Le Complexe d'Eden Bellwether

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Benjamin Wood signe un roman magistral sur les frontières entre génie et folie, la manipulation et ses jeux pervers – qui peuvent conduire aux plus extravagantes affabulations, à la démence ou au meurtre.
Cambridge, de nos jours. Au détour d’une allée de l’imposant campus, Oscar est irrésistiblement attiré par la puissance de l’orgue et des chants provenant d’une chapelle. Subjugué malgré lui, Oscar ne peut maîtriser un sentiment d’extase. Premier rouage de l’engrenage. Dans l’assemblée, une jeune femme attire son attention. Iris n’est autre que la sœur de l’organiste virtuose, Eden Bellwether, dont la passion exclusive pour la musique baroque s’accompagne d’étranges conceptions sur son usage hypnotique… 
Bientôt intégré au petit groupe qui gravite autour d’Eden et Iris, mais de plus en plus perturbé par ce qui se trame dans la chapelle des Bellwether, Oscar en appelle à Herbert Crest, spécialiste incontesté des troubles de la personnalité. De manière inexorable, le célèbre professeur et l’étudiant manipulateur vont s’affronter dans une partie d’échecs en forme de duel, où chaque pièce avancée met en jeu l’équilibre mental de l’un et l’espérance de survie de l’autre.
L’auteur du Complexe d’Eden Bellwether manifeste un don de conteur machiavélique qui suspend longtemps en nous tout jugement au bénéfice d’une intrigue à rebonds tenue de main de maître.
Benjamin Wood, né en 1981, a grandi dans le nord-ouest de l’Angleterre. Amplement salué par la critique et finaliste de nombreux prix, le Complexe d’Eden Bellwether est son premier roman.
Publié le : jeudi 28 août 2014
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EAN13 : 9782843047299
Nombre de pages : 512
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PRÉSENTATION

DU COMPLEXE D’EDEN BELLWETHER


 

Benjamin Wood signe un premier roman magistral sur les frontières entre génie et folie, la manipulation et ses jeux pervers – qui peuvent conduire aux plus extravagantes affabulations, à la démence ou au meurtre.

 

Cambridge, de nos jours. Au détour d’une allée de l’imposant campus, Oscar est irrésistiblement attiré par la puissance de l’orgue et des chants provenant d’une chapelle. Subjugué malgré lui, Oscar ne peut maîtriser un sentiment d’extase. Premier rouage de l’engrenage. Dans l’assemblée, une jeune femme attire son attention. Iris n’est autre que la sœur de l’organiste virtuose, Eden Bellwether, dont la passion exclusive pour la musique baroque s’accompagne d’étranges conceptions sur son usage hypnotique… Bientôt intégré au petit groupe qui gravite autour d’Eden et Iris, mais de plus en plus perturbé par ce qui se trame dans la chapelle des Bellwether, Oscar en appelle à Herbert Crest, spécialiste incontesté des troubles de la personnalité. De manière inexorable, le célèbre professeur et l’étudiant manipulateur vont s’affronter dans une partie d’échecs en forme de duel, où chaque pièce avancée met en jeu l’équilibre mental de l’un et l’espérance de survie de l’autre.

 

L’auteur du Complexe d’Eden Bellwether manifeste un don de conteur machiavélique qui suspend longtemps en nous tout jugement au bénéfice d’une intrigue à rebonds tenue de main de maître.

 

« D’autres auteurs avant lui ont exploré la proximité entre génie et folie, mais Wood traite cette thématique familière avec une fraîcheur et une intelligence qui laissent présager de grandes choses à venir. » Times Literary Supplement

 

Pour en savoir plus sur Benjamin Wood ou le Complexe d’Eden Bellwether, n’hésitez pas à vous rendre sur notre site www.zulma.fr.

PRÉSENTATION

DE L’AUTEUR


 

Benjamin Wood, né en 1981, a grandi dans le nord-ouest de l’Angleterre. Amplement salué par la critique et finaliste de nombreux prix, le Complexe d’Eden Bellwether est son premier roman.

 

Pour en savoir plus sur Benjamin Wood ou le Complexe d’Eden Bellwether, n’hésitez pas à vous rendre sur notre site www.zulma.fr.

