Laisser les cendres s'envoler

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« J’ai perdu ma mère. Elle a disparu il y a plus de dix ans. Ma mère est morte, je le sais. Mais, lorsque j’y pense, je ne ressens aucun chagrin, pas la moindre émotion. »
Dans son quatorzième roman, Nathalie Rheims laisse apparaître, pour la première fois, la figure de la mère. Une femme se souvient, des années plus tard, du jour où, quand elle était adolescente, sa mère l’a abandonnée. Sa croyance en un amour maternel absolu, irrévocable, était-elle une illusion ?
Avec une lucidité intransigeante, Laisser les cendres s’envoler livre les secrets d’une relation brisée, les non-dits d’une famille singulière, les troubles enfouis qui, pour être démêlés, requièrent souvent une vie entière. Mêlant émotion et férocité, ironie et tendresse, Nathalie Rheims dévoile ses vérités les plus intimes, et invite le lecteur à venir à sa rencontre. »
La presse en parle :
Le Figaro – 20 septembre 2012, Le Point – 13 septembre 2012, Paris Match – 15 août 2012, Livre Hebdo – 8 juin 2012, Gala – 15 août 2012, Le Nouvel Observateur – 6 septembre 2012, Télérama – 22 septembre 2012
Éditions Léo Scheer, 2012
Publié le : jeudi 28 août 2014
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756105222
Nombre de pages : 260
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Nathalie Rheims
Laisser les cendres s’envoler
roman



« J’ai perdu ma mère. Elle a disparu il y a plus de dix
ans. Ma mère est morte, je le sais. Mais, lorsque j’y
pense, je ne ressens aucun chagrin, pas la moindre
émotion. »
Dans son quatorzième roman, Nathalie Rheims laisse
apparaître, pour la première fois, la figure de la mère.
Une femme se souvient, des années plus tard, du jour
où, quand elle était adolescente, sa mère l’a
abandonnée. Sa croyance en un amour maternel
absolu, irrévocable, était-elle une illusion ?
Avec une lucidité intransigeante, Laisser les cendres
s’envoler livre les secrets d’une relation brisée, les non-dits d’une famille singulière, les troubles enfouis qui,
pour être démêlés, requièrent souvent une vie entière.
Mêlant émotion et férocité, ironie et tendresse, Nathalie
Rheims dévoile ses vérités les plus intimes, et invite le
lecteur à venir à sa rencontre.



© photo : Thierry Rateau

EAN numérique : 978-2-7561-0522-2
EAN livre papier : 9782756103921
www.leoscheer.com LAISSER LES CENDRES S’ENVOLERDU MÊME AUTEUR
L’Un pour l’autre,Galilée, 1999, Folio, 2001
Lettred’une amoureuse morte,Flammarion, 2000,
Folio, 2002
LesFleursdusilence,Flammarion,2001,Folio,2004
L’Ange de la dernièreheure,Flammarion, 2002,
Folio, 2005
Lumièreinvisibleàmes yeux,Éditions Léo Scheer,
2003
Le RêvedeBalthus,Fayard-LéoScheer,2004,Folio,
2007
Le Cercle de Megiddo,Éditions Léo Scheer,2005,
Le LivredePoche, 2007
L’Ombredes Autres,Éditions Léo Scheer,2006
Journal intime,Éditions Léo Scheer,2007
Le Chemindes sortilèges,ÉditionsLéoScheer,2008
Claude,Éditions Léo Scheer,2009
Carceci est mon sang,Éditions Léo Scheer,2010
Le Fantôme du fauteuil32,Éditions Léo Scheer,
2010
© Éditions Léo Scheer,2012
www.leoscheer.comNATHALIE RHEIMS
LAISSER LES CENDRES
S’ENVOLER
roman
Éditions Léo ScheerJ’ai perdu ma mère. Elleadisparuilya
plus de dix ans. Ma mèreest morte, je le
sais. Mais, lorsque j’y pense, je ne ressens
aucun chagrin, pas la moindre émotion.
