Lanterne magique. Comédie en trois actes

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Au cours de leurs rencontres camus et Roblès s’entretenaient souvent de théâtre, passion commune.Camus rêvait d’écrire une comédie satirique, projet que le sort devait trahir. Amis Roblès, de ses nombreux séjours aux Etats-Unis, avait rapporté l’idée d’une comédie sur le thème des gangs, à l’époque de la prohibition, que tant de romans et de films ont illustré.Lanterne magique est une boîte de nuit, avec jeux clandestins et organisation de racket, que gère Skoll, dans les années 1920-1930. Il a pour « assistante » la belle Phyllis, ex-étudiante à Columbia University, ce qui pimente ses talents, surtout lorsqu’elle tombe amoureuse d’une de ses victimes, Steve Lord. Parodie, bien sûr, mais avec « l’appoint » inattendu d’une jeune salutiste, Marilyn, qui se propose, dans son ingénuité, de ramener ces personnages dans le « chemin du Ciel ».Ainsi, avec Lanterne magique, l’auteur de Montserrat et de Plaidoyer pour un rebelle a-t-il fait sienne d’opinion d’Albert Camus pour qui la comédie et la farce appartiennent au théâtre au même titre que le drame et la tragédie, et peuvent à leur manière dénoncer aussi bien un monde violent et cruel.
Publié le : mardi 25 mars 2014
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EAN13 : 9782021160406
Nombre de pages : 192
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nouvelles

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poèmes

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L’Horloge, suivi de Porfirio

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Floridiennes, poèmes

TRADUCTIONS

Galop de la destinée, de Serrano Plaja

Seghers

Le Roi et la Reine, de Ramon Sender

Seuil

Les Mains fertiles, de Serrano Plaja

Éditions Charlot

Le Vieux jaloux, de Cervantès

Éditions Chariot

L’Espagnol valeureux, de Cervantès

Œuvres libres

*

Entretiens avec J.-L. Depierris

Seuil

Personnages

SKOLL, chef des gangsters

STEVE LORD

PERKINS

VICTOR, barman

DOROTHY PERKINS

PHYLLIS, femme gangster

MARILYN, salutiste

DAISY, danseuse (personnage muet)

La scène est dans un cabaret d’une ville américaine, vers 1920,

La salle est décorée de petits démons noirs et ricaneurs. Petites tables.

A droite, estrade pour l’orchestre avec bandeau portant le nom du cabaret : LANTERNE MAGIQUE. Contre le mur, pupitres et instruments sous leurs housses.

Au fond, bar avec téléphone et une lampe. A côté et à droite du bar, porte simple qui conduit à l’intérieur de l’immeuble et aux salles de jeu.

A gauche, entrée par une double porte.

ACTE PREMIER

Scène première

VICTOR, DOROTHY, SKOLL

Au lever du rideau, Victor est assis, les pieds sur une chaise. Il est en manches de chemise, sa veste blanche posée sur le dossier de la chaise. A l’épaule gauche il a un harnais de cuir avec sous le bras un pistolet automatique.

C’est le début de l’après-midi. La salle de cabaret est vide. Victor lit un journal de turf. Dissimulée sous le comptoir, une radio donne un air de danse. Crayon en main, Victor inscrit parfois une indication sur sa feuille. Le téléphone sonne. Victor se lève sans hâte, passe le bras sous le comptoir pour arrêter la radio.

VICTOR : C’est toi, Fred ?… Ouais ! Quoi, une poule ! Quel genre de poule ?… Envoie-la sur les roses… Qu’est-ce qu’elle veut, bon sang ? Un engagement ?… Ah, voir le patron ! Fred, mon petit, tu ne lui as pas dit que c’est plus difficile qu’une entrevue avec le président des États-Unis ?… Ouais !… Il est deux heures de l’après-midi. On ne dérange pas les gens à une heure pareille !… Elle dit qu’elle connaît le patron ?… Et alors ! Il connaît tout le monde !… Tu es sûr qu’elle n’est pas de la bande à Joë Lorenzi ? Méfiance !… Bon. Je vais la recevoir… Nous verrons ! Envoie toujours le colis !

Il raccroche, enfile sa veste blanche et va se poster à côté de la porte d’entrée. Quand Dorothy pénètre dans la salle, elle ne voit pas le truand et s’avance, intimidée. Elle sursaute en entendant Victor dire à mi-voix :

VICTOR : Salut !

DOROTHY : Oh, vous m’avez fait peur !

VICTOR : Je ne voulais pas vous faire peur.

Il s’approche d’elle et, d’un geste rapide, lui arrache son sac à main.