PRÉSENTATION

DES ÉDITIONS ZULMA


 

Être éditeur, c’est avant tout accueillir des auteurs inspirés et sans concessions – avec une porte grand ouverte sur les littératures vivantes du monde entier. Au rythme de douze nouveautés par an, Zulma s’impose le seul critère valable : être amoureux du texte qu’il faudra défendre. Car il s’agit de s’émouvoir, comprendre, s’interroger – bref, se passionner, toujours.

 

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www.zulma.fr

 

COPYRIGHT


 

La couverture du Complexe d’Eden Bellwether,

de Benjamin Wood, a été créée par David Pearson.

 

Titre original :

The Bellwether Revivals

 

© 2012, by Benjamin Wood.

© Zulma, 2014, pour la traduction française

et la présente édition numérique.

 

ISBN : 978-2-84304-729-9

 
 

Texte de l’Association américaine de psychiatrie cité au chapitre 5 : reproduit avec l’autorisation

d’Elsevier Masson SAS.

Mini DSM-IV-TR. Critères diagnostiques.

AMERICAN PSYCHIATRIC ASSOCIATION - (Washington DC, 2000).

Traduction française par J.-D. Guelfi et al., Elsevier Masson SAS, Paris, 2004,

384 pages. Tous droits réservés. First published in the United States

by American Psychiatric Publishing, a Division of American Psychiatric

Association, Washington D.C. Copyright, © 2000. All rights reserved.

Translation of text into French has not been verified for accuracy

by the American Psychiatric Association.

 

Texte cité au chapitre 18 : extrait de Johann Mattheson : Spectator in Music

de Beekman C. Cannon, copyright © 1947, reproduit avec l’autorisation

de Yale University Press.

 

Ce livre numérique, destiné à un usage personnel, est pourvu d’un tatouage numérique. Il ne peut

être diffusé, reproduit ou dupliqué d’aucune manière que ce soit, à l’exception d’extraits à

destination d’articles ou de comptes rendus.

 

 

Le format ePub a été préparé par Isako www.isako.com à partir de l’édition papier du même ouvrage.

 

 

BENJAMIN

WOOD

 

 

LE COMPLEXE

D’EDEN BELLWETHER

 

 

roman traduit de l’anglais (Royaume-Uni)

par Renaud Morin

 

 

ÉDITIONS ZULMA

 

 

 
 

Pour ma mère

 

Les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le texte.

PRÉLUDE

Juin 2003

 

Il y eut soudain le hurlement des sirènes, un nuage de poussière au bout de l’allée, et bientôt la pénombre du jardin fut inondée par la lumière bleue des gyrophares. C’est seulement au moment d’indiquer aux ambulanciers où se trouvaient les corps que tout leur parut réel. Il y en avait un dans la maison à l’étage, un autre dans l’ancienne chapelle, et aussi au fond du jardin. Celui-là respirait encore, mais faiblement. Il était sur la berge, dans un nid de joncs couchés, l’eau froide clapotant à ses pieds. Quand les ambulanciers demandèrent son nom, ils répondirent Eden. Eden Bellwether.

L’ambulance avait mis longtemps à arriver. Ils s’étaient réunis sur la terrasse à l’arrière du presbytère pour réfléchir, avant de céder à la panique, sans pouvoir détacher le regard des vieux ormes et cerisiers qu’ils avaient contemplés des centaines de fois en écoutant le bruit du vent dans les branches. Ils se sentaient tous responsables de ce qui s’était passé. Chacun se le reprochait. Ils s’étaient même disputés pour savoir qui était le principal responsable, qui devait se sentir le plus coupable. Oscar fut le seul à ne rien dire. Adossé au mur, il fumait, tandis que les autres se chamaillaient. Lorsqu’il finit par prendre la parole, sa voix était si calme qu’elle les avait réduits au silence.

« C’est terminé maintenant, avait-il dit en écrasant sa cigarette sur la rambarde. On n’y changera plus rien. »

À peine quelques mois auparavant, ils étaient sur cette même terrasse tachée de résine, à l’arrière du presbytère, à discuter de sujets anodins – les règles du badminton, un film d’Alain Resnais qu’ils avaient détesté, la triste obsolescence de la cassette audio –, tous les six, simplement pour décompresser, alors que le ciel de Grantchester se couvrait de sinistres nuages violacés. Autour de la table de jardin en bois, grattant les coulures des bougies à la citronnelle le long des bouteilles de vin pour viser les moucherons avec la cire durcie, tout était différent alors ; léger, insouciant et facile.

