Le bouc marchait sur deux pattes

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Dans un petit bourg de Bretagne, des événements étranges commis dans le cimetière et sur les sites mégalithiques proches perturbent la vie des habitants. Le diable a-t-il établi ses quartiers à Brieuzec ? Seraient-ce les conséquences de blagues idiotes perpétrées par de jeunes désœuvrés de la station balnéaire voisine ? Les avis sont partagés et les habitants tendent à opter pour la seconde hypothèse jusqu'à ce qu'une jeune fille soit retrouvée morte, affreusement mutilée sur le dolmen proche. Les anciennes croyances reprennent alors leurs droits...

Intrigues et mystères sont au rendez-vous dans ce polar haletant. Frissons garantis !


Publié le : mardi 11 décembre 2012
Lecture(s) : 15
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332532169
Nombre de pages : 270
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-53214-5

 

© Edilivre, 2013

Première partie

Chapitre 1

Penché au-dessus de la cuvette en émail remplie d’eau tiède, Justin se rinça abondamment le visage. Il se regarda dans la glace à moitié piquée et, constatant qu’il ne restait plus aucune trace de savon à barbe, il s’épongea minutieusement avec une serviette dont la propreté était plus que douteuse. Il replia ensuite son coupe-chou, le rangea dans son étui, et en fit de même avec le blaireau et le cuir qui lui servait à affuter la lame tranchante. Le café du matin suivi du rasage était un rituel auquel il n’aurait dérogé pour rien au monde. En revanche, il avait tendance à délaisser sa toilette corporelle, ce qui déclenchait régulièrement les réflexions des gens du village sur l’odeur qu’il laissait sur son passage. Lorsqu’elle devenait un peu trop forte, c’est-à-dire environ une fois par mois l’hiver, deux fois par mois l’été, il daignait se laver entièrement. Pour l’occasion, il s’arrosait d’une eau de Cologne bon marché dont l’odeur était tellement entêtante que les mauvaises langues n’hésitaient pas à dire qu’elles préféraient encore celle de la crasse ! Il en profitait également pour changer de vêtements, ce qui à première vue n’était pas flagrant vu qu’il avait exactement la même tenue en double, peut-être même plus ! Il descendait alors ses affaires sales au lavoir où il trouvait toujours une femme compatissante qui acceptait de les lui décrasser, parfois non sans un certain dégout ! En effet, malgré son défaut de malpropreté, il était difficile de refuser quoi que ce soit à Justin, tellement il était gentil et toujours prêt à rendre service.

