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Le Braco du Vaccarès

De
91 pages

Paul Ravenne a tout pour être heureux : une femme magnifique, de beaux enfants, un métier prestigieux lui apportant beaucoup d’argent...

Mais Paul Ravenne a aussi une maîtresse. Enceinte, qui plus est.

Gonflé d’importance comme il l’est, il est bien décidé à la tuer en toute impunité...

... Sauf si un simple pêcheur et son chien s’en mêlent, s’incrustent dans sa vie de famille, et finissent par le rendre complètement fou.


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couverture
CLAUDE JOSTE
LE BRACO DU VACCARES
 
 
French Pulp Éditions

 

Policier

1

La Camargue, à certaines heures, semblait se refermer malgré l’afflux des touristes du mois d’août. C’était sa façon de se sentir elle-même, en fin de journée, quand la fraîcheur de la mer et une légère brise venaient rider la surface des étangs.

Les oiseaux sentaient venir l’instant de la solitude recouvrée, loin du vacarme des voitures sur les pistes. C’étaient alors le délicat murmure du vent dans les joncs courbés, la fuite éperdue d’un rat d’eau, le passage lent et majestueux des flamants roses, en vols triangulaires dans la lumière pourpre du couchant, au-dessus du Vaccarès.

Étrange et merveilleux que l’appel des oiseaux, le frémissement du feuillage, les senteurs, tout renaissait à l’approche de la nuit, comme si, de jour, écrasée de soleil, la nature s’était mise en sommeil.

Les odeurs retrouvaient soudain leur particularité ; celles un peu fortes de marée, d’algues brûlées, de vase stagnante ; celle, plus légère, de la mer, chargée de sel.

Chaque couleur chantait Mistral et, dans le jeu des ombres et des lumières qui l’entourait, Sébastien croyait voir autant de Mireille qu’il y avait d’or, de roses et de mauves dans les tons du ciel.

Les amortisseurs de sa vieille Simca gémirent lorsqu’il aborda les ornières. Cela vibra, le châssis parut se tordre. Les caisses et les seaux se trouvant à l’arrière du break s’en allèrent donner contre les sièges avant.

Jules grogna, ouvrit un œil et posa son museau poilu sur la cuisse de son maître. Sébastien, du coude, le gratta entre les yeux. Le cocker roux remua son bout de queue.

L’homme et le chien roulaient maintenant sur la digue qui séparait l’étang de Galabert de celui de Fangassier. À cet endroit, l’étroite jetée défoncée s’engageait, telle la proue d’un navire, au milieu des marais.

Dans les racines enchevêtrées au pied de la longue jetée, les plantes friandes de sel, saladelles et salicornes, arboraient leur teinte d’été, un gris clair encore légèrement marbré de vert. En octobre, elles seraient rouges, mettant aux grèves un collier de corail.

Sébastien enfonça brusquement la pédale du frein. Jules glissa, ressauta aussitôt sur le siège et, mettant ses pattes sur le montant de la portière, il regarda, curieux, ce qui avait provoqué cet arrêt. La main de Sébastien alla chercher, derrière son dos, sa carabine 5/5. Jules, en bon chien de braconnier, se contenta de frétiller sans japper.

— Une longue jambe rose…, murmura Sébastien en épaulant.

À trente pas, un petit échassier au corps blanc tacheté de noir venait de se poser sur un débris de bois. Au même instant, le klaxon d’un véhicule réclamait le passage. D’un coup d’œil sur son rétroviseur, Sébastien reconnut une DS.

— C’est pas les gardes, Jules, fit-il en reprenant sa visée.

Il tira. Cela produisit un claquement sec, sans grand écho. Gêné par l’arrivée de la voiture, il rata son coup. La longue jambe rose s’enfuit dans un bruissement d’ailes.

Sébastien la suivit des yeux. Durant quelques secondes, elle monta tout droit dans la lumière mauve puis, ayant rencontré quelque courant porteur, se laissa dériver vers le sud. Jules grogna, déçu.

— T’en fais pas, on en aura d’autres.

Le chien persista dans sa bouderie, sautant de l’avant à l’arrière. Sébastien se retourna et aperçut la DS qui arrivait sur eux. Il n’avait qu’un geste à faire pour se ranger et la laisser doubler. Il distingua une tache blanche à la place du conducteur, reconnut une femme et, sans savoir pourquoi, peut-être parce qu’elle lui avait fait manquer sa cible, décida de ne pas bouger.