Ils observèrent le premier secouriste s’activer sur la berge, chercher le pouls d’Eden, lui fixer un masque à oxygène sur le visage, poser une perfusion. La voix de sa collègue résonna dans sa radio. « Delta Charlie Delta. Terminé. »

Ils laissèrent partir l’ambulance avec Eden. Ils n’étaient pas en état de prendre une voiture pour les suivre. Ils retournèrent à l’ancienne chapelle au moment où l’autre secouriste retirait ses gants en latex. Elle avait recouvert le corps d’un drap vert que la brise faisait frissonner. « Ne quittez pas les lieux, avertit-elle. La police est en route. »

Pour un mois de juin, la journée avait été très chaude, mais un vent froid s’était levé dans la soirée, balayait à présent le jardin, s’engouffrait par les portes ouvertes. Il soufflait dans les tuyaux cassés du vieil orgue ; un bourdonnement faible et dissonant qu’on entendait par intermittence, avec une parfaite régularité, comme une machine qui aurait trouvé le moyen de respirer.

PREMIERS JOURS

 

Si un homme commence avec des certitudes, il finira dans le doute, mais s’il veut bien commencer par des doutes, il finira avec des certitudes.

 

Francis Bacon

1

Musique de scène

 

Oscar Lowe dirait plus tard à la police qu’il ne se rappelait pas la date exacte où il avait vu les Bellwether pour la première fois, quoiqu’il fût absolument certain qu’il s’agissait d’un mercredi. C’était par une soirée de fin octobre, à Cambridge ; la lumière plombée de l’après-midi avait décliné bien avant six heures, les avenues pavées de la vieille ville étaient sombres et silencieuses. Il venait de terminer sa journée à Cedarbrook, la maison de retraite sur Queen’s Road où il était aide-soignant, son esprit était ralenti, lesté par toutes sortes d’images : le visage sans expression des personnes âgées, la pâleur de leur langue quand elles ouvraient la bouche pour prendre leurs pilules, leur peau flasque quand on les soulevait pour les mettre au bain. Tout ce qu’il voulait, c’était rentrer chez lui, se jeter sur son lit et dormir d’un trait jusqu’au lendemain, où il lui faudrait se réveiller et recommencer.

En coupant par le parc de King’s College, il savait qu’il pourrait grappiller un peu de temps sur le trajet. Dans la vieille ville, tout le monde roulait à vélo : les étudiants filaient dans les ruelles étroites avec leurs gros sacs à dos, et les touristes, comme des boules de flipper, allaient de college en college sur des bicyclettes de location. À n’importe quelle heure du jour, sur n’importe quel trottoir de Cambridge, on tombait sur quelqu’un qui détachait un vélo d’un réverbère pour l’attacher au suivant. Oscar, lui, préférait le réconfort de la marche.

Il traversa Clare Bridge et coupa à travers le parc, ses pas rendant un écho mat dans l’allée qui miroitait encore de la pluie de l’après-midi. Tout était silencieux. Les pelouses rases paraissaient étrangement bleues dans la lumière indolente des réverbères ; non loin, de la fumée montait de la cheminée d’un cottage, comme un brouillard. En passant devant la façade de la chapelle de King’s, il fit de son mieux pour ne pas lever la tête, car il savait exactement comment il se sentirait alors : comme un intrus, insignifiant et impie. Pourtant, il ne put s’empêcher de regarder le formidable édifice gothique avec ses hauts fuseaux qui piquaient le ciel et ses gigantesques vitraux noircis. C’était le cliché qu’on voyait sur tous les présentoirs à cartes postales le long de King’s Parade. Et il l’avait toujours eu en horreur. Vu de près, dans la quasi-obscurité, cet endroit le mettait encore plus mal à l’aise. Ce n’était pas l’architecture qui le troublait, mais l’âge de l’édifice, le poids de son histoire, les membres de la famille royale qui y avaient communié autrefois, tous ces gens austères dont les visages peuplaient maintenant les encyclopédies.