Justin était un méticuleux, et chaque chose était rangée à sa place dans l’ancienne maison de garde-barrière qui lui servait de logis. Après l’arrêt de la desserte de train, cette maison depuis longtemps inhabitée devait être démolie, mais le maire avait décidé de la conserver et d’y loger Justin. Jusqu’alors, l’idiot du village – c’est ainsi que les habitants de Brieuzec considéraient ce pauvre Justin – vivait dans une vieille cabane en bois située à la lisière de la forêt. Tout le monde craignait qu’un jour il y mette le feu en tisonnant le vieux poêle à charbon et que, n’ayant pas le temps de s’enfuir, il brûle avec son logis ! Là au moins, il avait une maison en dur et une vraie cheminée. Construite de plain-pied, elle se composait d’une pièce principale que Justin appelait pompeusement son « séjour », d’une petite cuisine et d’une chambre. Il y avait même l’eau chaude, luxe bien évidemment absent de son ancienne cahute. Comme le maire logeait gratuitement Justin dans cette maison désaffectée, il pouvait se permettre de lui offrir un maigre salaire pour son travail de fossoyeur. Ce métier Justin l’aimait bien. Il était né avec une intelligence trop limitée pour exercer une vraie profession et il était incapable de vivre ailleurs que dans son village. Avant d’occuper ce poste, il n’avait trouvé que des petits boulots saisonniers qui lui permettaient à peine de subvenir à ses besoins. La vieille cabane, il l’avait héritée de ses parents, tous les deux décédés prématurément, touchés par la foudre alors qu’ils s’étaient abrités un jour d’orage sous un vieux chêne. Justin était certes assez simple d’esprit, mais n’était pas pour autant complètement idiot. Quelle que soit la tâche qui lui était attribuée, il était parfaitement capable de s’en acquitter très honorablement. Il lui arrivait même parfois de prendre d’heureuses initiatives. Lorsque le maire lui avait demandé de remplacer l’ancien fossoyeur parti rejoindre ses « clients », c’est avec bonheur qu’il avait accepté la proposition. Ils étaient nombreux dans le village à se réjouir de cette décision, car le nouvel employé était minutieux pour tout ! Son cimetière était parfaitement tenu, chaque pot de fleurs était à sa place, et si le moindre objet était dérangé en son absence, il s’en rendait immédiatement compte. Pas un brin d’herbe autour des tombes, pas la moindre brindille en travers des allées. Justin passait le plus clair de son temps un sac-poubelle dans une main, un outil de jardinage dans l’autre, quand il n’allait pas remplir son broc émaillé pour arroser les fleurs de ses « résidents ». Jamais le dernier domicile des habitants du village n’avait été si soigneusement bichonné, et chacun sait comme il est important pour un petit village de Bretagne que son cimetière soit bien entretenu et accueillant. Comme il dépassait à peine la trentaine, – personne, pas même lui, ne connaissait avec exactitude sa date de naissance – on pouvait penser que le cimetière avait encore de beaux jours devant lui !

Après avoir jeté un dernier coup d’œil à son intérieur et vérifié que chaque objet était bien à sa place, Justin recouvrit ses cheveux coupés ras de son éternelle casquette d’officier de marine, du même bleu que sa non moins éternelle vareuse constellée de taches d’origines plus ou moins mystérieuses. Soigneusement posés près de la porte, des sabots de bois hérités de son grand-père ou peut-être même de son arrière-grand-père, il ne savait plus, attendaient ses pieds dont chaque chaussette d’une couleur douteuse était percée au niveau du gros orteil. Il ne devait pas trop trainer, car ce matin il avait une fosse à creuser. En début d’après-midi on enterrait la grosse Marthe, décédée trois jours plus tôt d’un arrêt du cœur alors qu’elle faisait sa grosse commission. Elle s’était levée au petit matin en catastrophe visiblement tenaillée par un fort mal de ventre et s’était enfermée dans les toilettes. On l’en avait ressortie quelques heures plus tard, les pieds devant. Son mari, alerté par l’absence prolongée de sa femme dans le lit conjugal, et par l’odeur pestilentielle qui émanait du petit coin, était allé vérifier. Il avait eu un mal fou à ouvrir la porte à demi coincée par le corps massif de son épouse. Après y être enfin parvenu, le vieil homme d’habitude solitaire et acariâtre s’était précipité au troquet du village pour annoncer la bonne nouvelle et « arroser ça ». Adossé au comptoir, levant sa chope de bière, il avait fait devant les clients présents l’éloge funèbre de sa femme : « Elle m’a tellement fait chier pendant toute sa vie qu’il est normal qu’elle soit morte en chiant. Justice est faite. »

Amen !

Sa porte fermée à double tour, Justin enfourcha sa vieille mobylette bleue à moitié rouillée appuyée contre le mur de la maison. Il la mit sur sa béquille et, arc-bouté sur le guidon, pédala comme un fou pour la mettre en route. Il fallut un certain temps pour que la pétrolette daigne enfin démarrer dans une fumée d’enfer. Justin partit alors en pétaradant vers le cimetière situé juste de l’autre côté de l’ancienne voie ferrée, en bordure du village. Malgré la courte distance à parcourir, il prenait toujours sa bécane histoire de ne pas aller au troquet à pied au moment de sa pause. Et puis, dès fois qu’il lui prendrait l’envie d’aller faire un tour à Saint-Tréguen, station balnéaire située à quelques kilomètres de Brieuzec… Personne ne savait ce qu’il allait y faire, mais certaines mauvaises langues le soupçonnaient d’aller s’épancher dans les bras de quelques femmes de mauvaise vie. Qui pourrait le lui reprocher à part les bigotes du village ? Quant au curé il fermait les yeux, arguant qu’un simple d’esprit n’a pas toujours les moyens de faire une totale différence entre le bien et le mal. Certains prétendaient même que si l’homme d’église était aussi magnanime envers Justin, c’était parce que lui aussi, lorsqu’il allait en ville, ne se privait pas de fréquenter les bordels du port ! Si c’était le cas, il devait être bien discret, car personne n’en avait jamais apporté la moindre preuve.