Il était assis sur son siège, les pieds à l’extérieur, la carabine en travers des genoux, et attendait tranquillement. Jules, descendu sur la piste, levait la patte comme s’il avait voulu afficher, lui aussi, son mépris à l’égard de l’intruse.

Sébastien l’entendit freiner, ouvrir sa portière et s’approcher. Les yeux baissés sur la culasse ouverte, il ne vit tout d’abord qu’une ombre s’étirant en oblique au milieu des cailloux.

— Puis-je vous demander si vous en avez pour longtemps ?

La voix lui parut chaude, remplie de soleil. Il releva lentement la tête. Elle portait des sandales à lanières dorées dans lesquelles on n’engage que le pouce. Sa peau avait la teinte du pain d’épice. Un pantalon blanc moulait ses longues jambes et ses cuisses, un sweater également immaculé, son torse. La taille était fine, au-dessus d’une large ceinture paillée à boucle de cuivre posée sur les hanches, Il s’attarda une seconde sur les seins menus et fermes avant de rencontrer l’éclat rieur de grands yeux couleur de myosotis.

— Satisfait de votre examen, monsieur X ?

— On m’appelle Sébastien, dit-il en enlevant sa casquette de marin à visière racornie par l’humidité et le sel.

Devant la tournure des événements, Jules s’enhardit et vint flairer l’inconnue. Il le fit sans grand enthousiasme, par acquit de conscience, semblait-il, et plutôt pour rappeler à son maître qu’il était là.

Sébastien avait éprouvé un choc et se retrouvait brusquement la gorge sèche, comme si les gardes de la Réserve venaient de lui mettre la main au collet. Il avait l’impression de connaître cette inconnue, à force d’avoir souvent imaginé, la nuit, à l’affût, pour tromper son attente, la femme de ses rêves.

Il sentit qu’elle l’examinait à son tour, eut un peu honte de son tricot sale, de la poussière qui recouvrait ses pieds, de ses cheveux noirs en désordre ; ses doigts en râteau lui servirent de peigne.

— C’est beau, n’est-ce pas ? fit-il en désignant le Fangassier.

Il avait besoin de parler, pour qu’on lui réponde, d’entendre à nouveau cette voix, pour se prouver que la statue était bien vivante.

Elle tressaillit, surprise par la chaleur humaine, l’admiration naïve contenue dans la question. Il la vit sourire et pensa que ses dents ressemblaient à des perles.

— Oui, dit-elle doucement en regardant l’horizon, vers la mer, au-delà des étangs.

Elle s’était redressée, « nez au vent », ses cheveux auburn flottaient en arrière, dégageant son cou.

Il sut d’emblée que ce n’était pas un oui de politesse, de touriste, mais un sentiment plus profond. Jules, jaloux, boudait à l’écart. Sébastien hocha la tête, fit claquer sa langue. Le cocker resta impassible.

— Jules, ne fais pas l’imbécile !

— Drôle de nom pour un chien !

Elle avait dit cela machinalement, à moins qu’elle n’ait voulu rompre ce climat étrange qui s’était instauré depuis quelques minutes, cette intimité soudaine faite de silences complices, de regards qui s’évaluaient, dans ce décor étrange de bout du monde.

— Quel est votre prénom ?

— Claire.

— Ça vous va bien. Lui, c’est Jules.

Le cocker, sentant qu’on parlait de lui, daigna se rapprocher et vint nicher sa truffe entre les mains de son maître.

— C’est un être pur. Il porte le soleil sous sa robe. Il est chaud, sans calcul, incapable de mentir. Un soir d’avril, je l’ai trouvé à moitié mort sur le port de Sète. C’était la Saint-Jules… Depuis, on bourlingue ensemble. Pas vrai, Jules ?

Le cocker jappa doucement.

— On peut quand même pas appeler Azor un chien qui a une âme !

Le Fangassier s’agitait. Une succession de vaguelettes lui donnait un aspect onduleux et faisait se sauver des dizaines de mouettes.

— Regardez, dit Sébastien, c’est l’heure où il s’apprête à caresser la digue.

Il hésita à se lever, de peur que cela ne rompe le charme. Il le fit néanmoins en s’efforçant de ne pas la quitter des yeux, comme s’il avait eu le pouvoir de la figer, telle la lampe le gibier.

