Lakanal à la Boule d'Or

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La trace d’un père, de son enfance passée dans un pensionnat de garçons, LAKANAL, à partir de 1953 (Sceaux), nous suivons la vie avec les copains au milieu des dortoirs immenses, naufragés de divorcés, les évènements de 68, les nouvelles idées de Liberté.
Toile baroque sur une époque d’avant Internet, les rêves n’auront pas lieu, leurs enfants subiront le boomerang des Idéologies. L’opposition, entre le songe d’une vie d'individu, qui jetterait les masques à terre, et la réalité, le grégarisme sévère, qui dirige notre grandiose humanité.
L’auteur s’enracine grâce à une écriture personnelle, non exempte d’humour, dans sa façon d’appréhender le monde, il est sans concession sur la mémoire, fût-elle belle, et ses dérives, regardant la chute d’une société qu’il pense malade.
Publié le : jeudi 14 avril 2016
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EAN13 : 9791026205036
Nombre de pages : non-communiqué
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François Montagnon

Lakanal à la Boule d'Or

1953

 


 

© François Montagnon, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0503-6

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1 — Un célinien avant tout : les mots, le verbe, le style dans son grand intérieur.

 

Puisque la vie est une ode à la beauté, bagage paternel, j’aime « Les Passantes » de G.Brassens, pour cette belle voisine, aux traits aussi fins qu’une petite poupée de porcelaine, une inconnue, des liens forts et silencieux nous unirent malgré nous, mystère du cœur et que je ne reverrai plus. Merci à ces merveilles qui m’ont émues pour mon éternité et que je revois encore, de leur beauté inaccessible, saisit au naturel, celle-ci sommeillait légèrement le sourire et le visage tourné vers moi les yeux bleus mi-clos, se laissait observer à quelques centimètres, ou le temps s’arrête... Toutes ces fleurs rencontrées de par le monde, dont on aime leur liberté à porter leurs sentiments où elles le veulent. Je n’aurais jamais osé imaginer avant de connaître ces émotions-là.

Merci aux femmes mystérieuses. Le poète est drapé du drame, tel le fronton que Paul Gauguin avait gravé à l’entrée de sa cabane en bois précieux à Hiva-Oa, en Polynésie, « Soyez amoureuses et vous serez heureuses ». Il faut croire que mon stock d’amour pour les vénus dépassait l’orgueil de recevoir celui des autres, et je ne sais quelle descendance.

 

Bernard-Henri (Paris 1942-2013), qui fut élève à Lakanal de 1953 à 1961, jusqu’au baccalauréat (bachot) Science Ex, autant dire que les penscus l’eurent haut la main et sans forcer. Il n’est pas un jour de sa vie, ou il n’évoqua un souvenir de l’époque de ce « bahut », de ses copains de chambrée, Phil, Clicli, Zem, Platone, Mam, Chazot, Vautrain, Pt'it ben, grand Ben, Maître Capello... tant de surnoms. Élève plutôt remarquable en toutes matières, mais aussi en football ce qui était royal, pour se faire respecter dans un pensionnat de garçon, durant huit années cinq jours sur sept, sans compter les colles du jeudi et les dimanches de retenues, lait Neslé au Parloir de l’inquiétude.

Observateur aiguisé, il sut jouer de la diplomatie pour être à son aise dans ce monde si particulier et clos sur lui même, une jungle qu’il fallait connaître chaque recoin, soulever chaque bosquet, pour en faire le tour et s’y sentir plus à son aise que n’importe où dans le monde plus tard, même s’il y avait danger, ils étaient connus et apprivoisés, même s’il y avait souffrance, une collectivité de potes bien soudés répondait à l’appel, au final, et c’est ça qui comptait le plus, l’Amitié indéfectible du cercle intérieur, sorte d’arche de Noé ou plutôt de « Radeau de la méduse », parfois, on s’en sortait toujours d’une façon ou d’une autre, et les profs étaient les meilleurs que l’on puisse avoir. L’excellence de son enseignement le mit toujours intellectuellement devant les autres, de quelques décimètres toute son existence.

Après nous avoir fait le coup du « Chevalier de la cloche de bois » un mercredi aux aurores, jour de congé 2013, il n’a quasiment de sa carrière jamais été absent en cours, uniquement pour les grèves et défilés à Paris, le coup de téléphone le plus rude de mon existence, un uppercut à l’estomac, bien sonné.

