Le Dernier Hiver de Dani Lancing

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« Prenante, glaçante et chargée d'émotions... Saisissante d'intensité, une intrigue à multiples niveaux. » Publishers Weekly

Le meurtre de Dani Lancing, étudiante, a été violent et brutal. Son assassin est resté anonyme.

Ses parents ne se sont jamais remis de ce cauchemar, même au bout de vingt ans. Leur mariage s’est effondré, la mère a renoncé à sa brillante carrière de journaliste pour chercher le moindre indice, et le père est poursuivi par le fantôme de sa fille.

Tom, son amour d’enfance, se noie dans son boulot de détective pour empêcher que d’autres jeunes filles connaissent le même sort.

Lorsque Tom découvre une piste et déterre l’affaire, la mère de Dani les entraîne dans sa folie de vengeance sans limites, prête à descendre aussi bas que le monstre qu’elle pourchasse.


Publié le : vendredi 21 février 2014
Lecture(s) : 17
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370720115
Nombre de pages : 432
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couverture

 

 

 

P.D. Viner

 

 

 

Le Dernier Hiver de Dani Lancing

 

 

 

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Mélanie Fazi

 

 

 

 

 

 

 

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REMERCIEMENTS

J’éprouve une gratitude énorme envers tant de gens qui m’ont aidé à planifier puis à écrire ce livre. Je remercie en tout premier lieu Catherine Smith, qui m’a poussé dès le départ et a encouragé mes premières tentatives. Sophie Hannah m’a accordé son soutien et ses conseils à un moment crucial, et m’a mis en relation avec mon agent, Simon Trewin, qui m’a aidé à transformer toutes ces pages en quelque chose qui ressemblait à un livre. J’ai également la chance incroyable de travailler avec Gillian Green et Zachary Wagman, deux éditeurs magnifiquement créatifs, ainsi qu’avec Justine Taylor, ma correctrice. Plus tous les gens de WME, Ebury et Crown. Quelle équipe !

Je voudrais également remercier, pour leur avis éclairé et leurs conseils sur les aspects techniques de ce roman : le médecin-légiste de Durham, Andrew Tweddle, et la capitaine Vicki Harris. Pour l’expertise médicale : Kellie et Kim Cronin. Merci également à Dominic Parker pour sa connaissance de Durham.

De nombreuses personnes ont lu les premières versions et m’ont fourni de formidables retours et encouragements. Je voudrais particulièrement remercier Rebecca Ball, Sylvia Cooke, Rachel Donoughue, Annie Fletcher, Melanie Green, Vikki Logan, Lynne Murphy, Mark Slater, Sam Shorter, Charlie Turner, Jools Wood, Jane Viner, Michael Viner et tous les gens de CCE.

Et pour m’avoir inspiré : Arden Murphy-Viner.

 

 

 

Pour Lynn

Mon a-muse

PREMIÈRE PARTIE

1

Samedi 18 décembre 2010

 

– Les monstres n’existent pas, lui dit-il.

La petite fille fronce le nez.

– Regarde quand même. S’il te plaît.

– D’accord.

Elle serre très fort le lapin Galipette tandis que son père se glisse au bas du lit et s’agenouille par terre, soulève la couette d’un côté et fouille les ombres du regard.

– Il n’y a rien.

– Tu es sûr ?

Même à cinq ans, elle sait qu’on ne peut pas se fier aux adultes pour ces choses-là. Ils ne font pas très bien la différence entre ce qui se trouve dans le noir et ce qui ne s’y trouve pas.

– Je suis absolument, parfaitement, certain qu’il n’y a rien sous ton lit.

– Regarde dans l’armoire.

Avec un soupir exagéré, il traverse la pièce et ouvre les portes d’un geste rapide. Robes et manteaux oscillent furieusement comme des hordes de zombies.

– Papa !

