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Le dernier rêve de la colombe diamant

De
338 pages

Entre collines rouillées et plaines brûlées, la communauté aborigène de Moonlight Downs est un monde sauvage et magique où rituels et traditions rythment la vie... et la mort. C'est là qu'Emily Tempest, fille d'une aborigène et d'un chercheur d'or, a passé son enfance, et c'est là qu'elle revient après de longues années d'errance à travers le monde. Mais à peine est-elle arrivée que la violence se déchaîne. Le leader de la communauté est assassiné, le principal suspect, un sorcier complètement allumé, a disparu dans le bush et la communauté se disperse aussitôt. Emily échoue alors à Bluebush, un trou perdu et crasseux où règnent les tensions raciales et les cafards, peuplé de mineurs et d'ivrognes, décidée à retouver l'assassin de son vieil ami...


" Ce premier roman est un coup de maître ! Adrian Hyland nous livre un polar épique et ambitieux, sur fond d'Australie centrale, où aborigènes et blancs tentent de vivre côte à côte dans une paix fragile. "

Vogue




Traduit de l'anglais
par David Fauquemberg





INÉDIT




Domaine policier






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couverture
ADRIAN HYLAND

LE DERNIER RÊVE
DE LA COLOMBE
DIAMANT

Traduit de l’anglais
par David FAUQUEMBERG

images

À Kristin

Note de l’auteur

Les lecteurs familiers de la région du Territoire-du-Nord, située au nord de l’Australie, constateront que j’ai pris quelques libertés avec les dates, la géographie et même la réalité politique – ne serait-ce que parce que les péquenauds blancs réactionnaires ont enfin quitté le pouvoir ! Bien que le portrait que je dresse des Warlpuju s’appuie sur une expérience personnelle de plusieurs années de travail avec nombre de communautés d’Australie centrale, ce peuple n’existe pas : les gens, les rêves et les lieux décrits ici sont pure invention. La langue warlpuju, elle aussi, est en grande partie fabriquée ; elle inclut, cependant, certains termes communs aux langues qui sont parlées à travers une vaste région située au nord d’Alice Springs.

À propos des « noms de peau »

La société aborigène traditionnelle s’organise en « sous-sections » désignées par des « skin names » – ou noms de peau. Le nom de peau d’une personne détermine plusieurs aspects essentiels de ses relations avec les autres – la manière dont on doit lui parler, la possibilité pour elle de se marier, et avec qui… Dans les communautés aborigènes du centre de l’Australie, cette structuration de la société joue aujourd’hui encore un rôle fondamental dans la vie quotidienne des gens.

Glossaire

budju : jeune personne sexy (homme ou femme) ; canon

deux-pella : deux personnes

Jangala : nom de peau

Japanangka : nom de peau

juntaka : oiseau

kalu ! : interjection

kantiya ! : stop !

karlujurru : colombe diamant, variété originaire du nord de l’Australie – en anglais : diamond dove.

kirta : propriétaire

kurlupartu : flic

Kuminjayi : nom tabou

mamu : démon

manti : esprit familier – dans la culture aborigène, les sorciers possèdent une sorte de petit esprit, qu’ils envoient dans votre cerveau pour vous tuer, vous faire tomber amoureux, etc.

mijiji : femme blanche

Nangali : nom de peau

ngampartu : père

Nungarayi : nom de peau

papalurtu : homme blanc

parnparr : pauvre type/pauvre fille

warriya : fou/folle

warlakunjumana ! : Viens là !

wartuju : feu

wartujutu : cristal de feu

yuwayi : oui

Grosses mouches et eau verdâtre : des plaines à l’infini illuminées de soleil

J’ai garé mon petit pick-up blanc à la lisière du camp et je suis restée assise là, à contempler cet éparpillement de taudis en tôle.

Ils sont bien assez nombreux, ai-je pensé. Des garçonnets se disputaient un ballon dégonflé de football australien1, des fillettes jouaient au basket en soulevant des nuages de poussière, de jeunes hommes rafistolaient une voiture, des retraités ruminaient dans leur coin. Un mioche courait cul nu, poussant une roue de landau avec un fil de fer.