Justin stoppa sa pétrolette à l’entrée du cimetière. Il la laissait toujours dehors « pour ne pas déranger les morts » avait-il coutume de dire. De plus, il n’y avait aucun risque qu’on lui pique son tas de rouille ! La porte du cimetière était toujours ouverte de jour comme de nuit, afin que chacun, y compris quelque insomniaque, puisse aller se recueillir sur la tombe d’un proche. De toute façon il faudrait sans doute une bonne dose de dégrippant avant de pouvoir manipuler cette grande grille ! Elle n’avait pas été manœuvrée depuis des temps immémoriaux, et même si Brieuzec n’était pas un village côtier, il se trouvait suffisamment proche de la mer pour que tout objet métallique subisse la corrosion de l’air marin ! Il arrivait même que les jours de grosse tempête on entende les vagues et qu’on reçoive quelques gouttes d’embruns !

Justin franchit le seuil et entra dans la petite cabane servant de réserve afin d’y récupérer une pelle et une pioche. En s’avançant vers la parcelle où il devait creuser le trou devant accueillir la grosse Marthe, il éprouva une sensation étrange sans pour autant que son cerveau toujours un peu lent à la détente, n’arrive à en définir l’origine. « Son » cimetière n’était pas comme d’habitude. Ne remarquant rien d’anormal dans un premier temps, il avança prudemment dans l’allée principale, tout en scrutant les allées latérales. Soudain ses yeux s’arrondirent et sa bouche se transforma en cul de poule. Lorsqu’il découvrit l’impensable, il sentit ses poils se hérisser et ses cheveux pourtant très courts se dresser sous sa casquette. Il s’arrêta net puis se mit à reculer lentement sans perdre de vue ce qu’il avait sous les yeux, le cœur battant à tout rompre et de grosses gouttes de sueur perlant à ses tempes et sur son front. C’est quand il heurta l’angle d’une pierre tombale et qu’il faillit capoter sur le dos qu’il se retourna et prit la direction de la place du village de toute la vitesse dont ses petites jambes et son dos vouté étaient capables. Il n’était pas question de perdre du temps à mettre en route la mobylette. Au bourlingueur, le seul café du village, il pourrait raconter sa découverte aux habitués et s’enquiller quelques verres de gnole pour tenter de faire passer sa trouille.

Chapitre 2

Comme tous les matins, Yann prenait son café au bourlingueur. Situé sur la petite place centrale du village, en face de l’église, le seul troquet de Brieuzec était tenu par Baptiste Rau, vieux loup de mer à la retraite. Ce colosse de 1,85 mètre pour plus de 100 kg à la peau tannée par le soleil en imposait avec sa tête massive toujours coiffée d’une casquette en toile rouge. D’épais sourcils broussailleux surmontaient deux petits yeux marron. Avec ses pulls à col roulé, sa vareuse rouge et son éternel mégot planté au coin des lèvres, il était la caricature même de l’ancien marin au long cours qu’il avait été. Il employait comme serveuse une jolie fille de 29 ans, Anne Bideau. Vivant seule avec sa mère, cette célibataire à la poitrine avantageuse, toujours vêtue d’une jupe très courte, faisait baver pas mal de gars dans le coin, d’autant plus que la nature l’avait dotée d’assez belles jambes. Même Baptiste ne se privait pas pour lui faire de temps en temps des avances qu’elle semblait prendre à la rigolade. Elle avait bien un petit ami, mais il était parti depuis plusieurs mois faire des études à Rennes, et beaucoup rêvaient de la consoler et d’occuper son temps libre. Néanmoins, si elle avait un amant, personne n’avait rien remarqué.