– Tout va bien. (Il saisit les vêtements.) Rien d’inquiétant. (Il les repousse sur le côté pour inspecter le fond de l’armoire.) Il n’y a que des habits, pas de lions ou de sorcières.

Elle ouvre de grands yeux.

– Tu pensais qu’il y en aurait ?

– Non. Non… Je disais juste des bêtises. (Il retourne s’asseoir au bord de son lit.) Il n’y a rien là-dedans, ma puce.

– Il n’y a rien maintenant ! Mais si un monstre se glisse sous la porte quand je dormirai ?

– Une fois que je t’aurai fait un bisou pour te souhaiter bonne nuit, la chambre sera protégée et rien ne pourra y entrer pendant la nuit.

Elle fronce les sourcils.

– Et la petite souris ?

– Heu…

– Et le Père Noël ?

– Je voulais dire… (Il fronce les sourcils à son tour.) Rien de mauvais ne pourra entrer, et Galipette sera là pour te protéger.

– Comment ça ?

Elle regarde d’un air dubitatif le petit lapin en peluche.

– Galipette a reçu une formation spéciale, il ne laisse entrer que les petites souris ou le Père Noël.

– Hmmm.

– Ne t’inquiète pas, Dani. On est en bas, Maman et moi. Il ne se passera rien de mal. Je te le promets.

Il l’embrasse sur le front…

… et le souvenir commence à s’estomper.

 

Dani regarde cette version plus jeune d’elle-même se fondre dans les ombres de la nuit. Son père reste encore quelques instants figé dans le passé. Elle sourit de le voir si jeune, si séduisant. Un sourire triste. Lentement, les cheveux noirs, le visage lisse, les vêtements élégants s’effacent. Seul reste, étendu sur le lit, son double plus âgé. Ses cheveux sont poivre et sel désormais, son visage anguleux et ridé. Il dort, mais pas du sommeil du juste. Ses nuits sont hantées par des visions. Plus de vingt années de terreurs nocturnes, et elle en est la cause.

Elle s’assied dans le fauteuil placé près de la porte et le regarde dormir comme elle le fait chaque nuit, attendant que les ombres viennent s’emparer de ses rêves. Lorsqu’elles apparaîtront, elle chantera pour lui. Parfois, lorsqu’il se met à geindre ou à crier, elle brûle de se pencher pour l’embrasser sur le front, mais elle ne le peut pas. Il s’est écoulé près de quarante ans depuis qu’il a chassé les monstres de la chambre de sa fille. C’est à elle désormais que revient la tâche, celle de le protéger pendant la nuit.

Elle s’enveloppe de ses deux bras. Il fait froid dans la chambre, mais elle ne le remarque pas, elle aime simplement sentir des bras autour d’elle. Elle voudrait tellement se souvenir de cette enfant, se revoir toutes ces années auparavant. Quel âge avait-elle, cinq ans ? Ce sérieux, cette confiance en elle, quand tout ça a-t-il disparu ? Mais bien sûr, elle connaît la réponse.

– Dani… appelle-t-il dans son sommeil.

– Chuut, dors tranquille. Je suis là.

Et tout doucement, elle se met à chanter une berceuse qu’elle se rappelle de ces temps révolus.

– Dors tranquille, dors ma merveille, je veille sur ton sommeil…

– Pas elle !

Il se met à crier de douleur depuis les profondeurs de son cauchemar.

– Chut, Papa.

Elle se lève du fauteuil pour venir s’agenouiller près de son lit.

– Dani… appelle-t-il tout bas.

– Tout va bien.

– Je ne te trouve pas.

Il est en nage. Son visage est crispé et ses jambes s’agitent comme s’il courait.

– Dani ! hurle-t-il, les mains battant l’air, grinçant des mâchoires.

– Je suis là, Papa, lui dit-elle, espérant que sa voix parvienne à se faufiler jusque dans son rêve.

Il se retourne brusquement et pousse un cri de douleur.

– Tu es en sécurité ?