Bernard ne s’intéressait pas qu’à sa famille immédiate, ses enfants et sa femme, il était capable de dépasser ce microcosme, il fallait en accepter cette liberté en échange d’une grande richesse de centres d’intérêts et d’univers, il avait un certain recul sur son statut de père, acceptait que l’on soit critiqué par ses amis, ne nous défendait pas au-delà du raisonnable, et toute discussion était digne de s’écharper, sans jamais refuser une opinion si extrême soit-elle, tout débat est justifiable pour peu que l’on ait quelques vagues arguments, on devenait propriétaire d’une opinion, il n’était pas là pour abonder, acceptait d’y être opposé sans représailles, ni critiques ouvertes, ni fiels, ni revanche. Beaucoup de ses amis étaient radicalement différents à mon caractère, à l’opposé même, seule sa présence permettait de faire un pont, comme si nous n’existions pas à leurs yeux, nous nous voyions les petits privilèges accordés à cette sorte de cour d’admirateurs du joyeux drille, tout heureux de bénéficier de sa lumière, qui semblaient se disputer au Prince, c’était leur Bernard, un esprit évolué, il n’était pas naïf, mais n’avait aucune espèce de volonté de se mettre en valeur, ça lui tombait dessus partout où il se posait quelques minutes, ces adorateurs merci à eux, nous permettaient un bel observatoire de plateforme balzacienne, si lilliputiens que nous fussions, nous regardions tout ce monde contenu dans « la Comédie humaine » sa Bible – qu’il avait aussi lu par ailleurs, comme les grands livres religieux par curiosité intellectuelle, mais vraiment lamentable, rien à trouver la dedans, pesanteur de pensée, statique, pathétique en fait, tant de gens tombaient dans ce piège faussement littéraire, ce ne sont même pas des références historiques, un calvaire et le style répétitif la convention, la morale contenue, alors Homère oui c’est le raffinement de l’âme humaine, l’agilité de la pensée, la finesse et la créativité des personnages, une merveille d’histoires – numéro un, le maître Honoré de Balzac, il avait trouvé la géniale anagramme « Lâchez on aborde », reproduisant les dix-huit volumes de cuir noir de la collection, sur la tranche une lettre y était dorée, en comptant les astérisques et tirets placés en évidence dans la bibliothèque, devant tout le monde, mais très peut de visiteurs y prêtaient attention, c’est ça qui l’amusait le plus pourtant, « les hommes sont lourds » lors de la publication « D’un château l’autre »en 1957, la référence qu’il aimait à répéter, Céline en profite pour s’expliquer sur son raffinement revendiqué « j’ai la finesse d’une chienne de traîneau, elle aboie pour annoncer le danger de la crevasse, pas plus… », souvenir évoqué du passage Choiseul, sa mère y était dentellière, obsédé par les angoisses du paiement du terme à trois mois, pourtant, c’était aussi du Bernard à cent pour cent, tout y était inscrit noir sur blanc, théâtre de l’existence, c’est de ça qu’il survivait de ces moments de joie intellectuelle, pas d’apparentes causeries conviviales, marquées par le sceau de la grossièreté alcoolisée, dont il voyait les ficelles, il y participait, mais à mon avis avec regrets, il aurait préféré converser avec un Destouches et le regard qu’il porte, attentif à son perroquet en liberté chez lui à Meudon, il faut observer ça, ses vêtements de clochard, vieilles loques usées, son gilet troué, est-ce qu’il en jouait, non il avait rompu avec toute forme d’apparence mondaine, Bernard aussi il fallait le pousser, Dany était là pour « l’habiller un peu », car il s’en foutait royalement de ce que pouvait penser les autres à ce sujet-là, par moment ça pouvait lui jouer des tours contre lui, il ne s’en rendait absolument pas compte, je crois que ces potes Penscos, ne le manquaient pas de le charrier « franchement Nanard, tu n’exagères pas un peu là ? », bon il y avait notre Carlux anarchiste de droite à la Léo Malet, qui tenait une « graineterie et animaux », un accent comme on en fait plus avec des Berrrrnnaard tu comprends, il hurlait, tout rouge un physique impressionnant, blond, des yeux bleus qui vous scrutaient, un vieil accent parigot, à nouveau il jubilait et pour prendre notre sapin de Noël ça durait deux-heures facilement, ils étaient obligés de passer par le comptoir du bistro, et il fermait son magasin « sans tambour ni trompette », gling faisait la porte du magasin aux senteurs de graines particulières de paille, les oiseaux piaillaient, Serins et Canaris, Rossignols.