Cette petite visite quotidienne au bourlingueur permettait à Yann de garder le contact avec les gens du village, et surtout de se tenir informé de tous les ragots qui pouvaient circuler dans le village. Et Dieu sait s’il y en avait ! À croire que les villageois n’avaient que ça à faire, dire du mal de leurs voisins et surtout de leurs voisines ! Savoir qui couche avec qui, faire circuler des pseudos informations sans s’inquiéter de leur véracité, telles semblaient être les préoccupations principales des habitants de Brieuzec. Mais qu’importe ! Et que serait un petit village de campagne sans sa kyrielle de potins, tous plus médisants les uns que les autres ?

Venu de la ville comme disent les gens d’ici, il avait fallu du temps à Yann avant d’être plus ou moins adopté par les villageois, et il ne voulait pas prendre le risque de rompre le lien ténu qu’il avait tissé avec eux. Il savait par expérience qu’il fallait peu de chose pour qu’il casse. Il avait particulièrement besoin de la mémoire collective pour mener à bien la rédaction du livre qu’il avait entrepris d’écrire sur les mythes et croyances de Bretagne. Ce célibataire, qui pouvait vivre aisément grâce à la fortune de ses parents avait toujours exécré les études. Cet ouvrage était pour lui une manière de tromper l’ennui. Pour faire plaisir à son père il était allé jusqu’au bac, qu’il avait bien sûr raté. Intelligent et doté d’une excellente mémoire, ces années de lycée lui avaient néanmoins offert une certaine culture. Ensuite il avait passé son temps à glander jusqu’à ce qu’il se trouve un intérêt pour la lecture et l’écriture. À trente-quatre ans, il était temps qu’il fasse quelque chose de sa vie, et écrire lui convenait parfaitement. De plus il avait du temps pour réaliser son projet et aucun impératif de succès. Ses cheveux blonds en broussailles, ses yeux bleus brillant derrière des lunettes rondes à la Lennon, ses allures un peu hippies avec ses jeans mal repassés, ses tee-shirts colorés et ses « crocs » lui assuraient d’habitude un certain succès auprès des jolies femmes, mais il fallait bien avouer qu’à Brieuzec, à part Anne la serveuse du bourlingueur, elles n’étaient pas foison ! Et Anne ne semblait pas être très attirée par lui.

Assis à sa table habituelle, il regardait Antoinette. Cette vieille Bretonne bedonnante était la plus difficile à apprivoiser et pourtant la plus prolixe en contes et légendes, récits en lesquels elle croyait dur comme fer ! Tous les matins elle arrivait à peu près à la même heure que Yann, vêtue d’une robe noire, d’un tablier blanc et de la coiffe traditionnelle couvrant ses cheveux blancs. Son âge était totalement indéfinissable, mais son visage entièrement ridé témoignait néanmoins d’une certaine expérience de la vie. Dotée d’un sacré tempérament, Antoinette Jaouen était une figure de Brieuzec. Elle s’installait toujours à la même table dans un angle de la salle, et malheur à qui oserait lui piquer sa place ! Une fois installée, elle sortait du fil, son crochet et continuait l’ouvrage de la veille. Elle semblait avoir toujours quelque chose à terminer, jamais Yann ne l’avait vue entamer une dentelle ou un napperon. Sans qu’elle ait besoin de réclamer, Baptiste lui amenait un verre de blanc sec qu’elle avalait d’un trait. Le patron lui en servait alors un deuxième qu’elle sirotait tranquillement en prenant son temps. Elle restait là une heure ou deux avant de retourner chez elle, puis elle revenait en début d’après-midi, prenant deux autres blancs en guise de cafés. Parfois elle était encore là le soir, mais le plus souvent elle repartait en milieu d’après-midi. Elle n’engageait la conversation avec quiconque, mais se mêlait de toutes les discussions en lâchant quelques répliques parfois appropriées, souvent médisantes et si possible assassines. Personne n’osait remettre Antoinette Jaouen à sa place !

