La ville rouge

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Le Romanzo criminale milanais





Le 27 février 1958, via Osoppo à Milan, des malfaiteurs dévalisent les fourgons de la Banque d'Italie. Parmi les passants qui assistent à la scène, deux jeunes garçons vont être marqués à jamais : Antonio, 13 ans, décide qu'il entrera dans la police ; Roberto, 8 ans à peine, choisit de devenir bandit. Chacun met tout en œuvre pour réaliser sa vocation, et bientôt l'affrontement est inévitable...
Sur plus de deux décennies, de braquages sanglants en arrestations musclées, des hôtels de luxe aux barricades étudiantes et aux couloirs de la préfecture, s'élevant dans les hiérarchies de la pègre et de la police, Antonio et Roberto vont se chercher, se trouver, se perdre à nouveau pour mieux s'affronter, dans une ville où le noir du charbon et le gris des murs sont peu à peu remplacés par le rouge, celui des ambulances dans la nuit, des banderoles des manifestants, du sang sur le pavé...





Publié le : jeudi 2 février 2012
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EAN13 : 9782365690133
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couverture
Paolo Roversi

LA VILLE ROUGE

Traduit de l’italien
 par Anaïs Bokobza

images

The Eastern world it is explodin’,

Violence flarin’, bullets loadin’,

You’re old enough to kill but not for votin’,

You don’t believe in war, but what’s that gun

you’re totin’?

And even Jordan river has bodies floatin’,

But you tell me over and over and over again, my friend,

Ah, you don’t believe we’re on the eve of destruction.

Barry MCGUIRE, Eve of Destruction

(en anglais dans le texte)

Première partie

La fin de la Ligera1

1- Nom de la pègre milanaise. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

Le choix du camp

1.

L’homme avance tranquillement sur le trottoir, les chaussures couvertes de poussière et l’air d’avoir tout son temps. Par moments, il regarde autour de lui avec désinvolture. Sous sa veste, une matraque et un calibre 9 sont glissés dans sa ceinture.

Tout près, deux types bavardent, assis dans une fourgonnette grise. Personne ne fait attention à eux, ni aux mitraillettes sur leurs genoux.

Quelques mètres plus loin, un individu d’une cinquantaine d’années feuillette un quotidien. Lentement : il s’arrête trop longtemps sur chaque page pour être crédible. Il est installé dans une Fiat 1400 noire, une arme posée sur la cuisse droite.

À côté de la voiture, un jeune homme. Immobile. Sous sa veste, une bosse : une arme, là aussi.

Ils sont tous vêtus de bleus de travail, la tenue idéale pour se fondre parmi les passants de ce quartier d’usines et d’ateliers.

Un œil averti aurait tout compris. Aurait prévu ce qui allait se passer. Mais il n’y avait aucun œil averti dans les parages.

La danse s’ouvre quand le fourgon de transport de fonds arrive au bout de la rue. La filiale de la Banca Popolare est à moins de cinq cents mètres. La première de la ronde.

Roulant à vitesse modérée, trois hommes à son bord : un chauffeur, un agent de police et un employé de la banque.

Le chef de la bande esquisse un sourire. Il ne peut pas voir ce qui se passe, mais il lui suffit de regarder sa montre. Tout est chronométré, et en fermant les yeux il peut visualiser le déroulement des événements seconde par seconde.

À ce moment précis, il se trouve dans la salle d’attente d’un dentiste, à l’autre bout de Milan. Son but est de se forger un alibi inattaquable car, une fois l’opération terminée, les flics lui tomberont dessus sans attendre. Voilà pourquoi il a besoin de témoins fiables, pas ceux qu’il pourrait fournir, lui : ses copains du quartier Ticinese.

Il réprime son amusement : il simule un terrible mal de dents et doit rester concentré. Très brun, les cheveux ondulés, il porte un costume sombre et une rose blanche à la boutonnière, détail dont tout le monde se rappellera. L’idée est de se faire remarquer, aussi il n’hésite pas à se plaindre à haute voix.

C’est un type tatillon et réfléchi. Il a tenu à attendre ce jour précis pour agir.