Elle hésite.

– Oui, Papa, je suis en sécurité.

Il tremble tout en geignant comme un enfant.

– Dani. Où es-tu ?

– Je suis là, Papa, murmure-t-elle. Je suis revenue.

Le visage de son père se contorsionne et il pousse un nouveau geignement.

– Je n’y vois rien à travers la neige, Dani. Je ne…

Son corps se rigidifie soudain. Ses dents grincent et de sombres pensées lui plissent le front. Son dos se cambre, comme s’il était en proie à une attaque.

– Dors, Papa. Je suis là.

Il gémit tout bas et, avec la soudaineté d’une tempête, le danger s’écarte lorsque la tension déserte son corps et qu’il sombre, pour se laisser entraîner par le courant sous-marin du sommeil. Elle le regarde, écoute son souffle s’apaiser jusqu’à devenir à peine audible. Il est tranquille. En sécurité. Les monstres l’ont délaissé, pour ce soir. Il devrait dormir jusqu’au matin.

Elle s’étire dans le fauteuil. Son dos lui fait mal et la douleur de sa hanche la transperce tout entière. Comme elle ne peut plus rester assise, elle s’étend par terre près de lui. Elle se berce de gauche à droite, cherchant à se mettre à l’aise. Elle ne devrait plus les ressentir après tout ce temps. Ces douleurs fantômes. Au plafond, les ombres grises et noires aux infimes mouvements se chamaillent au-dessus de sa tête. Lentement, la douleur s’évanouit et elle se laisse aller contre le sol. Elle reste étendue sans bouger et regrette sa veilleuse, qui savait grignoter les ténèbres. Elle rêve de l’aube, du moment où son père se réveillera. Elle a envie de parler, de sortir se promener, peut-être d’aller voir un film ? Quelle heure est-il, deux heures du matin ? La fatigue l’envahit. Lui va dormir. Elle aimerait tant pouvoir faire de même.

 

Elle reste un long moment immobile, écoutant la respiration de son père s’élever puis retomber. Enfin, elle se retourne pour se mettre à quatre pattes, s’étire comme un chat, puis se lève. Sur le pas de la porte, elle marque un temps d’arrêt pour continuer à guetter son souffle. Un jour, il s’éteindra. Sera-t-elle là à ce moment précis ? Pour entendre le corps prendre sa dernière inspiration, les poumons se dilater puis s’arrêter, si bien que l’air s’échappe et qu’il n’y a plus rien ? Plus rien. Cette idée l’effraie. La solitude la terrifie.

Elle regagne sa propre chambre. La pièce renferme son lit d’enfant unique, ce même lit sous lequel son père s’agenouillait pour guetter la présence de monstres il y a si longtemps. Elle sent un infime frisson la traverser.

« Quelqu’un vient de marcher sur ta tombe. » C’est ce qu’aurait dit sa grand-mère.

La pièce est trop sombre, seul un rayon de lune s’infiltre depuis le couloir. Elle n’est pas sûre de pouvoir y rester. Parfois, les ombres sont vivantes.

Sois courageuse, Dani, se dit-elle.

Mais les vieilles peurs sont tenaces. Que ferait Papa ?

Elle se penche pour regarder sous le lit. Des toiles d’araignées. Pas de monstres, sauf pour les mouches. Elle affiche un sourire factice, bien qu’elle sache qu’il n’y a personne pour le voir, et se sent plus hardie.

– Vas-y, Dani, murmure-t-elle, puis elle tend les doigts vers la porte de l’armoire.

L’armoire s’ouvre avec un petit grincement de maison hantée. Les robes et manteaux ont disparu depuis longtemps. Elle est entiè rement vide. Évidemment. Les véritables monstres ne se cachent pas dans les armoires.

2

Samedi 18 décembre 2010

 

Elle l’entaille.

