La Vénus internationale / Dinah Miami

De
Publié par

Dans leur maison de Santenay, les deux frères Gohelle, Nicolas l'écrivain et Simon le peintre, sont les témoins d'une époque historique, pendant laquelle l'Europe et le monde subissent une étrange transformation. Visionnaire lyrique, mais aussi humoriste, tel se montre Mac Orlan dans ce livre prophétique, écrit en 1923, et dont la dernière et hallucinante image fait apparaître le corps d'une petite femme de 1920, avec son chapeau cloche, crucifiée au milieu d'une immense plaine couverte de neige.
Publié le : jeudi 6 février 2014
Lecture(s) : 16
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072548802
Nombre de pages : 416
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Pierre Mac Orlan de l'Académie Goncourt
La Vénus Internationale
ROMAN
suivi de
Dinah Miami
ROMAN D'AVENTURES
Édition définitive
Préface d'Armand Lanoux de l'Académie Goncourt
Gallimard
En relisant la réédition de ce livre, après quarante ans (il fut écrit en 1920 pour paraître en 1923), il me semble dominé par l'avenir que j'ignore. Comme la plupart de mes ouvrages, c'est une sorte de reportage sentimental sur des époques inachevées ou en gestation. Les paysans, situés dans des paysages indéfinis, n'existent plus ; leur descendance les a transformés. Réconciliés avec les citadins, ils entrent dans la route tracée par la bicyclette, la moto et, peu à peu, par la voiture automobile. Mais c'est, en premier, l'œuvre de la Télévision qui a changé le décor sentimental de ce reportage romancé. Pierre Mac Orlan. Mai 1966.
PIERRE MACORLAN
ETLE FANTASTIQUESOCIAL
DESANNÉESVINGT
La Vénus Internationaleest datée par l'auteur du 25 février 1923. Nous sommes entre l'armistice de 1918 et la mémorableExposition des Arts Décode 1925. L'action se déroule en 1920. L'époque gomina-cactus est loin d'avoir fixé son visage. Les jupes ne remontent pas au-dessus de la rotule et les nuques féminines ne sont pas encore rasées. On danse déjà beaucoup, mais le one-step et le fox-trot, pas le charleston. Le tango, qui va faire déferler ses bataillons d'Argentins calamistrés, a un parfum désuet d'avant... avant quoi ? « Il y a eu ce... ce machin... en 1914... voyons, aidez-moi... – la guerre ? – C'est ça, la guerre ! »La plaisanterie est caractéristique de l'humour de Pierre Dumarchey, né à Péronne en 1882, fondateur du clan des Mac Orlan dont il fut le seul membre. Dada a six ans et casse tous ses jouets. Le surréalisme n'est qu'un adjectif insolite en forme de ces moustaches jocondiennes dont Apollinaire, mort depuis cinq ans, a affublé la Thérèse desMamelles de Tirésias.Ces repères chronologiques suffisent à expliquer pourquoiLa Vénus Internationaleprend des formes qui ne sont pas représentatives de Montparnasse, de Hambourg ou des vitrines animées par les grosses dames d'Anvers et d'Amsterdam, hauts lieux de la prostitution littéraire. Ce roman visionnaire a des ambitions et des amertumes d'un autre niveau. La Vénus Internationale est un desouvrages les plus significatifs de Mac Orlan. Certes, point par la trame romanesque, réduite à un canevas. Point de cette fantasmagorie qui surabonde dans les romans d'espionnes et de police qu'il écrivit peu après, et que le titre à la Maurice Dekobra laisserait espérer. Au contraire, un jeu inattendu d'idées-forces sobrement incarnées. Or, Mac Orlan détestait les idées. Son héros, Nicolas Gohelle, qui s'identifie à lui, déclare :« Les idées... Je m'en fous... Je suis trop solide physiquement. »Combien de fois Pierre m'a-t-il dit, dans la maison basse au heurtoir sonore des bords du Petit Morin :« Je ne pense que par images. »C'est ce qu'il fait ici. L'époque est donc là, pas encore telle qu'elle va se stéréotyper. Quarante ans plus tard, en mai 1966, à l'occasion de la republication de ce roman dans lescomplètes Œuvres qu'établissait avec amour Gilbert Sigaux, l'auteur prenait ses distances à l'égard de ce livredominé par l'avenir que j'ignore.Le principal était dit en quelques mots. La singularité du roman, comme celle du