Cinquante, peut-être soixante personnes en tout. La communauté de Moonlight Downs.

Ils ont abandonné ce qu’ils étaient en train de faire, m’ont regardée. Tous autant qu’ils étaient.

Descendant de voiture, je suis restée plantée à côté de la portière.

— Hem… Bonjour…

Le son de ma voix s’est dissipé, sans réponse.

Le seul individu accueillant des lieux était un chien – un sac à puces galeux aux yeux larmoyants, dont le museau ressemblait à un mégot de cigare. Il s’est approché furtivement pour renifler mes pneumatiques.

Une minute ou deux ont passé, glaciales, interminables.

J’ai observé les alentours. Au sud, un alignement de collines rouillées, au nord, le jaune des plaines de spinifex brûlées par le soleil, qui plus loin s’effritaient pour se fondre au final dans le Plenty Desert. Blotti entre les deux, le camp, dont les traits les plus saillants étaient une éolienne qui marchait de guingois, une caravane argentée, une cabine de chiottes et un enclos à chevaux délimité par des poteaux en acacia lancewood. Les équipements de confort se réduisaient à un robinet qui fuyait et à une antenne radio à énergie solaire, juchée en haut d’un mât.

Les tourbillons de poussière projetaient dans les airs des détritus. Quelque part un enfant pleurait, ailleurs un corbeau croassait. Un trio de milans noirs me contemplaient, l’air affamés, du haut de l’éolienne.

Nous attendions, nous observions. Peut-être eux savaient-ils ce que nous attendions, mais moi, bon dieu, je l’ignorais. Nous étions à des kilomètres de nulle part. La ville la plus proche, Bluebush, se trouvait à quatre heures de pistes défoncées, et Alice Springs cinq heures plus loin encore. Et pourtant, une voix insistante sous mon crâne me commandait de faire demi-tour et de retourner là d’où je venais.

Des nuées de grosses mouches jaillissaient de la mare d’eau verdâtre qui stagnait au pied du robinet. Un petit garçon assis dans la flaque attaquait de l’index les deux traînées de morve parallèles qui coulaient de son nez. Une femme avait enlevé ses dents et les examinait, à l’affût d’une fissure, peut-être, ou d’un termite coincé. Un type d’un certain âge, solidement charpenté, arborant un cache-œil, un chapeau de fourrure et un tee-shirt où était imprimée l’image d’une grenouille posée entre deux petits pains, accompagnée de la mention : « Crapaud-Buffle Burger », se tenait assis sur le capot d’une épave de bagnole et tapait deux boomerangs l’un contre l’autre. L’effet produit était plus menaçant que musical.

Soudain, j’ai compris qui nous étions en train d’attendre. Il est sorti en se traînant d’un des abris d’écorce et de branchages du camp, étroits comme des cages à lapins, il a frotté son pantalon, puis il a déplié lentement le mètre quatre-vingts de sa maigre carcasse. Sa main en visière, ébloui par le soleil de cette fin de matinée, il m’a lorgnée du coin de l’œil, puis s’est avancé de son pas traînant. Jambes arquées, les pieds nus, il portait une chemise à carreaux, une barbe blanche et un air amusé d’avance.

Lincoln Flinders.

Jetant sur mes épaules la couverture que je venais de ramasser sur la banquette, j’ai éloigné à coups de pied deux ou trois chiens, et avancé d’un pas.

Arrivé à trois mètres de moi, il a marqué une pause pour m’examiner de plus près.

Que pouvait-il bien voir ? Une femme de petite taille vêtue d’une jupe en jean, avec une masse de cheveux noirs et drus, le teint fauve, et deux yeux pleins d’appréhension. Reconnaissait-il cette personne ? Ç’aurait été trop beau.

Un sourire mal rasé a froissé son épaisse barbe.

— Ben alors ça, b’jour, H’Emily ! a-t-il maugréé d’une voix rauque.

Ses yeux bruns rayonnaient.

Une vague de soulagement m’a envahie. Ses dents avaient payé un lourd tribut au temps, mais pas ses facultés d’observation. Je ne l’avais pas revu depuis plus de dix ans et, à l’entendre, on aurait pu croire que je m’étais absentée le temps de fumer une cigarette.

