Le Brasier de l'ange

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Dave Robicheaux poursuit des tueurs sur fond de litige entre métayers et grands propriétaires.


Publié le : mercredi 27 avril 2016
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EAN13 : 9782743635916
Nombre de pages : 512
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couverture

Présentation

Les Fontenot ont été métayers de la famille Bertrand pendant plusieurs générations, mais Moleen, l’actuel propriétaire, veut les expulser. Alors que la plantation Bertrand est déjà envahie par les bulldozers, la vieille Bertie Fontenot soutient qu’elle possède un titre de propriété sur ces terres où, selon la légende, Jacques Lafitte aurait enterré de l’or. Au même moment, Sonny Boy Marsallus, un chien fou dont les exploits au Salvador et au Guatemala lui ont valu une réputation de « survivant indestructible », confie à Dave Robicheaux son journal intime en lui demandant de le garder au cas où il lui arriverait malheur. Or c’est Della, la petite amie de Marsallus, qui est victime de tueurs particulièrement barbares. Dave mène l’enquête aux côtés de sa collègue Helen Soileau et de son vieux complice Clete Purcel, et plus il s’efforce d’atteindre la vérité, plus elle lui échappe et plus la menace se précise contre lui.

pagetitre

M’en remettant au Dieu des opprimés,

j’ai courbé la tête sur mes mains entravées,

et versé des larmes amères.

extrait de Twelve Years a Slave,
récit autobiographique
de Solomon Northup

à Rollie et Loretta McIntosh

1

La famille Giacano avait complètement verrouillé les trafics des paroisses d’Orléans et de Jefferson à l’époque de la Prohibition. La charte avalisant son droit à exercer son emprise lui venait naturellement de la Commission de Chicago1, et aucune autre famille du crime ne s’était jamais hasardée à empiéter sur son territoire. En conséquence, toute la prostitution, le recel, le blanchiment de l’argent, le jeu, les prêts d’usure, la mainmise sur les syndicats ouvriers, le trafic de drogue, et même le braconnage du gibier en Louisiane du Sud devinrent à jamais son domaine réservé. Arnaqueurs des rues, escrocs, monte-en-l’air de bas étage, artistes de l’entôlage, pickpockets, barons, ou macs au petit pied, pas un ne remettait d’ailleurs cet état de fait en question, sauf s’il leur prenait l’envie d’entendre la cassette de ce que Tommy Frigorelli (connu aussi sous les noms de Tommy la Figue, Tommy les Doigts, Tommy les Cinq) avait eu à dire en essayant de couvrir le geignement d’une scie électrique, juste avant qu’on le congèle et le suspende, en pièces détachées, aux pales en bois du ventilateur de sa propre boucherie.

C’est la raison pour laquelle Sonny Boy Marsallus, qui avait grandi dans le lotissement de l’assistance d’Iberville à l’époque où n’y habitaient que des Blancs, était une sorte de miracle vivant sur Canal, dans les années soixante-dix et au début des années quatre-vingt. Il ne partageait avec personne les bénéfices de ses trafics, maquereautage ou revente de drogue ou d’armes, et il avait dit au vieux gros lard en personne, Didoni Giacano, d’aller rejoindre les rangs des Weight Watchers ou du mouvement Sauvez-les-baleines. Je me souviens encore de lui dans le quartier, sur le trottoir, non loin du vieil hôtel Jung, par une soirée de printemps d’un bleu électrique, dans le cliquetis des palmes et le raclement des tramways au milieu de la chaussée, la peau blanche comme le lait, sans marques ni rides sur le visage, les cheveux d’un roux de bronze légèrement gominés et plaqués en arrière sur les tempes, toujours occupé à quelque partie de jeux divers : craps, bouree à forts enjeux, paris à l’hippodrome où il lavait l’argent de Jersey, avance de caution pour des taulards récidivistes que les prêteurs dûment licenciés se seraient refusés à prendre avec des pincettes, prêts sans garantie à des filles qui voulaient rompre avec la pègre.

En vérité, Sonny mettait en pratique la morale que la pègre revendiquait faussement comme étant sienne.