« On le fera le 27 parce que c’est le jour de la paie. »

Lui et ses hommes avaient déjà fait deux tentatives par le passé, mais chaque fois quelque chose était allé de travers. Cette fois, tout se passerait comme sur des roulettes, il le sentait.

Ce matin, on va réussir, se dit-il pendant que l’infirmière l’installe.

Dès qu’il aperçoit le fourgon blanc dans son rétroviseur, l’homme dans la 1400 pose son journal et appuie sur l’accélérateur. La voiture bondit sur la chaussée.

Antonio est à la porte de chez lui, son vélo appuyé contre le mur, les yeux rivés sur cette voiture noire qui a doublé le fourgon en vrombissant et qui zigzague maintenant devant lui.

— Il est fou, ce type ! laisse échapper le chauffeur du fourgon tandis que le policier pose sa main sur la crosse de son arme.

Le « fou » ne fait même pas mine de freiner, il déboîte à gauche et traverse la pelouse du terre-plein central. La voiture s’écrase à grand fracas contre un mur de l’autre côté de la chaussée. Le conducteur sort de l’habitacle, indemne, et s’enfuit, échappant à la vue des curieux qui se sont déjà regroupés. Par réflexe, le chauffeur du fourgon blindé ralentit à son tour pour voir ce qui se passe. Le policier se détend. À tort, parce qu’un Leoncino1, profitant que tout le monde regarde de l’autre côté, débouche en trombe à contresens et heurte violemment le convoyeur de fonds, dans lequel les hommes se cognent la tête.

Comme tous les matins, il y a pas mal de gens dans la rue. Tout le monde entend le choc, ainsi que les coups de feu.

Un homme descend du Leoncino, le visage couvert, un pistolet à la main. Il se dirige en hurlant vers le fourgon de la banque et pointe son arme sur le conducteur, qui lève les mains.

Au même moment, la camionnette grise s’arrête derrière eux en crissant des pneus : impossible de fuir, la rue est bloquée.

Le policier, le visage strié du sang coulant d’une coupure au front, tente d’intervenir, mais la vitre à côté de lui explose. La matraque que l’homme sur le trottoir cachait sous sa veste a fait son devoir. L’agent de police se retrouve avec le canon d’un 38 spécial dans la bouche.

— Ne joue pas les héros, ricane l’homme.

L’agent suit son conseil.

Entre-temps, trois hommes en passe-montagne vident le véhicule et chargent le butin dans leur fourgonnette grise et dans une Giulietta Sprint, elle aussi surgie de nulle part quelques instants auparavant. Le fonctionnaire de police n’a aucune envie de risquer sa peau, il reste donc bien tranquille sur son siège tandis que l’argent est emporté sous son nez.

L’opération est bouclée en moins de deux minutes, pendant lesquelles l’un des bandits tient tout le monde en respect avec sa mitraillette.

Puis le fourgon disparaît, suivi de près par la Giulietta de laquelle sort la main de l’un des malfrats qui nargue la foule avec un geste d’au revoir.

2.

Quand les six hommes au visage caché repartent à toute blinde, Antonio regarde d’un air hébété le fourgon éventré et le Leoncino au moteur toujours allumé. Et c’est à ce moment précis qu’il comprend que son destin est tracé. La date, qu’il lit sur un journal abandonné par l’un des bandits sur le trottoir, reste imprimée dans sa mémoire. Le 27 février 1958 : le jour du braquage pour tous les Milanais, le jour de la vocation pour lui. Il n’a pas 14 ans, mais il vient de choisir son métier : il sera flic. Pas avocat, comme le voudrait son père, ni médecin, comme en rêve sa mère, non : lui – le petit garçon fuyant aux yeux de Chinois –, il ne veut pas les imiter, ces hommes qui viennent de mettre la via Osoppo à feu et à sang, il veut les mettre à l’ombre.