DOROTHY : Qu’est-ce que vous faites ?

VICTOR : Je vérifie que vous ne portez pas là-dedans un jouet défendu.

Après cette vérification, il rend le sac et se précipite sur la visiteuse pour la fouiller.

DOROTHY, indignée : J’ai déjà été fouillée dans le vestibule ! Je ne permettrai pas ! Voulez-vous cesser !

VICTOR : Bon. A présent, dites-moi qui vous envoie.

DOROTHY : Personne. Je viens voir M. Skoll.

VICTOR : Vous lui voulez quoi, à M. Skoll ?

DOROTHY : Je veux lui parler.

VICTOR : Lui parler de quoi ?

DOROTHY : Si vous n’êtes pas M. Skoll, ne comptez pas que je vous dise l’objet de ma visite.

VICTOR, amusé : L’objet… Ça va. Je ne suis pas M. Skoll. Mais vous avez dit à mon ami Fred, dans le vestibule, que vous connaissiez M. Skoll. Vous lui avez menti ?

DOROTHY : Ne perdons pas de temps ! Je le connais.

VICTOR : Vos nom, prénoms ?

DOROTHY : Mme Perkins. Dorothy Perkins.

VICTOR : Si c’est pour du strip-tease vous pouvez aller vous rhabiller. Nous avons des offres par centaines. Incroyable le nombre de femmes qui tiennent à s’exhiber à poil en public ! Vous, ma parole, vous auriez du succès !

DOROTHY : Je ne viens pas pour un engagement.

VICTOR : Dites toujours.

DOROTHY : Je vous ai déjà dit que je ne me confierai qu’à M. Skoll. A M. Skoll en personne !

VICTOR : Je suis son approchant. Presque lui. Allez-y, déballez !

DOROTHY : C’est à lui que je veux avoir affaire.

VICTOR : Il est très occupé.

DOROTHY : Annoncez-lui ma visite. Je l’attendrai.

VICTOR : Ici ?

DOROTHY : Ici. Sauf si vous y trouvez un inconvénient.

VICTOR : Trouver, trouver…

D’un geste vif il lui arrache le chapeau pour vérifier qu’il ne contient pas d’arme non plus.

DOROTHY, furieuse : Oh, vous ! A la fin !

VICTORlui rend le chapeau : Bon, bon !… Vous ne faites pas de cabaret ? De quoi vivez-vous ?

DOROTHY : Vous m’agacez ! Je me plaindrai à M. Skoll de la manière dont vous me traitez !

VICTOR : Je serai grondé… Dites-moi, ce n’est pas non plus la bande à Mac Banyai qui vous envoie, par hasard ?

DOROTHY : Pas du tout.

VICTOR : Vous connaissez ce filou de Banyai ?

DOROTHY : C’est la première fois que j’entends parler de lui.

VICTOR : Vous dites que vous connaissez le patron. Quand et comment l’avez-vous connu ?

DOROTHY : Mais c’est un interrogatoire en règle !

VICTOR : C’est une précaution de rigueur !

DOROTHY : Je l’ai rencontré ici même.

VICTOR : Cliente ?

DOROTHY : Cliente du cabaret et de la roulette, en bas.

VICTOR : Vous auriez pu demander un rendez-vous.

DOROTHY : Je viens à peine de me décider à cette démarche.

VICTOR : Asseyez-vous là. Je vais prévenir le patron. Si vous bougez le petit doigt, je gicle sur vous et je vous retourne la figure d’une seule baffe.

DOROTHY : Ne jouez pas les gorilles.

VICTOR : Je suis gorille ! Depuis le berceau !

DOROTHY : Je m’en doutais.

VICTOR, au téléphone et sans la quitter du regard : S’il me demande ce que vous lui voulez, qu’est-ce que je réponds ?

DOROTHY : Que je viens lui faire une proposition importante.

VICTOR : Quel genre de proposition ?

DOROTHY : Il le saura s’il consent à me recevoir. Rassurez-vous, je ne vais pas le solliciter pour présider une fête de bienfaisance.

VICTOR : Vous avez tort de charrier. Je vous préviens : j’assisterai à l’entrevue. Et si je vous vois faire un geste suspect !

DOROTHY : Je sais. Vous me retournez la figure d’une seule baffe.

VICTOR : Non. Ça, c’est en l’absence du patron.

DOROTHY : Et s’il est présent ?

VICTORouvre sa veste pour montrer son arme : Je vous farcis le soutien-gorge d’une bonne livre de plomb.

DOROTHY : Il est bien protégé, M. Skoll.