Mais les filles qui prenaient le Greyhound pour quitter à jamais La Nouvelle-Orléans grâce à l’argent de Sonny étaient trop nombreuses pour que les Giacano supportent la présence de Sonny beaucoup plus longtemps. Il était alors parti au sud de la frontière, où il s’était trouvé aux premières loges pour assister à l’ouverture du grand parc à thème reaganien qu’étaient le Salvador et le Guatemala. Clete Purcel, mon vieux partenaire de la Criminelle au Premier District, s’était acoquiné avec lui là-bas, à l’époque où Clete lui-même était en fuite avec une inculpation de meurtre sur le dos, mais il s’était toujours refusé à parler de ce qu’ils y avaient vécu ensemble, ou de ce qui avait fait de Sonny le sujet d’étranges rumeurs : Sonny était devenu cinglé à force de muta, de pulche et de champignons psychédéliques, il avait rejoint des terroristes de gauche, il s’était pour un temps retrouvé derrière les barreaux dans un trou à merde de geôle au Nicaragua, il travaillait avec des réfugiés guatémaltèques au sud du Mexique, ou encore il se trouvait dans un monastère à Jalisco. À chacun de choisir, mais, à dire vrai, ces rumeurs étaient toutes aussi invraisemblables les unes que les autres vu le personnage, truand magouilleur de Canal Street, aux arcades sourcilières marquées de cicatrices et à la démarche élastique qui faisait tinter la monnaie dans sa poche.

Je fus donc très surpris d’apprendre qu’il était de retour en ville et avait repris ses trafics en montant ses coups au Pearl, situé à l’endroit où le vieux tramway métallique peint en vert prenait son virage, quittant St Charles pour s’engager dans Canal Street, semée de palmiers gonflés par le vent, et sa lumière magnifique aux reflets de caramel brillant. Lorsque je le vis traîner ses guêtres devant une salle de jeu deux blocs plus haut, en costume tropical sur chemise lavande, crénelé de vaguelettes de néon, il donnait l’impression de n’avoir jamais connu le soleil brûlant ni d’avoir trimballé un M-60 ou un sac à dos dans une jungle où, la nuit, on arrache les sangsues collées à la peau en les grillant à la cigarette tout en essayant de ne pas penser à l’odeur de pieds moisis qui monte de ses chaussettes pourrissantes.

Des Noirs amateurs de billard attendaient, appuyés contre les parcmètres ou les devantures de magasins, sous le beuglement de la musique qui sortait de leurs énormes radiocassettes.

Il claqua des doigts, applaudit des deux mains et me fit un clin d’œil.

– Quoi de neuf, Belle-Mèche ? dit-il.

– Rien du tout, Sonny. Tu n’en as pas marre des zones franches ?

– La ville, tu veux dire ? Ce n’est pas si mal.

– Oh, que si.

– Prends une bière et viens manger quelques huîtres avec moi.

Son accent était difficile à situer, comme chez la plupart des habitants de la classe ouvrière de La Nouvelle-Orléans, dont l’anglais était influencé par les immigrations irlandaise et italienne de la fin du dix-neuvième siècle. Il me sourit, souffla en gonflant les joues, les yeux allant et venant d’un côté à l’autre de la rue. Il verrouilla à nouveau son regard sur moi, toujours souriant, en homme qui se laisse planer au fil de ses propres rythmes.

– Aïe, dit-il en se collant un doigt raidi au milieu du front. J’ai oublié. J’ai entendu dire que tu allais aux réunions des AA. Hé, mais le thé glacé, j’adore ça, moi. Allez, viens, Belle-Mèche.

– Pourquoi pas ? dis-je.

Nous restâmes debout au comptoir du Pearl, pour y déguster des huîtres bien fraîches, pleines d’eau de mer, des cristaux de glace collés à leurs coquilles. Il paya avec un billet de cinquante dollars tiré d’un rouleau serré par un gros élastique. Ses joues comme sa nuque luisaient : il était rasé et coiffé de frais.

– Ça ne te dirait pas d’essayer Houston ou Miami ? dis-je.

– Quand les gens bien vont mourir, ils viennent à La Nouvelle-Orléans.