Les trois jeunes gens qui flânent sur le trottoir opposé ne sont pas de cet avis. Ce sont de petits délinquants, sans armes mais experts en vol à la tire et en cambriolage d’appartements. Ils viennent de Giambellino, l’un des quartiers les plus populaires et les plus dangereux de la ville, qui se trouve à deux pas, et ils ont assisté à la scène en extase. Il est encore tôt pour jouer au bâtonnet avec les autres enfants du quartier dans le parc de la piazza Tripoli, alors les voici, prêts à prendre d’assaut un kiosque à journaux. Un ballon ou un caillou contre la vitre pour détourner l’attention du propriétaire pendant que l’un d’eux rafle les paquets d’autocollants directement dans leur caisse en bois, et ils s’enfuient à toutes jambes.

Trois graines de voyous, pas plus de 10 ans. Le plus jeune, Roberto, boucles rebelles sur le front, sourire narquois et yeux verts inquisiteurs, joue déjà les petits chefs.

Bien que très jeune, il a choisi son camp depuis longtemps : l’autre. Ces bandits deviennent immédiatement ses héros. Et pour prouver qu’il est à la hauteur, qu’il a leur cran, il ne perd pas de temps : le soir même, à Lambrate, où il dort parfois chez une tante, il met le paquet.

Le cirque Medini vient de monter ses chapiteaux bleus et blancs sur le terrain à côté des voies de chemin de fer. En haut, une inscription entourée de lumières clignotantes annonce les attractions exceptionnelles : acrobates, clowns et bêtes féroces. Ces dernières attirent particulièrement Roberto : les tigres, surtout. Pourtant, il est déçu : on dirait des forçats, ils ne bougent pas, leur regard est éteint et abattu. Profitant d’un moment de distraction du gardien, le petit garçon décide de les libérer. Les fauves abandonnent paresseusement leurs cellules.

La bravade dure une nuit.

— Personne ne doit être enfermé dans une cage, explique Roberto au capitaine des carabiniers qui le traîne par l’oreille le lendemain matin.

Les tigres sont capturés et lui, à l’âge de 8 ans, fait son premier séjour à Beccaria, la prison pour mineurs de Milan.

3.

La rue grouille d’uniformes. On dirait que tous les poulets de la ville se sont précipités sur le lieu du braquage. On n’entend plus que ces deux mots : le braquage. Il a eu lieu une demi-heure plus tôt, mais il est déjà devenu « le » braquage. Tout le monde est au courant de la somme, le policier encore sous le choc la répète comme un mantra et les curieux, effarés, se la chuchotent à l’oreille : six cents millions de lires en liquide, plus les chèques circulaires et les titres au porteur.

Un coup d’enfer, pense Antonio. Son père, Ennio Santi, travaille à la chaîne à la Breda. Tous les matins, il enfile son bleu à contrecœur pour aller gagner ses vingt-cinq mille lires par mois, sur lesquelles ils vivent à quatre : lui, ses parents et son frère. Plutôt bien, d’ailleurs.

Les journalistes, photographes et badauds continuent d’affluer, et le jeune garçon s’amuse à faire du calcul mental. Pour ramener cette somme à la maison, son père devrait travailler deux mille ans. Deux mille ! Il y a quelques mois, il a même laissé deux doigts sous une maudite presse…

Antonio est toujours devant chez lui, il profite de l’après-braquage. La scène vaut tous les cinémas du monde.

Les trois malfrats, eux, se sont fait la malle fissa : ils n’aiment pas les uniformes.

Les opérations sont dirigées par un petit homme chauve, maigre comme un clou : le commissaire Nicolosi.

Antonio le connaît. Tout le monde le connaît. Son père ne cesse de répéter que ce policier « a des couilles en acier ». En 1946, c’est lui qui a arrêté la bête de San Gregorio, Rina Fort, baptisée ainsi après avoir tué la femme et les enfants de son amant sicilien, justement dans cette rue. Depuis, le commissaire est devenu une sorte de légende. Et là, il se trouve à deux pas de lui. Les moustaches soignées, les yeux noirs en mouvement pour mémoriser le moindre détail.

— Petit, qu’est-ce que tu as à rester là ? lui demande le commissaire, en sentant son regard sur lui. Va faire tes devoirs, il n’y a rien à voir.

— Mais moi, j’ai tout vu ! lui répond Antonio, trop bas.

Nicolosi ne l’écoute plus. Un agent l’appelle.

— Un commerçant dit avoir parlé avec l’un des braqueurs, explique-t-il, il l’aurait même vu à visage découvert !