— Bonjour, Lincoln.

Il m’a serré la main, a passé le bras autour de mes épaules et a repris :

— J’aurais dû te r’connaître tout d’suite à c’te vieille couverture rouge.

Cette couverture m’avait suivie partout, dans mon enfance : en hiver, elle me tenait lieu de manteau ; l’été, elle m’offrait son ombre.

— Je suis passée par Jenny Creek, Lincoln. J’ai rendu visite à papa. Il me l’avait gardée bien propre.

— Mumm, a opiné Lincoln. Je vois. Couverture de Moonlight, on dirait bien.

Il a fait volte-face pour hurler sur la foule grouillante :

— Hé, vous, tas d’fainéants, bande de vieux sauvages, v’nez donc passer l’bonjour à la p’tite H’Emily !

Sa manière de prononcer mon nom avec un grand H aspiré m’a tiré un sourire.

— H’Emily Tempest ! La Nangali de c’te vieux Jack le Mécano. Ram’nez-vous et faites-lui bienvenue ! L’est r’venue à la maison !

Ce qu’ils ont fait ; et ce que, pendant un jour ou deux, j’ai presque cru avoir fait.

 

— P’tite Emmy, parnparr, a soupiré Gladys Kneebone, comme nous étions assises devant un feu de camp, une demi-heure plus tard. T’ont pas nourrie là-bas, dans l’Sud ?

Gladys, un véritable cuirassé monté sur des échasses, n’était pas beaucoup plus âgée que moi, mais elle avait explosé en tous sens. Immensément grande, immensément grosse, elle portait une robe verte et sa coiffure semblait taillée à coups de hache. Elle m’a posé de force dans la main un gobelet métallique rempli d’un thé à vous tourner la tête. Farfouillant dans les braises du bout de son bâton, elle m’a tendu une cuisse de… Une cuisse de quoi, d’ailleurs ? Je restais circonspecte. Lapin ?

— Ça, c’est d’la bonne bouffe ! s’est-elle écriée.

J’ai jeté un coup d’œil à la carcasse cramée qui, sous sa croûte de cendres, me souriait. Bon dieu, un foutu chat ! Ça faisait un bail que je n’en avais pas mangé. Pas grave, ai-je décidé, ça ne pouvait pas être pire que les saloperies qu’on m’avait fait ingurgiter dans les relais routiers, sur la route du Nord.

Ça ne l’était pas. Un peu filandreux, un peu gras, un peu… bon, un peu comme du chat, mais j’y suis arrivée.

Plusieurs des adultes que je connaissais de ma jeunesse – Dodds Court-sur-Pattes, Spinifex, Timothy l’Éolienne – sont venus à ma rencontre, ils m’ont murmuré quelques mots, m’ont serré la main ou prise dans leurs bras noueux. Cissy Whiskey s’est frayé un chemin à travers l’attroupement, elle m’a touché le visage comme s’il s’était agi d’un objet sacré et m’a servi le baratin de la fille prodigue. Cissy était célèbre pour son pain cuit sous la cendre. J’avais dû en manger des tonnes, de ce machin, noyé sous la mélasse, avec du thé noir et sucré pour faire passer le tout. Malgré son pain, Cissy était maigre comme un piquet, avec des yeux perçants et une auréole de cheveux blancs.

Je n’apercevais nulle part Hazel, la fille de Lincoln. Mon père m’avait confié qu’elle était partie quelque part vers l’ouest, à l’évidence il disait vrai. Ça m’arrangeait.

Lincoln a fini par chasser toute cette bande. Il s’est assis au bord du feu, et nous avons discuté seul à seule. C’était facile de discuter avec Lincoln. Depuis toujours. Tout au long de mes jeunes années, il avait été le chef vacher du ranch de Moonlight Downs, où mon père Jack travaillait comme mécanicien.

Il se comportait encore avec cette autorité silencieuse qui lui avait gagné le respect des noirs et des blancs. Il était bel homme, la peau lisse. Le monde blanc de l’élevage et des automobiles n’avait plus de secrets pour lui, mais au sein de son propre peuple, il était le leader de la communauté et des choses religieuses.