Tout reste plat comme une mer gelée, pas
un seul petit frémissementàlasurface de
l’eau. Quand je penseàelle, il ne se passe
rien.
Je l’avais perdue bien avant qu’elle ne
meureet, dès qu’elle traverse mes pensées,
mes souvenirs deviennent des ombres
chinoises même si, parfois, un instant
apparaît dans le vide, un éclat du passé
semblableàduverre, fragile et transparent.
Je devrais m’en vouloir,mesentir
coupable, éviter de poser ces questionssans
réponse et qui resteront àjamais lettre
5morte. Mais, en même temps, ce qui
m’attire, ce qui me pousse vers l’avant, au
risque de me fairetrébucher,c’est ce néant
surgissant dès que je penseàelle.
Leriendecette relationestdevenuchez
moi aussi profond que l’absencededésir
d’enfant.Impossibledem’imaginerdonnant
lavie.Àsafaçon,mamères’estenfuieavec
lamienne,melaissantsans recoursfaceau
froid qui s’installeàsaseule pensée.
eUnecantatedeBach,la51,chantéepar
Suzanne Danco.C’est par là que je peux
commencer,tenterd’attraperquelquesbribes
de ce que nous avons vécu elle et moi. En
l’écoutant me revient l’image de ce
gramophone posé sur une table, puis la sonorité
nostalgiquedecedisquedevinyleégrainant
son léger grésillement, derrièrelequel
étincelait la voix si puredelacantatrice.
J’avaisneufans.Àcemoment-làj’aimais
encoremamère.Quandai-jeperdusatrace?
6Parquelletourmentelebrouillardest-ilvenu
tout recouvrir?
Dans ma famille, tout le monde s’est
toujourstu,commesiparlerétaitindécent,
comme si les mots étaient des injures. La
bienséance, la bonne éducation
s’accompagnaient forcément d’un épais silence.
Parler oui, mais pour ne rien dire. Bavarder
plutôt, de tout et de rien.Àlaquestion
«Comment vas-tu?»,nejamais s’écarter
de la seule réponse possible:«Très bien.»
Dire que j’allais mal, que des doutes
pouvaient me torturer,c’était inconcevable.
Je suis née dans une famille singulière,
avec tant de ramifications, de secrets.
Comme dans la plupartdes familles sans
doute, mais je ne peux écrireque sur la
mienne. Née d’un pèreaussi incertain
qu’invisible et d’une mèremorte pour
moiavantqu’ellenelefûtvraiment,souvent
je me disais que l’on m’avait déposée sur
des marches et qu’ils m’avaient recueillie.
7Dès que j’eus un vague état de
conscience, tout, autour de moi, me parut
étrange, les lieux où je grandissais, les gens
que je voyais, les propos que j’entendais le
soirenm’endormant.Toutm’étaitétranger.
Je rêvais alors que quelqu’un me retrouvait
pour m’emmenerdansunendroitoùjeme
reconnaissais, une chambreavecdupapier
àfleurs et des poupées de fête foraine
vêtues de robes de satin jaune et mauve.
Monenfancefutsolitaire,sisolitaireque
je le suis restée. Je me sentais minuscule.
Tout ce que je voyais m’apparaissait
démesuré, gigantesque.
Je me souviens d’un étang gelé, d’un
domaine si étendu qu’il m’aurait fallu
une vie entièrepour en faireletour,d’un
château si vaste qu’il me semblait
impossible de le traverser,d’une salleàmanger
constelléedemiroirs où se reflétaient des
fées et des sorcières, d’une chambreaux
8mursentissuoùvolaientdesoiseaux.Jeme
souviens de moi, assise devant d’immenses
fenêtres, attendant en vain que ma mère
viennemedirebonsoir,melireunehistoire,
me raconter que tout cela n’était qu’un
conte pour s’amuseràsefairepeur.