Mais son assurance et sa bonne humeur affectées n’étaient pas convaincantes. Sonny avait l’air usé sur les bords, incapable de rester en place, peut-être un peu frit par sa propre agitation, une lueur prudente dans le regard, accordant une attention trop prononcée à la salle et à la porte d’entrée.

– T’attends quelqu’un ? demandai-je.

– Tu sais comment c’est.

– Non.

– Sweet Pea Chaisson, dit-il.

– Je vois.

Il regarda mon visage.

– Quoi, c’est une surprise ? demanda-t-il.

– C’est un tas de merde, Sonny.

– Ouais, je crois qu’on pourrait dire ça.

Je regrettais ma brève incursion au creux du monde factice et illusoire de Sonny Boy.

– Hé, t’en va pas, dit-il.

– Il faut que je rentre à New Iberia.

– Sweet Pea a juste besoin d’être rassuré. La réputation de ce mec est exagérée.

– Va dire ça à ses filles.

– T’es flic, Dave. T’es au courant des choses quand c’est plus que de l’histoire ancienne.

– À te revoir un de ces quatre, Sonny.

Ses yeux se portèrent sur la rue au-delà de la vitrine. Il posa sa main sur mon avant-bras et regarda le barman tirer un carafon de bière.

– Ne pars pas tout de suite, dit-il.

Je regardai par la vitrine. Deux hommes passèrent, parlant simultanément. Un homme en chapeau et imperméable était posté sur le trottoir, comme s’il attendait un taxi. Un gars trapu et court sur pattes en veste de sport vint le rejoindre. Ils contemplèrent l’un et l’autre la rue aux alentours.

Sonny sectionna un morceau d’ongle d’un coup de dent et le recracha du bout de la langue.

– Les émissaires de Sweet Pea ? dis-je.

– Un peu plus grave que ça. Accompagne-moi aux toilettes, dit-il.

– Je suis officier de police, Sonny. Pas de coups fourrés. T’as un problème, on appelle les flics du coin.

– Garde le baratin pour Dick Tracy. T’as ton calibre ?

– Qu’est-ce que tu crois ?

– Les flics du coin ne peuvent rien dans cette affaire, Belle-Mèche. Tu veux bien m’accorder deux minutes ou pas ?

Il s’avança vers le fond du restaurant. J’attendis un moment, posai mes lunettes de soleil sur le comptoir pour indiquer à d’éventuels regards indiscrets que je revenais et le suivis. Il verrouilla la porte des toilettes derrière nous, suspendit sa veste à une porte de cabinet et ôta sa chemise. Sa peau ressemblait à de l’albâtre, mais elle était dure et rouge le long des os. Une image de la Madone, rayonnant d’aiguilles de lumière orange, était tatouée à l’encre bleue sur le haut de son épaule droite.

– Tu regardes mon tatouage ? dit-il avant de m’offrir un grand sourire.

– Pas vraiment.

– Oh, les cicatrices ?

Je haussai les épaules.

– Un duo d’ex-techniciens de Somoza m’ont invité à une séance de sensibilisation, dit-il.

Les cicatrices violettes, aussi épaisses que des pailles à soda, s’entrecroisaient sur sa cage thoracique et sa poitrine.

Il dégagea un petit calepin noir maintenu à l’adhésif au creux de ses reins. L’objet se libéra avec un bruit de succion. Il le garda en main, la bande d’adhésif encore accrochée à la couverture comme une tumeur excisée.

– Garde ça pour moi.

– Garde-le toi-même, dis-je.

– Une dame en détient un exemplaire photocopié. Tu aimes la poésie, les confessions et les aveux, tout ce genre de tralala. S’il ne m’arrive pas de tuile, tu le mets au courrier, c’est tout.

– Qu’est-ce que tu fabriques, Sonny ?

– Le monde est petit de nos jours. On regarde CNN dans les cases. Alors autant qu’un mec essaie de sortir son épingle du jeu là où la nourriture est correcte.

– Tu es quelqu’un d’intelligent. Tu n’es pas obligé de servir de sac de frappe aux Giacano.

– Vérifie donc l’année du calendrier quand tu rentreras à la maison. Les têtes de spaghettis commençaient déjà à partir en quenouille et à foirer leurs coups dans les années soixante-dix.