Le corps de l’homme se débat. Elle resserre sa prise sur sa main tandis que la douleur le rappelle depuis le néant des sédatifs. Ses yeux clignent. Ils s’ouvrent l’espace d’une seconde : confusion, peur, douleur. Du sang s’accumule dans sa paume.

– Chuut, murmure-t-elle comme pour calmer un bébé, serrant très fort ses doigts.

Il se débat une dernière fois, mais l’adhésif dont elle a entouré son corps le maintient fermement en place. Il replonge dans les ténèbres.

D’une main mal assurée, elle fouille sa poche en quête du tampon de coton stérile.

– Eh merde ! crache-t-elle, frustrée par la délicatesse requise.

D’un doigt couvert de sang, elle remonte ses lunettes et les garde en place de manière à pouvoir regarder à travers l’ovale de la partie inférieure. La main floue de l’homme se fait plus nette.

Elle place le coton contre sa paume, il gonfle et se gorge de sang. Puis elle laisse retomber la main qui redescend en arc de cercle et se met à osciller, éclaboussant le sol de rouge comme une peinture d’enfant, avant de s’immobiliser en pleurant sur la moquette. Elle a coupé bien plus profondément que nécessaire, l’os transparaît à travers la tranchée de chair. Elle s’en moque et se contente de faire glisser le coton contre la lame de verre, dessinant une trace sanglante. C’est fait. Le vertige la saisit. Enfin, elle l’a fait. Patricia Lancing tient son homme. Elle se penche et lui frôle l’oreille de ses lèvres pour chuchoter : « Vous êtes un monstre. »

– Il lui faut un plâtre, dit une petite voix.

Patty se tourne vers Dani, qui lui tend avec un sourire timide le lapin aspergé de ketchup.

– Galipette a besoin d’un plâtre. Il a mal.

– Oh là là, je vois ça. Peut-être que Docteur Canard devrait l’examiner.

– D’accord, Maman. Je vais le chercher.

Sa fille s’éloigne à pas feutrés et le souvenir s’estompe.

– Danielle, lance Patty à sa fille de cinq ans, mais elle est déjà partie.

Elle est partie depuis longtemps.

Patty se retourne vers l’homme attaché à la chaise.

– Pourquoi Danielle ?

La question plane entre eux dans les airs comme elle le fait depuis vingt ans, pernicieuse et dévorante.

– Pourquoi ma fille ?

Il n’émet aucun son. Elle consulte sa montre : trois heures quarante-deux.

Elle s’empare de la lame de verre renfermant le bourgeon de sang et la replace dans la boîte qu’elle verrouille. Avec des gestes déférents, elle l’emporte vers la glacière et la place à l’intérieur. Tout est terminé. Elle entend la voix de son mari se faufiler vers elle à travers les années : « Et maintenant, Patty ? Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? » demande Jim, mais elle ne sait pas quoi lui répondre, tant les ombres encombrent ses pensées.

Elle se retourne vers l’homme qu’elle a enlevé. Elle tend un doigt pour lui incliner la tête. Sa peau est cireuse, ses lèvres mouchetées de la bave qui a coulé dans son inconscience. Elle lui pince la paupière et la soulève, elle ne voit rien qu’une trace évoquant un œuf poché. Il la dégoûte. Elle soulève le couteau et l’appuie contre la gorge tendre de l’homme. Ce serait facile… si facile… Elle ferme les yeux.

 

Elle les rouvre. La chambre d’hôtel a disparu. Elle tousse et le vendeur lève les yeux de sa lecture.

– Oui ?

Il semble avoir quatorze ans, il a le visage criblé d’acné et l’hostilité grincheuse.