Les policiers s’apprêtent à partir, et Antonio voudrait les suivre, mais une main sur son épaule l’en empêche.

— Raconte-moi ce qui est arrivé, l’exhorte un inconnu à l’air épuisé.

Il n’est visiblement pas flic : pas d’uniforme, pas de manières rigides. Il porte un pardessus froissé et des chaussures aux semelles usées. Il a un gros nez, et ses dents sont jaunes. Même ses doigts noueux ont la couleur de la nicotine. Sa voix est rauque. Il lui demande s’il veut une cigarette Esportazione. Antonio l’accepte. Il fume depuis deux ans, avec l’accord de son père : après le dîner, parfois, ce dernier lui en offre une.

— Qui êtes-vous ? demande Antonio après la première bouffée.

— Mario Basile, répond-il d’un ton sec.

Quand l’homme sort son calepin, Antonio comprend quel est son métier, avant même qu’il ne lui dise qu’il est journaliste à La Notte.

— Raconte-moi tout depuis le début.

Antonio ne se fait pas prier.

4.

Umberto Carminati, le chef de la bande, se masse la mâchoire. Il s’est fait enlever une dent pour que son alibi tienne la route. Et c’est le cas, quand l’après-midi le commissaire Nicolosi se présente chez lui avec deux agents. Umberto est le premier sur la liste des suspects. Le flic a déjà les menottes prêtes, mais six témoins, sans compter le dentiste, confirment sa version des faits.

— Comment pourrais-je oublier ce monsieur très élégant qui s’est présenté à mon cabinet et a fait des pieds et des mains pour se faire arracher une molaire, le tout avec une rose blanche à la boutonnière ? explique le docteur.

En effet, difficile d’oublier un type pareil, pense le commissaire. Et c’est bien pour cela que l’histoire ne lui revient pas.

Il ne peut pas l’arrêter, même s’il est sûr que c’est lui qui a organisé le braquage. Carminati est une vieille connaissance de la rousse, il a déjà des dizaines de coups à son actif. Le plus connu remonte aux temps de ce qu’on appelait la « Banda dovunque2 », parce qu’elle agissait dans plusieurs zones du nord de l’Italie entre Milan, Imola et Bologne, toujours à bord de voitures très rapides. Malgré de nombreux casses réalisés de main de maître, le nom du bandit était seulement entré dans l’imaginaire collectif quand il avait volé sa Lancia Aprilia à l’acteur napolitain Eduardo De Filippo. L’épisode avait été tellement claironné par les journaux que, bien que s’agissant d’une bravade, le nom de Carminati était devenu familier aussi bien aux policiers qu’aux malfrats.

Nicolosi sait que cet homme n’est pas qu’un voleur de voitures, mais qu’il est capable de bien plus. Le braquage de la via Osoppo le démontre clairement. Il fallait un cerveau comme le sien pour mettre au point dans les moindres détails un projet criminel de cette ampleur. Y compris l’alibi.

Le flic et le bandit se scrutent en silence, et leurs regards en disent long. La rage du premier et la satisfaction du second, récompensé, outre le grisbi, des dix mois de travail acharné consacrés à la mise au point du plan.

Les six autres membres de la bande, après s’être divisés en deux groupes pour prendre la fuite, se sont retrouvés à 16 heures dans un appartement du quartier Precotto. L’idée est de rester tranquilles pendant quelques jours jusqu’à ce que le calme revienne.

Entre leurs mains, six cent quatorze millions de lires, dont une partie sous forme de titres et de chèques, que les braqueurs, encouragés par Carminati, ont décidé de ne pas toucher.

— Trop risqué, a-t-il expliqué. Si on vous prend avec ça dans votre sac, ou pire pendant que vous essayez de les changer, vous irez directement en taule. Les talons ne peuvent pas être contrefaits. Et ils doivent déjà être marqués, à l’heure qu’il est.

Ainsi, pour éviter les tentations, ils s’en sont débarrassés tout de suite.

5.