Il m’en parlait directement, le poids de l’homme, son ridicule, sa lourdeur lamentable en groupe et qui ne s’arrangeait pas dans ses distractions, « raffiné comme un marteau-pilon » C, Brassens aussi disait « à plus de quatre, on est une bande de cons », il était le seul à l’observer l’une et l’autre facette, mais je ne sais pourquoi, par habitude, de jouer le jeu de la sociabilité, de la blague ouverte, il s’excusait presque envers moi « tu vois François » le regard gêné, il savait que je voyais, ainsi la bêtise de l’extériorisation massive, au fond, car il me regardait dans un miroir son autoportrait, le vrai craché, le petit gars sensible du pensco de Lakanal, un peu fragile, poète, ces doux-mensonges qui ne prenaient pas, mais alors pas du tout avec moi, donc souriait en complicité, sans doute sa gentillesse et sa générosité surpassaient le tout, le plaisir d’être auprès d’autres Frères humains quels qu’ils soient, d’être de la bonne bande, celle qui prend du bon temps, bien entendu, ça ne parlait pas philo, ça lui allait quand même, il feignait d’oublier un moment son acuité naturelle sur toute chose, il lui en coûtait de voir clairement, parfois il taisait l’un, ou parfois étouffait l’autre, mais c’étaient bien les deux faces de la même lucidité. Lui voyait tout en profondeur et ne comprenait pas parfois le désintérêt de ses copains pour nous placés dans son cercle intérieur, qui étions très affûtés pourtant, au cordeau de sa réflexion, parce que cette partie de lui était celle que ses amis de circonstances ne souhaitaient pas voir, c’était d’autres univers, d’autres codes de langage, d’autres appartenances, Bernard s’y refusait voguant de l’un à l’autre, eux restaient dans leur petit cercle limité ad vitam aeternam, c’est une autre philosophie, je crois qu’ils n’auraient pas eu les moyens intellectuels de suivre, ni les outils, ni la connaissance, voire l’acuité, qui leurs auraient permis de l’apercevoir, de le sentir dans son entièreté. Il était toujours au centre et devant toute chose, un cheval au galop et provoquait une certaine fascination, dont ses enfants et Danielle, n’étaient pas dupes et regardaient avec le sourire aux lèvres, ah Bernard !, ils connaissaient l’envers du décor plus hésitant, plus gracieux, plus délicat aussi, sensible au verbe, les jeux de mots, les histoires qu’il racontait gaiement sur tel ou tel, sa nostalgia, sa tristesse enfouie de souffrances de l’enfance, l’Éthiopie la solitude et les peurs, son père en viaggio sur le scooter Vespa en Italie dans les années cinquante, les frères de sa mère qui lui ont flanqué une raclée à André, il frappa ma grand-mère une fois, mais eux élevés à la dure au Canada, ils ne rigolaient pas, il le méritait, mais il ne l’a jamais avalé, et le reprochera toujours inconsciemment à sa mère jusqu’à son décès, pourtant une mère très attentive et aimante à son chevet (trop), les quarts de teinte, un aquarelliste, avec une fidélité première sans tricherie, rare qualité et la joie mêlée d’un humour vivant, reformulé et créatif, qu’il insérait dans le quotidien, toute chose était permise de rire de bon cœur sans acidité et on ne s’en privait jamais, quand on observe les tabous linguistiques aujourd’hui, les codes sociaux régurgités comme des robots par la masse totalement piégée des médias maîtres du jeu, du politiquement correct venu des USA, dans les années cinquante le peuple prononçait « correc », des ignorants dirigeants de troupeaux de moutons lobotomisés bêlant en chœur, qui semblaient avoir des enfants par sécurité, réflexe, par peur, par nullité, par reproduction sociale et culturelle, par ennui ou religieux va savoir !

Parce que l’amour et la sensibilité, les véritables, ça on ne le voyait pas souvent, ce monde se déversant aujourd’hui, c’est parfois la prison des mots qui s’installe et la mise en bière des idées à ce rythme de crétinerie, il ressentait ça, l’enfermement de la culture, un bal de frimeurs et de prétentieux sapés de guingois, tout dehors, les gourmettes en or et tout, mais croyant être de grand style, ouaf ouaf !