Yann terminait tranquillement son café, Antoinette crochetait devant son deuxième verre de blanc à moitié vide, quatre vieux disputaient dans le fond une partie de belote acharnée et Baptiste essuyait des verres derrière le comptoir quand Justin pénétra en trombe dans le troquet, manquant dans sa précipitation de passer à travers la vitre de la porte d’entrée. On aurait dit qu’il avait le diable aux trousses ! Il s’appuya au comptoir le temps de reprendre haleine, jetant de temps en temps un coup d’œil derrière lui comme pour vérifier qu’il n’avait pas été suivi.

– Nom de Dieu de nom de Dieu ! Baptiste, s’écria-t-il en tapant des deux mains sur le comptoir après avoir retrouvé une partie de son souffle, sers-moi une gnole !

– Qu’est-ce qui t’arrive Justin ? lui demanda le patron en attrapant la bouteille d’une main et un petit verre de l’autre, on dirait qu’t’as vu le diable ! T’es dans un d’ces états ! À moins que quelqu’un t’ai mis le feu au cul ? Pourtant j’vois pas d’fumée !

Tout le troquet s’esclaffa à ce bon mot, sauf Justin qui tentait toujours de reprendre son souffle. Baptiste avait à peine posé le verre sur le zinc que le fossoyeur s’en saisit et le vida d’un trait en se renversant en arrière.

– Un autre ! Demanda-t-il sans répondre à Baptiste et en posant le verre vide sur le comptoir, sans le lâcher.

– Mais bon Dieu Justin, à la fin, vas-tu dire c’qui t’arrive ? Répliqua Baptiste la bouteille de gnole toujours à la main.

– Après ! dit Justin, en tapant plusieurs fois son verre sur le zinc au risque de le casser.

Les spectateurs de la scène étaient suspendus aux lèvres de Justin. Yann avait arrêté de tourner son café, Antoinette avait posé son ouvrage sur ses cuisses sans lâcher son crochet et les quatre vieux avaient interrompu leur partie, l’un des joueurs ayant gardé le bras levé prêt à abattre sa carte. Anne qui devait s’affairer dans la cuisine surgit dans la salle, une poêle à la main. Tous avaient le regard fixé sur Justin qui torchait son deuxième verre cul sec.

– J’ai pas vu l’diable, mais c’est tout comme ! S’écria-t-il en faisant signe du doigt au patron de remplir à nouveau son verre.

– Ah non ! Dit Baptiste, pas avant qu’tu nous aies tout raconté sinon tu vas être complètement bourré, et quand t’es bourré on comprend plus c’que tu dis !

– J’ai pas vu l’diable, mais il est passé par mon cimetière, Baptiste !

– Le diable ? Quand ça ? T’es sûr ?

– C’te nuit, sûrement !

– Comment tu sais ça puisque tu l’as pas vu !

– Non j’l’ai pas vu, mais j’ai vu ses traces dans l’cimetière, ce matin, en v’nant creuser l’trou de la grosse Marthe !

– Ses traces ? Quelles traces ?

Tous dans le troquet regardaient fixement Justin, figés comme des statues. Le joueur de belote avait toujours le bras levé avec sa carte entre les doigts comme si le temps s’était arrêté.

– Les traces laissées par le diable, j’te dis !

– Mais bon Dieu, c’est quoi ces traces ?

– Des fleurs cassées, des griffures monstrueuses sur les arbres et puis… Un autre ! Demanda Justin en tendant son verre. Baptiste, un autre nom de Dieu !

– Après ! répliqua Baptiste. Finis d’raconter d’abord. On a profané l’cimetière ? Des tombes sont cassées ? Dans not’ cimetière à nous ?

