Le dernier oracle

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Quel rapport entre l'enlèvement de deux jumelles tziganes par des agents russes à la solde d'un programme gouvernemental top secret et l'assassinat d'un vieux professeur en neurologie du MIT, au moment même où celui-ci cherchait à contacter le commandant Gray Pierce ?
Quel lien entre une ancienne pièce de monnaie grecque retrouvée sur la victime et les activités occultes des " Jason " - cellule de chercheurs américains issue de la guerre froide, et dont les membres fondèrent l'unité spéciale Sigma Force ?
De Washington, où se trament les pires complots, aux confins glacés de l'Oural, en passant par Agra, la ville du Taj Mahal, le commandant Pierce s'aventure sur une inquiétante piste génétique.
Entre thriller scientifique et quête mystique, le roman de James Rollins explore les arcanes du dernier oracle de Delphes.





Publié le : jeudi 26 avril 2012
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EAN13 : 9782265096486
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couverture
JAMES ROLLINS

LE DERNIER ORACLE

Traduit de l’anglais (États-Unis)
 par Leslie Boitelle

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À Shay et Bryce,
Parce que vous êtes super tous les deux.

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Notes historiques

Les plus grandes bénédictions du genre humain sont transmises par la folie, qui est un don des dieux.

Socrate, à propos de l’Oracle de Delphes

Très attachés à leur panthéon divin, les Grecs de l’Antiquité croyaient dur comme fer au pouvoir de la prophétie. Ils vénéraient les personnes capables de lire l’avenir dans les entrailles de chèvre, d’interpréter la fumée d’un feu sacrificiel ou de prédire un événement en jetant quelques osselets. Il est néanmoins un être qu’ils estimaient par-dessus tout : le mystique oracle de Delphes.

Pendant presque deux mille ans, des dizaines de femmes étroitement surveillées se sont succédé au temple d’Apollon, sur les pentes du mont Parnasse. À chaque génération, une seule devenait sibylle, prenait le nom de Pythie et, lors de transes causées par d’étranges vapeurs, elle répondait aux questions sur l’avenir, des plus banales aux plus complexes.

Parmi ses fidèles admirateurs, on recense d’éminentes figures gréco-romaines : Platon, Sophocle, Aristote, Plutarque ou encore Ovide. Même les premiers chrétiens l’honoraient et, au plafond de la chapelle Sixtine, Michel-Ange lui a accordé le privilège d’annoncer l’arrivée du Christ.

La Pythie était-elle un charlatan qui bernait les foules par ses réponses énigmatiques ? Qu’importe la vérité ! Vénérées par les rois et les conquérants de l’Ancien Monde, ses prophéties ont assurément infléchi l’histoire de l’humanité.

Une vérité a toutefois émergé de ce personnage paré de mystère. En 2001, une équipe d’archéologues et de géologues a découvert, sous le Parnasse, qu’un curieux alignement des plaques tectoniques dégageait des hydrocarbures gazeux, notamment de l’éthylène, susceptibles de déclencher une euphorie hallucinatoire proche de la transe, c’est-à-dire les mêmes vapeurs que celles décrites par les sources historiques.

La science aurait donc élucidé un des secrets de la Pythie, mais nous ignorons toujours l’ultime vérité : l’oracle prédisait-il bien l’avenir ? Ou n’était-ce qu’une divine folie ?

Homme, connais-toi toi-même,

et tu connaîtras l’univers et les dieux.

Inscription gravée au fronton du temple de Delphes

398 après J.-C.
Mont Parnasse
Grèce

Ils étaient venus la massacrer.

Campée devant le portique du temple, elle frissonnait dans sa toge de lin blanc, mais ce n’était pas le froid piquant de l’aube qui lui glaçait le sang.

Un cortège de flambeaux embrasait les pentes du Parnasse et gravissait la Voie sacrée qui menait au temple d’Apollon. Cinq cents soldats romains progressaient au rythme des coups d’épée sur les boucliers. La route serpentait entre les monuments détruits et les trésors pillés depuis longtemps. Tout ce qui pouvait brûler avait déjà été incendié.