Le lendemain, le braquage fait la une de tous les journaux. L’énormité de la somme a frappé les esprits, de même que la précision avec laquelle l’opération a été organisée. Les responsables se sont évanouis avec l’argent, sans tuer ni blesser quiconque, mais l’écho résonne jusque dans les couloirs du ministère de l’Intérieur, faisant sauter des têtes dans les hautes sphères de la police. Les forces déployées pour les arrêter sont impressionnantes.

Cinq mille agents passent la ville au crible pour mettre la main sur les malfaiteurs : une récompense de trente millions de lires est promise à qui les capturera. Tous les convois de fonds sont escortés par une Jeep avec quatre hommes armés à bord.

En rentrant du collège, Antonio a acheté deux journaux. Chez lui, on ne reçoit que Famiglia Cristiana3, joie et foi de sa mère, qui consacre son éditorial de la semaine non pas au braquage mais à la loi sur la fermeture des bordels en cours d’examen au Parlement. Les quotidiens, en revanche, n’entrent pas chez les Santi ; pour s’informer, on écoute la radio.

Le jeune garçon déjeune en vitesse puis va s’enfermer dans sa chambre pour lire. Il est impatient de se plonger dans ce monde de gendarmes et de voleurs pour fantasmer sur la récompense : trente millions équivalent à cent ans de salaire de son père. S’il les attrapait, ces voleurs, il serait tranquille pour le restant de ses jours !

Dans le Corriere della Sera, un éditorial d’Indro Montanelli4 loue une « organisation stupéfiante dans un pays fondamentalement désorganisé ». Il y a des photos des véhicules utilisés par les bandits et aussi un de ces dessins qu’on appelle « portrait parlant », passé dans le langage courant par la suite sous le nom de « portrait-robot ».

Il semblerait que l’un des complices du braquage, arrivé en avance, ait décidé de combler un petit creux avec un sandwich au fromage, qu’il s’est fait remplir de taleggio dans une épicerie du quartier.

— Voilà qui était le commerçant qu’a interrogé Nicolosi ! raisonne Antonio à voix haute.

Il reconnaît le visage stylisé du dessin : le type qui cachait sa matraque sous sa veste.

Dans La Notte, un titre énorme : « L’académie du braquage », et juste en dessous : « Les gangsters ont un professeur et une école. Le coup inouï de la via Osoppo est le fruit d’une longue préparation sans aucune faute : tout a été calculé. La bande est à coup sûr dirigée par un cerveau et épaulée par une vaste organisation. »

En plus du texte et des photos, on peut lire son propre récit. Basile n’a pas fait beaucoup d’efforts pour l’embellir, mais il coule quand même un compte rendu parfait de ce qui s’est produit.

— Tu es un vrai observateur, l’avait félicité le journaliste.

Lui, il avait souri en acceptant la énième cigarette que lui tendait l’homme.

Dans quelques années, son supérieur se plaindrait de ses rapports trop détaillés.

— On ne te demande pas d’écrire un poème épique, Santi. Moins de bla-bla. Contente-toi d’expliquer ce qui s’est passé. Pas de mots pompeux, sois le plus concis possible, c’est compris ?

6.

À ses traits tirés, on comprend que Nicolosi est en pleine agitation ; le préfet ne relâche pas la pression, et lui-même a dû mettre le couteau sous la gorge de tous ses informateurs. Un réseau construit au fil des années, rodé et efficace ; aucun numéro ne figure dans son carnet d’adresses, il les connaît tous par cœur pour garantir l’anonymat, et donc la plus grande discrétion. L’assistant de Nicolosi en sait quelque chose, lui qui passe la plupart des fêtes de Pâques et Noël à la prison San Vittore, où son chef l’envoie offrir des cadeaux à tous les détenus susceptibles de le renseigner un jour.

Cette fois, cela ne suffit pas : les bouches sont cousues.

Milan est passé au peigne fin quartier par quartier et, deux jours plus tard, entre Giambellino et Lorenteggio, on retrouve les chèques circulaires et les actions dont les bandits se sont débarrassés.

Les enquêteurs accusent le coup. Les criminels qu’ils recherchent sont malins : conscients que l’argent est la seule valeur sûre, ils ont laissé tomber le reste du butin.

En attendant, dans leur cachette de Precotto, les « hommes en or », comme les appellent les journalistes, se sont partagé les billets. Chacun glisse sa part dans sa poche, ou plutôt dans un gros sac, prêt à se payer du bon temps.