précédent,La Cavalière Elsa,tient dans le fait qu'un autre avenir que celui que pouvaient imaginer Pierre Mac Orlan et ses compagnons allait sortir de la boîte à ouvrage de Clio. En 1966, Mac Orlan, qui vivait en ermite intermittent depuis quarante ans dans la Brie champenoise, devait bien constater que les paysans du roman,« situés dans des paysages indéfinis(ah ! la prudence matoise du Picard !)n'existaient plus ».Pas plus que le monde de la paix singulière qu'il avait imaginée dans un monde bouleversé par la guerre, ravagé par les menaces de l'inflation, inventant pour tromper ses angoisses les mythes de l'aventure, de l'exotisme, du Transsibérien et de l'Orient-Express, un monde qui allait accoucher de sa plus grande crise avant la nôtre, le krach du jeudi noir, le 23 octobre 1929, et qui n'en sortira, dans quel état ! que par la Seconde Guerre mondiale. Ce qui, en passant, n'a rien de rassurant pour nous, songe morose que Mac Orlan savourait les dernières années de sa vie :« Le monde vivant perpétuellement sous la menace
d'une grande guerre nouvelle, une vraie grande guerre entreprise cette fois avec des moyens d'action en dehors de toutes les règles du vieux jeu... ».Et de sourire, sarcastique. Il y a toujours eu chez l'auteur de Malicesun sourcier de catastrophes. Les thèmes essentiels que le jeune romancier surgi depuis peu du petit cénacle cocasse des journaux de coiffeurs,Rire, Sourireou Fantasio,tentait donc d'apprivoiser, tournaient autour de cette Vénus, fleur vénéneuse de la grande peur de l'Est, à peine sortie des ombres du « machin » dont personne n'avait guéri, Mac Orlan moins qu'un autre, moins que Henri Barbusse et Roland Dorgelès, qui avaient eu juste le temps de métamorphoser en chefs-d'œuvre les sales angoisses de la Somme et de Verdun, ce que n'avaient pu ou voulu Maurice Genevoix et Mac Orlan.(Le Feua paru en 1917,les Croix de boisen 1919.) Bref, quand paraît ce déconcertant récit, les intellectuels et les artistes d'Occident ont le regard attiré par«la grande lueur à l'Est ». Ce n'est plus comme en 1910, la « ligne bleue des Vosges », c'est au-delà du Rhin, l'Allemagne qui croupit dans l'inflation et plus loin encore l'obscur remue-ménage de Moscou, dont les plus incontrôlables rumeurs circulent dans les cafés de Vavin, avec la peinture fraîche. Rien n'est encore joué si les cartes sont distribuées. A Paris, New York, Milan, Zurich, Madrid, Berlin et Leningrad, l'expressionnisme, art essentiel pour bien décrire les calamités, semble devoir l'emporter comme mode, justement, d'expression. AprèsCavalière Elsa, La partiellement écrite en occupation àCoblence (mai 1921),La Vénus Internationale,fantasme collectif d'érotisme sur fond d'angoisse, est à la pointe de ce mouvement dont le maître, pour Mac Orlan, fut un dessinateur de génie, George Grosz, qui hante les pages de ce livre. En effet, c'est bien une gravure du Berlinois George Grosz (1893-1959) qu'achète Nicolas Gohelle, en l'occurrence fondé de pouvoir de l'auteur, à cette séduisante colporteuse dont l'apparition dans les hameaux briards fait démarrer l'action, même si le futur contempteur du national-socialisme n'est pas nommément cité. Ce mouvement expressionniste paraissait avoir un grand avenir. Issu de James Ensor et de quelques autres, il s'épanouissait avec les fauves rugissants de Chatou et un Picasso qui relevait au moins autant de cette esthétique apocalyptique que de son propre cubisme. Les écrivains et les peintres de 1923 étaient en droit de penser qu'il allait triompher durablement. Il n'en fut rien. L'expressionnisme ne réussit pas cette conquête, bloqué par le refus occidental du fantastique que connaissait parfaitement Mac Orlan. Son extrême vague fut en littérature le fantastique social,formulé par Mac Orlan, qui s'était d'ailleurs ouvertement réclamé de l'expressionnisme : « L'abus de la déformation des objets et des idées pour rendre plus expressives les choses de l'art aidait incontestablement à rendre fantastique l'événement le plus banal. » Quand La Vénus Internationaleparaît