Les torches faisaient miroiter sur les ruines l’illusion de jours meilleurs, la fougueuse renaissance d’une gloire révolue : coffres débordant d’or et de bijoux, alignements de statues ciselées par les meilleurs artistes du pays, foules compactes venues écouter la parole prophétique de l’Oracle.

De tout cela, il n’existait plus rien.

En un siècle, la grande Delphes avait subi les invasions gauloises, les pillages thraces mais, surtout, le désintérêt général. À part un berger redoutant l’infidélité de son épouse ou un marin soucieux de traverser le golfe de Corinthe sous les meilleurs auspices, les Grecs ne venaient plus consulter les dieux.

C’était la fin d’une époque. Après trente ans de prophéties, elle serait la dernière à porter le nom de Pythie.

Le dernier Oracle de Delphes.

Son fardeau s’accompagnait néanmoins d’un ultime défi.

Elle se tourna vers l’est, où l’horizon commençait à blanchir.

Qu’Éos aux doigts de rose, déesse de l’aurore, presse Apollon d’attacher ses quatre destriers au chariot du Soleil !

Une de ses jeunes sœurs émergea du temple :

— Fuyez avec nous, maîtresse. Il n’est pas trop tard. Nous pouvons encore rejoindre les grottes.

La Pythie posa une main rassurante sur son épaule. Alors que les autres femmes s’étaient réfugiées sur les hauteurs escarpées du Parnasse, dans les cavernes de Dionysos, elle avait une dernière mission à remplir.

— Vous n’avez plus le temps d’honorer la prophétie, maîtresse.

— Il le faut.

— Alors, hâtez-vous maintenant.

— Nous devons attendre l’aube du septième jour. Impossible de déroger à la règle.

Ses préparatifs, elle les avait entamés la veille au coucher du soleil. Elle s’était baignée dans la source argentée Castalie, avait bu l’eau de la fontaine Cassotis et brûlé du laurier sur un autel de marbre noir. Bref, elle avait respecté le rituel à la lettre, tel que la première Pythie l’avait instauré des milliers d’années auparavant.

Cette fois-là, pourtant, elle n’avait pas fait ses ablutions seule.

Une fillette de douze ans à peine l’accompagnait.

Une créature minuscule au comportement si étrange !

Plantée nue au milieu de la source pendant que son aînée la lavait et la frottait d’huile, elle n’avait pas desserré les dents. Bras tendu, elle s’était contentée d’ouvrir et de fermer le poing, comme si elle voulait attraper un objet invisible. Quel dieu tolérait l’enfant et la bénissait en même temps ? Sans doute pas Apollon. Enfin, les mots qu’elle avait prononcés un mois plus tôt étaient forcément d’origine divine. Des mots qui s’étaient vite propagés et alimentaient les torches lancées à l’assaut du sanctuaire.

Si seulement personne ne l’avait amenée !

La Pythie s’était résignée à laisser Delphes sombrer dans l’oubli. Elle se rappelait le sinistre présage d’une ancêtre décédée depuis des siècles.

L’empereur Auguste avait demandé à sa sœur disparue :

— Pourquoi l’Oracle ne nous dit-il plus rien ?

— Un enfant hébreu, dieu lui-même et commandant aux dieux, m’ordonne de céder la place…

Et la prophétie s’était réalisée : le culte grandissant du Christ avait grignoté l’empire et anéanti tout espoir d’un retour aux pratiques traditionnelles.

Or, voilà une lune qu’on leur avait déposé l’étonnante fillette.

La Pythie se tourna vers l’adyton, chambre secrète du temple d’Apollon, où l’enfant l’attendait.

C’était une orpheline de Chios. Depuis des centaines d’années, beaucoup de gens traînaient des gamines à Delphes dans l’espoir de s’en décharger. La grande majorité des candidates était rejetée. Seules les plus parfaites pouvaient rester : silhouette droite, yeux clairs et aucune trace de souillure. Apollon n’aurait jamais accepté que son esprit prophétique emprunte un médiocre vaisseau.