— Ne faites pas de conneries, leur recommande Carminati avant de rompre les rangs.

Lui, son magot, il le cachera sous une trappe aménagée dans le sol de sa chambre à coucher, au moins pour quelques jours. Puis il s’en ira.

— Faites profil bas, répète-t-il à la porte, quand personne ne l’écoute plus.

Ils ont réalisé le coup du siècle, ils se sentent invincibles. Deux d’entre eux, fatigués de se cacher, partent sans attendre pour la montagne : tandis que Milan est retourné comme une chaussette, ils rigolent en lisant les journaux, étendus au soleil sur la terrasse d’un hôtel cinq étoiles.

Sept jours plus tard, quand les flics sont sur le point de craquer, l’enquête connaît un rebondissement. Un coup de chance, en réalité. Le fleuve Olona, asséché pour des travaux de comblement, offre une surprise à un chiffonnier : un sac en toile qui contient des bleus de travail, des passe-montagnes, un chargeur et des munitions.

Nicolosi jubile : il est clair qu’il s’agit du matériel utilisé via Osoppo. Assisté d’un collègue, il étale le tout sur une table de la préfecture. Les bleus et les passe-montagnes sont au nombre de sept, or, les bandits en scène n’étaient que six.

Le flic sourit en lissant sa moustache : le septième, costume foncé et rose blanche à la boutonnière, n’a pas participé à l’action, toutefois, un bleu de travail l’attendait au cas où.

— Cette combinaison sera ta condamnation. Le plan parfait n’existe pas.

Il allume une cigarette et se laisse aller dans son fauteuil.

Achille Piazza, inspecteur en chef de la brigade mobile5, se trouve avec lui. Ils travaillent ensemble depuis le braquage. Piazza est beaucoup plus jeune que Nicolosi, mais il a déjà fait ses preuves. Célibataire, d’humeur changeante et avare de mots, il n’a pas de vie privée et a besoin de très peu de sommeil ; il s’est même fait installer un lit pliant dans son bureau, étant donné que, souvent, il dort ses quelques heures via Fatebenefratelli.

Piazza examine l’un des bleus et remarque un détail, la fissure dans le plan parfait : les étiquettes.

Il lit à haute voix l’inscription :

— Maison Malpighi, combinaisons, tissus et confection, 32 via dei Servi, Modène.

— Il y a des revendeurs de ces combinaisons à Milan ? demande Nicolosi.

— Je ne sais pas, mais je vais vite le découvrir, le rassure Piazza.

En une heure, ils remontent au commerçant qui les a vendues. L’homme tient une boutique à Molino delle Armi et se rappelle celui qui les a achetées. La rousse aussi le connaît, il s’appelle Stefano Pozzi, un délinquant qui vit de vols et petits expédients. L’homme est immédiatement arrêté et il choisit de collaborer pour éviter d’être impliqué dans le braquage. Il parle. Il parle de ses soupçons, cite des noms et des prénoms. Et surtout, il parle du type à qui il a revendu les bleus : Vincenzo Mariani, un « associé » historique de Carminati.

À partir de là, c’est un jeu d’enfant. Nicolosi reçoit enfin un tuyau de ses sources : l’identité du mécanicien qui a préparé la Fiat 1400 utilisée pour l’action. Cet homme-là ne se fait pas prier non plus pour révéler à qui il l’a remise : un type avec un casier judiciaire plus épais qu’un Bottin.

L’organigramme de la bande se compose sans tarder. Entre-temps, les bandits, euphoriques, gaspillent leur argent en champagne et en femmes. En particulier, les deux qui se sont installés à Cervinia pour mener la belle vie. Ce sont les premiers à finir les bracelets aux poignets.

Dans la salle d’interrogatoire, la police ne met pas de gants de velours, et les deux truands crachent vite le morceau. C’est l’effet domino, ils finissent tous au trou un par un. Il ne manque plus que Carminati, le cerveau.

Pour retrouver sa trace, les policiers ont un peu plus de mal : pourtant, quelques jours après le braquage, il commet une erreur impardonnable. Il envoie à deux amis de Ticinese une carte postale avec une vue panoramique de gratte-ciel et un seul mot : « Umberto ».