Un office était en cours à l’intérieur. Il entendait déjà le vrombissement sourd de l’orgue derrière les murs de la chapelle, et quand il tourna dans Front Court, le son lui parvint plus fort et harmonieux, jusqu’à ce qu’il se trouve assez près pour en percevoir toute l’ampleur ; un ronronnement grave et rauque. Il pouvait presque le sentir contre ses côtes. Bien loin des hymnes lugubres et assourdissants des messes de Noël à l’école, ou des interprétations maladroites de Abide with Me sur lesquelles il s’était efforcé de chanter aux obsèques de ses grands-parents. Il y avait une fragilité dans cette musique, comme si l’organiste n’enfonçait pas les touches mais faisait voltiger ses doigts, comme un marionnettiste. Oscar s’arrêta dans le vestibule, juste pour écouter, et lut le panneau près de la porte ouverte : « Office du soir, 17 h 30. Ouvert au public. » Sans même qu’il s’en rende compte, ses pas l’avaient entraîné à l’intérieur.

Il se retrouva cerné de vitraux qui laissaient à peine voir leurs couleurs. Les voûtes en arc semblaient s’étendre à l’infini. Au centre de l’édifice, des tuyaux d’orgue déployés comme des ailes mugissaient au-dessus d’un jubé en bois, et de l’autre côté, l’assemblée attendait à la lumière des cierges. Il trouva un siège libre et observa les choristes qui finissaient de se mettre en place. Les plus jeunes garçons se tenaient au premier rang dans leurs aubes blanches, joyeux et distraits ; les plus âgés, derrière, l’air penaud, tripotaient leurs manches avec ce sentiment de gêne propre à l’adolescence. Quand l’orgue se tut, après un bref silence, le chœur commença à chanter.

Les voix étaient tellement synchronisées et équilibrées qu’Oscar parvenait à peine à les distinguer, elles déferlaient et se retiraient avec le naturel d’un océan. Son cœur s’emballa. À la fin du cantique, le révérend se leva pour dire le Credo. La plupart des gens marmonnaient vaillamment la prière, mais Oscar demeurait silencieux, encore tout entier à la musique. Quand il remarqua la fille blonde un peu plus loin sur son banc, l’assemblée en était déjà à : Il est assis à la droite du Père… Elle articulait en silence, à contrecœur, comme un enfant qui s’ennuie en récitant ses tables de multiplication, et quand elle vit qu’il ne prenait pas part à la prière, elle roula lentement les yeux, comme pour dire « Sortez-moi d’ici ». Le simple profil de son visage l’excitait. Il lui sourit sans être sûr qu’elle l’ait remarqué.

Le révérend citait le livre de Jérémie : Si tu sépares ce qui est précieux de ce qui est vil, tu seras comme ma bouche… Oscar observait la fille et ses mouvements empruntés, gauches. Pas plus que lui, elle n’avait l’air d’apprécier l’étrange cérémonial de l’église. Au milieu du sermon, elle fit tomber son livre de cantiques d’un coup de genou, interrompant le révérend et, pendant tout le reste de son ennuyeuse leçon, elle joua avec la lunette de sa montre. Elle cessa quand deux choristes au teint pâle entonnèrent un nouveau cantique et que l’orgue reprit.

Les seuls moments où la fille blonde se tenait tranquille, c’était quand le chœur chantait. Sa poitrine se soulevait, ses lèvres frémissaient. Elle paraissait intimidée par la tapisserie des voix, la clarté du son, les harmonies qui enflaient et inondaient l’espace béant au-dessus de leurs têtes. Oscar la vit battre la mesure sur son genou jusqu’à l’Amen final. Le chœur s’assit et le silence, tel un parachute déployé, descendit dans la chapelle.

À la fin du service, l’assemblée sortit au compte-gouttes selon l’ordre établi : d’abord le chœur et le clergé dans une procession de blanc, ensuite l’assistance. Oscar espérait pouvoir suivre la fille jusqu’à la porte, s’approcher assez pour l’aborder, mais il se retrouva coincé entre un groupe débattant des mérites du sermon et un couple de Français qui s’interrogeaient à voix basse en consultant leur guide pour savoir comment rentrer chez eux. Quand il cessa d’entendre ses petits pas traînants, elle avait disparu. Des touristes las avançaient lentement le long des bas-côtés, enfilant leurs blousons et rangeant leurs appareils photo ; deux jeunes enfants dormaient dans les bras de leur père, tandis que leur mère leur essuyait les doigts avec des lingettes. Oscar ne voyait la fille nulle part. En sortant, il déposa un peu de monnaie sur le plateau de la quête, et le révérend lui adressa un « Merci, bonne soirée ».