chez Gallimard, l'auteur approche de la quarantaine. Il a déjà rassemblé les éléments de son pessimisme jubilant et depuis bien avant le Chemin des Dames et la route de Bapaume, il n'attend plus rien de bon du monde ni des hommes. Déjà, adolescent au pays des roses picardes, il devait disposer d'une dose peu commune d'amertume, due à l'état d'orphelin, à la ténacité proverbiale de la vache enragée et aux déceptions sentimentales. Un solide fond schopenhauerien, auquel il ne se réfère pas, mais dont il descend avec la plupart des maîtres de la réalité dans le roman français depuis Flaubert, le pousse à croire qu'aucun idéalisme n'échappe à la fonction de duperie qui prolonge l'espèce, et plus particulièrement l'idéalisme amoureux. L'autre aspect du grand ricaneur de Dantzig, l'éloge de la volonté, ne peut, dans de telles conditions, se traduire pour un homme sensé que par une tenace énergie appliquée à sa propre survie. Après l'enfance, la vache enragée d'avant 1914 et la guerre, la paix n'a rien arrangé. L'ancien fantassin de Souchez l'a surtout connue par l'occupation en Allemagne. Griveton à peu près bien nourri mais désargenté, il a vu de près la décomposition purulente d'une société hier puissante, l'inflation, l'effondrement parallèle des mœurs et des monnaies. J'en témoigne. Le Mac Orlan que j'ai connu de 1942 à 1970 n'avait pas oublié des années rhénanes qui n'avaient pas grand-chose de commun avec les poèmes d'Apollinaire, hors quelques lieux-dits prédestinés comme Bacharach et le joli nom de Lorelei. C'est dans les horreurs sournoises d'un cancer
financier d'une exceptionnelle intensité que Mac Orlan puisera la plupart des éléments de son propre cinéma personnel, de sa Paramount pour lanterne sourde, jusqu'à la fin de sa vie. Il était bien resté le même qu'aux temps deLa Vénus Internationale,en 1970, le nez écrasé sur la vitre de sa petite maison courtaude d'Archet. Il s'attendait toujours à voir apparaître sur le chemin des invasions le nez non moins écrasé de quelque éclaireur mongol ; il attendait la horde des loups qui annonce la fin du roman, prête à dévorer « la vieille perfection européenne ».En somme, le seul échec qu'il ait subi dans son existence professionnelle est d'avoir échappé par une mort paisible à l'universelle catastrophe. On ne saurait lui en vouloir. Dans ces romans jumeaux, la Cavalièreet la Vénus,et dans d'autres textes semés tout au long de l'œuvre, une jeune femme séduisante et d'une vénalité que l'auteur juge assez distinguée, incarne les puissances de destruction dont elle est la contrebandière ou l'exécutante. Claude de Bruges est bien la sœur d'Elsa, affinée par l'évolution de la situation entre 1920 et 1923, moins théâtrale, certes, moins inquiétante, mais toujours témoin de la misogynie particulière de l'auteur. Ce personnage est révélateur d'un écrivain secret quant à sa vie privée. N'en doutons pas, ces aventurières sont pour lui l'image de la femme, telle qu'il la voyait, Margot son épouse exceptée, un séduisant mirage, toujours schopenhauerien, mais au service des forces qui déferlaient sur l'Europe. Bien qu'il n'aimât guère mettre les points sur les i politiques, l'appartenance de la Vénus Internationale à la révolution, moins évidente que celle d'Elsa, n'en est pas moins assurée ; Claude de Bruges est «une femme affiliée à un parti social très puissant et très actif ».Cette héroïne convenait à un roman géopolitique comme il était possible de l'imaginer quelques années après la révolution d'Octobre et cela était alors très neuf. Malraux estimait Mac Orlan, qui le lui rendait bien. Ils différaient surtout en fonction de leurs âges réciproques. La décennie qui sépare La Condition humaine (1933)de La Vénus Internationalea vu tout changer dans la représentation politique romanesque. Parce qu'il a participé aux événements, l'idéologie est beaucoup mieux informée chez Malraux, mais les fantasmes demeurent semblables. La peur des Malgras, incarnation des grandes compagnies du Moyen Age, la toute neuve puissance d'une paysannerie