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La Virgule d'acier

De
89 pages

On l’a dupé, livré à la police pour un meurtre qu’il n’a pas commis, et laissé croupir en prison. Il s’est accroché, préparant patiemment son évasion, et aujourd’hui, le voilà enfin libre...

Libre de disparaitre dans la nature, et de se faire oublier ? Peut-être.

Ou alors, libre de se venger de ceux qui l’ont trahi...


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couverture
PIERRE VIAL
LA VIRGULE D’ACIER
 
 
French Pulp Éditions Policier

 

À Jean-Pierre MELVILLE. Et à FLO.

En amical « coup de doule ».

P.V.

1

Le gros McDurley s’était mis à haleter.

— Bon sang, Harles ! Tu l’as étranglé, hein ? Tu l’as étranglé !… C’est toi hein ?

Précipitamment il avait refermé la porte de la cellule derrière lui, et s’y était adossé. D’épouvante, les yeux lui sortaient de la tête.

L’attitude de Harles, son calme monstrueux, inhumain, – même après ce crime – l’effrayaient tout autant que la présence du cadavre de Duk. D’ailleurs, le gros gardien McDurley avait toujours été effrayé par Harles. C’était invraisemblable. Jamais un détenu ne lui avait inspiré autant de frousse.

Et il n’y avait pas que lui. C’était tout le monde qui en avait peur, de Jeff Harles. Toute la prison.

— Voyons, tu vois bien qu’il s’est suicidé…, murmura Harles.

Et en disant ces mots, il laissait peser sur le gros McDurley son regard gris perle, son bizarre regard dilué qui évoquait celui qu’ont les tigres captifs, lorsqu’ils rêvent à Dieu sait quoi, immobiles derrière leurs barreaux.

Oui, c’était cela. Exactement des yeux de fauve…

Et dans la cellule, l’odeur de la mort était encore présente. Odeur dangereuse. Une atmosphère de carnage en suspens. McDurley en frissonnait de terreur. Pourquoi était-il entré si vite, en repoussant la porte derrière lui ?

Le visage de Duk était bleu. Une cordelette blanche, provenant de l’atelier des sacs, enserrait son cou. Son corps se repliait, ridicule, au pied de la cuvette en ciment des W.C. L’autre extrémité de la cordelette était attachée au robinet d’eau, mise en scène hâtive qui pouvait faire croire à un suicide.

Jeff Harles avait dû l’assommer, d’un coup de poing sur la tête, avant de l’étrangler.

Pourquoi ? C’était une question que McDurley se gardait bien de poser. De plus, McDurley se disait qu’on pouvait encore, peut-être, sauver Duk. Il suffisait de se porter à son secours, de desserrer la cordelette, de lui faire quelques mouvements de… En bref, de faire les gestes qui, normalement, faisaient partie de ses responsabilités de gardien de prison.

Mais entre lui et Duk, il y avait Jeff, le redoutable Jeff obstacle, tranquille et patient, et qui voulait, lui, que cette mort s’accomplisse.

Et qui examinait McDurley.

Alors McDurley, paralysé, ne trouvait que des mots grotesques, incroyables :

— Tout de même… Tout de même… Je trouve que tu exagères, Harles !

Et encore ! Il n’était pas sûr de ne pas avoir fait preuve de trop de témérité !

— Pourquoi est-ce que tu… Pourquoi est-ce qu’il s’est suicidé ?

— Ce sont tous les mêmes, dit Jeff Harles sans cesser de fixer le gros homme. Ils sont trop habitués à la liberté. Ils ne supportent pas la prison. Tu comprends, gardien ?

— Oui… je… Oui.

— Et d’abord, continua le détenu sans élever la voix, comment se fait-il, gardien, qu’il y ait deux détenus dans cette cellule ?

McDurley avala sa salive.

Les mots que prononçaient Harles avaient pour lui une signification terrible. Car c’était lui-même, McDurley, gardien patenté des prisons de Sa Gracieuse Majesté, qui avait fait pénétrer Jeff Harles dans la cellule de Duk, dix minutes plus tôt. « Je veux parler à Duk, juste un instant », lui avait dit Jeff Harles, au retour de la promenade.