Dans le vestibule, l’air semblait plus froid, plus vif, les ténèbres avaient entièrement enveloppé la ville. Oscar sentit une fatigue familière et écrasante retomber sur ses épaules. Il releva son col pour affronter la nuit. C’est alors, tandis que la foule se dispersait devant lui, qu’il l’aperçut dans l’obscurité, adossée aux pierres grises de la chapelle.

Elle lisait un vieux livre de poche, inclinant les pages vers la lumière indirecte du vestibule, tenant délicatement de l’autre main une cigarette au clou de girofle. Ses lunettes étaient trop grosses pour son visage ; carrées avec des angles arrondis, comme de grandes diapositives. Au bout d’un moment, elle leva les yeux de son livre et sourit.

« S’il y a un truc à savoir à propos des églises, dit-elle, c’est qu’il faut repérer les issues. Comme dans un avion. Faut pouvoir sortir. En cas d’urgence. »

Son accent était distingué, impeccable, un modèle pour cours de diction ; mais il y avait aussi quelque chose de heurté dans sa façon de parler, comme si elle s’efforçait de rendre ses phrases rugueuses (son « Faut pouvoir » sonnait bizarrement).

« Je tâcherai de m’en souvenir la prochaine fois, dit Oscar.

— Oh, je ne pense pas que tu reviendras de sitôt. Trop de Jérémie, pas assez de chœur. Je n’ai pas raison ? »

Il haussa les épaules.

« Si, c’est un peu ça.

— Enfin, je te comprends. Ils ont frisé la perfection ce soir. Le chœur, je veux dire. » Elle lui tendit son paquet de cigarettes, il déclina d’un mouvement de tête. « Parfois les chefs de chœur ne sont pas concentrés et leur sens du rythme en pâtit, mais ce soir, ils étaient vraiment à ce qu’ils faisaient.

— Oui, j’ai trouvé aussi. »

Comme Oscar s’était approché, elle l’étudia d’un rapide coup d’œil. Il se demanda si elle verrait dans son visage ce que lui-même voyait dans le miroir de la salle de bains chaque matin ; des traits réguliers, ordinaires, qui pouvaient vaguement passer pour séduisants, un nez en pente douce sur lequel l’eau ruisselait quand il pleuvait, la mâchoire étroite héritée de sa mère. Il espérait qu’elle ferait abstraction de ses vêtements de travail : le blouson en cuir fatigué qu’il portait sur sa tenue d’aide-soignant, et les tennis grisâtres passées tant de fois au lave-linge.

« Tu es sûr de ne pas vouloir une cigarette ? Je déteste fumer seule, c’est déprimant. » Elle souleva le livre de poche dont elle examina la couverture. « Et Descartes ? On pourrait le fumer. De quoi se rouler un bon gros cheroot. » Elle le referma d’un coup sec avant qu’Oscar ait pu répondre. « Oui, tu as raison. Descartes serait sûrement un peu raide. Du genre qui reste sur l’estomac… » Il y eut un moment de silence. Elle tira à nouveau sur sa cigarette.

« Alors, tu as un nom ?

— Oscar.

— Os-car. C’est sympa. »

Elle scanda son nom dans la nuit, y réfléchit, comme si elle le voyait défiler dans le ciel, sur une bannière tirée par un aéroplane.

« Eh bien, Oscar, ne le prends pas mal, mais ça n’a pas vraiment l’air d’être ton truc, l’église. Je t’ai observé… tu ne connaissais pas un fichtre mot des cantiques.

— Ça se voyait à ce point ?

— Oh, ce n’est pas un crime. Je ne suis moi-même pas exactement saint François d’Assise.

— À vrai dire, je suis entré un peu par hasard. À cause de la musique, le son de l’orgue. Je ne saurais pas vraiment l’expliquer.

— Pareil pour moi. » Elle souffla une autre volute sur le côté. « Mon frère est l’organiste assistant. C’est lui qui jouait ce soir. Je lui colle aux basques.