Tient monsieur Le Goff, ce Breton aux yeux bleus clairs, petit hommage, son directeur, modèle de professeur n’ayant que le Certificat d’études, ou Arletty lit Céline, mais une écriture au tableau parfaite sans jamais la moindre rature, ni aucune hésitation, il traçait à la craie sans règle impeccablement alignée, un chef-d’œuvre à chaque ligne, les tableaux étaient refermés, sorte de triptyque de bois vert peint que l’on connaît, et au moment ou les élèves s’asseyaient, il ouvrait fièrement les deux pans, souriant gentiment, Oooh rumeur de tout ce travail qu’il fallait réaliser durant la journée, impressionnant, une intégrité et surtout la volonté de transmettre chevillée au corps, pour n’importe lequel des enfants du manouche au portugais illettré, car avec lui tout le monde savait lire, compter, l’essentiel en fin d’année, il était craint, mais juste, voilà un homme qu’il tenait en très haute estime de respect, il le vouvoyait bien entendu, on ne pouvait que baisser les yeux et la voix, je suis allé avec lui en classe de mer sur la presqu’île de Crozon en Bretagne, il retrouvait des couleurs, dans ses landes natales et le sourire avec le souffle qui vous arrachait les cheveux et le vent dans le pif, lui heureux et accompagné de sa femme hyper discrète, avec son petit bonnet rouge à la « Commandant Cousteau », lorsque l’on marchait sur les rochers pour ramasser des animaux marins, algues, crustacés, coquillages pour notre aquarium d’étude. Je revenais juste de Martinique, bronzé en permanence, pour moi c’était un sentiment, d’Expédition Polaire aux îles Kerguelen, pas moins, oui les Îles de la Désolation, je l’étais (désolé) du climat vivifiant au début, parce que l’eau mon vieux elle était glacée et noire, heureusement mamy était contente, je respirais de l’iode frais qui m’avait tant manquée sous les tropiques et je me suis distingué à la voile ce qui était normal, sur des « Optimistes » sorte de cubes de bois de contreplaqués taillés à la serpe, où est planté un mat misérable, avec une voile minuscule carrée rustique de mauvaise toile, aussi, pas très rapide, mais son net avantage, on y était seul à la barre et maître à bord, ce détail est primordial, sans appel, et pour être rentré dans le zodiac qui portait la caméra booong, on le voit dans le « film super 8 », virement de bord de pro, au moment ultime, à l’arraché, sans peur.

Nous naviguions donc avec une grande liberté de pensée et d’expression de notre instinct, la curiosité de parvenir à quelque chose de plus tangible que cette sorte de sauce indigeste que l’on devait se réapproprier sans réfléchir, de cet acquis collectif, en sortir quelque chose de mieux, oui nous devions aller plus loin, une certaine exigence personnelle, par respect de ses pensées, et de sa créativité dans la vie, pourtant avec lui qui semblaient si quotidiennes, c’était difficile à croire à l’un et à l’autre de sa personnalité.

C’était Michel Simon chantant Céline avec Arletty dont on écoutait le disque ensemble, « Je te trouverai charogne... un vilain soir », il riait de bon cœur avec les yeux plissés les larmes aux yeux, il devait en enlever ses lunettes noires de professeur sévère, il jouissait de cette langue merveilleuse, alors qu’aujourd’hui on se doit d’admirer dans les grandes écoles ou les facs, même si pour beaucoup ne ressentent rien au suc linguistique, mais à l’époque, Louis Ferdinand Destouches n’était pas très étudié dans les lycées, plutôt repoussoir : catégorie antisémite, par des enseignants, frileux qui ne regardaient pas plus loin que le bout de leur nez, dominés par la peur, de ce qu’on pense d’eux, qu’ils appréciaient un « salaud officiel patenté » selon la gauche bien pensante et toujours du bon coté, « je retourne ma veste », des gentils donc, mais Bernard savait se défaire de ces vulgaires apparences de forme, et voir un Schopenhauer, d’ailleurs cité dans le « Voyage », avec un portait au Caniche, à qui il légua son patrimoine, dégoûté par l’humanité souffreteuse, « l’homme est un animal malade », son esprit n’est que douleur, l’émotion ne mène à rien, Bernard lui ne renonça jamais aux plaisirs terrestres !