– Ton adresse est à l’intérieur ?

– Bien sûr. Tu vas le lire ?

– Probablement pas. Mais je te le garde pendant une semaine.

– T’es pas curieux ? dit-il en remettant sa chemise.

Ses lèvres étaient rouges comme une bouche de femme, tranchant sur sa peau pâle, et ses yeux verts s’illuminaient lorsqu’il souriait.

– Non.

– Tu devrais, dit-il.

Il enfila sa veste.

– Tu sais ce qu’est un « barracoon », enfin, ce que c’était ?

– L’endroit où on gardait les esclaves.

– Jean Lafitte en avait un immédiatement à la sortie de New Iberia. Près de Spanish Lake. Je parie que tu le savais même pas.

Il m’enfonça un doigt tendu dans l’estomac.

– Je suis bien content de l’apprendre.

– Je sors par la cuisine. Les mecs devant la vitrine ne te feront pas d’ennuis.

– Je crois que tes cadres de référence sont complètement partis en couille, Sonny. Ce n’est pas à toi de donner un laissez-passer à un officier de police.

– Les mecs qui sont là-dehors, ils posent les questions en quatre langues, Dave. Celui que tu vois avec le cou comme une bouche à incendie, il était de corvée en sous-sol pour Idi Amin. Il aimerait beaucoup, vraiment beaucoup, bavarder cinq minutes avec moi.

– Pourquoi ?

– J’ai dessoudé son frangin. Profite de cette belle soirée de printemps, Belle-Mèche. C’est super de se retrouver au bercail.

Il déverrouilla la porte et disparut par le fond du restaurant.

En retournant au comptoir, j’aperçus l’homme au chapeau et son compagnon modèle réduit, le regard collé à la vitrine. Leurs yeux me firent penser à des chevrotines.

Rien à foutre, me dis-je, et je me dirigeai vers la porte. Mais une cohorte de touristes japonais venaient de faire leur entrée dans le restaurant, et lorsque je parvins finalement à me faufiler jusqu’à la sortie, le trottoir était vide, à l’exception d’un Noir âgé qui vendait ses fleurs coupées dans une charrette à bras.

Le ciel du soir était bleu clair, nervuré de lambeaux de nuages roses, et la brise qui soufflait du lac embaumait, piquante d’une odeur de sel, chargée de parfums de café et de roses, auxquels se mêlaient les relents d’électricité sèche et de brûlé du tramway.

Tandis que je revenais vers ma camionnette, je vis des éclairs de chaleur au loin, au-dessus de Lake Ponchartrain, ils frémissaient comme une feuille d’aluminium agitée de secousses, au milieu d’une batterie de nuages d’orage qui venait d’apparaître, poussée vers les terres par les vents du Golfe.

Une heure plus tard, la pluie soufflait en rideaux aveuglants tout au long de la route qui traversait les marais d’Atchafalaya. Le grondement du moteur faisait vibrer le calepin de Sonny Boy sur le tableau de bord.

1. Groupe de représentants des différentes familles de la Mafia, qui a réparti les zones d’influence et les zones franches afin d’éviter la guerre entre les gangs. (N.d.T.)

2

Le lendemain matin, je déposai le calepin dans mon classeur à dossiers aux services du shérif, paroisse d’Iberia. Je ne l’avais pas lu et j’ouvris mon courrier en buvant une tasse de café. J’avais un message téléphonique de Sonny Boy Marsallus, mais le numéro qu’il m’avait laissé était à St Martinville, pas à La Nouvelle-Orléans. Je l’appelai sans obtenir de réponse.

Je regardai par la fenêtre cette belle matinée et les palmes qui se soulevaient sur fond de ciel sous le vent. Il ne relève pas de ta juridiction, me dis-je, ne va pas te mêler de ses problèmes. Sonny n’avait probablement jamais été synchro avec la terre depuis sa conception, et ce n’était qu’une question de temps avant que quelqu’un lui déchire son ticket.

Mais, au bout du compte, je sortis le dossier de Sweet Pea Chaisson, sans cesse remis à jour, d’une manière ou d’une autre, car il était des nôtres et semblait se faire un point d’honneur à revenir dans la région de Breaux Bridge – St Martinville – New Iberia pour s’attirer de nouveaux ennuis.