Elle tend le doigt pour désigner, derrière sa tête, les couteaux de chasse à l’air menaçant dans le meuble verrouillé. Avec un grommellement, il tire de sa poche une clé courtaude et fait coulisser la vitre. Il pointe l’un des couteaux et elle hoche la tête. Un spécimen brutal conçu pour déchirer chair et muscle, pour tailler l’os. L’un des tranchants est un rasoir, l’autre une scie. Elle a traversé tout Londres pour se rendre dans cette petite boutique de Wimbledon, où personne ne la connaît, afin d’acheter un couteau de chasse professionnel. Elle ne porte aucun papier d’identité sur elle, rien que de l’argent liquide, et elle a une histoire toute prête à raconter : son mari va chasser pour la première fois, il y a une grosse promotion à la clé et il doit faire forte impression. Elle devra donc vider, trancher et cuisiner tout ce qu’il parviendra à tuer. Elle est ravie de son invention, qu’elle a complétée d’un déguisement : veste en coton huilé et bottes de cheval achetées la veille chez Oxfam. Elle porte également une épaisse couche de maquillage. Une femme mûre déguisée en femme mûre. Elle a passé la matinée devant un miroir à parfaire son accent chic des comtés entourant Londres, pour renaître sous le nom de Hilary Clifton-Hastings. Personne ne refusera de vendre un couteau de chasse à une Clifton-Hastings.

– Il fera totalement l’affaire, répond-elle avant de le lui rendre.

Le vendeur retire l’étiquette du prix au dos à l’aide d’un ongle presque intégralement crasseux.

– Trente-cinq livres cinquante.

Hilary Clifton-Hastings fait glisser l’argent sur le comptoir ; il le ramasse et l’éparpille dans la caisse. Pas de questions, à peine un coup d’œil de sa part. Elle n’a pas besoin de jouer son personnage. Il la jauge en une microseconde : petite femme mince aux cheveux gris, la soixantaine. Inoffensive.

Inoffensive !

C’était il y a deux jours.

 

Elle ouvre les yeux. Elle a froid. Elle est de nouveau sous la neige qui tombe cet après-midi-là. Le soleil délavé est descendu sous l’horizon et la lumière est morte. Elle se tient debout, seule, telle une statue, dans le parking de longue durée, aux côtés des carcasses métalliques qui émergent du tapis de neige croissant. Si quiconque la regardait, il la prendrait pour une folle. Mais personne ne la regarde, même par le biais des caméras de surveillance. Cassées hier et toujours pas réparées, tss.

Elle n’est pas habillée pour ce temps. La férocité du froid l’a surprise : la Sibérie dans le sud-est de l’Angleterre. Elle sait qu’elle devrait aller s’asseoir dans sa voiture mais tout est si magnifique sous ce manteau blanc. Tout autour d’elle, le sol est intact, vierge de toutes traces, comme s’il n’existait aucune créature vivante qui puisse perturber sa tranquillité. Ce serait terrible qu’elle le détruise. Alors, elle reste immobile et attend.

Elle sort la langue et compte… un éléphant, deux éléphants… Un flocon tourbillonnant y atterrit et se met à fondre, humide et légèrement métallique. D’autres tombent sur ses paupières puis s’écoulent comme des larmes factices, certaines atterrissent sur sa peau et se nichent dans ses cheveux argentés. Chaque flocon est parfait, univers de glace complexe, exquis, et unique. Certains y voient la main de Dieu. Pas elle.

 

De moins en moins d’avions ont atterri ces dernières heures et la neige a empiré. Si Patty avait son téléphone, elle pourrait consulter les prévisions météo, les horaires des vols, mais elle ne l’a pas. Elle ne porte rien sur elle qui permette de l’identifier si… si les choses ne se déroulent pas comme prévu.

Est-ce que je ferais mieux de rester attendre ici ? se demande-t-elle. Mais combien de temps ? Il a déjà plusieurs heures de retard, peut-être même qu’il ne viendra pas.

Va-t-elle attendre jusqu’à geler sur place ?

Elle observe la neige et guette les premières rumeurs d’un moteur. Elle a la sensation qu’on vient de la placer dans le cabinet d’un magicien et qu’elle attend qu’on la scie en deux.