Résultat : la Pythie avait à peine regardé la petite chose débarquée nue sur ses marches. Mal soignée, elle avait une tignasse noire en bataille, la peau grêlée de cicatrices mais, surtout, on sentait qu’au fond de son esprit, quelque chose ne tournait pas rond. Elle se balançait bizarrement d’avant en arrière. Même ses yeux fixaient le monde sans le voir.

Selon ses tuteurs, elle avait pourtant été touchée par les dieux. D’un coup d’œil, elle calculait le nombre exact d’olives sur un arbre et, par simple imposition des mains, elle devinait le jour où une brebis mettrait bas.

Intriguée, la sibylle l’avait invitée à approcher. La fillette avait obéi, mais ses gestes n’étaient pas coordonnés, comme si les vents eux-mêmes la propulsaient vers l’avant. Il avait d’ailleurs fallu la prendre par la main pour qu’elle s’asseye sur la marche supérieure du perron.

— Peux-tu me dire ton nom ?

— Elle s’appelle Anthée, avait répondu son tuteur resté en bas.

— Sais-tu pourquoi on t’a amenée ici, petite ?

— Votre maison est vide, avait-elle marmonné, tête baissée.

Au moins, elle parle. Un feu de cheminée brûlait à l’intérieur du temple. Certes, l’endroit était désert, mais le chuchotis de l’enfant semblait plus lourd de sens.

Peut-être était-ce son comportement. Si bizarre, si distant, comme si elle avait un pied dans notre monde et l’autre ailleurs.

Quand elle avait relevé le menton, ses innocentes prunelles bleu pâle tranchaient avec la gravité de ses paroles :

— Vous êtes vieille. Vous allez bientôt mourir.

Son chaperon avait voulu la gronder, mais la Pythie ne s’était pas vexée :

— Tout le monde meurt un jour, Anthée. C’est la loi de l’univers.

— Pas le jeune Hébreu.

Transpercée par son regard, la prophétesse avait eu la chair de poule. À l’évidence, la fillette connaissait le culte du Christ et de sa croix ensanglantée. Mais quels mots ! Et quelle drôle de cadence !

Le jeune Hébreu…

Voilà qui rappelait la sombre prédiction de son ancêtre.

— Mais un autre va venir… Un autre garçon.

— Un autre garçon, Anthée ? Qui ça ? D’où arrivera-t-il ?

— De mes rêves, avait-elle soufflé en se frottant l’oreille.

Consciente des profondeurs inexplorées de l’enfant, la pythonisse avait insisté :

— Qui est ce garçon ?

Devant sa réponse particulièrement blasphématoire, l’auditoire avait frémi.

— Le frère du jeune Hébreu. Il brûle dans mes rêves… et ravagera tout. Rien ne sera épargné, même pas Rome.

Depuis un mois, la Pythie réclamait des détails, mais la petite s’était renfermée et n’avait plus prononcé un mot. Par chance, il restait un dernier moyen d’en apprendre davantage.

Si l’enfant était bénie des dieux, le souffle puissant d’Apollon – ses vapeurs prophétiques – débloquerait sa parole.

À condition qu’il reste assez de temps.

La jeune femme fut tirée de sa rêverie quand sa sœur cadette lui effleura le bras :

— Maîtresse, le soleil…

La Pythie pivota vers l’est. L’horizon rougeoyant annonçait l’aube et des cris fusaient de la légion romaine. La sinistre prophétie, qui s’était répandue comme une traînée de poudre, était arrivée aux oreilles de l’empereur. Un messager de la cour avait même exigé que l’enfant soit envoyée à Rome, car on la croyait hantée par le démon.

La devineresse avait refusé. C’étaient les dieux qui avaient conduit Anthée au temple d’Apollon. Comment aurait-elle pu la laisser partir sans l’avoir testée ou soumise à la question ?

Le septième jour du septième mois commença à poindre.

Elles avaient patienté assez longtemps.

Tournant le dos aux torches romaines, la Pythie lâcha :

— Vite, il faut se dépêcher.