— Vraiment ?

— Vraiment. Je ne prendrais pas la peine de mentir pour ça.

— Eh bien, c’est le meilleur organiste que j’aie jamais entendu. Tu pourras lui dire de ma part.

— Oh, il n’a pas besoin d’encouragements supplémentaires, dit-elle en riant. Sa tête va enfler comme un zeppelin quand je lui dirai que tu es entré uniquement pour la musique. Il s’en attribuera tout le mérite. J’aime énormément mon frère, mais je crains qu’il soit dépourvu du gène de l’humilité. »

Oscar sourit. Derrière elle, il apercevait Gatehouse, sa silhouette semblait presque se découper sur la lueur jaune des lampes de la loge du portier.

« Tu dois être en troisième cycle, dit-elle en reposant vivement les yeux sur lui. Les thésards, je les repère à cinquante mètres à la ronde. Vous portez tous des blousons en cuir trop grands et des chaussures de sport.

— Désolé de te décevoir.

— Bon, d’accord… postdoc alors. Mon radar est éteint.

— Je ne suis pas du tout étudiant.

— Tu veux dire que tu n’es pas d’ici ? demanda-t-elle comme si elle n’avait jamais rencontré de personne étrangère à ce lieu vénérable. Mais tu as l’air tellement…

— Tellement quoi ?

— Sérieux. »

Il ne savait pas s’il s’agissait d’un compliment ou d’un reproche.

« Alors comme ça, tu es déjà un membre à part entière de la société, poursuivit-elle. Je parie que tu payes des impôts et tout. Tu as quel âge ? » Elle porta la cigarette à sa bouche, la laissa suspendue à ses lèvres. « Je suis désolée. Je sais que c’est impoli de poser la question, mais tu dois être à peine plus vieux que moi. Parfois je n’arrive pas à concevoir qu’on peut faire autre chose qu’étudier, ici.

— J’ai vingt ans.

— Tu vois, je le savais. »

Elle n’était pas dans le genre des filles qu’Oscar avait fréquentées jusque-là : des adolescentes fortes en gueule qui jacassaient sottement à l’arrière du bus et encombraient les couloirs enfumés des night-clubs le week-end, dont il avait goûté avec une froide déception les baisers alcoolisés sur des terrains de sport sombres et déserts. Elle avait du chien – cela s’entendait à sa voix –, et il aimait la façon dont elle le considérait ; avec curiosité et sans a priori. Il y avait de la profondeur chez elle, il le sentait. Une forme d’intelligence effrontée.

« Je travaille dans un endroit appelé Cedarbrook. C’est une maison de retraite, lui dit-il. Mais je ne suis pas à plaindre, je sais lire, écrire et tout.

— Te plaindre ? Je t’envie, oui. Cedarbrook. Ce ne serait pas cette ravissante vieille bâtisse sur Queen’s Road ? Avec une magnifique glycine sur la façade ?

— Oui, c’est bien là.

— Eh bien, celui qui fait fleurir cette glycine comme ça chaque printemps mériterait une médaille. Je passe devant à pied assez souvent, juste pour admirer les jardins.

— En ce qui concerne la glycine, je n’y suis pour rien. Ce n’est pas mon rayon. Mais je transmettrai le compliment. »

Elle baissa les yeux sur le bout éraflé de ses chaussures noires en faisant pivoter ses chevilles vers l’extérieur.

« C’est mon petit coin du monde à moi, ici. Je suis une fille de King’s. Médecine, deuxième année.

— Il doit falloir bûcher.

— Ce n’est pas si terrible. Pas tout le temps. »

Oscar ne pouvait qu’imaginer la façon dont elle vivait. Il était à Cambridge depuis assez longtemps pour connaître les horaires de travail des étudiants, qu’il apercevait derrière les fenêtres des bibliothèques tard le soir, l’œil rougi, le cheveu en bataille. Il en savait cependant aussi peu sur leur vie de tous les jours qu’eux-mêmes sur les intrigues quotidiennes de Cedarbrook. Ce qui se tramait derrière les portes closes des colleges demeurait pour lui un mystère. Mais il savait qu’il valait mieux se trouver dans un environnement pareil, passer à pied en imaginant les conversations élevées qu’on y tenait, que dans un endroit comme chez ses parents, où les discussions n’avaient aucun intérêt et où les seuls repères étaient les centres commerciaux.

