Le citronnier de mon père

De
Publié par

Un roman sur la Libye d'avant, pendant la dictature, la chute du dictateur et le chaos actuel. 
Publié le : vendredi 11 mars 2016
Lecture(s) : 4
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026204350
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Tahani Khalil Ghemati

Le citronnier de mon

père

 


 

© Tahani Khalil Ghemati, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0435-0

Image

Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

 

 

 

 

A Pierre, Elias et Lilia

 

 

 

 

C’est une chose étrange à la fin que le monde.

Un jour, je m’en irai sans en avoir tout dit

Ces moments de bonheur ces midis d’incendie

La nuit immense et noire aux déchirures blondes (…)

Il y aura toujours un couple frémissant

Pour qui ce matin-là sera l’aube première

Rien ne se passe après tout si ce n’est le passant.

Louis Aragon

Sifnos, juillet 2014

 

A l’instant même où le vol Swiss en provenance de Genève chaloupait au-dessus des paysages grecs avant de caresser le tarmac d’Athènes, je suis submergée par une émotion me ceinturant la gorge comme l’odeur du kérosène du bitume de Tripoli. En ce mois de Ramadan c’est à nouveau la guerre, deux milices rivales s’affrontent violemment pour reprendre le contrôle de l’aéroport et celui de la capitale libyenne. Je suis attristée et préoccupée du sort dramatique réservé à mon pays. J’essaye de l’oublier en scotchant mon nez au hublot et dissimuler mes yeux embrouillés de larmes à souvenirs. D’en haut l’aridité ressemblait singulièrement à celle de ma terre natale. Les oliviers alignés avec leur touffe verte ébouriffée. Les taches quadrillées couleur ocre. Le découpage incertain d’un pan de méditerranée avec ce saisissement bouleversant d’appartenir à un lieu que l’on a quitté dans le chagrin mais où l’on revient inévitablement toujours. A Sifnos, j’ai retrouvé la familiarité d’une insouciance, les saveurs épicées et les odeurs de cumin-curcuma évaporées des maisons blanches du village d’Apollonia. Les grands-mères balayaient énergiquement leur pas de porte et les grands-pères repeignaient patiemment avec amour leurs murs de cette couleur virginale éblouissante. Leurs petits enfants couraient heureux et légers dans les ruelles aux marelles irrégulières. Une poignée de vieux grecs à moustaches sirotaient leur interminable café en tournant méthodiquement leur komboloi1. D’autres regardaient distraitement les touristes à short ou s’agitaient avec sérieux autour d’une partie de cartes. Sifnos, c’est l’île où le temps ne semble n’avoir aucune prise sur ses habitants. Ils vivent ou survivent. Ils sont là. Elles sont là. Elles, ce sont les trois vieilles amies grecques d’Alexandrie qui se donnent rendez-vous chaque été. Chacune dans un studio avec une longue terrasse s’ouvrant sur le port de Kamarès. Elles conversent à travers la balustrade en observant les arrivées et les départs des ferry qui rythment la vie de l’île. A l’heure de l’apéritif, elles sirotent leur whisky en picorant quelques frites ou se font livrer quelques mezzés du restaurant en dessous. Sifnos, c’est désormais mon rendez-vous annuel avec la tunique bleue grec aux fleurs blanches entrelacées ressemblant à une nappe syrienne. J’aime la porter en alternance avec une robe à dentelles blanche ainsi que mon chapeau blanc au ruban bleu clair et mes nu-pieds acquis comme chaque année chez mon sandalier Melissinos le poète d’Athènes. J’ai acheté un petit baluchon de l’île en tissu rayé bleu et blanc chez Vassilis. Je voulais être comme eux et j’utilisais toute la journée mes rudiments de vocabulaire grec qui m’a forcément joué des tours. Etant de couleur très locale, tous les commerçants s’adressaient à moi comme si j’étais des leurs mais à mon grand désespoir j’étais incapable de tenir une conversation excédant les dix secondes.