McDurley n’avait pas osé refuser. Il y avait longtemps, déjà, que McDurley n’osait plus rien refuser à Harles.

Ç’avait commencé environ deux ans plus tôt, un jour que McDurley était seul avec un détenu nommé Ackermann, dans l’atelier des sacs… Une sacrée histoire :

Ce jour-là, brusquement, voilà que McDurley se rappelle que c’est l’anniversaire de sa petite fille. Malheureusement, il finit son service à 21 heures ; ce qui veut dire que lorsqu’il sortira, tous les magasins seront fermés. Il n’a qu’une ressource, c’est de laisser Ackermann seul dans l’atelier des sacs, et de courir en ville jusqu’à un magasin d’articles pour fillettes. Bien entendu, c’est contraire au règlement. Mais il peut faire vite…

Donc, il décide de tenter le coup. Dans le couloir, il croise Jeff Harles qui est en train de laver le carrelage. Ou plutôt, il est assis à côté du seau et du balai, à rêver et à griller des cigarettes.

Ce job a l’air de lui convenir. Cela fait une semaine qu’il lave ce couloir, à raison d’un mètre carré à l’heure. Quand un gardien passe, Harles s’en fout, il ne se lève pas. Et si on lui dit de se lever, il continue de s’en foutre : il reste assis. Il ne répond jamais. Simplement, il se contente de regarder son interlocuteur, et on dirait qu’il note soigneusement les traits de son visage. Alors personne n’insiste. Il y a danger. Car tout le monde sait, tout le monde est sûr, depuis les gardiens jusqu’aux détenus, que Jeff Harles est innocent du crime qu’il paye. Non qu’il soit un saint, loin de là. C’est un homme du milieu. Mais il n’a pas tué. Et les innocents, en prison, il faut être prudent avec eux. Ce sont ceux-là les plus dangereux. On le sait, car ils n’ont plus rien à perdre. Au contraire, ils ont une dette à payer à la société : la dette de ce meurtre qu’ils n’ont pas fait et qu’ils expient. Cette dette, dans un mouvement de colère, ils peuvent avoir envie de la régler. Sur n’importe qui.

Sans compter que Jeff Harles a un ami, dehors… Lui non plus n’a plus rien à perdre. Et une balle de Colt est vite arrivée. Alors, n’est-ce pas… Les dos des gardiens de prisons ne sont pas blindés, et il faut bien faire le trajet, le soir, pour rentrer chez soi. Prudence…

Ce jour-là, donc, Harles regarde passez McDurley – ou plutôt, il le contemple de ses yeux pâles, sans paraître le voir. La fumée de sa cigarette – rigoureusement interdite dans les couloirs – lui grimpe le long de la figure. Mais McDurley ne lui dit rien. Il passe, et s’en va en ville.

Dix minutes plus tard, quand il revient, son cadeau sous le bras, il trouve l’atelier des sacs transformé en haut fourneau. Miséricorde ! Ça fume de tous les côtés. Et on court dans tous les sens. Une belle révocation en perspective pour le gardien McDurley, responsable du magasin des sacs, lequel gardien a brillé par son absence. En fait de cadeau d’anniversaire, c’est madame McDurley qui va être aux anges !

Ce qui s’est passé, McDurley le saura plus tard : l’accident est dû à Ackermann. Pendant l’absence du gardien il s’est endormi, la tête sur sa table de travail, et sa cigarette a roulé sur un sac de toile. Le vent a soufflé, et les flammes se sont déchaînées à la vitesse d’une explosion. Réveillé brusquement, Ackermann n’a eu que le temps de se précipiter sur l’extincteur le plus proche. De son côté, Harles cavale avec ses deux seaux d’eau. Dans les étages, les détenus ont compris, et ils commencent à gueuler et à tambouriner sur les portes de leurs cellules. Les gardiens arrivent, attirés par le vacarme. Branle-bas. On se perd dans la fumée. Mais les esprits, eux, ne se perdent pas, et les humains ont toujours l’habitude de chercher le coupable d’un mal plutôt que son remède. C’est plus commode. Aussi se pose-t-on la question : comment l’incendie a-t-il pu se déclarer ? Par conséquent : où est McDurley ?