Elle entra dans le temple. D’autres flammes l’y accueillirent, mais celles-là diffusaient la chaleur bienveillante de l’âtre sacré. Trop âgées pour grimper jusqu’aux cavernes de Dionysos, deux sœurs entretenaient le foyer.

Après les avoir remerciées d’un signe de tête, elle continua au pas de course.

Au fond du vestibule, un escalier rejoignait le plus secret des sanctuaires. Seules les servantes de l’Oracle avaient accès à l’adyton souterrain. À mesure que la Pythie descendait, le marbre fut remplacé par du calcaire brut et les marches débouchèrent sur une petite grotte. Cette dernière avait été découverte il y a bien longtemps par un berger qui, sous l’emprise des vapeurs suaves d’Apollon, avait été pris d’étranges visions.

Si seulement ce don-là pouvait durer encore une journée !

Anthée patientait à l’intérieur. Vêtue d’une aube trop grande pour elle, elle était assise en tailleur près de l’omphalos sacré, grosse pierre bombée symbolisant le nombril du monde.

Seul autre ornement de la pièce ? Un fauteuil à trois pieds posé sur une faille naturelle. Bien qu’habituée aux brumes d’Apollon, la Pythie s’étonna encore du parfum d’amandier en fleur qui s’échappait des entrailles de la terre.

Le souffle divin, son exhalaison prophétique.

— L’heure a sonné, ma sœur. Amène-moi vite l’enfant.

Elle s’assit sur le trépied, juste au-dessus de la crevasse, et s’immergea ainsi dans les effluves d’Apollon.

Une fois Anthée posée sur ses genoux, elle la berça comme une mère, mais la fillette ne réagissait pas aux marques d’affection.

La Pythie ressentit les premiers effets du pneuma s’élevant des ténèbres. Quand Apollon s’insinua en elle, un picotement familier lui chatouilla les membres, sa gorge s’emplit d’une chaleur douce et sa vision s’obscurcit.

À cause de son jeune âge, Anthée était encore plus réceptive au souffle divin.

Sa tête se renversa, ses paupières s’affaissèrent. Elle ne résisterait pas longtemps à la pénétration d’Apollon mais, s’il restait un espoir de réponse, il fallait s’y accrocher.

— Donne-nous des détails sur ce garçon et le destin qu’il t’a présagé ! D’où surgira-t-il ?

— De moi, murmura-t-elle. De mes rêves.

La fillette lui agrippa la main et les mots continuèrent à se déverser de sa bouche :

— Ta maison est vide, tes sources sont taries, mais une nouvelle source prophétique va bientôt jaillir.

La Pythie se crispa. Voilà trop longtemps que la désolation planait sur le temple.

— Une nouvelle source ? Ici à Delphes ?

— Non…

— Alors où ? haleta-t-elle, le cœur battant.

Anthée remua les lèvres, mais aucun son ne sortit.

— Où ça ?

L’orpheline posa une main flasque sur son propre ventre.

Aussitôt, la Pythie fut assaillie par une vision d’eaux argentées jaillissant du nombril de l’enfant, des profondeurs de sa matrice. Une nouvelle source. S’agissait-il vraiment d’un message d’Apollon ? Ou n’était-ce que le fruit de ses propres espoirs ?

Un hurlement déchira le silence. Des éclats de voix retentirent. Une vieille sœur qui s’occupait du feu apparut en haut de l’escalier. Elle trébuchait et se tenait l’épaule. Un liquide cramoisi ruisselait de sous sa paume. La pointe noire d’une flèche dépassait entre ses doigts.

— Trop tard ! Les Romains…

Hélas, la Pythie resta perdue dans ses vapeurs divines. Elle voyait la source jaillir de la fillette, tels de nouveaux fonts baptismaux prophétiques, mais sentait aussi l’odeur âcre des torches romaines. Un mélange de fumée et de sang s’infiltra peu à peu. L’eau argentée s’accompagnait à présent d’un filet de sang noir et plongeait vers l’avenir.

Soudain, l’enfant s’effondra, terrassée par les vapeurs du pneuma. Toujours concentrée sur sa vision, la Pythie regarda le flot cramoisi former une silhouette, l’ombre d’un garçonnet. Des flammes rugissaient derrière lui.