Puis, dans les ténèbres, un peu plus loin, le halètement d’un moteur. Elle tremble un peu, mais sa maladie n’est pas en cause. Elle n’a pas besoin de ses médicaments : c’est le trac.

 

Tout est plongé dans le noir. Jim allume la lumière. Il se tient à l’entrée de la pièce et tend un torchon dans l’encadrement de la porte.

– Mesdames et messieurs, j’ai maintenant l’honneur de présenter à vos yeux éblouis une virtuose de l’art de la prestidigitation…

– Papa ! lance Dani depuis le couloir. Je fais de la magie !

– Toutes mes excuses. Mesdames et messieurs, je vous présente le spectacle de magie de madame Danielle Lancing.

Il retire le torchon d’un grand geste et une Dani de six ans entre dans la pièce, coiffée d’un haut-de-forme noir fabriqué à partir d’une vieille boîte de porridge et d’une assiette en papier. Elle arbore une cape noire qui était autrefois une serviette et agite une baguette en carton trouvée en cadeau dans un paquet de Rice Krispies, et sur laquelle elle s’est assise plusieurs fois.

– Je suis Dani la Mystique et vous n’allez pas en revenir, dit-elle de la voix la plus grave qu’une fillette de six ans puisse adopter.

Elle agite sa baguette dans les airs.

– Abracadabra !

Elle retire son chapeau et le lapin Galipette apparaît sur sa tête, vêtu d’un tutu.

Jim applaudit à tout rompre. Dani sourit, dévoilant son absence d’incisives. Elle fait signe à son père d’approcher et ils s’entretiennent de nouveau à voix basse.

Patty les regarde avec plaisir, et peut-être une pincée de jalousie. Ces deux-là s’entendent comme larrons en foire. Depuis toujours, oui, depuis toujours…

– Maintenant, mon splendide assistant va m’aider... (Dani crie comme si elle se trouvait dans un véritable théâtre, et Jim s’incline et envoie des baisers à la foule.) avec l’illussion des « Couteaux de la Mort ».

Elle agite dans les airs un couteau en plastique.

Patty sent dans sa propre main le poids du couteau de chasse au tranchant couvert de sang. Son mari et sa fille s’estompent, une illusion. Ils n’étaient pas réels, rien qu’un souvenir vieux de trente-cinq ans remonté à la surface, mais le poids du couteau, lui, est bien réel. Le but auquel elle le destine l’est aussi. Elle le serre très fort dans ses doigts.

 

Des phares apparaissent, figeant les flocons en plein air. Le véhicule est trop gros pour une voiture, il doit s’agir d’une navette. L’exaltation lui dégèle les orteils et les doigts, elle s’avance à pas mesurés vers la rangée de voitures qui la masquera. Enfin, la navette atteint le parking et tourne pour y entrer. Patty sent son cœur ralentir tandis que le bus s’approche lentement d’elle.

– Pourvu qu’il y soit, dit-elle tout haut, bien que le vent déchi quète ses mots dès l’instant où ils franchissent ses lèvres.

Le bus dérape légèrement lorsque le chauffeur freine. Il fait noir à l’intérieur. Il n’y a pas de mouvement. Elle vieillit et meurt de nombreuses fois avant que la portière ne s’entrouvre enfin et que l’intérieur ne se retrouve éclairé. Le chauffeur dévale les marches, pressé d’en finir pour pouvoir regagner la chaleur du terminal. Il ouvre l’un des compartiments à bagages situés sous le bus et en sort un jeu de clubs de golf.

Curieux, se dit-elle tout en le regardant se débattre avec.

Frissonnant, le chauffeur les tend à l’unique passager qui descend de la navette.

La baleine de métal s’éloigne en patinant un peu pour regagner la civilisation.