C’est là que, froidement, Jeff Harles déclare que McDurley est parti à la recherche de l’extincteur central. Ce qui sauve le gardien. On doute, surtout lorsque McDurley arrive à cet instant, comme une pomme, avec un paquet rose sous le bras au lieu d’extincteur, mais personne ne proteste. Le témoignage est là, inébranlable. Qui pourrait détruire le témoignage d’un prisonnier lorsqu’il favorise… un gardien ? Ça ne peut être que la vérité. Pas même le sous-directeur de la prison n’en douterait, d’ailleurs ; surtout devant ce Jeff Harles qui a une façon, si curieuse, de regarder les gens.

C’était depuis ce jour-là, que McDurley n’avait plus eu le courage de rien refuser à Jeff Harles. Pourtant il devait s’apercevoir, par la suite, que le détenu n’avait pas agi par sympathie. Quand McDurley avait voulu le remercier, Harles l’avait envoyé paître. Harles ne pouvait pas avoir de sympathie pour un gardien. C’était simplement sa manière, à lui, de mettre McDurley dans sa poche. Une emprise morale. Harles avait trouvé le « truc » qui lui permettait de dominer celui qui le gardait. Une belle réussite !

Depuis, McDurley subissait l’ascendant de Harles. Il suffisait que l’autre lève les yeux sur lui, ou fasse un geste. C’était presque hypnotique. McDurley obéissait, comme un chien. En fait, il crevait de peur. Son esprit délirait. Il était persuadé que Harles l’avait sauvé pour mieux le conserver à sa merci ; qu’il l’avait choisi, comme une synthèse de la société, pour se venger de ce châtiment qu’il n’avait pas mérité, et que le jour où il se déchaînerait, ce serait pour le trucider, lui, ce pauvre gros lard de McDurley.

C’était du moins ce que le gardien croyait lire dans ce regard gris, insupportable, qui semblait le soupeser, le jauger. Mais en réalité, c’était beaucoup plus simple.

 

McDurley courait presque, pour reconduire Harles à sa cellule. Ses joues tressautaient, au rythme de ses jambes courtes. Ils avaient toute la longueur du couloir à parcourir, et risquaient de tomber sur un autre gardien, ou un détenu auxiliaire. Jeff le suivait sans hâte, par longues enjambées. A priori, personne ne les avait vus sortir de la cellule de Duk ; c’était déjà l’essentiel.

« Ce type a tué, et il s’en fout totalement », pensait McDurley tout effrayé. Lui qui ne vivait plus, ne dormait plus, rien que pour une simple contravention, ce sang-froid de l’autre, devant un tel acte, le glaçait. À quelle race d’hommes appartenait-il donc, ce Harles ?

— Tu m’as quand même foutu dans un beau pétrin, hein ? reprocha timidement McDurley, dès qu’ils eurent franchi le seuil de la cellule de Harles.

Le gros gardien essuyait machinalement ses paumes moites contre sa vareuse. Il évitait de regarder Harles. Ses yeux couraient au hasard dans la cellule, comme pour y chercher un abri.

C’était certainement la cellule la plus désordonnée de toute la prison. Il y avait un tapis de mégots. Des livres traînaient partout, jamais rendus à la bibliothèque. Personne n’osait rien dire à Harles. Il rendrait ces livres quand il daignerait le vouloir. C’étaient surtout des ouvrages documentaires sur l’Amérique du Sud, le Brésil en particulier.

— Duk s’est suicidé, répéta Harles. Tu n’y es pour rien. Personne ne pourra prétendre qu’il ne s’agit pas d’un suicide : chaque prisonnier est seul, dans sa cellule.

— Et si l’on trouve des traces de…

— Écoute, gardien…, interrompit Harles en soupirant.

Il avait posé ses mains sur les épaules du gros McDurley pour l’obliger à le regarder. Celui-ci sentit son estomac pirouetter dans son ventre.

— Admettons qu’on trouve des traces de violence, poursuivit Harles. Dans une cellule, un prisonnier vit rigoureusement seul : c’est le règlement. Donc, des traces de violences ne peuvent lui être infligées que par le Saint-Esprit. Tu comprends, gardien ? On ne peut pas punir le Saint-Esprit.