VICTOR : Ouais ! Et si par miracle vous échappiez à mon artillerie, vous tomberiez sur Fred, de ce côté, et sur William, par là.

DOROTHY : Et si, toujours par miracle, ils me manquaient aussi ?

VICTOR : Vous pourriez vous cacher ensuite au fond de la mer, nous vous retrouverions, et vous regretteriez d’être venue au monde.

DOROTHY : Me voilà avertie.

VICTOR : J’ai connu un excellent jeune homme qui dans une circonstance de ce genre a mis un mois à regretter. Au bout d’un mois de regrets continus, il n’avait plus un centimètre carré de peau intacte et ses beaux cheveux noirs dont il était si fier étaient devenus tout blancs.

DOROTHY : Et quel geste lui a valu ce traitement ?

VICTOR : Il avait sorti un couteau. Nous les avons enterrés ensemble, le couteau et lui.

DOROTHY : J’ai bien compris. Mais vous avez vérifié que je suis sans arme. Réellement, je n’ai aucune mauvaise intention à l’égard de M. Skoll.

VICTOR, au téléphone : Jack ?… J’ai ici dans la salle une certaine Mme Perkins qui tient à parler au patron… Ouais !… Quoi ? Tu veux que je la mette entièrement à poil ?… Où veux-tu qu’elle cache un flingue ?… Je l’ai déjà fouillée, Jack… Quoi ? Un flacon de vitriol ou une épingle empoisonnée ?… Dis-moi, tu n’as pas abusé des romans policiers cette semaine ?… Jack, elle ne peut pas cacher un couteau dans un endroit pareil ! Tu n’as jamais vu comment c’était fait ?… Ce n’est pas pour de l’embauche… Elle ne veut pas le dire !… Bien roulée, oui. Du beau linge !

Tandis qu’il parle, Skoll entre par la porte du fond, à droite du bar. Dorothy qui est assise lui tourne le dos, Skoll observe la scène en silence puis fait signe à Victor.

SKOLL : Suffit, mon vieux !

VICTOR, au téléphone : C’est bon, Jack ! Merci.

Il raccroche.

SKOLL : Vous vouliez me rencontrer, madame ?

DOROTHY : Oui, mais en vérité je n’ose bouger. Je crains trop qu’un de mes mouvements soit décrété suspect, monsieur Skoll !

SKOLL : Vic, tu peux nous laisser.

VICTOR, vexé : Vous n’y pensez pas sérieusement, patron ? Elle a un air plutôt bizarre.

SKOLL, avec la même douceur amusée : Laisse-nous, Vic.

VICTOR, grognon : Comme vous voudrez, patron !

Il sort par le fond.

Scène 2

SKOLL, DOROTHY

SKOLLva au bar préparer des boissons : Madame Dorothy Perkins, que diable venez-vous faire ici à une heure pareille ?

DOROTHY : Si je vous ai dérangé, excusez-moi.

SKOLL : Pas dérangé du tout. Je suis ravi. Que désirez-vous boire ?

DOROTHY : Whisky… Vous vous souvenez donc de mon nom !

SKOLL : Je me souviens de tous les clients qui défilent chaque nuit dans cette salle.

Il lui tend un verre.

DOROTHY : Merci… Vous avez un système de protection bien au point.

SKOLL : Ma profession a ses risques et je dois me tenir constamment sur mes gardes.

DOROTHY : Vous craignez la police ?

SKOLL : La police, oh non. Je verse des primes assez substantielles à nos inspecteurs du district pour qu’ils me laissent tranquille. Le danger peut venir de concurrents peu scrupuleux et des journalistes.

DOROTHY : Pourquoi les journalistes ? Vous n’aimez pas la publicité ?

SKOLL : Cela dépend. Dans certaines circonstances précises, j’ai besoin qu’on écrive que je suis un protecteur des arts ou du sport hippique. Dans ce cas, je paie. Je paie également pour figurer dans les chroniques mondaines. C’est affaire d’opportunité. L’essentiel est que rien ne soit laissé au hasard ou à l’imagination d’un reporter trop zélé.

DOROTHY, après un silence : Pourquoi me parlez-vous ainsi, monsieur Skoll ? Pourquoi faites-vous semblant de n’être pas intrigué par ma visite ?

SKOLL : Je ne suis pas pressé, madame Perkins. Et puis, je sens que vous êtes venue me faire une proposition intéressante. Par galanterie comme par discipline professionnelle, je dois donc attendre que vous vous décidiez la première.

DOROTHY : Monsieur Skoll, j’ai lu récemment le chapitre entier que vous consacre Lynton Howard dans son livre Radiographie de la pègre américaine.

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