Cela suffit aux hommes d’Interpol pour le débusquer. Un matin, ils se présentent à sa villa de Caracas. En voyant les agents, Carminati, vêtu d’une robe de chambre en soie, a les pupilles qui se dilatent. Il se passe la main dans les cheveux, fou de rage d’avoir été arnaqué. Cela lui a coûté mille deux cents dollars pour arriver jusque-là, et il a dû en donner autant à ce voleur de fonctionnaire qui lui a juré que le Venezuela refuserait l’extradition !

Arnaqué par un autre escroc.

Quand il est renvoyé à Milan, Nicolosi en personne l’attend à l’aéroport. Les rôles sont inversés, et les deux hommes se regardent sans un mot. Le bandit brise le silence en demandant qu’on lui retire les menottes afin qu’il puisse serrer la main du commissaire.

Au siège de la police, qui depuis a été transféré dans une caserne pour avoir plus de place et d’hommes à disposition, l’ambiance est euphorique : tous les méchants sont derrière les barreaux, et le butin a été presque intégralement récupéré.

Nicolosi reçoit les félicitations de ministres et de hauts dirigeants, et Piazza est enfin promu. Une messe de remerciement est même célébrée dans la petite église de Santa Rita.

Quelques jours plus tard, Antonio, qui a suivi toute l’affaire dans les journaux, lit dans le Corriere della Sera un autre article d’Indro Montanelli qui interprète ainsi les sentiments des Italiens : « Officiellement, oui, les gens écrivent et proclament qu’ils sont contents, voire enthousiastes, que les criminels aient été démasqués, de façon à ôter à quiconque l’idée de les imiter. Mais, tout au fond, sans oser le dire, ou en ne le disant qu’à voix basse, la majorité était pour les braqueurs. Ce choc, calculé à la seconde près, entre le fourgon convoyant les fonds et le camion pour détourner l’attention des passants, et cet assaut du fourgon, aussi rapide et précis que s’il avait été télécommandé, a mis les Italiens en extase. »

1- Camion de moyen tonnage fabriqué entre 1950 et 1968 par le constructeur italien OM, à Brescia.

2- Littéralement, la « Bande partout ».

3- « Famille chrétienne », hebdomadaire d’inspiration catholique fondé sous le fascisme.

4- Célèbre journaliste, écrivain et historien né en 1909 et mort en 2001.

5- La Squadra mobile (littéralement « équipe mobile ») est un service présent dans toute préfecture de police qui s’occupe des affaires judiciaires. Elle est souvent divisée en sections (crime organisé, drogue, crimes contre la personne, etc.).

Gendarmes et voleurs

1.

La soirée est chaude, bien que l’été touche à sa fin.

Giovanni se frotte les mains, il est agité. Son large front est perlé de sueur et ses yeux, déjà proéminents au naturel, semblent vouloir sortir de leurs orbites. Antonio le regarde sans rien dire. Son frère, âgé de 18 ans, a abandonné les livres depuis un moment pour une place de soudeur chez Marelli.

— Tu es prêt ? demande leur père.

Giovanni acquiesce et saute sur ses pieds. Antonio voudrait les accompagner, mais il sait que c’est impossible, alors il se tait.

— Toi, tu peux te défouler sur les cigarettes, lui lance son père en le saluant.

Giovanni va mettre les pieds dans un bordel pour la première fois. Et aussi la dernière.

C’est la nuit des adieux, une nuit de larmes et de tristesse pour bien des hommes.

Au bar d’en bas, entre les cartes et la fumée, Antonio a entendu les gens en parler pendant des jours entiers, jusqu’à ce que le Parlement approuve la loi Merlin.

— Moi, je trouve que c’est un service public utile, avait dit l’avocat, un type qui traînait souvent dans le coin et que tout le monde écoutait avec respect. Apprécié des femmes pour remédier à la ferveur excessive de leurs maris, éviter les maîtresses, préserver l’unité familiale, encourager la maturité physique de leurs fils.

Au bar ou au tribunal, l’homme parlait toujours de la même façon.

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