Le dernier Talgo à Port-Bou

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Gabriel Llaubre est un flic hors du commun qui n'a pas que des problèmes avec l'éducation de son fils... Artiste durant ses semaines de repos, il est surtout « inspecteur des cadavres en partance » pour l'étranger au commissariat de Perpignan, une routine morbide à laquelle il a tenté d'échapper en se surnommant lui-même « L'Ange de la mort ». Mais son funèbre quotidien va basculer le jour où il sera confronté à deux cadavres suspects : un voyageur italien trouvé mort dans le Talgo en gare perpignanaise et un serveur de fast-food décédé trop jeune. Son enquête le mènera sur les traces du philosophe juif allemand Walter Benjamin, qui, 65 ans plus tôt, fuyant l'Allemagne nazie et harcelé par les autorités franquistes, s'est suicidé en passant la frontière à Port-Bou...

Au terme d'une étrange course-poursuite sur la Côte vermeille, cette piste fructueuse conduira « L'Ange de la mort » devant le cimetière de Port-Bou pour un dénouement apocalyptique.

Publié le : lundi 1 janvier 2007
Lecture(s) : 24
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782361330217
Nombre de pages : 131
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Chapitre I
Nuit du 23 au 24 septembre
La procédure était totalement inhabituelle. Le type avait eu son infarctus dans le Talgo du Montpellier-Port-Bou lors de l’entrée en gare de Perpignan, aux alentours de 18 h 45. Il avait été évacué par les pompiers vers les urgences et il y était décédé officiellement à 19 h 30. A une heure du matin, toutes les formalités administratives, hormis mon intervention, étaient réglées. Il s’appelait Paolo Bartaldi et son voyage terrestre venait de s’achever à 55 ans. Des “amis” italiens devaient prendre en charge son corps sur les coups de deux heures du mat’. Les Ritals arrivaient et repartaient en jet privé. L’autorisation de quitter le territoire français était déjà acquise... il ne restait plus que moi, avec mon sceau et mon tampon ! Je suis le dernier vestige d’une vieille coutume moyen-âgeuse. Le corps d’un défunt ne peut pas sortir des limites d’une ville française sans qu’un officier de police n’ait ins-pecté le macchabée, scellé l’enveloppe en zinc du cercueil et apposé le tampon de validation sur un formulaire. Ce que les autres flics appellent le sceau de l’Ange de la Mort.
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Les morts ont toujours attiré les hors-la-loi. Peut-être parce qu’un cercueil, ça ressemble étrangement à une malle de voyage ou à un coffre de trésor... Dans le cas de Bartaldi, les services administratifs avaient bouclé le travail en moins de sept heures... et sept heures en dehors de la journée de travail ! Une performance qui semblait totalement utopique pour l’administration fran-çaise. Cela signifiait que les “parents” du mort avaient des relations politiques très très haut placées... à la fois en Italie et en France ! Bref, Bartaldi était soit un agent secret italien, soit un mafieux... ou les deux !
Avant d’être l’Ange de la Mort, j’étais un simple flic. J’ai débuté au service des accidents de la Police natio-nale. Pendant sept ans, j’ai vu les pires atrocités que le plus baroudeur des militaires ne contemplera jamais. C’est fou ce que nos bagnoles et nos camions savent détruire un corps ! Tous les jours, je ramassais des puzzles humains sanguinolents. Ensuite, à ma demande, on m’a muté à la Police de Perpignan où je suis resté cinq ans jusqu’à ce qu’un gitan me tire une balle dans le pied droit. On m’a amputé du gros orteil et, depuis, je boitille légèrement. Cela fait trois ans que je suis devenu un Ange... et que je tamponne mes autorisations de sortie de la ville. Pour tenir le coup, je me dis que ces morts que j’inspecte sont propres, sans une tache de sang. Je n’ai plus l’horreur des corps mutilés, fusionnés avec la tôle à voiture, et mes clients ne me tireront pas dessus si je leur tourne le dos... Sept plus cinq plus trois, cela fait quinze ans que je suis flic ! J’ai quarante-cinq ans et, dans sept ans, je partirai avec une petite retraite si ma blessure au pied est effectivement reconnue comme invalidante par l’administration. Je pourrai peindre tout mon soûl les vagues qui s’écrasent sur les rives de la Côte vermeille...
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Avant de devenir fonctionnaire, j’étais peintre à Saint-Tropez. J’ai tout plaqué pour une femme et le fœtus qu’elle portait dans son ventre. Mon fils Michel a quinze ans. Ma femme s’est barrée quand j’ai pris la balle dans le pied. Je vis seul avec Michel dans une petite maison à Villeneuve-de-la-Raho, cinq kilomètres au sud de Perpignan. Nous prenons nos repas du soir ensemble lorsque c’est ma semaine de repos. Il est en première scientifique au grand lycée privé de Perpignan. Il ne pense qu’aux mathé-matiques, à la physique-chimie et à l’informatique. Nous avons très peu de choses à nous dire. C’est un brillant carac-tériel ! Ses profs l’aiment et le détestent à la fois. Je les com-prends très bien, il me fait le même effet...