Nous avons évoqué mon père, qui exploitait désormais une petite mine d’or près de Jennifer Creek, à deux cents kilomètres au sud. Je lui ai brièvement raconté mes longues années d’errance : Adélaïde, Melbourne, la pension, l’université. J’avais commencé trois cursus sans en achever aucun, exercé des dizaines de jobs, la plupart dans des pubs, des bars crasseux. Entrepris de nombreux voyages. Qui, sans que je sache pourquoi, semblaient graviter toujours autour des régions les plus arides du globe.

— Alors, ces endroits-là que t’as vus ? m’a demandé Lincoln, hochant la tête. Chine. Inde. Afrique. Ouz… sais-pas-quoi…

— L’Ouzbékistan. Ouais. Là-bas aussi, j’y suis allée.

— Ils étaient comment, ces endroits ?

Seigneur, par où commencer ?

— Des pays bien ? m’a-t-il aidée.

J’ai regardé autour de moi. Les femmes préparaient le thé et le pain sous la cendre, les hommes jouaient aux cartes, ils riaient. Les enfants se maquillaient les uns les autres avec des spores de vesse-de-loup. Deux adolescentes avaient improvisé un jeu de ficelle avec du fil de cheveux2. Elles me lançaient des regards timides, sourire aux lèvres.

— Jamais aussi bien qu’ici.

Lincoln a hoché la tête et claqué la langue de cette manière compatissante qu’il réservait à tous ceux qui avaient eu l’infortune de quitter Moonlight Downs. Alors il m’a raconté comment eux-mêmes étaient rentrés à la maison.

Pendant des décennies, les aborigènes avaient déserté leurs terres traditionnelles pour aller s’échouer dans les villes de l’Outback 3. Mais ces dernières années, au fur et à mesure que ces terres leur étaient rendues par décision des tribunaux, une contre-offensive s’était amorcée. À travers tout le Territoire, des noirs entassaient leurs enfants et leurs chiens dans des automobiles dont la carrosserie ne tenait plus que par des bouts de fil de fer, et ils repartaient s’installer dans un monde de spectres et de chants.

Il en allait ainsi de ceux de Moonlight. Pendant presque toutes ces années où j’étais au loin, ils avaient vivoté dans un camp de fortune en périphérie de Bluebush, mais ils étaient revenus à Moonlight depuis déjà deux ans. D’un point de vue juridique, ils en étaient les propriétaires. Leur requête avait en effet abouti, dans le cadre de la Loi sur les droits fonciers des aborigènes du Territoire-du-Nord.

Pourtant, quand Lincoln évoquait l’avenir, le ton se faisait incertain. Revenir à Moonlight n’avait pas eu l’effet qu’il souhaitait. Pour bon nombre d’entre eux, cela avait eu lieu trop tard : les spectres s’en étaient allés, les chants étaient oubliés.

« N’ont pas encore gratté l’bitume de sous les s’melles de leurs godasses », telle était sa manière de décrire la situation. Les jeunes se languissaient des ordinateurs et de la picole, les adultes des lits douillets, des fast-foods et des DVD. À la moindre occasion, ils se précipitaient en ville, à Bluebush. Seuls les enfants et les retraités semblaient heureux d’être de retour au pays.

Tandis que nous parlions, j’ai remarqué un groupe de jeunes gars qui traînaient à distance et me lançaient des œillades furtives. Ils murmuraient au creux de leur poing, tout en désossant un pick-up Holden dévoré par la rouille. La voiture reposait en équilibre instable sur son flanc, étayée par un rondin de bois d’allure plus que bancale, à l’abri duquel ils s’affairaient nonchalamment. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’ils bricolaient là-dessous, mais ça n’avait pas l’air d’exiger de grandes compétences en mécanique de précision : leurs principaux outils se composaient d’une grosse masse, d’un pied-de-biche et d’un rouleau de fil de fer.