Patty regarde le passager lutter avec les clubs de golf et une petite valise à roulettes. Elle ne le distingue pas clairement, il est trop loin et plongé dans l’ombre. Elle retient son souffle tandis qu’il approche petit à petit. Une voix surgit de quelque part :

– Maman.

Une voix jaillie de l’obscurité.

– J’y suis presque, Dani. Tout près.

– Patty.

La voix grave de Jim cogne contre l’intérieur de sa cage thoracique.

– Je t’en supplie, Jim, ne me demande pas d’arrêter.

Patty enfonce ses ongles rongés dans la peau de son bras, le plus fort et le plus profondément possible, tandis que le passager approche d’une démarche mal assurée. Le visage toujours caché, la neige tournoyant autour de lui. Il y a une flaque de lumière jaune qu’il a presque atteinte… Il y pénètre comme un acteur entre dans le feu des projecteurs : Duncan Cobhurn.

Il n’est pas très grand, mais il est robuste. Il ressemble à un joueur de rugby qui aurait cessé de s’entraîner, mais apprécierait toujours la bonne chère et la bière. Il est quasiment chauve, à l’exception d’un mince halo au-dessus des oreilles, noir moucheté de gris. Son visage est rose et joufflu, effet conjugué du soleil et de la tension artérielle. Il arbore une barbe de plusieurs jours, pratiquement blanche. Il porte des habits en lin, un élégant costume blanc qui avait peut-être fière allure à Lisbonne, mais que la neige va abîmer. Il semble déjà gelé.

Parfait, se dit-elle. Ça va me simplifier la tâche. 

L’étui posé sur son épaule oscille lourdement lorsqu’il marche.

Il doit s’arrêter tous les deux ou trois mètres pour écarter les petits bonshommes de neige que ses clubs n’arrêtent pas de créer. Tandis qu’il approche, elle recule lentement parmi les ombres et se faufile vers sa voiture.

 

Elle ouvre les yeux. Elle est de retour dans la chambre d’hôtel avec Duncan Cobhurn. Un Duncan Cobhurn drogué, dont le sang s’écoule. La pièce est étouffante. Elle regrette le froid propre et stérile de l’après-midi. Aucun flocon ne tombe ici. À la place dansent des grains de poussière. Elle se rappelle que Dani, vers ses cinq ans, croyait qu’il s’agissait de fées tourbillonnant au clair de lune. Les enfants ont une imagination…

Mais ce n’est là que poussière et délabrement. Cette pièce est dégoûtante. Les murs sont beiges, mouchetés de taches graisseuses et de croûtes couleur chocolat. Le plafond a dû être blanc autrefois mais il est désormais jaune nicotine. Quant au sol… Dieu sait quelles sécrétions corporelles s’y sont incrustées. Il y a une tache, tout près du pied du lit, dans laquelle elle voit le portrait craché de Gandhi. Qu’aurait-il fait, lui ? Pardonné à Duncan Cobhurn ? Mais elle n’est pas Gandhi. Elle l’entaille.

3

Samedi 18 décembre 2010

 

– Qu… ?

Jim Lancing se réveille en sursaut. Sans savoir où, paralysé. Panique.

– Papa.

Dani se retrouve près de lui en un clin d’œil.

– Ça va, ma chérie. Retourne dans ta chambre, je vais bien. C’était juste un cauchemar, un de plus.

– Je ferais mieux de rester.

– Non, je t’assure. S’il te plaît, Dani. Je vais bien.

– Tu es sûr ?

– S’il te plaît.

Elle hoche la tête, un peu à contrecœur, et le laisse seul.

Il se rallonge et se concentre pour ralentir les battements de son cœur, s’extirpant de l’endroit où son rêve l’a conduit, quel qu’il puisse bien être. Il se représente mentalement un lac entouré de montagnes, un endroit calme. Lentement, la peur s’estompe et il redevient lui-même. Il se frotte la main, qui lui fait mal.

Il se tourne vers sa table de chevet. Les chiffres lumineux indiquent trois heures quarante-deux.

