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Le Col du chaman

De
240 pages
« Dans la suite de L’Homme qui tue les gens, Nathan Active est toujours aussi admiratif devant la vaste toundra de l’Alaska, une région austère que Stan Jones réussit à rendre dans toute sa beauté glaçante. »
The New York Times
 
L’agent fédéral Nathan Active, bien qu’unupiat de naissance, reste, pour la communauté traditionnelle, un naluaqmiiyaaq ou presque blanc : celui « qui a l’hiver dans ses yeux ».  Il vit toujours à Chuchki, il est toujours en décalage avec ses habitudes de citadin, et particulièrement malheureux à cause du froid et de la neige. Mais son statut d’outsider lui permet de porter un regard neuf sur les questions politiques tribales. Quand une momie Inupiat, donnée par Le Smithsonian, est volée par des extrémistes et qu’un des membres du conseil tribal est retrouvé empalé sur le harpon appartenant à la même momie, il part à la recherche du coupable à travers la steppe.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Grellier
 
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Titre original Shaman Pass publié par Soho, New York
COUVERTURE Maquette : Sara Baumgartner Photographie : © mur162 – Fotolia ISBN : 978-2-7024-3987-6 © 2003, Stanley E. Jones © 2016, Éditions du Masque, département des éditions Jean-Claude Lattès, pour la traduction française. Tous droits réservés
DUMÊMEAUTEURAUX ÉDITIONSDUMASQUE
L’homme qui tue les gens, 2014
www.lemasque.com
Aux personnes qui définissent ma vie : Rufus, Etta, Susan, Paul et Sydnie.
Aux temps jadis, les Inuits éliminaient ceux qui avaient tué l’un des leurs. Les vengeances se succédaient comme les maillons d’une chaîne.
Nuligak,Moi, Nuligak
Méfiez-vous de la colère de l’homme patient.
John Dryden
Note de l’auteur sur la terminologie
« Esquimau » est la dénomination la plus courante pour les indigènes dépeints dans ce roman, mais ce n’est pas la leur. Dans leur langue, ils se nomment « Inupiat », ce qui signifie « les hommes ». « Esquimau », qui fut introduit en Alaska par les Blancs, était le terme par lequel certaines tribus indiennes de l’est du Canada désignaient leurs voisins du Nord ; cela voulait probablement dire « mangeur de chair crue ». Néanmoins, « Esquimau » et « Inupiat » sont employés aujourd’hui en Alaska de manière à peu près interchangeable, du moins quand on s’exprime en anglais, et ce livre s’en tient à cet usage.
Quelques termes d’inupiaq – la langue des Inupiat – se mêlent couramment à l’anglais parlé localement. La liste ci-après recense ceux qui figurent dans ce roman, avec le sens et la prononciation. Comme l’orthographe varie d’un dictionnaire inupiaq à l’autre, j’ai choisi la graphie la plus phonétique possible à l’intention des non-locuteurs.
Glossaire inupiaq
aaka(â-keu) : mère. aana(â-neu) : grand-mère, vieille dame. akhio(â-ki-o) : luge en fibre de verre dépourvue de patins, contrairement aux traîneaux à chiens. amaguq(â-ma-gueuk) : loup. anaq(â-neuk) : excrément, saleté.
angatquq(âng-ut-couq) : chaman.
aqaa(a-kâ !) : ça pue ! pouah !
arigaa(â-di-gâ) : bien !
arii !(a-dî) : j’ai mal ! ouille !
ataata(a-tâ-ta) : grand-père.
ee(î) : oui.
inuksuk: empilement de pierres ayant vaguement la forme d’une (i-neuk-seuk) silhouette humaine, employé par les Inupiat comme balise le long des pistes et comme une sorte d’épouvantail pour diriger les caribous vers des pièges ou des lacs. inupiaq: la langue des Esquimaux du nord de l’Alaska ; un Esquimau du (i-niou-pak) nord de l’Alaska. inupiat(i-niou-pat) : pluriel d’inupiaq ; le peuple esquimau du nord de l’Alaska. 1 kikituq(kik-i-touk) : un monstre, l’esprit familier d’unangatquq. kunnichuk(keu-ni-tcheuk) : appentis situé à l’avant des maisons et qui sert de remise. kuspuk(keusp-euk) : parka légère.
malik(meul-euk) : accompagner ou suivre quelqu’un.
masru(mos-rou) : pomme de terre esquimaude. miluk(mil-euk) : poitrine. muktuk(meuk-teuk) : peau de baleine avec une fine couche de graisse, mets fort prisé des Inupiat. naluaqmiiyaaq(neu-lok-mi-ok) : « presque blanc », un métis. naluaqmiu(neu-lok-mi) : un Blanc.