McDurley se racla la gorge.

— Écoute, Harles, fit-il. Enfin… Pourquoi as-tu fait ça ?

Les mains de Harles quittèrent les épaules du gardien et son regard changea. McDurley eut de nouveau peur.

— J’ai fait quoi ? Je viens de te dire, gardien, que Duk s’est suicidé. Tu as la mémoire courte.

— Oui… Bon… Bon ! fit précipitamment McDurley.

De toute manière, il songeait qu’il était coincé. Bon gré mal gré, il fallait qu’il soit complice. Il était coupable d’avoir fait entrer Harles dans la cellule de Duk. C’était lui le seul responsable. Il perdrait sa situation et serait puni sévèrement. Harles risquait d’être condamné à mort, mais la différence entre les deux hommes, c’est que McDurley avait terriblement peur d’une simple année de prison, alors que Harles, lui, se foutait royalement d’être pendu.

Cet abruti de Duk s’était donc bel et bien suicidé. Il n’y avait plus à sortir de là. Et il n’y avait pas davantage de remords à avoir, car c’était une belle ordure. Amen.

— Je te laisse, Harles. Ça va être la soupe. L’auxiliaire de cuisine trouvera Duk…

Sur ces mots, Mac Durley fit demi-tour pour sortir, tout en cherchant son mouchoir pour s’éponger la nuque. Il étouffait littéralement.

Mais il s’immobilisa. C’était curieux, voilà qu’il ne pouvait pas sortir. Une force invisible l’en empêchait.

Il se retourna vers Harles, comme si cette force était provenue de lui. Pourtant, Harles n’avait rien fait d’autre que d’enfoncer les mains dans les poches de son pantalon de bure. Il semblait même déjà penser à autre chose. Il ne regardait même plus McDurley.

Mais la force était là, qui interdisait à McDurley de sortir. C’était l’étrange pouvoir que possédait Jeff Harles.

McDurley se remit à haleter.

— Tu désires quelque chose, Harles ?

Le prisonnier inclina la tête. Il demanda :

— Qui est de garde, ce soir, après 21 heures ?

— Quel quartier ?

— Ici. Est-Ouest.

— C’est… C’est moi. Pourquoi tu me demandes ça ?

Harles se contenta de regarder le plancher. À ses pieds, gisait un livre fermé, à couverture jaune, où se lisait un gros titre : « Au cœur de Rio. » L’esprit perdu au loin, Harles le poussa légèrement du bout de sa semelle.

— C’est bon, gardien… Ce soir, à 20 h 30, l’infirmerie aura besoin de charbon. Les malades ont froid. Tu viendras me chercher pour la corvée… Et tu oublies, bien sûr, que je t’ai demandé ça. Merci.

McDurley se pétrifia, ouvrit la bouche. Il avait l’impression d’avoir pris un coup en plein diaphragme.

— T’inquiète pas, ajouta Harles comme s’il avait deviné sa pensée. Tu ne risqueras rien.

McDurley fit oui de la tête, mécaniquement. Il aurait certainement fait oui, de la même façon, si Harles lui avait dit : je te couperai en petit morceaux.

Tout étourdi, il sortit précipitamment, reverrouilla la cellule de Harles derrière lui. Son cœur battait à tout rompre, autant que s’il avait couru pendant des kilomètres. « Il veut se tirer, pensa-t-il. C’est sûr, il veut s’évader ! »

La frousse le tenaillait, à l’idée de ce que Harles allait lui faire ce soir. Ce serait certainement un mauvais quart d’heure à passer.

— Il ne va tout de même pas me tuer, crénom ! J’ai une femme, j’ai des gosses. Je ne lui ai rien fait, moi ! »

— Et si je fais mon boulot ? Si je le dénonce ? »

— Mais non ! C’est impossible ! Il dira qu’il a tué Duk, et il dira aussi que c’est moi qui l’ai fait entrer dans la cellule. Et puis, il m’enverra son copain, Flavien Miller. Miller me tuera au coin d’une rue. Lui non plus n’a plus rien à perdre, malgré qu’il soit encore en liberté. »

— Et puis flûte ! Après tout, qu’il se débine ! »

Au fond, pourvu que Harles ne lui fasse pas de mal, McDurley souhaitait qu’il réussisse. Bon débarras. Il ne le verrait plus. Il ne croiserait plus, dans les couloirs, cette longue silhouette trop silencieuse qui semblait incarner il ne savait quoi de mortel, qui faisait taire sur son passage. Il n’aurait plus à supporter, surtout, ces yeux étranges, aux iris trop pâles et fluidiques, avec leur manière de rêver très loin sur les choses et les êtres, comme pour décider de leur sort.