– Merde.

Il faudrait vraiment qu’il se rendorme, mais il sait qu’il n’y arrivera pas. Il reste étendu dans le noir. Il perçoit sur sa langue un goût infime et il semble y avoir quelque chose dans l’air, tangible et vaporeux, dont il sent la présence davantage que l’odeur. Son cauchemar l’a mis en nage et les gouttelettes de sueur refroidissent. Il comprend ce qu’est ce goût dans sa bouche : celui du sang.

Il roule sur le côté puis se lève du lit. Les premiers pas ne sont guère plus qu’un boitillement jusqu’à ce que ses articulations et muscles usés se réchauffent. Il remonte le couloir jusqu’aux toilettes. C’est la preuve la plus flagrante de la façon dont l’âge l’a rattrapé sans prévenir : il ne peut plus passer la nuit sans devoir uriner. Et une fois qu’il se trouve sur place, il doit y rester plus longtemps qu’auparavant. Parfois, il s’assied même comme une fille. Ce soir il s’assied immédiatement, sachant qu’il va rester un long moment. Au bout de deux ou trois minutes, il s’empare d’un journal plié sous le lavabo. Il regarde le sudoku.

– Je n’ai pas de stylo, appelle-t-il.

– Il n’y en a pas un dans l’armoire à pharmacie ?

Il l’ouvre et y découvre un moignon de crayon à côté de son rasoir.

– Je l’ai, merci ! lance-t-il à sa fille.

– De rien, répond-elle. Je serai en bas. Je t’attends.

 

Il termine le sudoku et le « killer sudoku » pendant le temps qu’il passe là, puis se brosse les dents. Il se regarde dans le miroir et n’est pas trop mécontent du reflet qu’il y découvre. Il a la mine affreuse de quelqu’un qui sort du lit et des poches plus marquées que d’habitude sous les yeux mais, l’un dans l’autre, il n’a pas si mauvaise allure pour un homme de soixante-quatre ans, surtout à cette heure de la nuit. Il ne s’est pas négligé comme beaucoup d’autres qu’il pourrait citer. Il est plutôt mince. Il peut se pencher et toucher ses orteils sans souffler comme un bœuf. Il serait le premier à reconnaître que son ventre n’est plus aussi plat qu’autrefois, il a une petite bedaine, mais elle n’est pas si prononcée, rien qu’une légère perte de tonus musculaire qui montre la haine que porte la gravité aux personnes âgées. Il se rince la bouche puis passe ses doigts humides dans ses cheveux. Il en possède toujours une belle masse, même si elle a viré au gris minéral au niveau des tempes et si le reste, autrefois noir de jais, est désormais semé de gris. Il a toujours trouvé ses propres traits un peu trop prononcés, son nez trop grand et sa bouche trop large, mais son visage semble s’y être adapté au fil des ans.

Il frissonne tandis que la froideur matinale s’insinue dans ses os. Il fait couler la douche, brûlante à souhait, et y entre. La pression est forte, elle le cogne et le cingle, détend tous les nœuds.

– Jim, souffle une voix depuis l’intérieur de la cascade d’eau.

– Patty ?

Il tend l’oreille. Sa voix peut-elle vraiment se trouver dans l’eau ?

– À l’aide.

Il sent quelque chose au plus profond de son cœur, un tirail lement qui lui apprend que quelque chose va mal pour elle, sa femme. Une femme qu’il a à peine vue ces douze dernières années. Dans le bouillonnement de l’eau, son cauchemar lui revient.

 

– Tu descends ou quoi ? lance-t-elle depuis le rez-de-chaussée.

– J’arrive, répond-il, un peu coupable de ne pas être descendu plus tôt.

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Ce thriller mêle habilement les douleurs des protagonistes et les pistes à suivre pour comprendre! Un roman très prenant et un suspense réussi.

mercredi 10 février 2016 - 14:19

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