Le Dernier Viking

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Ce dernier Viking, Martel, poursuit un rêve étrange : vivre comme ses ancêtres nordiques une vie luxueuse, barbare et joyeusement cruelle.Ainsi, ce paysan normand truculent et quelque peu paillard prend-il à contre-pied nos habitudes modernes d'où sont absentes l'imagination, la sensualité et la passion.Et, comme chacun sait, les rêves les plus fous se réalisent parfois...
Publié le : mardi 25 février 2014
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EAN13 : 9782021172669
Nombre de pages : 256
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Truculent, quelque peu paillard, pourvu d’un marteau quasi magique dont il use pour mille facéties et exploits, Martel connaît une seule passion, celle des Vikings, de leurs hauts faits et méfaits à travers l’Europe du IXe siècle. Il a construit un drakkar et s’est entouré d’une jument, de deux chiens, d’une couleuvre et d’un faucon, panoplie vivante et dérisoire qu’il entretient amoureusement tout en poursuivant un rêve secret : découvrir le trésor qu’à coup sûr les Vikings ont jadis enfoui dans sa propriété.

Femme, fils et bru l’indiffèrent, et même l’exploitation de ses terres : de quels prestiges pourrait se parer la vie moderne, sa banale rigueur et ses richesses misérables ? Seuls trouvent grâce à ses yeux Lucas, compagnon rusé qui nourrit soigneusement les phantasmes de Martel, Gabriel « le Bêton » qui ne vit que pour ses ruches, et puis Odile, jeune médecin qui partage avec sérénité ses élans amoureux entre son assistante et Martel.

Les Vikings seraient-ils plus proches du nostalgique Normand que lui-même n’oserait l’espérer ? Des rapports inattendus vont surgir entre des éléments aussi divers que le siège de Paris par les Vikings en 885, le port pétrolier d’Antifer, une révolte de marins pêcheurs, le destin des dieux scandinaves et les passions des simples agriculteurs d’aujourd’hui. Le rêve de Martel se réalisera ; ce sera son apothéose et son apocalypse. Il s’y perdra frénétiquement, rejoignant ainsi les légendes et les mythes dont son esprit était hanté.

 

 

Patrick Grainville est né en 1947 à Villers (Normandie). Agrégé de lettres, il enseigne dans un lycée de la banlieue parisienne. En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les Flamboyants. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans.

DU MÊME AUTEUR

La Toison

Gallimard, 1972

 

La Lisière

Gallimard, 1973

et « Folio », no 2124

 

L’Abîme

Gallimard, 1974

 

Les Flamboyants

Prix Goncourt

Seuil, 1976

et « Points », no P195

 

La Diane rousse

Seuil, 1978

et « Points », no P838

 

Bertrand Louedin

Bibliothèque des arts, 1980

 

L’Ombre de la bête

Balland 1981

 

Les Forteresses noires

Seuil, 1982

et « Points », no P839

 

La Caverne céleste

Seuil, 1984

et « Points Roman », no R246

 

Le Paradis des orages

Seuil, 1986

et « Points », no P24

 

L’Atelier du peintre

Seuil, 1988

et « Points », no P420

 

L’Orgie, la neige

Seuil, 1990

et « Points », no P421

 

Colère

Seuil, 1992

et « Points Roman », no R615

 

Egon Schiele

Éditions Flohic, 1992

 

Georges Mathieu

(en collaboration)

Nouvelles Éditions Françaises, 1993

 

L’Arbre-piège

Seuil, 1993, « Petit Point », no PPT 57

 

Les Anges et les faucons

Seuil, 1994

et « Points », no P203

 

Richard Texier

La Différence, 1995

rééd. revue et augmentée, 1999

 

Le Secret de la pierre noire

Nathan, 1995

 

Le Lien

Seuil, 1996

et « Points », no P338

 

L’Ardent désir

Flohic, 1996

 

Le Tyran éternel

Seuil, 1998

et « Points », no P620

 

Les Singes voleurs

Fleurus, 2000

 

Le Rire du géant

Fleurus, 2000

 

Le jour de la fin du monde,

une femme me cache

Seuil, 2000

et « Points », no P837

 

New York 11206

(en coll. avec Jean-Yves Le Dorlot et Tony Soulié)

Éditions du Garde-Temps, 2001

 

L’Atlantique et les amants

Seuil, 2002

et « Points », no P1064

 

La Joie d’Aurélie

Seuil, 2004

Un fléau venu du nord se répandra sur tous les habitants de la terre.

Hardiment ils partirent au loin chercher de l’or et dans l’est ils devinrent la proie des aigles.