L’interne de garde, Niang, un Sénégalais que je commen-çais à bien connaître, me montra le corps dans le cercueil alors que nous attendions les deux “amis” italiens. – Voilà ton client, Llaubre ! fit le toubib en ricanant. Ça fait plus de quatre heures qu’il est dans notre morgue, le délai de sécurité est passé... il s’est pas réveillé ! – Vous n’avez rien remarqué ? – J’ai pensé à la même chose que toi... on lui a fait une petite radio du buffet en douce ! Rien de suspect. Pas de drogue planquée dans le corps. Ce type estcleansauf qu’il est mort. Ils avaient rhabillé Bartaldi avec ses vêtements d’origine. Un costume bleu bien coupé. La fameuse élégance italienne. Je reconnus le modèle classique de cercueil fourni par une maison renommée de Perpignan. Eux aussi avaient fait vite. Il n’y avait cependant rien à chercher de ce côté... – Tu as sa valise ? Et vous l’avez fouillée ?... Niang protesta : – C’est ton job ça, pas le mien ! Peut-être pas très légal, non plus ? Il me regardait avec un air narquois: – C’est pas une valise,... c’est un sac de voyage ! Là-bas, dans le coin...
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– Alors, va te boire un café, le temps que je tamponne mes papiers... Le Sénégalais rit grassement en me tapant sur l’épaule : – Tu sais que tu fais un boulot de con ? Et le toubib me laissa seul face à ma conscience. Mais ma conscience me fichait la paix depuis pas mal de temps. Dans le portefeuille de Bartaldi, je trouvai des euros en billets et en pièces, une carteVisaet son billet de train. Il aurait dû arriver à Port-Bou, la première ville espagnole après la frontière, vers 19 h 43. Je fouillai le petit sac noir : des vêtements, une eau de toiletteVersaceet un livre de poche. Un bouquin en italien d’un certain Walter Benjamin. Le nom me disait quelque chose. Pourtant je ne lis quasi-ment pas, hormis des livres sur la peinture et des BD. J’avais la désagréable impression de passer à côté de la vérité. De me faire avoir. Je réfléchis à ce que je pouvais faire d’utile mais j’eus beau réfléchir, je ne trouvai aucun motif pour empêcher ce mort de repartir en Italie. Je sortis mon nécessaire à relever les empreintes que nous trimba-lions en permanence dans la mallette noire des Anges. Un peu fébrile, je manipulai la main droite du cadavre. Il ne fal-lait pas que les Italiens comprennent ce que j’avais fait. Je repérai rapidement un flacon d’alcool et du coton, matériaux des plus banals aux urgences. Je nettoyai mon client avec la dextérité d’une manucure professionnelle. On frappa à la porte. La grosse tête de Niang apparut : – Tes clients viennent d’arriver. Tu es... présentable ? Par dépit, je glissai le bouquin en italien dans ma poche et rebouclai la fermeture éclair du sac de voyage.. – Fais-les entrer ! Deux bellâtres en costumes sombres pénétrèrent dans la salle aux lumières tamisées. Vêtus à l’identique, ils portaient également le même modèle d’attaché-case. Une version luxueuse de la mallette des Anges. Ils me saluèrent par un imperceptible mouvement de tête.
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Quand ils me regardèrent, je compris à qui j’avais affaire... Cérémonieusement, je leur jouai mon rôle d’Ange catalan. Depuis quelques mois, j’avais opté pour une tenue plus originale que les éternels costumes gris des profession-nels de la mort. Costume deux pièces noir, bottines noires, en partie dissimulées par le pantalon, qui prenaient ainsi des allures de simples mocassins, chemise Arrow’s noire, cra-vate noire avec des points blancs... il fallait s’approcher à quelques centimètres des points pour comprendre qu’il s’agissait de petites ailes blanches... cette cravate angélique, je l’avais trouvée par hasard en faisant des courses au Perthus, sur la frontière franco-espagnole ! J’espérais avoir la gueule du fonctionnaire dur et consciencieux. Je soulevai à nouveau l’enveloppe de zinc du cercueil, me penchai sur le corps pour mimer une vérifica-tion. Puis, avec des gestes plus lents qu’à mon habitude, je scellai l’enveloppe avec deux sceaux de cire rouge posés en quinconce sur des vis de fixation. Je cabotinai un poil de plus en donnant une tape sur le filtre d’air fixé sur l’enve-loppe métallique. Bartaldi était désormais emballé dans sa poche de zinc. Le filtre d’hygiène bien en place. Les deux sceaux rouges des Anges en guise de billets pour le paradis... ou l’enfer ! Les deux Ritals eurent l’air d’apprécier ma mise en scène. Petite et rare satisfaction personnelle dans ce boulot de merde !
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