Elle portait une de ces montres modernes à gros chiffres noirs sur fond blanc et ne l’avait pas regardée une seule fois depuis son arrivée.

— Pourquoi tirez-vous sur les oiseaux, Sébastien ?

Elle l’observait, son visage à quelques centimètres du sien et pouvait suivre le sillon des rides qui encadraient la bouche aux lèvres pleines, l’arête du nez droit, allant rejoindre le front bombé, les cheveux noirs poussant dru.

Elle insista, l’œil malicieux.

— Dites, pourquoi ?

— Parce que je suis braco. Je travaille à temps perdu pour un naturaliste qui me paie mes prises.

— Et le reste du temps ?

— On pêche.

Il avait dit « on », associant Jules à ses occupations.

Ils avaient contourné la guimbarde, et Sébastien passait son doigt sur la carrosserie de la DS.

— Bel engin ! À quoi ça sert, ce truc-là ? Il désignait le plexiglas bleuté qui surmontait le pare-brise.

— C’est un pare-soleil.

— C’est drôle, j’avais pourtant cru que vous l’aimiez. Elle eut un rire clair.

— Moi, oui, mais mon… mon mari en a horreur lorsqu’il conduit.

Sébastien examinait la voiture avec cette lueur d’envie propre aux enfants devant un train électrique.

— Je peux monter ?

— Bien sûr.

Il fit le tour, ouvrit la portière côté passager, s’assit et contempla les multiples cadrans et boutons du tableau de bord, le cuir vert de la boîte à cartes, entre les sièges, le sac en croco cravaté d’un foulard de soie mordorée.

— C’est pas mal, fit-il en ressortant, Il avisa la plaque de cuivre fixée sur la poche à gants, se pencha, indiscret.

— Paul Ravenne, Pétro-Sondages, Paris, lut-il à mi-voix. C’est lui ? Oui.

Il y eut un silence.

— Il n’est pas avec vous ?

— Si.

Sébastien fit « ah ! » et tourna ses regards vers le Fangassier. Une aigrette se posa sur un des pieux de bois qui soutenaient la digue. Jules émit un petit grognement.

— Je l’ai vue, te fatigue pas !

Il soupira, haussa les épaules, fit quelques pas sur la piste, projeta d’un coup de pied un galet.

— Demain, vous reviendrez ? demanda-t-il en se retournant.

Elle lui parut encore plus belle avec cette lumière jouant sur son ensemble blanc et faisant rutiler la boucle de sa ceinture.

— Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

— Parce que vous avez du ciel plein les yeux et le soleil couchant sur le ventre… Demain, vous reviendrez ?

— Non.

— Parce qu’il ne voudra pas ?

— Non. Parce que je serai partie.

Il parut suivre le dessin de l’ornière durant quelques instants, fit à nouveau « ah ! » en baissant la tête.

— Il est très riche, n’est-ce pas ?

— Oui.

Elle eut un mouvement d’impatience, le premier.

— La piste conduit bien au Mas Cacharel ?

— Pas tellement. Vous lui tournez le dos.

Il s’avança, la prit par le bras, la fit légèrement pivoter.

— Cette espèce de grosse asperge, c’est le phare de la Gachole de l’autre côté de l’îlot des Rièges, plein ouest du phare, vous avez Cacharel. Ça vous presse d’y aller ?

Elle soupira en regardant tous les étangs qui la séparaient de son lieu de rendez-vous, puis se retourna vers la piste défoncée qu’elle aurait à reprendre en sens inverse jusqu’aux Saintes-Maries.

— Vous aurez aussi vite fait de me suivre, dit Sébastien. Je monte à Arles.

— À Arles…, fit-elle en écho, comme si c’était le bout du monde.

— Oui. D’ici, ça fait jamais qu’à peine cinquante kilomètres. Je vous laisserai à Méjannes, en passant. Y’a une petite piste qui rejoint directement Cacharel au milieu des marécages. À cette saison, vous pouvez la prendre. En hiver, je dis pas, c’est plein de vase.

Il sourit. Ses yeux s’allumèrent quand il ajouta avec ferveur :

— Et puis vous pourrez voir le soleil se coucher sur le Vaccarès.

Ils remontèrent sans un mot, chacun dans son véhicule.