Je n’ai jamais vraiment compris les raisons qui poussent les béhavioristes à consacrer tant de temps et de crédits fédéraux à l’étude des sociopathes et des récidivistes, dans la mesure où aucune recherche ne nous enseigne jamais rien sur ces gens, pas plus qu’elle n’améliore leur comportement. J’ai souvent pensé qu’il serait tout simplement plus utile de sortir une demi-douzaine d’individus comme Sweet Pea de nos dossiers, de leur donner des emplois d’autorité dans la société dite normale et de voir ce qu’il en résulterait, avant d’envisager des moyens de rétorsion plus draconiens, du genre colonie pénitentiaire dans les Aléoutiennes.

Il était né, avant d’y être abandonné, dans un wagon de marchandises de la Southern Pacific, et avait été élevé par une mulâtresse qui dirigeait un bar-bordel zydeco1 baptisé la Maison de la Joie sur la grand-route de Breaux Bridge. Il avait un visage en forme de larme inversée, les sourcils blancs, les yeux comme deux fentes dans de la pâte à pain, des cheveux filasse comme un vermicelle, un nez en bouton, une bouche toujours humide.

Sa race était un mystère, son corps imberbe couleur de biscuit, son estomac, un ballon rempli d’eau, ses bras et ses mains rondelets étaient pareils à ceux d’un gamin qui ne serait jamais sorti de l’adolescence. Mais ses proportions comiques avaient toujours été trompeuses. Lorsqu’il avait dix-sept ans, le cochon d’un voisin avait retourné le potager de sa mère et arraché les légumes. Sweet Pea s’était emparé du cochon et l’avait transporté couinant à grands cris jusqu’à la route avant de le balancer tête la première dans la calandre d’un semi-remorque.

Dix-neuf arrestations pour distribution de drogue ; deux condamnations ; au total, dix-huit mois dans les prisons de la paroisse. Quelqu’un veillait sur Sweet Pea Chaisson, et je doutais que ce fût un tout-puissant.

Dans mon courrier se trouvait un mémo rose qui m’avait échappé. Rédigé de la main enfantine et maladroite de Wally, le répartiteur, se trouvaient les mots Devine qui est revenu dans la salle d’attente ? L’heure notée sur le morceau de papier était 7 h 55.

Oh Seigneur !

Incontestablement, la peau de Bertha Fontenot était bien noire, d’une couleur si foncée que les cicatrices qu’elle portait aux mains pour avoir, des années durant, ouvert les huîtres dans les restaurants de New Iberia et Lafayette, ressemblaient à des vers rosâtres ayant fait bombance et déformant l’épiderme. La graisse de ses bras tremblotait, ses fesses étaient gonflées comme deux oreillers débordant des flancs de la chaise métallique sur laquelle elle était assise. Son bibi boîte à pilules et son tailleur mauve étaient trop petits pour elle, et sa jupe remontait au-dessus de ses bas blancs, offrant aux regards les nœuds variqueux de ses cuisses.

Sur ses genoux elle avait posé une serviette en papier blanc enveloppant des couennes de lard frites qu’elle dégustait avec les doigts.

– Tu t’décides à te sortir de ton fauteuil pour quelques minutes ? dit-elle tout en mâchonnant.

– Excuse-moi. Je ne savais pas que tu étais là.

– Tu vas m’aider pour Moleen Bertrand ?

– C’est une affaire civile, Bertie.

– C’est c’que t’as dit avant.

– Alors il n’y a rien de changé.

– Je peux me trouver une raclure d’avocat blanc pour me dire ça.

– Je te remercie.

Deux adjoints en uniforme postés devant la fontaine à eau souriaient de toutes leurs dents à mon adresse.

– Pourquoi ne viens-tu pas jusqu’à mon bureau te prendre un café ? dis-je.

Elle souffla comme une asthmatique lorsque je l’aidai à se lever, avant d’essuyer les miettes de sa robe et de me suivre dans mon bureau, en serrant sous son bras un grand sac en paille laquée, décoré de fleurs sur les côtés. Je refermai la porte derrière nous et attendis qu’elle se fût assise.

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