– Sûrement un p’tit con d’la ville qu’est v’nu avec des filles et qu’a voulu s’rendre intéressant, lança un des joueurs de cartes.

– Ouais ! p’t’êt’ même qu’ils ont forniqué sur les tombes, ajouta un autre.

– Non ! lança Justin en haussant les épaules. Les tombes n’ont rien, juste quelques fleurs cassées et un ou deux pots renversés, mais des griffures énormes sur les arbres j’te dis, et puis les traces de pas du diable !

– Les traces de pas du diable ?

– Des traces de sabots d’bouc, dans les allées et au pied des arbres griffés.

– De sabots d’bouc ?

– Oui, oui, j’m’y connais, d’bouc j’te dis et puis d’autres à côté, énormes, avec seulement trois doigts, sans doute un d’ses démons !

– Tu d’vrais pas remplacer l’café par la gnole, Justin, ça fait voir des choses, la gnole du matin ! Lança Baptiste en rigolant. Les joueurs de belote s’esclaffèrent à leur tour, et celui qui tenait toujours sa carte levée finit enfin par l’abattre sur la table.

– Rigolez pas bande d’andouilles ! Lança Antoinette. Le Justin il dit vrai. Même qu’il a été aussi aux menhirs.

– Qu’est-ce que Justin est allé foutre aux menhirs ? lui demanda Baptiste.

Tous les regards étaient maintenant tournés vers la vieille.

– Vous êtes vraiment trop cons ! Pas Justin, le diable !

– T’as vu l’diable aux menhirs ? lui demanda un des beloteurs.

– Non, mais moi aussi j’y ai vu des traces de sabots d’bouc, hier, quand j’cherchais les champignons. Et c’qui m’a étonnée c’est qu’y avait les traces, mais pas d’crottes ! Pourtant un bouc, ça crotte souvent, y aurait dû y en avoir. Y a t’y des crottes au cimetière Justin ?

– Le fossoyeur se concentra, exercice pénible pour lui surtout après deux gnoles dans le cigare !

– J’crois pas non. T’as raison Antoinette, y’avait pas d’crottes, c’est une preuve ça non ? Eructa-t-il en menaçant Baptiste du doigt. Il n’avait toujours pas lâché son verre. Allez, un autre maintenant demanda-t-il en le tendant vers le patron du troquet.

– Merde, dit Baptiste en resservant Justin, t’as p’t’êt’ raison. Faudrait-y pas prév’nir les gendarmes ?

– Les gendarmes c’est des cons ! répliqua Antoinette en reprenant son crochet. Et puis l’diable c’est plutôt l’affaire du curé que des pandores. Qu’est-c’que tu veux qu’des uniformes de la ville y comprennent que’qu’chose au diable de chez nous. Rien ! J’te dis qu’c’est des cons !

– Baptiste a raison, se risqua Yann, il vaut peut-être mieux prévenir les gendarmes, des fois que ce soit des jeunes qui aient fait des conneries et qu’ils reviennent cette nuit tout saccager.

– Ça changera rien, dit Justin d’une voix de plus en plus mal assurée, puisque c’est l’diable ! Souvenez-vous : y a pas d’crottes et pourtant un bouc ça chie souvent. Le diable, lui, il a pas besoin de chier !

– Qu’est-ce que t’en sais ? demanda un des joueurs de cartes.

– J’le sais c’est tout, t’as qu’à d’mander au curé !

– L’curé c’est un con ! Proféra Antoinette tout en gardant les yeux rivés sur son ouvrage.

– Bon, j’appelle quand même les gendarmes, dit le patron en saisissant le téléphone posé sur un coin du bar.

– Yann finit son café, se leva et se dirigea vers la sortie.

– Vous allez au cimetière, je suppose, lui demanda Baptiste en composant le numéro de la gendarmerie. C’est vrai qu’le diable c’est vot’ rayon, pour vot’ bouquin.