C’est le feu qui est le meilleur pour les fils des hommes ainsi que le spectacle du soleil.

On lui avait toujours connu ce surnom étonnant, vaguement belliqueux qui l’exposait tour à tour à la risée et au respect. Car c’est à l’origine de sa destinée qu’il manifesta cet intérêt violent pour l’objet dont son sobriquet fut tiré. Dans son berceau il jouait déjà avec l’outil. Par hasard, il l’avait aperçu. Il se mit à pleurer et n’eut de cesse qu’il n’eût obtenu le prosaïque instrument. Alors, notre héros émit une foule de gazouillements et son visage fut envahi de mimiques si joyeuses qu’on décida de ne plus lui ôter le jouet cause de tant de débordements. A la plage, il refusait d’emporter une pelle bleue ou un petit seau. Il arrivait porteur du fatal auxiliaire dont, avec l’âge, il fit un usage varié et merveilleux, parfois redoutable. Certaines dames entourées de marmaille se plaignaient de la présence d’un tel engin dans une main si jeune encore, ce qui mettait en péril les têtes de leur progéniture écervelée, morveuse et braillarde. Très vite, il convertit cet objet réputé pesant à des fins de pure poésie. On ne se lassait pas de le voir le lancer vers la cime des plus beaux arbres. Tout là-haut, le projectile semblait, avant de retomber, vouloir jouer avec les grands oiseaux libres. Au ras de la mer, il filait, lapidaire et doré, comme un drakkar, en direction des bandes de marsouins cabriolant parmi les vagues. Les parents du garçon avaient espéré qu’un tel goût passerait avec les années, bien au contraire, à vingt ans, il possédait toute la science de son jouet fabuleux. Il en embrassait les particularités les plus délicates, les fonctions les plus cachées. C’était devenu un art, un destin. L’opinion publique libérant ses fantasmes attribuait à mon héros des performances et des forfaits aussi inouïs qu’invérifiables. Dans les fermes, on conseillait aux femmes stériles d’aller le voir. Quel rite se déroulait alors entre les patientes et notre magicien ? Plusieurs femmes recouvrèrent-elles ainsi la fécondité comme l’affirment des rumeurs légendaires ? On ignorait le rôle joué dans l’opération par l’objet truculent, inséparable du guérisseur. D’autres racontent qu’un taureau méchant s’échappa un jour de son champ. Dans sa fureur il avait déjà culbuté plusieurs personnes quand notre homme survint. Il ajuste son outil qu’il lance à la tête de l’animal. Le taureau vacille et s’effondre. Le village fut définitivement libéré du monstre. Certaines nuits, disait-on, il partait braconner dans les forêts interdites. Le provocateur de la loi galopait dans les taillis ténébreux. Il tuait d’innombrables bêtes par le seul maniement de cet objet foudroyant.

On raconte aussi qu’il construisit en quelques jours cet extraordinaire bateau dont nous reparlerons, sorte de drakkar, avec lequel il sillonnait l’estuaire en mal de conquêtes imaginaires. L’outil fantastique avait suffi à l’élaboration du souple vaisseau viking. Le comble du merveilleux était atteint quand une vieille aubergiste racontait aux étrangers de passage qu’elle avait surpris l’homme, par une nuit de pleine lune, lançant l’instrument vers les étoiles. Mais le prodige consista en ce que, soudain, le bolide arrivé au terme de son ascension vira de lui-même et revint dans les mains de son propriétaire, tel le boomerang des aborigènes d’Australie. Vision féerique : des milliards d’étoiles faisaient rebondir leurs étincelles dorées sur le métal du projectile ailé. Enfin, je ferai cette révélation monstrueuse par souci d’une objectivité absolue : les plus pernicieuses langues de la région affirmaient que notre homme se servait de son arme pour épouser sa jument, qu’il aimait à la folie et qui était magnifique en vérité, d’un noir aux reflets bleutés. Car de même que sur la mer il avait un drakkar, il ne se déplaçait sur terre qu’à dos de cheval.

Instrument de jeu, de gloriole, de fécondité et de destruction, telles étaient les fonctions multiples et contraires de ce précieux auxiliaire dont notre homme ne se fût jamais séparé. On comprendra pourquoi les contemporains ne se firent pas faute d’identifier rapidement l’homme à sa fulgurante mascotte. Oserai-je après les attributions extraordinaires que je viens d’énoncer avouer l’identité de cet outil obsédant. C’est un très vieil objet, très lointain, probablement lié au début de l’histoire humaine. Il reste aujourd’hui d’un usage universel. Rien pourtant dans son aspect si commun ne semblait le destiner à une pareille carrière. Cet outil, lecteur, je vais te révéler son nom tout de go. Ne ris pas. Fais-en ce que tu voudras mais considère avec indulgence et curiosité le destin d’un homme qui lui fut lié dès son berceau et qui l’emportera serré dans sa main au fond du tombeau. Cet objet trivial, robuste et laborieux, à première vue peu propice à la danse et au rêve, c’est un Marteau. Le Marteau de Martel.