Les premières paroles d’Anthée lui revinrent en mémoire.

Le frère du jeune Hébreu… celui qui mettrait le monde en feu.

Elle redressa la fillette désarticulée. Son présage évoquait à la fois la ruine et le salut. Ne valait-il pas mieux la livrer à la légion impériale et stopper net un avenir aussi incertain ? Au-dessus de leurs têtes, les cris résonnaient. Elles ne pouvaient déjà plus fuir, sinon dans la mort.

Néanmoins, sa vision enflait toujours.

C’était Apollon qui lui avait envoyé l’enfant.

Une nouvelle source va bientôt jaillir.

D’une profonde inspiration, la sibylle appela la divinité à envahir tout son être.

Que dois-je faire ?

Le centurion romain traversa le hall. Il avait des ordres : tuer la fille qui annonçait la déliquescence de l’empire. La veille au soir, ils avaient capturé une jeune servante du temple. Sous les coups de fouet (et avant qu’il ne la cède à ses hommes), elle avait avoué qu’Anthée n’avait pas quitté le sanctuaire.

— Apportez les torches ! Fouillez chaque recoin !

Un mouvement furtif attira son regard… et son épée.

Une femme hébétée surgit à l’ombre d’un escalier et gravit deux marches d’un pas chancelant. Tout de blanc vêtue, elle portait une couronne de laurier.

L’Oracle de Delphes.

Le soldat réprima un frisson d’effroi. Comme beaucoup de légionnaires, il continuait à respecter les anciens rites religieux en secret. Il sacrifiait même des taureaux au dieu Mithra et se baignait dans leur sang.

Cependant, un nouvel astre était apparu.

Impossible d’en enrayer la progression.

— Qui ose profaner le temple d’Apollon ? vociféra la Pythie.

Sous le regard pesant de ses compagnons d’armes, le centurion approcha :

— Donnez-moi la fillette !

— Elle est partie. Vous ne la rattraperez jamais.

Il savait que c’était faux (le temple était cerné) mais ne pouvait pas s’empêcher d’être inquiet.

Pour lui barrer la route, l’Oracle leva la main vers son plastron :

— Aucun homme n’a le droit de pénétrer le secret de l’adyton.

— Sauf l’empereur. Et je suis son représentant.

— Vous ne passerez pas.

Placé sous l’autorité de Théodose le Grand, le centurion avait reçu ses ordres des mains mêmes d’Arcadius, fils de l’empereur. Les anciens dieux devaient être réduits au silence et leurs temples détruits, y compris à Delphes.

On lui avait confié une mission supplémentaire et, prompt à la remplir, il enfonça son glaive dans le ventre de la Pythie. Le souffle coupé, elle s’affaissa contre son épaule. De loin, on aurait pu croire à une étreinte amoureuse, mais il la repoussa sans ménagement.

Le sang éclaboussa son armure, macula le sol en marbre.

Elle s’effondra à genoux, puis tomba sur le flanc. Un bras tremblant caressa la mare de son propre sang. Sa paume s’enfonça dans le liquide sombre.

— Une nouvelle source…, murmura l’Oracle.

Et son corps se ratatina sous le poids de la mort.

Après avoir enjambé le cadavre, le centurion laissa son épée le conduire au bas des marches, vers une modeste grotte. Le corps d’une vieille femme gisait par terre, transpercé d’une flèche. Un trépied était renversé près d’une crevasse déchiquetée. Le soldat explora les lieux et fit un tour complet sur lui-même.

Impossible !

La salle était vide.

Mars 1959
Carpates
Roumanie

Le major Youri Raev descendit du vieux camion vert ZiS-151 et, en atterrissant sur un sentier creusé d’ornières, il sentit ses jambes flageoler. Pour se rétablir, il posa la main sur la carrosserie sans savoir s’il devait insulter le véhicule ou lui exprimer sa profonde gratitude. Après huit jours d’expédition en montagne, son dos lui faisait un mal de chien. Même ses molaires semblaient déchaussées. Hélas, vu la saison, c’était le seul tout-terrain soviétique capable de gravir les virages rocailleux et franchir les routes inondées qui conduisaient vers ce camp retranché du monde.