qui sera bientôt détruite par la mécanisation occidentale, le remembrement et l'électrification chère à Lénine, la menace du péril jaune, ont des coefficients radicalement différents en 1923 et en 1933. Malraux est évidemment plus près de la vérité historique, mais il a eu l'avantage d'avoir àtraiter des événements qui avaient pris leur forme lorsqu'il publieraLa Voie RoyaleetLes Conquérants,alors qu'ils n'étaient encore qu'à l'état tourbillonnaire en 1923. Si l'on fait jouer sur ce fond historique l'idée romantique de la femme propagatrice du mal, permanente dans l'œuvre de Mac Orlan, roman, poèmes et chansons, on y voit à la fois plus clair dans l'œuvre et dans l'auteur. Je me souviens de ma surprise inquiète quand le bull coiffé d'un béret écossais qui bourrait sa pipe dans la maison adossée au talus des marches de l'Est me dit un jour :« Je n'ai jamais connu de jeune fille. »C'était plutôt sec. Il alluma sa pipe, en tira quelques bouffées. On aurait vraiment dit un bulldog humain dessiné par un caricaturiste duPunch.Il ajouta :« Mon éducation sentimentale a été faite par les barmaids des “stars” de Rouen et du Havre. C'étaient de jeunes personnes intelligentes et douées d'un grand bon sens.» On comprendra alors qu'il suffit de rassembler les deux frères Gohelle, l'écrivain et le dessinateur, pour recomposer la personnalité d'alors de l'auteur. Les frères Gohelle, c'est lui. Le travail alimentaire qu'exerce Nicolas Gohelle est exactement le même que celui de son créateur.Il « écrivait des romans d'aventures à la ligne, reproduits dans des publications à bon marché et son frère dessinait sans audace pour des journaux humoristiques »,ce que faisait Mac Orlan à la veille de la mobilisation. On trouve même dansLa Vénusune allusion précise à la participation clandestine de l'écrivain à une littérature osée qui ne fut longtemps connue que de quelques initiés, de Gilbert Sigaux à Pascal Pia. Cette ressemblance est également physique. Nicolas Gohelle« de taille moyenne, un peu massif, avec une tête ronde d'un rouge brique où deux yeux gris brillaient avec une modestie inquiétante »est un exact portrait de l'auteur, tel qu'il nous est transmis par le peintre Asselin...
La ressemblance des deux écrivains, l'imaginé et l'imaginant, va jusqu'à partager la manie de représenter l'avenir et sa force« comme un ballon ovale de rugby, dont on prévoit le point de chute, mais dont on ne sait, au moment de le saisir, s'il rebondira à droite ou à gauche». Cette phrase résume la démarche littéraire de Mac Orlan et sa philosophie : saisir à temps le capricieux rebond. Cette passion de Mac Orlan pour le rugby dépasse de beaucoup une vocation sportive d'ailleurs évidente (Mac Orlan jeune courait vite et sautait fort bien). On voit aussi que son rugby n'était pas lié à la geste méridionale du ballon ovale, mais qu'il dérivait directement d'Angleterre, plus précisément du pays de Galles. Le symbole, « transformé » d'un pied sûr, ira loin puisque l'on sait que l'écrivain a tenu à ce que le ballon de l'équipe de France lui tienne compagnie dans sa tombe. Pour le lecteur de la fin du siècle, le plus original de ce livre tient dans l'opposition entre deux sociétés, celle des citadins matérialisés par les minables Malgras, tous plus ou moins agrégés, et celle des ruraux, conquérants de la France d'après-guerre. D'un Clausewitz simple soldat, Mac Orlan retient, en l'inversant, l'idée que la paix n'est que la forme froide de la guerre, en attendant une prochaine qu'il flairait avec un nez de setter. La France y jouerait sa part, à titre de terre des convoitises, une terre dominée par ceux que ses personnages appellent « les péquenauds », renforcés dans leur pouvoir par la Première Guerre mondiale comme ils le seront par la Seconde. Où il se trompa, c'est quand il pensa que c'était sa descendance dégénérée qui allait transformer la nouvelle classe dominante et la détruire. Mac Orlan n'était sensible à l'économie politique et à ses maléfices que lors des grands troubles. L'explication qu'il avançait du