– Oui, répondit Yann en ouvrant la porte. Ensuite j’irai peut-être aux menhirs. Je vous raconterai.

– Si tu r’viens ! lança Antoinette. Pa’c’qu’avec le diable…

Yann ne pu réfréner un frisson en ouvrant la porte du café. Il avait beau ne pas croire plus en Dieu qu’en diable, l’atmosphère qui s’était créée dans le troquet ne l’avait pas laissé indifférent. C’est dans cet état d’esprit qu’il prit hardiment le chemin du cimetière.

Chapitre 3

Tout en marchant tranquillement vers le cimetière, Yann échafaudait différentes hypothèses sur l’origine des événements qui avaient troublé le dernier repos des habitants de Brieuzec. Très pragmatique, il écarta naturellement d’office une intervention satanique. Ce qui lui semblait le plus probable était les conséquences d’un jeu de rôle ou une farce organisée par quelques jeunes désœuvrés de la ville. Ils étaient peut-être même encore cachés dans les arbres proches du cimetière à se bidonner de la réaction de Justin, et en attendant celle des différents curieux qui ne manqueraient pas de venir voir. Il était d’ailleurs étonnant que jusqu’à présent personne d’autre que lui ne se soit rendu sur place. Il est vrai que la nouvelle était toute fraiche. De plus, les anciens croyant en Dieu et en diable n’avaient peut-être pas envie de prendre le risque de se trouver nez à nez avec Satan ! Même les grandes gueules du village ne devaient pas en mener bien large ! L’éventualité d’un jeu de rôle n’était pas à écarter, car ce loisir était assez à la mode ces derniers temps et les cimetières représentaient un lieu privilégié pour la plupart des scénarios. Quoi qu’il en soit il voulait voir par lui-même les traces décrites par Justin avant l’arrivée probable des gendarmes.

Debout devant l’entrée du cimetière, Yann observa les alentours, mais ne vit aucun visage hilare en train de l’épier depuis les frondaisons. Il entra lentement dans le cimetière scrutant avec attention le sol sablonneux de l’allée centrale. Il fit trois ou quatre mètres avant de découvrir dans la deuxième allée latérale sur la droite ce qui avait tant effrayé Justin. Entre les deux premières tombes s’élançait un vieux chêne dont le tronc était marqué de quatre grandes striures parallèles, comme si une énorme patte flanquée de puissantes griffes y avait laissé sa marque. De la base de l’arbre centenaire partaient des traces de sabots, sans doute de bouc, il fallait faire confiance aux anciens. D’autres traces faisaient penser à d’énormes pieds d’au moins quarante-cinq à cinquante centimètres de long pourvus de trois doigts larges et épais. Les toutes premières traces étaient à moitié effacées par des empreintes de chaussures, sans doute celles de Justin lorsqu’il était venu prendre son poste. On avait l’impression que des créatures étaient descendues de l’arbre pour aller se promener dans le cimetière. En levant les yeux, on pouvait distinguer les mêmes griffures au-dessus des précédentes. Yann se dit qu’il reviendrait plus tard avec une échelle afin de vérifier l’existence ou non d’autres marques tout en haut du tronc. Il sortit de la poche arrière de son jean le calepin et le crayon qui ne le quittaient jamais et entreprit de reproduire avec soin les traces qu’il avait découvertes. Chaque petit carreau des pages de son carnet faisant cinq millimètres, il put ainsi prendre des mesures relativement précises. Les pas faisaient environ quarante-huit centimètres de long sur vingt-huit de large. Les griffures faisaient trente-cinq centimètres de long, elles étaient espacées de sept centimètres et profondes de presque cinq millimètres. Quelle sorte de monstre ou d’instrument avait bien pu laisser de telles traces sur ce chêne ? Il faudrait qu’il s’assure de l’existence éventuelle d’un outil quelconque comportant des griffes de mêmes dimensions, corroborant ainsi l’hypothèse d’un canular. Yann progressa dans le cimetière en suivant les traces tout en prenant bien soin de ne pas les effacer. Sur les tombes bordant le trajet, des fleurs étaient effectivement cassées et des pots renversés. Les marques de pas s’arrêtaient au mur du fond par-dessus lequel il semblait que les créatures étaient passées. Erigé plusieurs siècles auparavant par empilement de pierres de granit, ce mur était facile à escalader. Yann décida de s’y aventurer bien que certaines étant branlantes, cela rendait réels les risques de chute. De l’autre côté, le champ en friche qui s’étendait jusqu’à l’ancienne voie ferrée laissait peu de chance de distinguer quoi que ce soit. Avec la rosée du matin, les plantes éventuellement foulées la nuit s’étaient redressées. Néanmoins il descendit du mur dans l’espoir de découvrir d’hypothétiques traces, mais, comme il s’y attendait, il ne remarqua absolument rien d’anormal. Il décida donc de faire demi-tour et retraversa le cimetière en sens inverse. Comme Antoinette l’avait prédit, il ne découvrit aucune crotte sur tout le trajet, et pourtant elle l’avait bien affirmé : « un bouc ça crotte souvent ». Elle devait sûrement s’y connaître et on devait lui faire confiance.