Quand j’ai senti que Lincoln avait besoin de repos, j’ai rejoint les jeunes sans hâte, et je les ai salués. Le plus costaud de la bande, un jeune type aux oreilles en feuilles de chou et au nez taillé comme une courgette, a passé sur ses battoirs un chiffon plein de cambouis, il m’a serré la main et m’a donné son nom, qui m’était familier.

— Ben ça alors, Bindi ! me suis-je exclamée. Je me souviens de toi ! Comment t’as fait ton compte pour te changer en foutue armoire à glace ? Dans le temps, je te bottais le cul.

Il a esquissé un sourire timide, se grattant le cul en question. J’espérais ne plus avoir à le botter un jour.

— Nous, on va chasser, Emily. Pourquoi qu’tu viendrais pas ? T’faire un dindon ou un chat, p’têt’. Voir un peu d’pays.

— Pas de problème, Bindi. Je suis partante.

J’ai jeté un autre coup d’œil à leur moyen de locomotion, retombé à l’horizontale. On aurait dit l’un de ces engins que les Nippons avaient jadis parachutés sur la ville de Darwin. Ses pneus étaient aussi décharnés que les chiens du camp. L’un d’eux – les pneus, pas les chiens – avait été rafistolé avec du spinifex et du fil de clôture.

— Par contre, je prendrai ma caisse, si ça ne vous dérange pas.

Ça ne dérangeait personne. Les nouvelles allaient vite. Le temps que je regagne mon Hilux, il croulait sous une charge qui aurait brisé les reins d’un bus de Shanghai. Il y avait là de vieux bonshommes qui inspectaient du regard le canon de leurs fusils, de petites vieilles armées jusqu’aux dents de nullas-nullas4 et de pieds-de-biche, des gosses morveux, de jeunes mamans avec des culottes enfilées sur les cheveux en guise de bandeaux et des bébés au sein. Williams la Glisse, avec une assurance qui faisait mentir son surnom, campait tranquillement allongé sur le toit. Sorti de nulle part, Lincoln s’est installé à côté de moi sur le siège passager.

Nous avons effectué une circumnavigation complète et très bruyante du camp, puis nous nous sommes lancés à travers les plaines ensoleillées, déroulées à perte de vue. Bindi ouvrait le cortège. Les neuf ou dix types entassés dans sa voiture entonnaient à pleins poumons ce que j’ai d’abord pris pour un chant de chasseurs traditionnel des Warlpuju, mais qui s’est cristallisé peu à peu en la version la plus plate qu’il m’ait été donné d’entendre du grand classique country Six Days on the Road.

« Six JOURS-sur la route et je-euh rent’ ce soir ! »

La cargaison de ma propre voiture se mettait à brailler sur la banquette arrière dès que revenait le refrain, poussant des rires tonitruants, fouettant l’air des poings. Lincoln marquait le tempo du plat de la main sur sa portière.

Quelle rigolade ! telle est la réflexion qui m’est venue une ou deux heures plus tard. Quelle sacrée rigolade ! J’avais oublié le plaisir des parties de chasse avec ceux de Moonlight.

Jusqu’ici, l’excursion n’avait guère été qu’un prétexte pour voir un peu de pays et faire du boucan. Mais maintenant, tous se taisaient : au sortir d’un virage, nous nous étions rangés derrière la Holden de Bindi, elle-même à l’arrêt à côté d’un dindon sauvage. Tellement près, en fait, que Bindi aurait pu l’empoigner pour lui tordre le cou. Toutefois, quand on tient entre ses mains le pouvoir miraculeux de la technologie moderne, on ne peut faire autrement que de l’utiliser. C’est à cette fin que le canon rouillé d’un fusil s’est faufilé par la vitre entrouverte. Le dindon a levé sur l’éternité un regard intéressé.

J’ai vu l’index de Bindi crocheter la détente et j’ai fermé les yeux, refusant de voir exploser cette petite tête naïve.

Il ne s’est rien produit.

J’ai rouvert les yeux. Nouvelle pression de l’index, nouveau silence insoutenable. Ce suspense me tuait, à défaut du dindon. Même si, quand même, ça commençait à devenir louche.