Un quart d’heure plus tard, la guimbarde s’arrêta à nouveau. Claire découvrit alors à sa gauche une immense étendue d’eau dans laquelle une boule de feu paraissait vouloir s’enfoncer.

Le ciel flamboyant se parait de toutes les teintes de mauve et de pourpre. La masse des bosquets bordant le Vaccarès, les frondaisons des grands arbres de la Réserve se détachaient en noir comme un bandeau de deuil. Le bruit de son moteur parut incongru à Claire, elle coupa le contact. Sans souci du temps qui s’écoulait, subjuguée par l’appel des oiseaux, le frémissement du feuillage, elle mit pied à terre et marcha à la rencontre de Sébastien. Elle s’étonna de ne pas le voir, perçut une suite de clapotis dans les roseaux et le halètement d’un animal.

Quelques instants s’écoulèrent, puis Jules apparut sur la piste, tenant dans sa gueule un oiseau blanc.

— Donne ! chuchota Sébastien, sortant des joncs. Claire tressaillit.

— Je vous ai fait peur ?

Il franchit le talus, prit la longue jambe rose entre les crocs de Jules.

— C’est pour vous.

— Mais je ne vous ai pas entendu tirer !

— Tant mieux ! Les gardes non plus, alors. Elle aperçut une autre carabine dont le canon était prolongé par une sorte de manchon.

— Vingt-deux long rifle silencieux, dit Sébastien. C’est avec ça que je vais, la nuit, à l’affût des flamants, des aigrettes, des rolliers, des ibis.

Il huma l’air, regarda le ciel et dut y lire un certain nombre d’indices perceptibles de lui seul.

— Ça sera bon, ce soir, en revenant d’Arles.

Claire ne sut pourquoi, mais Jules remua la queue.

— Voilà… Maintenant, on s’arrêtera plus. Dans cinq minutes, ce sera le goudron, dit-il à regret. La route de Villeneuve, de Méjannes…

Il posa la longue jambe rose sur l’aile de la DS.

— Pour vous, la piste de Cacharel, et pour nous, Arles.

Elle lui mit doucement la main sur le bras, sentit les muscles noueux se contracter. Elle était bien. Merveilleusement bien, elle respirait la Camargue par tous les pores de sa peau, en compagnie d’un être rustre, qui savait parler aux aigrettes et aux rolliers. Sa haute silhouette maigre se découpait en contre-jour. Il semblait sortir tout droit du Vaccarès, avec son chien dégouttant d’eau.

— Donnez-moi votre adresse, je vous l’enverrai quand elle sera naturalisée.

Elle jeta un regard à l’oiseau mort, effleura les plumes de ses ailes.

— Il vaut mieux que vous le conserviez. Il sera mieux chez vous que chez moi.

Il comprit qu’il ne devait pas insister. Un fil venait de se rompre.

Elle avait les yeux brillants, un peu tristes, lorsqu’elle se remit au volant.

Sur le Vaccarès, les macreuses commençaient à se nicher pour la nuit. Le soleil paraissait s’être dissous. À sa place il n’y avait plus qu’une longue et large traînée mauve dans un ciel de sang.

Sébastien, la longue jambe rose à la main, vit les feux arrière de la DS se perdre dans la nuit.

Jules poussa soudain un long jappement, comme ceux des chiens qui hurlent à la lune ou à la mort…

2

À l’embranchement de Méjannes, Sébastien ralentit, écouta. À travers le murmure du vent, il perçut le ronronnement d’un moteur, estima à vue de nez qu’elle se trouvait sur la bonne voie. Du reste, il n’y avait pas moyen de se tromper. La piste prenait naissance juste derrière le mas.

« De toute façon, si elle a des doutes, c’est pas les gens qui manqueront pour la rassurer. »

Il resta un long moment perplexe, bien qu’il fût déjà en retard pour livrer ses tellines.

— Putains… de coquillages ! marmonna-t-il.

Sans eux, il l’aurait accompagnée à Cacharel, ne serait-ce que pour voir la tête de l’autre, du Paul Ravenne, de la Pétro-Sondages. Seulement, il avait donné sa parole à Nine.

Elle attendait après sa commande. Il avait promis, et ça, c’était sacré.

Il fouilla dans sa poche, en tira sa blague à tabac et entreprit de se rouler une cigarette de gros gris. Cela lui prit quelques secondes durant lesquelles il ne cessa de penser à cette rencontre.