naluaqmiut(neu-lok-mi) : plusieurs Blancs ; les Blancs.
nanuq(na-nouk) : ours polaire.
natchiq(notch-ik) : phoque.
pukuk(peuk-euk) : fouiner, fouiller, mettre son nez quelque part.
quiyuk(koui-yeuk) : rapport sexuel.
siksrik(sixe-rik) : écureuil.
taggaqvik(ta-gog-vik) : le « lieu des ombres ».
ugruk(oug-rouk) : phoque à barbe.
ukpeagvik(ouk-pè-og-vik) : pays des harfangs. ukpik(ouk-pik) : harfang. umiaq(oum-i-ak) : baleinier dont la coque en bois est recouverte de peau de morse ou de phoque à barbe, un matériau épais et résistant.
yoi !(yoye) : quelle chance !
1de l’auteur : ici, j’avoue m’être autorisé une licence créatrice. En fait, l’esprit Note familier d’unangatquqaussi désigné par le terme était angatquq. J’ai jugé que cela introduirait une trop grande confusion dans le roman, aussi je lui ai substitué le terme kikituq, au sens voisin.
1
«Mieux vaut que je le retire ? » s’enquit la secouriste Vera Jackson. Elle s’agenouilla à côté du cadavre de Victor Solomon et adressa un regard 1 interrogateur au State Trooper Nathan Active. Celui-ci remit le cache sur l’objectif de son Nikon, rangea l’appareil dans la poche intérieure de sa parka, remonta le zip, enfila ses moufles et réfléchit à la question de la jeune femme tout en contemplant le campement où Victor Solomon était venu pêcher sur la baie gelée de Chukchi. C’était le genre de situation qui le mettait encore plus mal à l’aise en présence d’un mort. En son for intérieur, il estimait que l’événement réclamait une certaine solennité, que le passage d’une âme vers l’au-delà, s’il existait, méritait qu’on s’en tienne à des interrogations tout aussi solennelles. Au lieu de quoi, il y avait toujours de fastidieuses décisions à prendre. Exemple : devait-on laisser planté dans le torse de Victor Solomon le harpon dont le manche mesurait plus de un mètre ? Le légiste chargé de l’autopsie pourrait alors le retirer lui-même et se livrer à des observations précises sur la blessure et la cause du décès. Ou bien était-il préférable de l’enlever pour faciliter le transport du corps sur unakhiomotoneige ? Lepar une  tiré campement était quand même situé à treize kilomètres de Chukchi. Active pivota et scruta l’horizon. On distinguait tout juste le village, une ligne lointaine de rectangles foncés dans le paysage laiteux. Vera Jackson indiqua le traîneau en fibre de verre accroché à l’arrière de son Arctic Cat bleu marine. « Il risque d’être bien secoué. La blessure pourrait s’élargir, le harpon tomber et se perdre. » Le vent projeta ses cheveux aile de corbeau, striés de gris scintillant, dans ses yeux noirs. Elle cilla et ramena ses mèches sous la capuche de sa parka. Active se tourna vers le cadavre et observa le harpon. La partie visible était faite d’un bois sombre et patiné. Certainement un objet très ancien. Le vent y avait déposé une pellicule de neige depuis la mort de Victor, mais on voyait bien que l’aspect lisse et arrondi était le fruit d’un travail artisanal. L’extrémité en ivoire était attachée au manche par une sorte de lanière, sans doute du cuir ou du tendon. Elle était plantée dans la poitrine de Victor, juste au-dessous du sternum. Active piétina la glace enneigée de ses bottes fourrées, frappa ses mains gantées l’une contre l’autre et tourna le dos au vent d’ouest qui vous glaçait les os. Pourquoi s’en prendre à un vieillard comme Victor Solomon ? Et pourquoi se servir d’un vieux harpon, si c’en était effectivement un ? Pourquoi pas une arme à feu, solution plus sûre et plus rapide ? Et puis pourquoi ne pas attendre une journée plus clémente ? « Et si on détachait le manche de la partie en ivoire ? suggéra-t-il. On pourrait couper la lanière, non ? As-tu apporté une scie, Vera ? » Une solution intermédiaire qui permettrait tant de préserver les indices que de simplifier le transport. La secouriste se releva et fronça le nez, signe de négation chez les Inupiat. « Comme on nous a dit qu’il gisait à côté de son trou de pêche, je n’ai pas apporté l’outillage. On le prend seulement quand il faut extraire quelqu’un d’une voiture ou d’un avion. » Active lança un regard aux deux civils les plus proches, en arquant les sourcils. « Vous n’auriez pas une scie ? » L’un d’eux, un adolescent inupiaq du nom de Darvin Reed, pêchait les corégones quand il avait découvert le corps de Victor sur la banquise. Grâce à son portable, il avait pu prévenir la dispatcheuse de la police de Chukchi. Nathan Active en éprouvait une pointe d’émerveillement. Certes, il n’y avait aucune raison que le progrès technologique se répande moins vite en Arctique et chez les Inupiat, lesquels l’adoptaient avec le même engouement qu’ailleurs. Malgré tout, ce n’était pas banal. L’autre garçon était un Blanc du nom de Willie Samuels, un copain de Darvin qu’il avait
