Le Crime des pères

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Le Crime des pères. J'ai toujours écrit pour éviter de vivre. J'ai toujours fui mon angoisse dans les livres, lesquels contiennent ma vie la plus profonde. Aujourd'hui je n'écris pas une biographie, je ne rassemble pas des souvenirs. S'agit-il d'un roman ? D'une enquête ?


Je tente plus simplement de reconstituer un récit qui se déroule à mon insu. Ma démarche relève autant de l'imagination que du témoignage. J'ignore même ce que je cherche. Je suis et je poursuis les mots et, si je m'écarte de la partition, la musique sonne faux.


Ainsi ai-je accepté de retourner en Espagne, à Huesca où j'ai vécu à la fin de mon adolescence une histoire tissée d'énigmes et jamais achevée.


J'aurais dû me méfier, pressentir que j'allais régler un dernier compte, mon propre compte évidemment.


M.D.C.


Publié le : jeudi 25 juillet 2013
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EAN13 : 9782021067699
Nombre de pages : 295
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MICHEL DEL CASTILLO
LE CRIME DES PÈRES r o m a n
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
Extrait de la publication
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ INGRES DE LANA DONT VINGTCINQ EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE1À25 ET CINQ HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE H.C. I À H.C. I LE TOUT CONSTITUANT LÉDITION ORIGINALE
ISBN9782021067705 ISBN2020135515ÉD.BROCHÉE ISBN2020199866ÉD.DE LUXE
©ÉDITIONS DU SEUIL,JANVIER1993
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Personne nallume une lampe pour la mettre dans un lieu caché... SAINTLUC, 1133
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Nayant pas honte davouer un crime, pourquoi avezvous honte de vous repentir ? DOSTOÏEVSKI,Les Possédés, la confession de Stavroguine.
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Je naime pas lEspagne, je déteste les Espagnols. Lavènement de la démocratie na rien changé à mes sentiments pour eux. Je me demande même si je ne les préférais pas opprimés plutôt que libres. Sous la dictature, ils parlaient moins, de peur sans doute de se retrouver en prison ; les privations affinaient leur silhouette ; la rage et la frustration tiraient leurs traits, davantage faits pour la sévérité que pour le sourire. Le malheur les rendait, sinon sympathiques, à tout le moins intéressants. La liberté exaspère au contraire leurs pires défauts. Je déteste lEspagne et jai pourtant choisi de por ter un nom qui me désigne, de façon provocante, comme Espagnol. Le hasard nest pour rien dans ce choix. Linsistance mise par François Le Grix à me représenter quune telle décision me poursuivrait toute ma vie, que jen deviendrais lotage définitif, cette mise en garde nébranla pas ma résolution. Jétais pourtant conscient du malentendu qui en résulterait. Trompés par la sonorité de ce nom, les 11
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lecteurs français me considéreraient comme un écri vain espagnol, alors que les Espagnols sobstineraient à me tenir pour un déserteur, unafrancesado. Je ne trouvais non plus aucune objection à opposer au cher François, dont je suivais dhabitude les conseils avec une humilité de bon élève. Jétais le premier à juger mon obstination incompréhensible et même idiote. A ce choix insensé, jinventerai toutes sortes de raisons. Jexpliquerai que, à travers son nom, cest la figure de mon père que javais rejetée. Je navais pas beaucoup de motifs de lestimer, cest vrai. Largu ment ne vaut toutefois rien, puisque je navais pas davantage de raisons de souhaiter me rattacher à ma mère, fûtce de manière symbolique. La sagesse eût donc été de suivre lavis de mon mentor littéraire et doublier mes deux parents pour adopter un pseu donyme qui, de manière explicite, marquât mon appartenance à la France. Ce geste démancipation, jai refusé de laccomplir. Avec lâge, je voudrais me persuader que cet enli sement dans une identité hasardeuse exprime ma fidélité à lexil dont je serais issu. A cette fable, il marrive encore de maccrocher, les jours de paresse.
Jai fait plus que choisir un nom qui mattache à ma haine. Depuis mon premier livre, je nai pour ainsi dire pas cessé de parler de lEspagne. En qua rante ans, ceux de mes romans dont laction ne se
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situe pas dans ce pays se comptent sur les doigts dune main. Il ny a pas que les romans. Jai aussi publié des ouvrages qui traitent de sa géographie, de son Histoire, du caractère de ses habitants. Avec le temps, jai fini par devenir une sorte dexpert. Dès quil sagit de lEspagne, on fait appel à mes compé tences. En général, je macquitte plutôt bien de ces corvées. Je trouve les mots justes pour évoquer les paysages, peindre les villes et les monuments, rap peler le passé. Jy mets une certaine chaleur et, à force de combiner des phrases, je finis par éprouver les sentiments quelles suggèrent. Pris à mon propre jeu, il marrive de ressentir pour lEspagne et pour ses habitants lenthousiasme que minspirerait un beau spectacle. Je my laisse prendre dautant plus facilement que, derrière lenthousiasme, je sens la haine couler, comme une rivière souterraine. (Limage ne vaut rien. Je ne la retirerai cependant pas afin quon saperçoive de la persistance, en cha cun, des plus sottes illusions.La rivière souterraine, cette niaiserie renvoie à ce lieu commun, laprofon deuroù se cacherait notre vérité.) Ainsi, ma haine de lEspagne se tiendrait tapie en une région inaccessible de mon être. La perspective en quelque sorte aérienne que je prends sur elle conférerait à mon exécration une noble hauteur. Le langage ferait remonter à la surface cette chose enfouie. Balivernes ! Rien ne remonte que des mots, plus sombres, plus opaques, guère moins superficiels ce 13
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pendant, ni moins profonds. Tous reposent dans la seule mémoire de la langue. Leur dessin ne dissimule aucun fond. Les caractères qui les composent suffi sent à les révéler. Ils les épuisent en les donnant à voir, à entendre. En réalité, le langage constitue notre corps en chacune de ses parties, depuis la racine des cheveux jusquau bout du gros orteil. Notre chair nous exprime parce quen elle la langue est imprimée. Nous sommes chacun une Bible vivante, un mythe et une généalogie. Une seconde après lautre, nous élaborons le récit qui nous crée, nous narrêtons pas de lenrichir et de le retoucher. Quoi que nous tentions, nous ne sortons jamais des mots.
Il ny a pas de commencement à la haine, il ny a pas non plus de cause. On déteste avant de savoir qui et pourquoi. Comme lamour, la haine précède son objet, quelle invente. Ceux qui haïssent les Juifs nont aucun besoin den connaître. A peine ontils besoin que les Juifs existent. Le mot leur suffit. Le pays où jai vu le jour déborde dune haine immémoriale, qui traverse les familles et les généra tions. Depuis toujours, chacun déteste tous les autres, lesquels exècrent le monde entier. Personne ne saurait dire ce qui motive cette fureur. La haine a toujours été là, antérieure aux conflits quelle sus cite. On commence par sinjurier et se massacrer, on cherche ensuite la cause de ce bain de sang. On finit
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