Et je ne sais quel comique troupier, de ses visions à peine formulées, mais il sentait tout ça, le théâtre d’une existence qu’il mimait sans en être totalement dupe dès le départ, Dany était au courant, nous étions en point d’interrogation de sa fresque et nous aurions pu ne jamais naître, il nous le dit, le projet par exemple de partir danser la samba au Brésil au milieu de l’univers d’un Jorge Amado, qui le faisait hurler de rire et rêver, il avait besoin de s’échapper de son quotidien qui l’ennuyait parfois, nous le savions comme Dany, mais nous étions les seuls dans cette vision enclose d’un enseignement parallèle très particulier, unique, intransmissible sur le moment, le devient et encore..., Alice a fait barrage là-dessus, un pan entier enfoui la partie ombrageuse, mais intéressante de Bernard, préférant la « simplicité » pour l’éducation de ses enfants à la campagne, méfiante, peut-être cette sorte de liberté de conscience qui paraissait trop dangereuse à enseigner, expérimenter, dans ses sables mouvants épiques ?

Ne pas se prendre la tête avec tout ça, on connaissait si bien la chose, n’y voyant que débats stériles à la maison, disputes idéologiques, c’est sa décision et mon père respectait tous nos choix sincèrement avec fidélité sans jamais y revenir. D’ailleurs on ne savait par moment ce qu’il en pensait, il souriait, avait-il connu pareille situation, « débrouille-toi François ! ». Il préférait nettement me parler de Franz Kafka, de Ivan Tourgueniev, Tolstoï et « Des Frères Karamazov » de Dostoïevski, « ah ! ce bouquin une merveille », mais en même temps il fallait accepter la folie du monde, si bien orchestrée et tout ce fatras, il faut bien vivre avec et à l’intérieur, de ne pas s’isoler, observer sans se rendre malade, faire changer les choses par la politique uniquement.

« Le style... François... dans la langue tout est question de style, le reste ne compte pas, les bibliothèques sont remplies d’idées et d’académiciens foireux qui ramènent les honneurs, rien pour Céline, une honte nationale, un artisan acharné bourreau de travail, remettant sans cesse l’ouvrage sur le métier et surtout sous son établi comme il le dit, des piles de brouillons, il écrit 80 000 pages pour constituer une somme de huit cents pages pour son Voyage, mais ils n’en sont pas a une près, ils ont raté tout le monde ou presque. » Il parlait de tout ça avec l’aisance de quelqu’un qui racontait sa journée de travail, pouvait ricocher sur Marcel Proust, Gustave Flaubert, revenir par un détour sur Maupassant, mais toujours Céline au centre de tout, parce que le genre Victor Hugo ce n’était pas son truc du tout, respectable, prodigieux de quantité, mais pesant dans le style, il avait sa vaste sélection personnelle qui aurait pu occuper une bibliothèque.

Bernard me dit « malheureusement, l’époque moderne semble bien obliger tout citoyen à faire des concessions pour assurer un minimum de moyens matériels qui seuls peuvent entraîner le temps libre nécessaire à l’élaboration de toute construction intellectuelle... Tous nos grands écrivains étaient de bons bourgeois à l’abri du besoin... »

Cette « descente à la cave » est assez primordiale pour bien le comprendre dans sa multiplicité. Le présenter comme un être joyeux et altruiste, joueur, oui, mais est très réducteur, son goût pour ce qui touche à l’âme cabossée d’un Céline qui répond à la question, pourquoi avez-vous commencé d’écrire ?

Pour pouvoir m’acheter une maison, est similaire à Bernard, pourquoi avoir des enfants, pourquoi travailler, des questions existentielles, avec des réponses en seaux d’eau glacée, sans doute pour éviter soigneusement d’enclencher toute espèce de réflexion, là-dessus ils sont totalement égaux dans leur philosophie.

Et cette apparence de clown renfermait une douleur vive dont il taisait les origines. Ce mal-être était une opportunité chez lui de s’enrichir, allié à une grande curiosité intellectuelle. C’est très facile d’apprécier toute personne quand elle est avenante, d’humeur joyeuse, sympathique, généreuse, elle vous donne des éclairages positifs et valorisants, on peut y puiser ce que l’on veut, le meilleur croit-on et se passer du reste, surtout lorsqu’il y a d’autres richesses à découvrir chez Bernard, j’ai bien écouté celles-ci aussi, ne sont pas faciles, moins audibles, plus fines, mais aussi sont dignes d’intérêt, qui en disait long sur sa pensée, sa personnalité profonde, son intellect, hélas beaucoup de ses amis mêmes de longue date, sont passés totalement à côté, en beauté je dirai, il ne baissait pas facilement la garde, ils n’ont pas vu l’être avec son âme d’enfant blessé, comme ceux des poètes inquiets, je l’ai observé sans doute comme Dany, et ça ne me dérangeait pas de dialoguer à ce niveau, difficile, comme je le vis encore, lors des derniers jours de sa vie terrestre de façon fulgurante, et c’est là qu’il est pour moi remarquable. Il fuyait les honneurs et les portes ouvertes dans ce sens par exemple, sa grande popularité le rendait éligible avec un score à la Russe pour être maire de la commune à un moment donné, mais non adjoint dans l’ombre suffira, second couteau, le contraire des requins d’aujourd’hui, cela lui aurait grignoté sa vie aussi et ses multiples activités, soustrait de la liberté.