Il ressortit du cimetière et prit la direction des menhirs. Il espérait trouver quelques-unes des traces vues par Antoinette afin de les comparer avec celles du cimetière. Il traversa la vieille voie ferrée et se dirigea vers le site situé à une centaine de mètres derrière l’ancienne maison de garde-barrière, demeure de Justin. Les abords n’étaient pas bien entretenus et il fallait se frayer un passage dans la lande et parmi les ajoncs avant d’arriver sur une surface sablonneuse à peu près circulaire, au centre de laquelle se dressaient trois menhirs d’environ deux mètres de haut, plus ou moins disposés en triangle. Comme il n’avait pas plu depuis la veille, Yann espérait y découvrir des traces encore visibles. Il ne pensait pas que le site ait pu être piétiné, car bien que l’on soit à la Toussaint, les touristes étaient rares à Brieuzec. Le village ne proposait en effet aucune curiosité particulière et les vacanciers préféraient résider à Saint-Tréguen au bord de la mer. Il remarqua partant du pied d’un des menhirs, les mêmes traces de sabot que dans le cimetière. Elles traversaient le site en ligne droite pour disparaître dans la lande alentour. Comme si le bouc était tombé du ciel à l’entrée du site et y était remonté à l’autre extrémité. Là encore aucune crotte n’était visible. « Allons, se dit Yann, commence pas à déconner ! Il n’y a sûrement pas eu plus de diable que de monstre ici et il y a certainement une explication. »

Il n’y avait pas de traces de griffures, sans doute en raison de l’absence d’arbres et de la dureté du granit. Yann alla examiner de plus près le menhir à partir duquel semblait être partie la bête, quelle qu’elle soit, mais ne vit rien d’anormal. Il lui sembla simplement deviner les restes de quelques marques faites à la craie, reliquats probables d’un jeu de piste organisé par des gosses du village. Il réalisa brusquement que seules les traces de sabots étaient présentes, celles des grands pieds à trois doigts vues dans le cimetière manquaient. Se doutant qu’il n’apprendrait rien de plus ici, Yann décida de repartir vers le village. Néanmoins par acquis de conscience, il prit le temps de comparer les traces de sabot avec celles qu’il avait dessinées sur son calepin, et constata qu’elles étaient absolument identiques. En chemin il croisa la voiture des gendarmes qui se dirigeait vers le cimetière. Il pensa d’abord les y rejoindre pour profiter de leurs premières impressions sur cette histoire, puis se dit qu’ils passeraient bien par le bourlingueur avant de repartir à la gendarmerie, et qu’il en aurait ainsi les échos. Pour l’heure, il était pressé de rentrer chez lui mettre au propre ce qu’il avait vécu ces dernières heures, et surtout comparer ses dessins avec les diverses représentations qu’il pourrait trouver dans ses livres. Il en...

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