Lorsqu’il lui demanda son nom, elle répondit :

« Iris, comme le genre botanique. » Il eut un petit rire, une brève expulsion d’air par le nez, mais qui suffit à la faire reculer. « Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

— La plupart des gens diraient juste comme la fleur.

— Eh bien, je ne suis pas la plupart des gens. Je ne vais pas prétendre que c’est comme la fleur alors que je sais parfaitement qu’il s’agit d’un genre. Et je vais te dire autre chose. » Elle s’interrompit pour respirer un grand coup : « Je sais exactement quelle variété je suis. Iris filifolia. La plus difficile à cultiver.

— Mais qui en vaut la peine, j’en suis sûr. »

Elle le regarda avec fierté, les lumières des bâtiments universitaires se reflétaient sur les verres de ses lunettes. Oscar avait les paupières lourdes de fatigue, mais aucune envie de s’en aller. Sa place était ici, à parler à cette étrange et jolie fille, avec son parfum de clou de girofle mêlé de bergamote et son Descartes. Il aurait aimé faire durer ce moment le plus longtemps possible, le distendre jusqu’à ce qu’il se brise.

« Écoute, ça peut paraître un peu, tu sais… », dit Iris en laissant sa phrase en suspens. Elle se gratta le côté du bras et lui jeta un regard. « C’est juste que mon orchestre de chambre donne un récital cette semaine, à West Road. Si tu ne fais rien dimanche soir, est-ce que ça te dirait de venir ? On a vraiment besoin de tous les soutiens possibles. »

Il lui fallut moins d’une seconde pour se décider.

« Oui, d’accord. J’y serai.

— Tu n’auras aucun mal à trouver un billet sur place, crois-moi », dit-elle. Puis, pour une raison qui lui échappait, elle éclata de rire.

« Quoi ?

— Non, rien… Tu vas vraiment venir ?

— Oui.

— Comme ça ?

— Oui.

— Mais tu ne sais pas ce qu’on vaut. Je ne t’ai même pas dit de quel instrument je jouais. Je suis peut-être la pire tromboniste du monde, si ça se trouve.

— Je n’ai rien d’autre à faire ce soir-là. Et si ton frère est organiste assistant, tu ne peux pas être si mauvaise.

— Quel esprit de déduction, persifla-t-elle. Sais-tu au moins ce qu’est un organiste assistant ?

— Non, mais ça a l’air important.

— Au sein du college, oui. Dans le monde réel, non. » Elle lui expliqua que tous les deux ans, King’s College accordait deux bourses d’études. La concurrence était féroce parmi les étudiants et, en général, on désignait un première et un troisième année. Son frère était l’un des rares étudiants dans l’histoire du college à avoir obtenu cette bourse à deux reprises. « Une personne normale s’épargnerait tout tracas supplémentaire pendant sa dernière année, mais il est comme ça, mon frère. Il est atypique. » Il revenait aux organistes assistants d’accompagner les offices à la chapelle une semaine sur deux. Ils secondaient également le Directeur de la Musique dans ses fonctions. « Si le Directeur est indisponible pour une raison ou une autre, l’organiste assistant doit diriger le chœur. Ce qui n’arrive presque jamais, cependant. Peut-être une fois par an. Mon frère vit dans l’attente qu’il arrive quelque chose d’horrible au Directeur, mais il est solide comme un bœuf », conclut-elle en écrasant sa cigarette sur la descente de gouttière. « En tout cas, je serais très contente de te voir dimanche, si tu veux toujours venir.

— Toi aussi, tu es organiste ?

— Moi ? Mon Dieu, non. Je joue du violoncelle », soupira-t-elle comme si on lui avait mis dans les mains un instrument auquel elle ne portait aucun intérêt. Comme si un beau jour en cours de musique, tous les triangles et tambourins ayant été distribués, le professeur lui avait tendu un gros morceau de bois en disant : Tiens, joue de ça en attendant que je te trouve mieux. « Je n’ai pas beaucoup travaillé ces derniers temps. Pas les morceaux du récital.

— Pourquoi ça ?

— Parce que je suis déjà trop occupée avec mes cours de médecine.

— Je comprends.

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