 

 

 

 

Vers la cinquantaine, Martel qui affectionnait les bistrots du village avait fait la connaissance d’un garçon de café singulièrement agile, intelligent et beau. C’était un étudiant qui travaillait l’été dans les bars pour payer ses études. Les deux hommes semblaient fascinés l’un par l’autre. Le garçon de café ne quittait pas des yeux l’étrange marteau attaché à la ceinture de son client. Martel lui révéla qu’un marteau semblable était l’instrument légendaire du dieu Thor, divinité viking rustique et bénéfique. Thor aujourd’hui moins réputé qu’Odin était jadis, chez les Vikings, plus populaire que ce dernier. Ceux-ci se disaient fils de Thor. Le marteau avait le pouvoir singulier de revenir, après avoir été lancé, dans les mains du dieu. Il est étonnant que cet objet primitivement symbole priapique et de fécondité soit peu à peu devenu entre les mains du forgeron et du charpentier instrument d’ordre, de labeur et de civilisation. Ainsi, c’était l’archaïque et lumineux marteau d’un dieu, puis l’instrument de l’effort civilisateur des hommes que Martel transportait naïvement à son flanc avec plus de tendresse qu’il n’en montra jamais pour sa femme et son propre fils.

Le manche était assez long, d’un beau bois lisse et blond dans l’intimité duquel on voyait se répandre un flot de veines mauve sombre. Martel disait qu’il s’agissait du sang des bêtes et des arbres abattus dans la forêt. La tête de l’outil était une merveille. D’un cuivre odorant et lumineux, minutieuse, cohérente et proportionnée comme le crâne d’un faucon, elle conservait les imperceptibles traces de chocs et de rencontres qui remontaient à des dizaines d’années. Heurts parfois sanglants. Contacts inavouables. C’était un rébus de fines fêlures, de sourdes commotions, comme on en voit aux enclumes des forgerons. Devant telle ou telle bosse Martel disait : « Ça, c’est sa bosse des mathématiques, c’est grâce à elle que mon marteau calcule la distance et ne rate jamais son but ! Ça, c’est sa fontanelle, c’est par là qu’il vit, qu’il palpite… Ça, c’est le trou de la mémoire et cette petite cloque de métal transparent, ici, c’est son œil unique, cyclopéen ! » Martel avait fini par se persuader que tant de contacts, frictions avec des matières si différentes avaient à la longue sensibilisé le marteau et éveillé pour ainsi dire en lui une forme d’intelligence. « Là-dedans, disait-il, c’est tout bourré d’électricité et de neurones ! »

Sous la tête du marteau étaient sculptées dans un métal plus clair et plus neuf des grappes de petits griffons agressifs, cramponnés dans une étreinte hurlante. Plus tard, Lucas y ajouta un réseau de signes hermétiques, sortes d’hiéroglyphes magiques. En vérité, il s’agissait de runes vikings.

Les deux hommes ne se quittaient plus. Le barman à force de sourires, de paroles enjouées, de récits fascinants et, il faut bien le dire, d’apéritifs gratuits, s’était attaché Martel de façon indissoluble. Lucas était beau sans être grand, noir de cheveux, brun de peau. Il avait un regard perçant sous des sourcils épais, une bouche fine, un nez mince en arête un peu longue. Il portait une moustache noire comme du jais. Cette effusion de poils sous le double orifice équivoque des narines ne comportait rien d’obscène ni de lubrique ; bien au contraire, elle renforçait et pour ainsi dire signait le visage d’un paraphe subtil. Antennes plus que moustaches, tant l’expression dominante de Lucas suggérait la ruse, le flair et la divination des chats. A la terrasse du café il voltigeait, agile et silencieux au milieu des tables. Soudain, comme par magie, il déposait devant vous la liqueur dont justement vous aviez soif.

L’étudiant-garçon de café finit par entrer dans la maison de Martel, d’abord pour remplir des fonctions intermittentes de comptable. Les finances du domaine étant tombées assez bas, Martel comptait sur le génie de Lucas pour les restaurer. Cette intronisation d’un nouveau favori dans la famille provoqua une levée d’armes. Jeanne, l’épouse de Martel, son fils Henry et Alice, sa belle-fille, se liguèrent contre l’intrus. Jeanne reprochait à Lucas d’attiser les mauvais penchants de son mari.