Dès que le clapet arrière du plateau s’abattit bruyamment, des soldats en uniforme noir et blanc bondirent du camion. Leur tenue hivernale se fondait dans la neige et le granit des montagnes boisées. De-ci de-là, des brouillards matinaux traînaient encore leur triste silhouette fantomatique.

Les hommes jurèrent et tapèrent du pied. De fines étincelles jaillirent lorsqu’ils jetèrent ou écrasèrent leur mégot. Clic-clac, tout le monde arma sa kalachnikov mais, comme ils faisaient partie de l’arrière-garde, ils devaient juste protéger les troupes.

Le lieutenant Dobritsky, responsable en second de la mission, s’approcha de Youri. Emmitouflé dans sa tenue de camouflage, cet Ukrainien trapu avait le visage vérolé, le nez cassé et, autour des yeux, on voyait encore la trace rouge de son masque de haute montagne.

— Le camp est sécurisé, chef.

— On a trouvé ceux qu’on cherchait ?

D’un haussement d’épaules, Dobritsky le laissa décider. Ils s’étaient déjà trompés de cible le jour où ils avaient attaqué des paysans affamés qui vivotaient en cassant des cailloux.

Le major fronça les sourcils. Arriérée, miséreuse et bourrée de superstitions, la région paraissait digne de l’âge de pierre, mais les forêts escarpées des Carpates constituaient une cachette idéale.

Il examina la piste défoncée. Les véhicules de tête avaient retourné des tonnes de neige et de boue. Entre les arbres, de grosses motos IMZ-Oural se suivaient, transportant chacune un soldat armé dans son side-car. Les engins avaient débarqué plus tôt et pris le contrôle des lieux, histoire d’empêcher toute tentative de fuite.

C’étaient les on-dit et les témoignages extorqués sous la torture qui les avaient menés jusqu’à une contrée aussi reculée, mais il avait encore fallu sillonner la montagne et incendier quelques fermes pour réchauffer les rares langues gelées. Là-bas, on n’aimait pas les Roms des Carpates, surtout que ce clan-là véhiculait de sombres histoires de strigoi et de moroi. De mauvais esprits et de sorcières.

Auraient-ils enfin réussi à les débusquer ?

Dobritsky fit crisser ses bottes :

— Et maintenant, major ?

Youri remarqua son ton acerbe. Malgré son grade élevé dans l’armée soviétique, il n’était pas militaire. Il mesurait une tête de moins que le lieutenant ukrainien, avait de la bedaine et le teint terreux. Recruté à l’université de Leningrad, il avait gravi les échelons sans aller au front et, à vingt-huit ans, il dirigeait déjà un laboratoire de biophysique à l’Institut national de contrôle de la recherche médicale et biologique.

— Où est le capitaine Martov ?

Déléguée des services de renseignements militaires, la jeune femme ne les quittait pas d’une semelle et surveillait discrètement les opérations.

— Elle nous attend à l’entrée du camp.

D’un pas lourd, Dobritsky se fraya un chemin au milieu de la route. Youri préféra marcher sur le côté, où la terre gelée était plus praticable. Après le dernier virage, le lieutenant indiqua un camp abrité sous des rochers à pic et entouré de forêts sombres :

— Voilà les bohémiens. Comme vous l’aviez ordonné, da ?

Mais s’agissait-il du bon clan de Roms ?

Les roulottes tsiganes vert pâle ou noir délavé avaient des roues aussi hautes que Youri. Parfois, la peinture s’était écaillée, révélant des couleurs vives, souvenir de temps plus heureux. Les toits enneigés étaient bordés de stalactites glacées, les fenêtres couvertes de givre. De vagues cercles noircis marquaient l’emplacement d’anciens feux de camp. Au fond, deux brasiers projetaient encore de grosses flammes. D’ailleurs, l’un des chariots n’était plus qu’une coque calcinée.