Un long bras noir a jailli par la fenêtre du passager, et il a farfouillé sans hâte dans une caisse posée sur le toit. En quête d’une lance ? me suis-je demandé, pleine d’espoir. Un boomerang ? Même une clé anglaise, à condition de bien viser, aurait fait l’affaire.

La main est ressortie avec un dégrippant en bombe aérosol. Mon dieu, me suis-je dit. Il a choisi de persister dans la haute technologie !

Le sifflement du spray dans le canon a paru déranger l’oiseau davantage que tout ce qui avait précédé. Il s’est éloigné d’un pas ou deux vers l’ouest, mais il gardait un œil sur nous, plus réticent que jamais à s’arracher à tout ce cirque.

Assis à côté de moi, Lincoln ne tenait pas en place depuis le début du spectacle. Quand le fusil une nouvelle fois a cliqueté à vide, il a rugi par la fenêtre :

— Feriez encore plus mieux de l’écraser, c’te bestiau !

Le canon du fusil s’est pointé dans notre direction, et je me suis jetée à couvert derrière le tableau de bord. Si ce foutu machin devait jamais tirer, il le ferait maintenant, à coup sûr.

— Qu’est-ce tu dis, l’vieux ? a hurlé Bindi.

C’en était trop pour le dindon, qui s’est envolé lourdement.

— J’dis : laissez faire les r’traités !

L’instant d’après, Lincoln était debout devant la voiture, fusil en main. Il a posé son coude sur le capot pour se stabiliser. L’oiseau se trouvait déjà à cent mètres et prenait de l’altitude, mais d’un coup, un seul, Lincoln l’a descendu.

 

Une heure plus tard, nous nous sommes arrêtés pour faire une pause, car mes très ou plus tout jeunes passagers avaient un besoin urgent de sortir. Je me suis détendue sur le siège, et j’ai tiré sur ma cigarette roulée de Champion Ruby une longue bouffée réconfortante, observant la scène alentour à travers le voile de fumée. Les vieilles dames creusaient le sol à la recherche de tubercules d’igname sauvage, et certains, parmi les plus jeunes, avaient sorti un râteau pour faire tomber une grappe de bananes de brousse, agrippée aux ramures d’un bois-sanglant. Le dindon avait été rejoint sur la plate-forme de mon pick-up par un kangourou, deux chats faméliques et un seau de baies de carissa.

Ils étaient chez eux, ici, pas de doute. Mais moi ?

J’ai grandi à Moonlight Downs. J’y suis arrivée à l’âge de quatre ans. Ma mère, Alice Limmen, était une Wantiya, originaire des territoires du Golfe, à cinq cents kilomètres au nord-est. D’elle, je ne me souviens de presque rien, si ce n’est un visage doux et fin, une berceuse wantiya et deux seins enveloppants où je fourrais mon nez le soir pour m’endormir. Mon vagabond blanc de père, Jack Tempest, l’avait courtisée, épousée et enterrée en l’espace de cinq ans.

Quand nous sommes arrivés au camp, Jack et moi, j’ai fait les quatre cents coups, et j’ai énergiquement refusé son offre peu persuasive de m’inscrire aux cours de l’École des ondes, retransmis par radio. Comme école, le campement des hommes noirs me suffisait amplement : je m’y rendais à l’aube et je ne rentrais jamais avant le crépuscule. Entre les deux, moi et ma petite bande, nous partions chasser dans les collines, pêcher dans les ruisseaux, grimper aux branches des arbres squelettiques, battre la campagne sur le dos des chevaux que nous empruntions au ranch.

Parfois, de retour de ces expéditions, sale et ébouriffée, le menton dégoulinant de miel sauvage, des lézards frétillants au fond d’une poche, je surprenais mon père à me dévisager, visiblement troublé. Il se demandait sans doute quel genre de sauvageonne il avait engendré. Mais au moins, il semblait rassuré par la facilité avec laquelle j’avais appris à lire tout à la fois les livres empilés sur nos étagères, et les rochers au milieu desquels nous partions en maraude, lui et moi, à la moindre occasion.