déclin de la paysannerie était trop littéraire, c'est-à-dire sentimentale selonson vocabulaire. En fait, l'habituel maître des hommes y pourvoirait : il s'appelle nécessité. Ce jeu joué des inspirations qui guident les fantasmes de l'écrivain, et les accordent à ceux de beaucoup d'hommes de son temps, particulièrement de ceux qui avaient participé à la Première Guerre mondiale, il est bon de revenir à la littérature elle-même, c'est-à-dire son expression des angoisses d'un homme intelligent, au confluent d'une époque et d'un lieu, cette Brie champenoise imperceptiblement hantée par des tas de goules peu disposées à la confidence. Littérairement,La Vénus Internationalen'est pas le roman le plus réussi de Mac Orlan mais il a gardé dans ses pages fiévreuses une part déconcertante de nouveauté.La Vénus Internationalen'eut pas le même succès que La Cavalière Elsa,et elle n'eut pas non plus le succès commercial du seul grand tirage de l'auteur,L'Ancre de Miséricorde. Sansdoute le message d'inquiétude que le récit apportait était-il trop occulté. Il n'en demeure pas moins l'expression achevée de ce que Mac Orlan avait baptiséle fantastique social. Un jeu de bonneteau se joue ces années-là dans le fond du parapluie littéraire : « Où est l'as de cœur ? A droite, à gauche, au milieu ? Le voici ! Vous êtes sûr ? Eh bien vous avez gagné ! » La lecture d'aujourd'hui de La Vénus Internationale,même éclairée par le peu que l'on sait de la vie personnelle de son auteur, ne peut nous laisser que des suppositions. Il faut d'abord éliminer l'idée d'un conflit moral, voire religieux. Mac Orlan ne croyait pas en Dieu. Les dispositions méticuleusement formulées par lui pour son enterrement le prouvent. Je ne suis pas sûr, en revanche, qu'il ne croyait pas au Diable. Contradiction ? Mac Orlan ne se voulait pas philosophe, on l'a vu et, dans ce cas, c'était un Diable littéraire. Il y a fait appel dans ses premiers ouvrages et notamment dans Le Nègre Léonard et Maître Jean Mullin.Puis il s'en est écarté, trouvant sans doute trop facile la référence. L'originalité du Picard tient plutôt dans l'adjectif « social ». Mac Orlan a été un des premiers écrivains français à comprendre que le fantastique qui fait appel au surnaturel peut être mieux alimenté par des origines plus matérielles, et plus précisément sociales. Un certain nombre de personnages dévoyés, déserteurs, évadés, bagnards, colporteurs, mendiants et parfois d'origine plus relevée, défroqués, comédiens, divas, artistes, notaires, peuvent porter en eux un fantastique moins prévu. Et si le Diable était simplement une société anonyme ? La question reste posée, à laquelle le Docteur Faust de Saint-Cyr-sur-Morin n'avait pas trouvé de réponse. C'est ce fantastique-là qui donne les hauts temps de La Vénus Internationale,avec le refoulement
apocalyptique des loups. Un fantastique qui n'est pas surnaturel, voilà ce qu'apportait Mac Orlan. Son ami Jacques Prévert ne dirait-il pas bientôt que, si un veau à deux têtes, c'est surprenant, un veau à une seule tête ne l'est pas moins ! Le fantastique social ne s'était pas encore formulé en termes critiques. Avec Mac Orlan, il a pris sa couleur et sa définition. Le loto des événements a relégué assez loin cette forme de l'expressionnisme, le temps de Maïakovski et des manifestes dada, des déambulations de Max Jacob, des derniers feux futuristes, de l'impérialisme picassien et les fantasmes politiques sous-jacents deLa Vénus Internationalemais il n'a pu effacer le charme de cette histoire et de son héroïne, bon médium de l'immense peur des hommes. Ne l'oublions pas. Les sabliers se renversent. Qui sait si demain... Armand Lanoux de l'Académie Goncourt Ecoute-s'il pleut, mai 1981.
LaVénusInternationale
A Gus Bofa. P. Mac O.
I