« C’est ça ! qu’il retourne à sa jungle ! » songea McDurley, en remettant son mouchoir trempé de sueur dans sa poche.

Il s’efforça immédiatement de reprendre une attitude normale, celle du fonctionnaire-robot, dont la cervelle a été remplacée par un chronomètre. Ce mauvais quart d’heure qu’il redoutait, il aurait tout le temps d’y penser dans l’après-midi. Pour le moment, il en avait un autre à passer, et pas plus tard que tout de suite.

Déjà, au bout du couloir, escorté du gardien responsable de la cuisine, le détenu-auxiliaire arrivait, poussant son chariot métallique sur lequel reposaient les deux marmites fumantes. Aujourd’hui, il commençait sa distribution par l’extrémité sud, justement à proximité de la cellule de Duk.

McDurley se mit à réciter un chapelet.

— Soupe !

McDurley vit son collègue ouvrir le guichet de la cellule de Duk. Normalement, la gamelle du détenu aurait dû apparaître aussitôt.

— Hé ! Duk ! Tu te décides, oui ? J’ai pas que ça à faire, de t’attendre !

Le guichet restait vide.

— Fais pas le c…, dit le détenu-auxiliaire qui attendait avec sa louche pleine. Ça va être froid pour les autres…

— Tu te grouilles, tête de lard ? réattaqua le gardien, moins aimablement. Sinon, je te préviens que tu ne vas pas bouffer aujourd’hui !

McDurley songea qu’il y avait de fortes chances, en effet, pour que Duk ne bouffe pas aujourd’hui.

 

Évasion très classique. L’œil du prisonnier, en général, est inévitablement attiré par l’obstacle qui l’empêche d’atteindre la liberté : ses barreaux. Derrière eux, on peut voir le ciel, d’où association d’idées. Le prisonnier peut même rendre un peu de liberté à une partie de lui-même : ses bras. Il peut les passer. De là, il songe au moyen de pouvoir faire suivre le reste. Pour cela, il suffit d’un seul barreau de moins, à la rigueur deux.

Les gardiens le savent aussi. C’est pourquoi ils viennent régulièrement sonder les barreaux des lucarnes. C’est très vite fait. Il suffit de faire rebondir une barre de fer sur chacun d’eux, d’un seul mouvement glissant, comme font les enfants le long des grilles de square. Les barreaux rendent alors un son harmonieux et uniforme, qui garantit la captivité du détenu. Celui qui est scié, lui, vient rompre cette symphonie d’une belle fausse note accusatrice : Ting – Ting – Ting… Tac ! Même l’oreille la moins mélomane ne peut s’y tromper.

En résumé, la difficulté d’une évasion réside dans la fréquence des visites des gardiens : le prisonnier n’a guère le temps, entre deux de ces visites, de scier les barreaux de sa lucarne. Il doit aussi se procurer l’outil idéal. C’est une scie qu’il lui faut, et non une lime comme on le croit souvent. Le travail à la lime est lent et bruyant.

Restent les murs, qu’il n’est pas question d’attaquer non plus.

Jeff Harles s’était donc attaché, patiemment, depuis quatre ans, à résoudre tout ce tas de petits détails. Il avait d’ailleurs le temps. Toute la vie.

On l’avait condamné à perpétuité.

 

Hé ! Harles ! Tu sais ce qui est arrivé à Duk ?

— Je m’en fous.

— Aie pas peur de remplir les seaux, Harles. On caille la nuit ! Paraît que Duk se serait aussi cogné la tête contre la cuvette des chiottes en même temps qu’il s’étranglait. C’est le toubib qui a dit ça…

— Probable qu’il ne voulait pas se louper.