J’aime me rêver en grande déesse grecque à longue tresse noire au dos recevant dans un de mes palais d’Artemonas, le magnifique village d’en haut à l’architecture néo-classique. Le fidèle Jorgos au vestibule débarrassant les châles et les cadeaux. Le tout Athènes se serait précipité à mes soirées aux tables joliment éclairées de bougies colorées et d’oliviers scintillants de lucioles. Sur les tables, j’aurais fait flotter les jasmins du soir dans des coupelles aux derviches tourneurs directement importées d’Istanbul. J’aurais philosophé tard dans la nuit en me caressant la plante des pieds sur des kilims afghans tout en dégustant quelques ouzos en bonne compagnie et aspiré une ou plusieurs vraies cigarettes à nicotine. J’aurais dansé la danse des zeybek emportée par l’ivresse heureuse de déranger légèrement les ruelles assoupies bordées de citronniers. C’est la faute à ce bougre rustre et poète : Zorba. Il s’est invité un soir de Meltem et n’a plus voulu repartir. Et lorsque l’heure de dire au revoir à Sifnos s’approche, j’aime m’asseoir avec un verre de Votsari, le délicieux vin blanc sec de l’île en écoutant religieusement la voix douce et chancelante de Nina Simone suspendue au ciel bleu en un Last rose of summer. Le figuier est triste et seul sans ma fille en son sommet. Les étoiles du jasmin se sont refermées. La haie de lauriers rouges s’agite dérangée par le vent. Les deux oliviers croisent leurs branches en signe d’adieu. Les torrents de bougainvillées roses et blancs jonchent le sol en tournoyant. L’immense papillon blanc, notre visiteur matinal voltige au-dessus du vieil amandier stérile. Le scorpion assassiné un matin d’un coup de talon Nike dans l’évier de la cuisine régale la colonie de fourmis. Les mille-pattes sont repartis vers d’autres draps frais. A la joie des rires et des cris a succédé la désertion d’un lieu spartiate en communion avec une nature rebelle. Elle me manque furieusement la terrasse du petit déjeuner où j’ai lu Sur la route de Madison très tôt au lever du soleil bercée par la tendresse des branches d’olivier au-dessus de mes cheveux. Et celle du coucher de soleil embrasé à l’avant où je dégustais lentement un ouzo en écoutant le I feel you de Mélanie Di Biasio rapidement chassée par l’énergie joyeuse de la grecque Haris Alexiou et son Minoraki. La magie ivre de l’alcool nous creuse le lit de cet Alzheimer que nous cultivons afin que notre blessure ne s’épanche à nouveau. Elle panse légèrement mais jamais suffisamment ce chagrin que nous transportons dans des malles débordées d’histoires écornées et jaunies d’un temps déserté. J’ai été subitement dévorée par le souvenir de ces lieux sans vie et inhabités. Le spectre de la maison de mon père a émergé en iceberg mirage dans l’horizon de la mer Egée. Je suis restée sanglée au dos bleu du fauteuil metteur en scène. J’ai pris mon carnet à spirales en accouchant quelques bribes qui, elles, ne s’évaderont pas. Ecrire sur ces espèces d’espaces délaissés à leur solitude décrépie. Ecrire sur ces plages d’exils douloureux nous laissant démunis et pantelants d’incertitudes. Ecrire sur le sens d’une mémoire aux murs abandonnés. Ecrire sur l’âme flottante d’une maison.

Ecrire sur nos chagrins d’errants. Ecrire la tragédie de malheurs sans cesse ressuscités. Ecrire l’humidité d’une naphtaline saoulante qui infiltre nos narines. Ecrire sur tous les jasmins dissimulés en nos seins et que l’on égare en se baignant dans la mer formant une ritournelle insolente et éphémère. Ecrire sur nos drôles de destins. Ecrire sur cette journée très particulière d’octobre 2011.