Mon père était prospecteur à ses heures perdues, un vrai gratte-rochers, et il trouvait que j’avais l’œil. Dans les périodes creuses de l’année, sur le ranch, il nous emmenait en vadrouille durant des semaines, Hazel et moi. Nous errions à travers le bush5, tous les trois, dans sa vieille camionnette Bedford, à guetter les moindres traces d’or ou à exploiter telle minuscule concession perdue dans les collines.

Ce monde sauvage, magique, s’est effondré autour de moi l’année de mes quatorze ans. Tim Buchanan, le propriétaire du ranch, est mort sans héritier, et un salopard sans cœur du nom de Brick Sivvier a repris le domaine. Les Warlpuju, dont la langue ne fait aucune différence entre p et b, l’appelaient Prick – Bite –, ce qui lui allait plutôt bien, finalement.

Un mois après son arrivée, Sivvier flanquait tout le monde à la porte, les blancs comme les noirs, et il faisait venir ses propres troupes du Queensland. Pour moi, cela avait signifié la pension, à Adélaïde. Pour mon père, l’évolution de ce qui, jusqu’alors, n’avait été qu’un passe-temps – chercher de l’or – vers une activité à plein temps qui, au final, lui avait assuré une petite fortune. Pour les Warlpuju, l’abandon des terres ancestrales et l’exil : dix ans d’alcool et de violence à Bluebush.

 

Pourtant, me suis-je fait la réflexion, assise au volant de mon pick-up, les genoux appuyés contre le tableau de bord, la clope au bec, ça ne doit pas aller si mal pour eux, s’ils sont encore capables de s’amuser autant.

La boîte de vitesses de Bindi était tombée en rade, si bien qu’il ne pouvait plus débrayer la première. Pas plus qu’il ne pouvait s’arrêter, sous peine de ne plus redémarrer, alors il décrivait des courbes autour de nous, au ralenti, tel un gigantesque lézard cliquetant. Au passage, il balançait des blagues, fonçait parfois sur les buissons pour débusquer les gosses.

— Aïïïïïïe ! vociférait-il. À faire des ronds comme ça, j’ai l’cerveau chamboulé…

Fin de la récréation. Mes passagers ont renoncé à leurs activités diverses pour se hisser à bord, tant bien que mal. Nous avons tracé un cercle lent dans la poussière et repris le chemin de la maison, échangeant des insultes, des oranges, du tabac à rouler et, de temps en temps, des passagers, car les enfants saisissaient la moindre occasion pour faire des sauts de trompe-la-mort entre les deux voitures.

Nous roulions au pied de la colline de Jimpili Hill, non loin du camp, lorsque quelque chose – une simple variation du niveau sonore, une imperceptible tension dans l’air – m’a fait lever les yeux.

Il y avait un alignement de rochers au sommet du mont, ou du moins de ce que je croyais être des rochers jusqu’à ce que l’un d’entre eux bouge. La forme s’est dressée sur ses pieds et a braillé : « Kantiya ! » – Arrêtez-vous ! – d’une voix aussi sombre et profonde qu’une vallée sous l’orage.

Mon cœur s’est arrêté de battre quand il s’est approché : c’était un homme de grande taille, puissant, attifé de haillons, de fourrure et de vêtements militaires achetés au surplus, un panache de plumes de hibou glissé sous son bandeau, un fusil en bandoulière, une meute de chiens enragés sur les talons. Je l’ai reconnu aussitôt.

Blakie Japanangka.

1. Inspiré du football gaélique, le football australien se joue, à la main ou au pied, avec un ballon ovale. (Toutes les notes sont du traducteur.)

2. Ou wirriji : fabriqué avec des cheveux, à l’aide d’un simple fuseau de bois, ce fil étonnamment solide a encore aujourd’hui des usages à la fois pratiques et cérémoniels.

3. Terme désignant en Australie les régions les plus retirées et arides de l’intérieur du pays.

4. Courte lance de bois des aborigènes, utilisée traditionnellement comme arme ou objet rituel lors des cérémonies.

5. Terme très utilisé en Australie, qui désigne tout à la fois les zones rurales isolées et leur végétation semi-aride – buissons épineux, etc.

