nouvelle, la blonde. T'as changé ta mosaïque ?

D'habitude, Pacôme évite de parler, alors pour répondre à des questions qui n'en sont pas... J'observe les autres clichés, familiers ceux-là. Une des rares fois où elle était en France, ma demi-sœur nous avait emmenés manger des hamburgers pour mon anniversaire. Ma pose devant l'objectif, trop sérieuse chez un enfant de mon âge, contraste avec les grimaces de Pacôme. Le cadre du Polaroïd garde les traces du ketchup que j'avais sur les doigts quand je l'agitais pour révéler l'image. J'aime encore plus cette photo, qu’elle survive année après année parmi toutes les autres, mise en valeur par son bord de plastique qui commence à jaunir. Pacôme m'a un jour confié qu'il l'avait mise là exprès, pour la voir à chaque fois qu'il ouvrait sa fenêtre. Quelle idée bizarre me pousse à ouvrir d'un coup les deux battants ? Je me penche à la balustrade alors que ça râle derrière moi.

—  F-f-f-ferme ça, y c-c-c-caille !

Je me redresse et obéis : j'ai vu ce que je voulais. Je réfléchis un instant, les mains sur la poignée, comme pour m'assurer qu'elle ne tournera pas toute seule.

—  La fenêtre d'où ton grand-père a jeté l'ancre, c'est celle-là ? C'est la tienne.

Les yeux de Pacôme se réduisent à deux fentes, comme les rares fois où je devine un secret qu'il voulait garder. Puis ses yeux se détournent à la recherche d'autres miettes de pain sur son couvre-lit... sauf qu'ils se sont attardés un instant sur un point au-dessus de moi. Que cachent les croisements de poutres apparentes du grenier où la chambre de Pacôme a été aménagée ? Pacôme ne me laisse pas demander ce qui a tracé cette bande claire sur le bois noir.

—  La c-c-c... Chier ! La corde. Là. C'est là qu'elle est passée.

Elle a dû glisser très vite pour user autant le bois. J'essaie de m'imaginer le grenier comme il était à l'époque en observant la chambre qu'il est devenu, avant d'avouer.

—  J'arrive pas à comprendre pourquoi il a fait ça. Il était un peu bizarre ton papy, non ? J'veux dire, s'il avait besoin d'un contrepoids et d'une poulie pour soulever quelque chose, y avait plus simple non ?

Mon meilleur ami quitte la contemplation de son couvre-lit, sans que je parvienne cette fois à déchiffrer ses pensées. Il s'apprête à dire quelque chose, se ravise et explique d'une traite.

—  Il était marin. Il a pris une corde et il a jeté l'ancre. C'est tout.

 

Les petites filles modèles

Se moquaient bien de moi

Tu n'es pas connu disaient-elles

Tu n'as pas l'air d'un roi

Les petites filles méchantes

Aimaient jouer avec moi

Elles avaient une façon cruelle

De s'endormir entre mes bras.

 

Les petites filles modèles

William Sheller

 

Certains chanteurs populaires célèbrent un monde fantasmagorique où les chasseurs délaissent leurs fusils pour se promener au soleil levant, où de maternelles tenancières de bistrot vous offrent le café d'après les cours, et où la piste de danse se prête à de gentils échanges de bécots. Autant dire qu’ils ont manqué une grande carrière d’auteur de science-fiction. Ou alors, ils n’ont jamais mis les pieds au lycée. Quelques minutes d'observation de la soirée m'ont révélé le schéma qui régit l'univers, aux antipodes de ces fariboles. On se rend toujours à une fête par deux, qu'on forme un couple, bien sûr, ou un duo, tant qu'un invité fait profiter son pote d'une entrée pour deux personnes. Sans misogynie, le modèle féminin est plus répandu. Elles sont donc deux, la première aussi petite, grosse, mal dans sa peau, que la seconde est élancée, mignonne, sûre de plaire. La première voudrait se maquiller, la seconde n'en a pas besoin. La première lit des bouquins, un peu chiants de l'avis de la seconde qui elle, sait danser.

Maintenant baissez les lumières, montez le son, dispersez le rhum acheté en cachette au milieu du coca et des jus de fruits, le duo de mecs entre en piste. Pacôme et moi formons une équipe semblable à Batman et Robin : nous ne sortons qu'à la nuit tombée. Nous partageons un siège où, lové dans son fauteuil, mon ami s’abîme dans la contemplation des glaçons qui tournoient au fond de son verre. Il trône, fascinant et ténébreux. Je me lève du bras du fauteuil club pour ne pas mettre en rogne l'organisateur de la soirée en pétant le meuble préféré de son paternel. Me voilà donc debout, encombré de ma bidoche, de mes bras, de mes jambes, dans le chemin de tout le monde tandis que mon pote, impérial, reste dans son Chesterfield, inaccessible au commun des mortels, éblouis par ce dandy trash qui sirote un cocktail l'air de rien. Je comprends pourquoi Pacôme m'encourageait à ne pas me changer avant d'aller à la soirée, aussi aberrant que ça paraisse. Nos tenues de scène ne nous avantagent cependant pas de la même manière.