— Paul Ravenne…, dit-il, songeur. Tu crois qu’elle est mariée, Jules ? On dirait pas, à la voir… C’est vrai qu’il a de l’argent… Une DS verte… Ça doit payer, Jules, les Pétro-Sondages…

Il en avait plein la bouche, de cette raison sociale. Cela représentait à ses yeux la puissance redoutable de la finance, un âge certain et pas mal de compensations.

Il remit son moteur en route. Il bafouilla avant de consentir à tourner rond, comme si, lui non plus, n’avait pas envie de rouler vers Arles.

— C’est pas son mari, Jules…

Le cocker tourna la tête dans l’ombre.

— J’peux pas te dire pourquoi, mais je le sens.

Il embraya d’un pied rageur, la vieille guimbarde sursauta et s’ébranla dans un cliquetis de ferraille.

 

 

— On peut dire que tu as mis le temps !

— Je me suis trompée de piste, dit Claire. Ravenne l’attendait devant la barrière du mas Cacharel. Il avait enfilé sa veste de yachtman à boutons dorés. Le vent le décoiffait, rejetant sur le côté ses mèches grisonnantes. Il avait dû s’impatienter, à en juger par sa mine renfrognée.

— Veux-tu conduire ?

— Garde le volant.

D’un mouvement souple, il fit le tour de la DS, passa dans le faisceau des phares. Claire, sans le vouloir, le compara à Sébastien. Paul était plus âgé, mais sa cinquantaine sportive avait de l’allure. Le braconnier devait avoir dix ans de moins et tellement de choses en plus…

— Roule !

Elle démarra et mit aussitôt le contact de la radio, afin de couper court à toutes explications.

Il ne dit pas un mot durant les cinq kilomètres qui les séparaient des Saintes. Claire ralentit à l’entrée de la résidence, laissa passer deux voitures avant de s’engager sur le parking.

Ravenne descendit, claqua sa portière et, sans se soucier de sa compagne, se dirigea vers la réception.

La Résidence, bâtie dans le style camarguais, ressemblait à une hacienda.

Elle avait un toit de chaume, des poutres apparentes en relief sur des murs blancs. Il n’y avait pas de chambres, mais des bungalows individuels, répartis dans le parc planté de pins et d’aloès.

Elle dut attendre qu’il ait pris son courrier, le vit échanger quelques mots avec le réceptionnaire et, pour la première fois, son regard se posa avec intérêt sur les oiseaux empaillés placés dans une sorte de vitrine qui prolongeait le petit bureau. Le fond rouge qui tapissait la réception, les bois vernis, les étriers de gardians lui parurent ridicules et destinés aux regards bovins des touristes américains qui ne pouvaient s’empêcher de comparer la Camargue, ses manades, ses chevaux en liberté, ses gardians à leur lointain Texas.

— Tu rêves ? Pas le moment ! Nous avons suffisamment perdu de temps comme ça !

Ravenne la précéda dans une allée, faisant tinter la clé qu’il avait à la main.

Le parc sentait la marée, mais ce n’était pas la même senteur que sur le Vaccarès. Là, les odeurs paraissaient prisonnières d’une civilisation qui semblait à Claire brusquement étrangère. Les dalles blanches du chemin recevaient à ras du sol la lumière de petites appliques en coupole autour desquelles voletaient des nuées de moustiques. Chaque applique indiquait un numéro correspondant à un bungalow.

Arrivé devant le leur, Ravenne marqua un temps d’arrêt.

— Ça ne te ferait rien de te dépêcher ? Je croyais t’avoir dit que nous étions en retard !

— Tu es donc si pressé de me voir partir ? répliqua-t-elle doucement.

— Entre, et ne dis pas de bêtises !

Le bungalow était une maison de gardian modèle réduit. Mêmes poutres convergeant vers le faîte du toit pointu. Même chaume, même blancheur des murs. Une maison de gardian avec entrée, salle de bains, téléphone. Un lit provençal recouvert d’une cretonne verte à liséré jaune occupait le centre de la pièce.

— Veux-tu boire un pot ?

— Ne sois pas ridicule, tu viens de me dire que nous n’avions pas le temps !

— Comme tu voudras, fit-il en s’asseyant à la table.