Tout avait une certaine légèreté en famille, car l’humour, qui planait au-dessus de cette masse de données, rendait la sauce digeste, avec les sports et activités que l’on pratiquait ensemble, eh oui toute cette cour d’amis un peu vierge d’expériences, d’un savoir véritable pas toujours très élaboré, et en essaims, ne comprenait pas grand-chose de tout cela, d’ailleurs que savait-elle, à part quelques fidèles copains du pensionnat Lakanal sur la Philosophie de Bernard ?

J’en ai rencontré plus tard des similis intellos, fascinant de nullité, par wagons, qui jouaient au plus fin avec moi, muni de connaissances minimales, des embryons doctorants de la vie, se pavanaient déjà, cadors lamentables et race éternelle, comme le bambou, qui préparaient je ne sais quel concours d’entrée prestigieux, puis la thèse pour digérer ce repas indigeant, parce que la démarche est souvent peu intéressante, dominée par le paraître, l’ambition d’obtenir ce passeport VIP pour pseudos quoi ?, qu’en font ils donc de leurs super pouvoir après ?

Pas grand chose de palpitant, inutile de creuser, super programme de vie, à croire toujours très prétentieux, menton « lévé », pauvres diables, se voyant très malin, jamais simple d’échanger avec eux, trop opportunistes, on les sentait impatients de vous écarter de leur champ d’intérêt, de vous physiquement, à la seconde même ou vous ne leur sembliez pas utile, l’esprit préoccupé, faisant chauffer les neurones pour trouver l’astuce, qui leur permettra d’atteindre un de leur clone aussi creux et vide, l’indifférence des imbéciles, des vrais de première catégorie, ils avaient beau accumuler toutes choses, rien n’en sortirait d’intéressant, je les observais dans leurs manœuvres misérables de séduction à deux sous, pour obtenir une possibilité de n’importe quoi, se mettre sur les rangs, mais sans savoir qui ou quoi, occuper l’espace, faire du vent, et tout ça l’air de rien jouant les gentils, les naïfs, les motivés, les curieux de tel ou tel, l’ayant dans sa focale depuis trois heures, et trouver la bonne occasion pour hop, comme par hasard, sourire huileux, avec leurs grosses pattes, le grappin, des joueurs de coudes patentés, qui auraient vendu père et mère en fait, se voyaient tous en de grands chercheurs d’or, futurs millionnaires de la vie, briller, se vanter en somme pour tout viatique et une finesse de godillot, évoluant à l’intérieur de minuscules chapelles sans intérêt, toutes provisoires qui se regardaient le nombril, ce n’était qu’une image, du carton-pâte, pour paraître du bon coté de la barrière, être à l’avant-garde prétendue, faire semblant de se prendre la tête sur des sujets importants, les mauvais évidemment ceux qui ne comptent pas, il leur manquait la plupart le style, l’humour sur l’existence, du recul et le sens de l’amitié si chère à Bernard dans son enseignement, que j’ai retrouvé chez ses anciens amis Lakanaliens du Pensco, jusqu’au bout de l’amitié, une saveur oubliée, de la gentillesse noble, simple et une fidélité rigoriste aux idées du partage collectif sincère, qui a du se construire dans les dortoirs et la solitude, non des girouettes suivant le sens du vent, ça il y en avait vous snobant, des coqs fiers du haut de leur tas de fumier ou de Montcuq aurait dit Brassens, de l’illusion d’une réflexion existentielle, du clinquant recouvert d’une patine d’un jour, ne parlons pas de ces excessifs illuminés qui ont des idées sur la vie, par l’intermédiaire d’une doctrine de secours, avec le mode d’emploi au bonheur dégoulinant, guimauve rose bonbon fluo, et ils appelaient ça Réflexion ?

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