Ils buvaient ensemble. Martel se grisait. Lucas restait lucide. Souvent il flattait cette espèce de délire viking qui était la principale maladie de Martel. Grâce à sa culture, l’acolyte donnait aux chimères du maître une alimentation sans cesse renouvelée. Les études de Lucas s’achevèrent. Il n’avait plus aucune raison de revenir l’été travailler au café pour payer sa chambre et ses livres d’étudiant. Il avait soutenu avec succès son doctorat sur la philosophie matérialiste au XVIIIe siècle dans l’œuvre du marquis de Sade. Lucas pouvait prétendre à une chaire d’enseignement à Paris. Martel se désespérait de perdre à jamais cette amitié si vivifiante qui échauffait ses passions, les lui rendait plus conscientes et en quelque sorte les faisait fleurir. Mais Lucas ne cachait pas l’aversion qu’il nourrissait à l’égard de l’enseignement et des coteries intellectuelles de Paris. « Apprendre la philosophie à ces blancs-becs, à ces idéologues au petit pied et pleins de suffisance ! Qu’ai-je à perdre ma salive pour ces falots trous du cul ! disait-il avec une superbe toute viking qui émerveillait Martel. Enseigner ! Je préfère garder pour mon seul profit le fruit de mes recherches ! » Lucas avait un verbe coulant, coloré, toujours orné et séduisant. Ce trait n’avait pu que lui attacher Martel qui pratiquait lui aussi une langue haute, drue et bigarrée. « Et puis je n’ai plus rien à apprendre des villes, ajoutait Lucas. Elles m’ennuient. Tout y est déjà défait, dégradé. Que pourrais-je ajouter à cette décomposition ?… » Martel ne sentait pas ce qu’il y avait d’implicite et de mortel dans ces propos. Il croyait tout bonnement que Lucas voulait s’installer à la campagne en raison du bon air et de la paix des champs. Touché par tant d’éloquence qu’il prenait pour le plus pur amour de la vie rustique, il proposa à Lucas une tâche de comptable à temps complet, cette fois, à quoi s’ajouteraient des fonctions de régisseur de ses terres et de ses propriétés. Car Lucas était aussi habile mathématicien que fin philosophe. Jeanne et Henry se rebellèrent contre cette extension des pouvoirs de Lucas. Ils jugeaient ruineux ce projet d’un établissement définitif. Une bouche de plus à nourrir, quand Martel négligeait depuis des années l’exploitation de son patrimoine ! « Lucas relèvera nos finances ! rétorqua Martel avec emportement. Et puis je connais bien Lucas, c’est mon fils spirituel ! Nos sensibilités s’accordent. Ses vues sont hautes et larges !… Avec lui je respire un air vivifiant. Je respire ! Vous m’entendez. Toi et ta mère, vous m’étouffez !… Lui ! il aime la vie ! Vous, vous la rapetissez à la mesure de vos vues avares. Vous ne serez jamais que des gagne-petit, des péquenots étriqués !… » Puis il leur claqua la porte au nez. Après tout, il était le maître chez lui. Il y établirait Lucas, c’était chose faite.

On installa au nouveau venu, tout là-haut sous les combles, un appartement confortable. Sa chambre jouxtait la bibliothèque pluricentenaire de la famille. Martel ne fréquentait ces lieux que pour choisir quelque texte sur les Vikings. Dès l’installation de Lucas, il lui demanda de lui traduire et de lui lire les vieilles chroniques pour la plupart écrites en latin. Au fond, cette magie de conteur était ce qui, par-dessus tous ses autres talents, attachait Martel au garçon. Lucas, aussitôt informé de la passion de son nouveau maître pour le Moyen Age et les Vikings, n’avait-il pas promis de lui raconter par le menu les plus beaux épisodes de la grande épopée normande ?

Lucas avait beaucoup insisté pour habiter au sommet de la maison et pour ainsi dire à sa tête. Il régnait là-haut, entouré de ses livres, de ses cartes, de ses herbiers, d’une foule de manuels ésotériques. Il avait fait ouvrir le toit. Par la fenêtre, il avait engagé le grand tube noir d’un télescope avec lequel il analysait le ciel. Même Jeanne qui haïssait Lucas s’était sentie secrètement émue certaines nuits d’insomnie en pensant à ce beau jeune homme brun dont l’œil perçant, qui semblait n’avoir jamais besoin de repos, scrutait le silence des constellations. De son lit, souvent elle percevait la souple et presque muette activité de ses pas. Le frôlement était encore plus léger et plus volatile que celui des rats. Peut-être eût-elle aimé le rejoindre alors, surtout les nuits d’hiver, qui sont désolées dans les terres. Il lui aurait montré au fond du ciel glacé le pollen chaud et doré d’Orion.