Quelques chevaux de trait dodelinaient de la tête sous un appentis en planches de récupération et pierres sèches. Des chèvres et deux ou trois moutons vagabondaient à travers le camp.

Les soldats avaient bouclé les lieux. Des cadavres en guenilles et vestes fourrées gisaient çà et là. Sortis manu militari de leur roulotte ou de leur épaisse tente, les vivants étaient à peine plus frais.

Des cris jaillirent quand les derniers nomades furent encerclés. Une rafale d’arme automatique retentit. Des kalachnikovs. Youri observa la foule désemparée. Plusieurs femmes sanglotaient à genoux. Leurs époux au teint mat, qui foudroyaient les intrus du regard, étaient, pour la plupart, en sang, blessés ou souffraient de fractures.

— Où sont les gosses ? s’étonna Youri.

La réponse fusa, aussi limpide et cassante que le givre des montagnes :

— Barricadés à l’intérieur de l’église.

Youri se tourna vers le capitaine Savina Martov. Officier de renseignements affecté à leur mission, elle portait un pardessus noir dont la capuche, bordée de fourrure de loup de Russie, était assortie à ses cheveux de jais.

Unique structure pérenne du campement, un clocher en pierre s’élevait derrière les roulottes et se fondait dans le paysage rocailleux.

— Avant notre arrivée, ils les avaient déjà mis à l’abri.

— Ils ont dû entendre les motos, confirma Dobritsky.

En croisant le regard de Youri, Savina sentit les premiers rayons du jour danser sur ses prunelles vertes. La jeune femme avait des idées très arrêtées : c’était elle qui avait fourni des liasses de documents secrets d’Auschwitz-Birkenau, notamment concernant les travaux de « l’Ange de la mort », le Dr Josef Mengele, surnommé ainsi dans le camp de concentration.

Après les avoir lus, Youri s’était souvent réveillé en sueur, victime d’effroyables cauchemars. Mengele avait pratiqué toutes sortes d’expériences atroces sur les prisonniers, mais il s’intéressait de près aux Tsiganes, en particulier aux enfants. Il les attirait avec des cadeaux, des friandises, leur demandait de l’appeler « Oncle Pepe »… et cela dans l’unique but de s’assurer leur coopération. Au final, ils mouraient tous exécutés, sauf le jour où il avait découvert d’incroyables jumelles gitanes.

Deux fillettes identiques. Sasha et Meena.

Youri avait lu le compte rendu avec un mélange d’horreur et de fascination.

Mengele avait consigné ses moindres observations sur les étonnantes sœurs : âge, histoire familiale, ancêtres. Il avait torturé leurs proches pour obtenir des informations supplémentaires, qu’il vérifiait en les testant sur ses jeunes cobayes. Les expérimentations allaient bon train mais, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ses travaux avaient connu un arrêt prématuré et il avait tué les fillettes d’une injection de phénol en plein cœur.

Frustré, l’abominable Mengele avait même écrit :

Wenn ich nur mehr Zeit gehabt hätte…

Si seulement j’avais eu plus de temps…

— Prêt ? lança Savina.

Youri acquiesça en silence.

Accompagnés de Dobritsky et d’un autre soldat, ils entrèrent au camp. Un cadavre gisait, face contre terre, dans son sang gelé.

Quelques mètres plus loin, l’église n’était qu’un empilement de pierres sans fenêtres. L’unique porte ? Quelques poutres rustiques liées entre elles et garnies de clous en cuivre. Conclusion : l’édifice ressemblait davantage à une forteresse qu’à la maison de Dieu.

Deux militaires montaient la garde près d’un bélier en acier.

Dobritsky jeta un coup d’œil à Youri, qui hocha la tête.

— Enfoncez la porte ! aboya le lieutenant.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Au premier coup de boutoir, le bois se fendilla et, après deux autres tentatives, la porte céda avec fracas.

Youri entra derrière Savina.

Éclairées de modestes lampes à huile, des rangées de bancs menaient à un autel surélevé et accueillaient, tapis dans l’ombre, des enfants de tous âges étrangement silencieux.

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