Batroun, jeudi 20 octobre 2011

 

Le ciel est bleu turquoise limpide. La mer scintille, ses reflets argentés me brûlent les yeux et me donnent envie de pleurer. Les poissons se promènent en tribus blottis les uns contre les autres. Un crabe essaye de grimper sur son rocher. Il glisse et recommence. Je regarde ma petite fille qui s’amuse à jeter des cailloux. Elle est belle de dos face à cette méditerranée. Au loin, la silhouette de Beyrouth s’étale dentellée un peu floutée. Batroun se réveille doucement. Les vagues caressent mes pieds. Le sel s’infiltre dans mes narines offertes. C’est l’anniversaire de mon amie Laurence en visite au Liban. Le temps s’est arrêté. Un silence à peine dérangé par quelques coups de marteaux. On rénove à tour de bras. Les belles demeures se succèdent les unes après les autres. Les bouquets de jasmin débordent des murs en bouquets aux effluves enivrants. Sur le petit port, les barques sont en vacances. Echouées, elles conversent avec une ancre rouillée. Les commercants assis sagement sur leur pas de porte nous gratifient d’un Ahlan wa sahlan. Quelques escargots bataillent dans leur bave en attendant d’être mangés. Les étals de fruits et légumes font des clins d’œil colorés. Les fils électriques enchevêtrés tels des petits vers de terre viennent rappeler la fragilité et l’éphémère d’un Moyen-Orient blessé. A quelques ruelles de là, un petit restaurant fabriqué de bric et de broc. Chez Maguy. Face à la mer, les barrières bleues délavées encerclent le plateau. Un pêcheur lance sa canne. Les chaises sont craquelées et croûtées. L’odeur du poisson grillé s’amuse à tortiller nos estomacs affamés. Je pense à toi qui n’est plus là. Je regarde cet horizon. La mer brille en pépites vulnérables. A quelques milliers de kilomètres de là, Tripoli en Libye. Ma ville. Mon pays. C’est la guerre enragée et impitoyable. Et le monstre en cavale. L’aéroport est toujours fermé. Le petit cousin est rentré du combat de Syrte sain et sauf. Sur la route du retour, la sonnerie de mon portable dérange mes pensées évadées. C’est mon mari. - Tu as entendu ? Ils l’ont capturé ! - Mais qui ? Abasourdie, j’essaye de me concentrer sur les embouteillages. Je me cramponne au volant. Je veux arriver devant mon poste de télévision. Voir pour y croire. Assommée par les rafales d’images en boucle. Méfiante j’attends les confirmations, les vérifications et tous les ions. Sonnée. Je découvre les premières images de la capture sanguinolante. Le visage botoxé à la mine déconfite et absurdement interrogatrice. Il est torse nu. J’ai une nausée entremêlée à une gêne obscène. Il sera exécuté sans procès ni jugement. Quarante deux ans balayés d’une balle dans le crâne. Je veux essayer d’oublier l’exil, les séparations, les familles décimées, les disparus qui ne réapparaitront plus, les orphelins privés du sourire d’un père, les mères en deuil éternel. Penser à l’avenir de ma terre, sa reconstruction, sa renaissance libre et sourire à nouveau à cette méditerranée peut-être enfin libérée.

« Profitant d'un voyage du roi Idris en Turquie, un groupe de douze officiers, sous la direction du colonel Muammar al-Kadhafi, s'empare du pouvoir six mois après le tournage de ces images, le 1er septembre 1969. Ils proclament la République arabe libyenne qui se tourne dans un premier temps vers l'Egypte de Nasser. Mais en 1973, Kadhafi déclenche sa «révolution culturelle» et se tourne vers l'Union soviétique.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

La Chaleur avant midi

de les-editions-de-la-pleine-lune

La statue

de ThomasRokita

Julien

de librinova

WAR 2.0

de librinova

suivant