Blakie à livre ouvert

Blakie dévalait la pente à grandes enjambées, dans de grands moulinets de bras, guenilles soulevées par le vent. Une escadrille de mouches vrombissaient au-dessus de sa tête. Il portait autour de son cou un cristal de quartz pendu à un collier en fil de cheveux. Une ceinture de fil de fer retenait son futal. Sur sa poitrine cliquetaient des couteaux immondes, glissés dans une bandoulière. La tête sanglante d’un serpent émergeait d’une des poches de son manteau. Il tenait dans sa main gauche un immense bâton de combat.

— Oh non ! ai-je gémi, en me tournant vers Lincoln.

Je l’avais oublié, ce Blakie.

— Personne ne nous en a encore débarrassé ?

Lincoln a fait claquer sa langue, a laissé échapper un soupir fugitif. Un signe de désapprobation peut-être, sans que je sache au juste s’il visait l’arrivée de Blakie ou mon manque de respect à l’égard d’un ancien.

Tout au long de notre jeunesse, à Moonlight, les vieux nous avaient perpétuellement menacés, rabâchant leurs histoires de démons qui rôdaient la nuit dans la campagne, de monstres à la chevelure de serpents et aux yeux de cristal, de créatures fabuleuses qui vous arrachaient la tête si elles vous surprenaient à rêver dans la mauvaise direction.

Ces histoires n’étaient sans doute que la version warlpuju d’une tactique alarmiste classique, mais j’ai bien cru qu’elles se matérialisaient toutes d’un coup, par cette lointaine soirée d’hiver où Blakie avait débarqué au camp pour la première fois.

Je me revois encore, allongée dans le swag1 avec Hazel, pétrifiée de terreur, tandis qu’il marchait d’un pas lourd de feu en feu, lançant des volées d’invectives aux Warlpuju abasourdis.

— Putain de mer venir, grondait-il, inondation monter, flots verts rugir et emporter l’homme blanc, emporter l’homme noir qu’est blanc comme un fantôme à l’intérieur…

La seule présence physique de Blakie était déjà terrifiante, mais les murmures qui s’élevaient dans son sillage l’étaient bien plus encore.

Blakie était un sorcier.

Les sorciers, par ici, peuvent vous guérir ou vous tuer, en fonction de leur humeur, et l’humeur de Blakie penchait généralement du côté meurtrier de la balance.

On l’appelait à l’occasion pour sauver les malades de ce qui les possédait, quoi que ce puisse être, et, de fait, les guérisons accélérées étaient fréquentes, même si, selon mon père, cela devait plus à la peur qu’inspirait le docteur qu’à toute autre chose.

Mais quand le sorcier vous avait dans le collimateur, vous étiez cuit. Mieux valait se résigner à libérer le fantôme en soi et faire ses adieux. Commencer le sorry business – les longues cérémonies de deuil. Il était capable de vous arracher les os d’un simple regard, d’envoyer son manti – son esprit familier – sous votre crâne et de faire sortir vos yeux de leur orbite, de séduire votre femme depuis l’autre bout d’une cuvette argileuse, de se transformer en tornade et de vous projeter dans les nuages.

Les origines de Blakie demeuraient un mystère. Certains vieux affirmaient qu’ils l’avaient vu enfant, enchaîné à un arbre non loin de Kilyubatu, au nord d’ici, en plein désert. Ceux de Kilyubatu juraient à qui voulait les entendre qu’il avait été élevé par les dingos. Teddy Bushgate tenait de source sûre qu’il avait jailli, sous sa forme actuelle, d’un volcan en éruption. Nous autres, les gamins, nous l’appelions Mamu : le Démon. Tous, à l’exception de Hazel, étrangement immunisée contre la terreur générale que Blakie inspirait. Il semblait même la fasciner.

Mon vieux m’avait raconté une fois que, d’après les bribes d’histoire qu’il avait pu recouper, les gens d’une mission avaient emmené Blakie tout gosse dans un orphelinat d’Adélaïde, d’où il avait fini par s’évader pour se réfugier dans le désert. Il en était ressorti des années plus tard, couvert de cloques et de brûlures, et complètement cinglé.