accompagné à la pêche. Active leur avait demandé de patienter, aussi observaient-ils les enquêteurs depuis le siège de leur motoneige. Tous deux firent un signe de dénégation en réponse à la question du policier. Il y avait aussi une demi-douzaine de badauds qui se tenaient à une cinquantaine de mètres. Certains étaient déjà sur place à l’arrivée de Vera Jackson et d’Active, et d’autres les avaient rejoints. Le policier avait relevé les noms, avec un numéro de téléphone ou une adresse pour ceux qui n’en avaient pas. Puis tout le monde avait été prié de reculer, sauf Darvin et Willie, qui avaient découvert le cadavre. Active allait s’adresser aux curieux pour la scie quand Willie sortit un couteau dont il déplia la lame. « Si vous voulez, vous pouvez essayer avec ça… » Active contempla la lame d’une dizaine de centimètres, ce qui était déjà mieux que la pince multifonction accrochée à sa ceinture. Il interrogea Vera du regard. « Si j’essaye de retirer le harpon avec ça, je risque de secouer le corps tout autant qu’en le transportant tel quel. On dirait des lanières en peau d’ugruk. Très coriace… Mais bon, je veux bien tenter de l’extraire. Très doucement, en faisant attention. J’arriverai peut-être à le libérer sans trop abîmer la blessure. — La chair n’a pas durci autour ?
— Je ne crois pas. Peut-être un tout petit peu, juste au bord de l’orifice. La victime est chaudement vêtue, elle n’a pas beaucoup gelé. J’imagine que c’est arrivé hier soir. »
Active pesa le pour et le contre. « Bon, d’accord, finit-il par dire. Veille à toucher le moins possible au manche. On pourrait y relever des empreintes. » À vrai dire, cet aspect ne le préoccupait guère. Il faisait assez froid, à peine au-dessus de zéro, et l’on avait gagné plusieurs degrés par rapport à la nuit. Il semblait peu probable que l’assassin ait manipulé le harpon à mains nues. Ne pas trop compter sur des empreintes.
Vera acquiesça et s’accroupit de nouveau auprès du cadavre. Elle ouvrit sa mallette, enleva ses gants et prit une paire de ciseaux. Visiblement, l’épaisse parka de Victor était ouverte quand le harpon s’était planté dans son torse. Pour exposer la blessure, Vera dut malgré tout découper un blouson doublé de duvet, une chemise de bûcheron en laine et un maillot de corps, tous incrustés de sang gelé. Elle posa les ciseaux, renfila ses gants, saisit le manche à deux mains et l’agita doucement. « On dirait que la pointe est coincée. Elle a dû se planter dans l’arrière des côtes ou la colonne vertébrale. » Une nouvelle secousse, puis un léger mouvement de torsion, et le tour fut joué : l’arme sortit d’un seul coup, avec un bruit de succion. Vera manqua de tomber en arrière. Elle indiqua l’extrémité du harpon, l’air étonné. La partie en ivoire, une vingtaine de centimètres maculés de sang, n’était pas du tout pointue mais s’étrécissait légèrement pour se terminer en un bout carré, comme conçu pour s’emboîter dans quelque chose. « On dirait bien que la tête est restée coincée à l’intérieur. » Active se retourna en entendant le grondement d’une motoneige, prêt à refouler un énième curieux, mais reconnut aussitôt la silhouette de quadragénaire bedonnant et la parka rouge de Jim Silver, le chef de la police de Chukchi. Celui-ci se gara à proximité, descendit et s’approcha du cadavre de Victor Solomon. « Je peux y jeter un coup d’œil ? » fit-il en indiquant le harpon dans les mains de Vera. Active détailla un instant son visage abîmé par l’acné. « D’accord, Jim, mais je te signale qu’on est en dehors des limites de la ville… » Silver sourit. « Tout doux, Nathan ! Je sais que cette affaire est du ressort de la police de l’État, mais dès que j’ai su pour le harpon, ça m’a mis la puce à l’oreille. — Le harpon ? Comment es-tu… ?
— Il y en avait un parmi les objets volés au musée, tu sais ? »