Devant la rivière prête à déborder, la « maison des vaches », basse comme un bungalow, surveille la route de l'Est et la route de Paris. C'est une ferme que l'on sent aménagée aux dépens des bêtes et qui fait songer, par exemple, à une paysanne habillée à la manière des villes, c'est-à-dire ayant adopté une jupe un peu courte et un vêtement de laine de couleur vive, pour les dimanches. Cette maison forme le premier plan d'un paysage d'hiver recouvert de neige d'une pureté surprenante où des petites pattes de bêtes, d'une variété infinie, révèlent dangereusement les buts de leur déplacement. L'horizon barré par une colline n'offre que des détails plats, sans volumes, comme dans une fresque florentine : trois étages de routes bordées de peupliers et légèrement déclives se rejoignent bout à bout, de même que la piste des billes dans les appareils à jouer. Elles conduisent aux rails d'un chemin de fer à voie étroite qui aboutit, on ne sait pourquoi, à ce village mort que les hommes ont bâti par méfiance et jalousie dans une impasse. L'air froid paraît trop sensible. Une parole prononcée entre deux claquements de porte, près du moulin, retentit comme un coup de feu dans cet air léger qui se complaît à exagérer l'importance des menus bruits du village. Cependant, devant le côté route de la maison – celui qui n'est point percé de fenêtres et qui donne sur la route de l'Est – l'autre colline qui borne la vallée est recouverte de bois dont la neige accuse les délicats bouquets à la manière d'un dessin japonais. Au milieu de ces bois, une voix s'élève. De la « maison des vaches », à cause de cette singulière propriété de l'atmosphère, on ne perd pas un mot de ce qu'elle raconte, avec une certaine verve, il faut l'avouer, mais qui peut paraître horripilante si l'on songe qu'il est huit heures du matin et que le jour n'a pas encore eu le temps de déclore tous les yeux. – Morinet, bandit ! t'iras d'mander des s'cours à la commune, grand « décostère » ! J'verrai tes meubles sur la place devant ta porte, prop' à rien ! Ah fumier ! glorieux ! On l'sait qu't'es cocu, voleur ! Moi j'ai été mobilisé. Maintenant tu voudrais m'assassiner avec ton prop' à rien d'percepteur de mes fesses. T'assassinerais p'être ton cousin ? ah le bandit ! misérable ! J'ai travaillé, moi ! J'suis un homme pur. Adrien c'est un pur, un révolutionnaire immaculé ! J'vends pas, la nuit, mes cochons crevés à Glaisin. Voilà l'sort d'Adrien, on veut l'assassiner parce qu'Adrien voit clair, qu'il est un pur, un patriote de la terre et d'l'avoine. Au poteau ! au poteau les conquérants du conseil municipal, les impérialistes des Hauts de Groue, les glorieux de la bande à Merlin ! Ceux qu'on connaît !... et les vaches de Santenay !... Alors sur l'autre colline, en face, une voix puissante et claire comme un coup de clairon traversa la vallée : « Ta gueueueule ! » Le discours d'Adrien s'arrêta net comme cassé. On entendit une porte se refermer violemment et le silence reprit sa place implacablement, pénétrant la campagne dans ses coins les plus intimes. Pourtant, deux coups de marteau sur une enclume argentine révélèrent que Tragois, le charron, se décidait à réparer la roue du tombereau d'Honoré. On entendit encore sur la route gelée les sabots de Lucienne Barlet, la servante qui tenait en ordre la « maison des vaches » et qui avançait vite, en présentant devant elle un pot plein de lait pour le déjeuner du matin. Elle ouvrit la porte principale de la maison et pénétra dans une vaste cuisine qui n'était qu'une ancienne bergerie aménagée, avec des murs passés à la chaux, ornés de casseroles en cuivre accrochées à d'énormes clous noirs en forme de potence. Le soir, à la lumière, leur ombre trompait le regard attentif du fox de la maison, un nommé Gob, dit Gobette, dit Gobineau, qui les prenait toujours pour des araignées en exode. Lucienne Barlet mit deux bûches dans la cuisinière et alluma le feu. C'était une femme du pays ; son mari avait été tué à la guerre. Elle était âgée d'une quarantaine d'années et n'inspirait aucun désir aux
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Alexandre - 2

de editions-ada

Anthime et autres récits

de les-editions-de-l-instant-meme

2084. La fin du monde

de editions-gallimard

Le nouveau nom

de editions-gallimard

La sœur

de editions-gallimard

suivant