Meretrouverdansledédaledessouvenirs,
savoirexactementàquelmomentdemavie
j’ai perdu sa trace. Comprendrecequi s’est
cassé. Je voudrais faireresurgir le passé, le
vrai comme le faux, le réel et l’imaginaire,
sans faireletri. Savoir enfin pourquoi le
silence est une fatalité, une astreinte. Me
laisser aller vers ce qui me pousseàouvrir
la boîte aux secrets, ceux qui ne se disent
pas. Quelle éducation ai-je reçue pour
croireque parler c’est le diableetque se
tairec’est Dieu?
Aussi loin que je remonte dans mon
enfance,j’aitoujourseuuneconsciencenette
et absolue des êtres qui m’entouraient. Je
9les devinais. Je savais que je n’avais pas été
élevée comme les autres enfants. Lorsqu’à
l’âge de cinq ans ma mèrememitàl’école
communale, cette certitude se fortifia et je
compris tout de suite que pour moi les
choses étaient différentes, qu’elles l’avaient
été depuis l’origine, qu’elles le resteraient
pour toujours.
Je me liai d’amitié avec la fille de la
gardiennedel’école.J’échappaisàlacantine
pour la rejoindredans sa loge et goûter les
merveilleux plats préparés par sa mère. Je
sensencoreaujourd’huil’odeurdesgâteaux
aux pommes servis sur une table en chêne
sculpté. Ilyavaitdesnapperonsdedentelle,
des cartes postales du Portugal. Un buffet
rempli de verres de couleur.Sachambre
tapissée de roses, son lit et son étagèreen
formica, sa collection de poupées
folkloriques de tous les pays trônant dans des
boîtes transparentes en plastique, tout me
semblait si beau, si chatoyant,ycompris
10la télé en noir et blanc perpétuellement
allumée.Toutmefaisaitenvie.Jemesentais
àl’abri.
On aurait dit une roulotte. Je me rêvais
trapéziste, artiste de cirque en regardant,
chezeux,«Lapisteauxétoiles».Chezmoi,
pasdetélé,pasdepoupéesdumonde,mais
une entrée immense tapissée de rouge
sombre, un couloir sans fin donnant sur
ma chambre, une chambreronde comme
une tour,comme un donjon. Ma mère
venait parfois m’embrasser le soir en robe
longue avant de sortir.«Bonne nuit», me
disait-elle.Jemerêvais fille de forains,
galopant sur les routes, poinçonnant les
tickets de la granderoue.
J’avais pourtant conscience, déjà, de
l’absurdité de ce que je ressentais. Qui
aurait pu ne pas avoir envie d’appartenir à
la famille prestigieuse qui était supposée
êtrelamienne?Qui auraitpunepas
11adorertouscesgenscharmants,élégants,si
bien élevés, si gentils aussi?
Tout le monde aimait ma mère, lui
trouvait une grâce hors du commun. Elle
semblait pouvoir tout comprendre, tout
accepter,tout pardonner.Bienveillante et
toujours impeccable, ses cheveux relevés en
un chignon bas. J’étais sa fille chérie, mais
pourquoi écrire«j’étais»?
Dans mon esprit, cela m’assignaitàêtre
parfaite,àceque rien ne se voie, jamais, ni
mes peines, ni mes désirs. Ma mèredevait
êtrefièredemoi et je lui devais d’êtrela
fille idéale, moi, le fruit de ses entrailles.
Rien que d’ypenser,cela me donne la
nausée. Derrièrecette façade, ce statut que
je subissais docilement,jecraignais que
ma mèrenefût en réalité une sorte d’ogre
et qu’elle n’eût entrepris de me dévorer.
Dès les premiers jours de ma vie, je
rejetai son lait. Je vomissais déjà tout ce
12quivenaitd’elle.Onmedonnaalorsdulait
en poudre, déshydraté, aseptisé. Peut-être
avais-jecompris,malgrél’amourquej’avais
pour elle, que je devais rester sur mes
gardes, pressentant qu’elle était toxique,
détraquée, dangereuse pour moi.
Le temps passait,etjevoyais bien que
j’étais la seule,dans mon entourage, à
l’imaginer.Pour tous les autres, elle était la
personne la plus merveilleuse qui soit. Ils
ne tarissaient jamais d’éloges, me
complimentant sur le fait d’avoir une mèreaussi
douce et parfaite. C’est alors que le silence
m’arattrapée, me retenant dans sa
toile.