Claire se baissa, ramena sa valise de dessous le lit. Ravenne avait décapuchonné son stylo et rédigeait un texte d’une longue écriture déliée.

— Je vois que tu n’oublies rien, dit-elle en se haussant sur la pointe des pieds pour atteindre le placard mural où elle avait ses affaires.

— Je ne comprends pas.

— Moi, si. Tu aurais pu attendre que je sois partie pour écrire à ta femme.

Il la regarda, une moue ironique aux lèvres.

— Pourquoi ? Ça ne change rien à nos relations ! Ça fait partie de la vie.

Elle se retourna, une pile de lingerie dans les mains.

— Bien sûr… Les affaires, la chasse, une maîtresse à qui on fait l’aumône de huit jours en Camargue, une famille en vacances… C’est la vraie vie, n’est-ce pas ?

— Tu m’énerves, à la fin ! Ta petite scène du deux, on me l’a déjà faite, figure-toi ! Tu savais parfaitement à quoi t’en tenir dès le début de notre liaison. Cela dit, je te rappelle que tu as un train à prendre ce soir en Avignon…, et que j’ai l’intention de dîner auparavant !

Claire soupira, ses yeux s’embuèrent.

— C’est vrai, j’ai un train à prendre, murmura-t-elle en ouvrant sa valise…, et tu as faim.

Ravenne avait recommencé à écrire, semblant ignorer sa présence.

Elle savait qu’il aborderait à nouveau le fond du problème, l’appréhendait et le souhaitait tout à la fois. C’était pour en décider qu’il l’avait conduite ici, espérant la convaincre dans un cadre plus agréable, comptant sur le petit air de vacances pour lénifier sa volonté.

Lui savait qu’il n’aboutirait à rien. Il l’avait su dès le premier instant, alors même qu’à Paris, ils projetaient le voyage.

Elle le vit s’interrompre, comme privé d’inspiration. Elle songea qu’il était parfois difficile de se renouveler dans le mensonge ; lui, se répéta qu’il lui suffirait de quelques minutes pour la tuer, qu’il avait tout prévu, tout calculé…

 

 

— Salut, la compagnie ! lança Sébastien en franchissant le seuil de Chez Nine.

— Salut, Sébastien ! répondirent en chœur la demi-douzaine de routiers dont les « gros-culs » occupaient le parking.

Derrière le comptoir, la servante attira à elle la bouteille de vin qui baignait au frais dans le bac à glace. Jules fila droit à la cuisine tandis qu’on remplissait un verre à l’intention de son maître.

Deux conducteurs – des habitués qui faisaient la route quatre fois par semaine – eurent un clin d’œil égrillard.

— Qui garde les chasses perd sa place, pas vrai, Justin ?

Justin, un rouquin à la trogne rougeaude, approuva en se claquant les cuisses.

La serveuse sourit. Sébastien ignora la remarque et dégusta son « petit blanc ».

— La patronne est là ?

— Dans la cuisine.

— Alors, j’y vais.

Chaque fois qu’il venait, il prononçait la même phrase, et les habitués y allaient de leurs plaisanteries. La salle était coquette, sans plus, avec juste ce qu’il fallait pour qu’on s’y sentît bien. La patronne, accorte, la trentaine bien en chair, un visage avenant, orné de cheveux noirs, avec un je ne sais quoi de malice dans le regard propre à enflammer le désir des mâles. Certains s’y étaient brûlés comme papillons, Sébastien s’y consumait depuis des mois, ajoutant aux joies de la chair l’immense satisfaction de cocufier un garde-chasse.

Il ne pouvait, quand il y songeait, faire la part du plaisir et de la vengeance. Ce qu’il savait, c’est qu’il lui était doux de penser, bien au chaud contre le flanc tiède de la Nine, à son grand escogriffe de mari pataugeant dans la vase, le long des étangs.

— Antoine est de service ? demanda Sébastien en refermant la porte, après avoir descendu les deux marches.

— Il fait ses six jours d’affilée, dit Nine.

La pièce était vaste, toute égayée par un large pan de mur recouvert d’anciens carreaux provençaux au-dessus d’un lourd billot au bois clair. Sur chaque carreau blanc se détachait, en bleu clair, un bœuf ou un mouton.

Une immense table occupait tout le centre de la cuisine. Au milieu s’alignaient une vingtaine de pots de condiments, de sauces,...