— Un coup de cafard, sans doute… Pas vrai, les gars ?

— Sûrement, sûrement.

— Je crois me rappeler que Duk faisait partie de la bande à Goony-Gump. Dis-donc, Harles, t’as une certaine amitié pour la bande Goony-Gump, non ?

— Qui c’est ça, Goony-Gump ?

— Sacré Harles, va ! Tu parles d’une journée ! Duk va avoir la vedette dans tous les journaux du Royaume-Uni. On devrait en profiter pour faire la grève de la faim, et on dirait que Duk s’est suicidé par sacrifice, pour que les autres obtiennent plus de charbon et de la bouffe meilleure. Tu crois pas que le cuistot va se suicider un jour aussi, Harles ?

— Allez vous faire foutre.

— T’es pas causant, Harles. C’est drôle, on dirait que la mort de Duk te fait de la peine ! Même McDurley a l’air d’avoir du chagrin. Il est tout gris.

Jeff Harles haussa les épaules. Escorté de McDurley qui ne pipait mot, il quitta l’infirmerie, un seau à chaque main. McDurley referma la porte de l’infirmerie, et ils descendirent au sous-sol, où se trouvaient les caves.

La prison était équipée du chauffage central – deux tuyaux qui traversaient les cellules mais l’infirmerie avait besoin de chaleur supplémentaire, à cause de certains malades, âgés ou fiévreux. Tous les soirs, sur ordre du médecin, les gars de l’infirmerie avaient droit à deux seaux de coke, et les plus valides parmi les alités (des simulateurs pour la plupart) se relayaient la nuit pour entretenir le poêle.

Suivi du gardien, Jeff Harles s’engagea dans le couloir souterrain, au plafond arrondi, qui desservait une dizaine d’alvéoles, sortes de boxes creusés dans la terre, mais dont les murs étaient renforcés de parpaings solides. La prison était un ancien monastère catholique, et, à l’origine, ces boxes devaient sans doute servir de retraite à quelques moines pénitents. À présent, on y stockait le charbon, le bois, et mille vieilles choses inutilisables.

Toujours escorté de son ange gardien, Jeff Harles pénétra dans l’un d’eux, s’arrêta près de la chaudière qui ronflait, et posa ses deux seaux à côté du tas de coke. McDurley s’immobilisa aussitôt, et resta à deux pas derrière lui. Dans cet endroit, il n’y avait pas de lumière, mais la cave était encore vaguement éclairée par l’ampoule sale du couloir souterrain, laquelle brûlait nuit et jour au fond d’une petite niche grillagée. Chacun des deux hommes pouvait donc distinguer le visage de l’autre.

Côté McDurley, il apparaissait nettement que le gros gardien n’en menait pas large. Sa glotte montait et descendait, comme un yoyo. Le moment tant redouté était venu. Il voyait Harles, devant lui, et le gars n’avait pas du tout l’air d’être venu ici pour pelleter du charbon.

— Tu vois que ça s’est bien passé, pour Duk…, fit Harles.

Il parlait doucement, humainement. C’était bien la première fois. McDurley en fut à la fois étonné et rassuré… Peut-être, ce Harles, au fond, n’était-il pas si mauvais type. Mais il avait souffert, et c’était normal qu’il…

Un instant, McDurley chercha à mieux distinguer les traits de l’autre, comme s’il voulait mieux le comprendre, le connaître…

Mais non. Il n’y avait rien de nouveau. Rien, surtout, de plus chaleureux. Au contraire, la pénombre accentuait encore la dureté énigmatique de ce visage. La faible lumière fouillait l’œil gris, jusqu’au fond de l’orbite ; elle allumait dans la pupille un feu insolite qui contrastait avec l’expression lasse du visage, creusé d’ombres. La bouche était amère, comme fatiguée. Et pourtant, Harles était loin d’être laid. Au contraire, il possédait une sorte de beauté ; mais c’était là une beauté que personne n’aurait enviée. Son visage semblait inerte, statufié ; il évoquait ces masques inquiétants de gladiateurs morts, sculptés par les Romains.

— Tourne-toi, dit-il à McDurley.