Jesavaisquesijecédaisàl’envied’exprimer mes frayeurs, je serais seule contre
tous.Personnenepourraitmesuivre.Parler
m’aurait encoreplus exposée,garder le
silence était la seule solution.
Les nurses défilaient, elle les engageait
puis en changeait sans arrêt. Je n’ai jamais
13su si c’était elle qui les mettaitàlaporte,
ou si elle leur faisait aussi peur qu’à moi.
Devant ce défilé, je n’avais jamais la
possibilité de m’attacheràl’une de ces femmes,
et je restais seule faceàelle.
Cettepeurqui s’étaitinstalléedansmon
âmed’enfantpouvait-elle n’êtrequelefruit
d’une imagination assezfertileàcet âge?
Comment n’a-t-elle pas disparuavecles
années?Comment peut-elle êtreencore
palpable pour moi aujourd’hui?Ilasans
doute fallu que quelque chose se passe, un
événement que j’aurais enfoui et
complètement oublié. C’est cela que je dois faire
remonteràlasurface si je veux que la
cicatrice se referme.
Ilyaprobablement euàune certaine
époque entremamèreetmoi un lien
fusionnel, excessif,qui seul peut expliquer
une telle violence. Je pense, par exemple, à
ce grand carnet gainé de cuir rouge, un des
14rares objets qui me restent d’elle. Malgré
mes efforts pour le perdreouledissimuler,
il réapparaîtàtout bout de champ.
Ma mèreyatenu, depuis le moment
mêmedemanaissance,unesortedejournal
debordnévrotiquedétaillantlesdifférentes
étapes de mon évolution. De ma première
mèche de cheveux blonds agrafée sur la
page de garde àcôté de mon acte de
naissance,àuncarnet de vaccination qui
stipulait que j’avait bien été immunisée
contreles oreillons, la varicelle et la
rubéole.
Je ne l’avais pas été contremamère.
Cette maladie-là courttout au long des
lignes de cet abominable carnet, où elle
prenait un malin plaisirànoter
scrupuleusement mes cauchemars, mes premiers
dessins, mes mots d’enfant devant lesquels
elle semblait s’extasier page après page.
15cet instant. Je remisàplus tardlemoment
de direàl’Artiste ce qu’il m’inspirait. Je
l’imaginais,sûrdelui,reprenantlecoursde
sa vie, comme si de rien n’était. Uneou
deuxphotosdemamèredansuncadre.Un
regret par-ci, par-là. Rien de grave. Juste la
vie qui continue.
Avant d’achever ces lignes, j’ai éprouvé
le besoin d’aller au cimetière. Je n’étais pas
retournéesursatombedepuisl’enterrement,
sans doute pour m’assurer qu’il ne restait
rienàsauver.Unremords?Duchagrin?
Un sanglotcoincé dans ma gorge?Durant
toutes ces nuitsàécrire,àrouvrir la boîte
noire, je n’ai pas éprouvé la
moindreturbulence, la plus petite pluie, pas d’orage à
l’horizon.Uncielgris,plusoumoinssombre.
Surlemarbre,pasdefleurs.Sonprénom
accolé au nom de famille de l’Artiste. Son
ultime identité, gravéeàtout jamais. Ma
dernièrepenséeaété que c’était peut-être
254enluiqu’elles’étaitenfinreconnue.Pourmoi
cemystèreresteraunabîme.Jeneressentais
rien, même pas de l’indifférence.
Mamèreestalléeauboutdesondestin,
oubliéedanscepetitcoindeterredominant
la colline, loin de tout.
La fin de Gombièreavait mis un terme
aux réunions de famille. Chacun vivait sa
vie, tout avait changé. Les splendeurs et les
fastesdupassé s’étaientenfuis,lesunsetles
autres se repliaient sur leurs secrets. Tandis
qu’elleemportaitlesiendanslenéant,j’étais
devant la tombe de ma mèreinconnue.

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