Instantanément, le gros gardien se sentit fondre de panique.

— Harles ! implora-t-il en reculant et en tendant les mains. J’ai toujours été bon avec toi… Je ne t’ai jamais rendu malheureux.

— C’est pour ton bien, fit Jeff. Pour que tu n’aies pas d’histoires.

— Ne me frappe pas, Harles ! dit McDurley en reculant encore.

— Rentre ici ! ordonna Jeff.

Dompté aussitôt, l’autre obéit. Sans attendre, à l’improviste, Jeff se détendit. Son poing percuta sèchement la mâchoire du gardien, en swing. McDurley perdit sa casquette, battit l’air des bras, et, déséquilibré par le choc, traversa à la renverse, comme une flèche, toute la largueur du couloir. Il tomba comme un plomb. Harles sauta en avant pour le retenir, mais pas assez tôt. Le crâne du gardien fit vibrer le mur opposé. Et McDurley ne bougea plus.

— B… D… ! fit Harles à mi-voix.

Il posa un genou à terre, à côté du gros gardien. McDurley avait les yeux mi-clos, mais il vivait. Harles lui palpa le cuir chevelu. Ses doigts ramenèrent du sang.

Harles serra les mâchoires, hésita. Puis, brusquement, il se releva : « Après tout, je m’en fous ! grogna-t-il. Ce n’est pas le moment de m’attendrir ! »

Dans quelques instants, les gars de l’infirmerie allaient faire un pétard du diable en ne voyant pas remonter leurs deux seaux de charbon.

Le gardien du quartier Sud-Nord viendrait alors voir ce qui se passait. Puis il descendrait ici.

Jeff Harles courut au tas de charbon. Il l’escalada, pédalant comme un diable dans cette montagne de coke qui cédait pêle-mêle sous son poids. Puis, dégageant à deux mains le sommet du charbon, il fit apparaître un soupirail étroit, situé à niveau du plafond de la cave. Ce soupirail débouchait au ras du sol extérieur.

Il était garni de cinq barreaux courts, gros comme des goulots de bouteille, et d’un grillage rouillé qui servait à retenir le charbon. Jeff Harles arracha le grillage, puis, empoignant un des barreaux, il tira dessus, très fort…

Et le barreau se courba, docile, presque par enchantement. Il ne tint plus que par une parcelle de métal, à sa base. Harles le fit aller et venir, pour achever de le détacher.

Ensuite il en empoigna un second, très vite, et recommença.

Il y avait six mois que Jeff avait préparé ce truc. Jamais il n’avait envisagé de scier les barreaux de sa propre cellule, à cause des sondages. Bien plus simple de s’attaquer à ceux de la cave. On ne prenait pas la peine de les vérifier, ceux-là. Parbleu, jamais une chaudière ne tente de s’échapper !

C’est pourquoi Jeff n’avait jamais refusé une corvée de charbon. C’est pourquoi, aussi, il s’était porté volontaire pour laver les couloirs : le détersif étant stocké à la cave, il était naturel que Jeff s’y rende.

Il avait travaillé comme une fourmi. Un petit peu chaque jour. Cinq secondes par-ci, dix secondes par-là… Puis, ce travail terminé, il avait encore attendu. Car il ne lui fallait pas choisir n’importe quel jour, pour s’évader. S’il avait tenu à partir aujourd’hui, au lieu d’hier, ou de demain, c’est qu’il avait une raison à cela. Tout était daté, même minuté, en fonction de quelque chose. Et toutes les chances étaient désormais pour lui. Ses adversaires – flics ou truands – n’allaient pas avoir le temps de se retourner. Il allait passer comme un orage, très vite, et puis… pffuitt ! envolé aussitôt. Introuvable.

Mais auparavant, derrière lui, il aurait laissé un sacré cataclysme !

Pour le moment, le dernier barreau venait de tomber. Il ne restait plus à Jeff qu’à se hisser au-dehors. Cela ne voulait pas dire qu’il était sorti de prison. Il y avait encore deux murs, à passer, l’un de quatre mètres, l’autre de sept.

Pour cela, il avait également le matériel voulu, caché aussi dans le charbon. Des lambeaux de sacs tressés et...

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