 

 

 

 

Une année s’était écoulée depuis l’établissement de Lucas. On était en mars. Les constellations avaient viré dans le ciel. Bételgeuse, Orion disparaissaient peu à peu. Les nuits pétillaient de soleils nouveaux. Lucas n’avait jamais été si gai. Jeanne en augurait le pire quoique cette exubérance du garçon lui pinçât secrètement le cœur. Chaque matin elle écoutait Lucas dégringoler lestement l’escalier. On eût dit ses talons ailés. D’un trait il atterrissait dans la cuisine. Alors pour son petit déjeuner d’un ton provocant il réclamait du lait au miel préparé par Gabriel. Alice, quoique pétulante en ces premières matinées printanières, s’efforçait de se raidir à la vue de Lucas et glissait à l’oreille de sa belle-mère qu’elle partageait totalement ses pressentiments.

Ce matin-là, Martel s’était levé à cinq heures comme à l’accoutumée, dans un grand bruit de muscles et de sommier. Jeanne réveillée maugréa des malédictions. Martel pour toute réponse libéra un retentissant pet matinal. « Sale cochon ! grogna l’épouse offensée. – Bientôt, je coucherai ailleurs ! lança Martel d’une voix triomphante, j’ai des projets ! Ainsi, je ne te gênerai plus par ce chant tout naturel que tu devrais trouver aussi spontané que l’aubade des coqs. »

Martel ne s’habilla pas. Il empoigna son marteau dont il tapota familièrement le chef. Comme il s’était toujours refusé à installer l’eau dans la maison, il rejoignit la rivière au milieu du pré, pour faire sa toilette. Il posa son marteau sur la rive et plongea, but et s’ébattit à grand tapage d’eau pure. Puis il se mit à débiter d’étranges propos à la rivière qui portait le nom charmant de Ruette. « Ma mie, ma mignonne ! ouh que te voilà fraîche ce matin, ouh que tu frissonnes contre ma peau ! Mon sexe en est tout chatouillé. Faisons des bulles ma jolie. Tu sens bon le ciel et la terre. Ah ! sais-tu que j’ai un projet, un projet de vie nouvelle. Je vais lui jouer un sale tour à la famille. Ah ! je prends la clé des champs ! Oh ! malicieuse baise-moi, frétille, pétille, oh oui garde-le dans tes mains fines… »

Et Martel caressait des formes sinueuses. Sa bouche baisait partout des rondeurs mouillées. L’eau palpitait lumineuse dans un remous de gorges, de joues, d’écailles, de reins ponctués de gouttelettes. Entre les cuisses de Martel glissaient des truites d’or aux ouïes rouges. Certaines venaient frotter leur ventre contre son pubis. Les roseaux sifflaient dans le vent tiède. Les rats d’eau plongeaient, ressortaient. Leurs belles fourrures bombées tapissaient de brun sombre le lit du cours d’eau. Le soleil se leva brusquement. Une tache rose envahit la rivière. Il y eut tout un réseau de lumière sanglante et vermiculée. Dans la transparence du fond s’épanouissait une déesse nue. Martel fut soudain parcouru de spasmes. Il gémit. La Ruette entortillait autour de lui ses bouquets de reflets.

Il revint au rivage, cueillit quelques primevères et des pâquerettes des champs. Il les déposa dans un pot au bord de la rivière. Bientôt une forme s’insinua vers lui. C’était sa couleuvre apprivoisée : Cléopâtre. Elle glissa le long de la jambe en reptations lestes. Sa tête ovale et un peu rigide semblait conduite par l’élan du corps entier, liquide et musculeux. Elle gravit le torse dressé. La tête s’arrêta devant la bouche de Martel. La petite langue mobile, active, semblait flairer ce large visage devant elle. Les yeux intenses et minéraux regardaient. Le petit mufle plat, monstrueux et camus ne laissait échapper le moindre tressaillement. C’était une couleuvre d’une longueur supérieure à la moyenne. Elle atteignait deux mètres. Martel caressait de l’index le ventre pâle et doux. Il lui souffla : « Dis Cléopâtre, j’ai un projet, un projet viking ! Je vais construire un camp retranché, un donjon ! »

La petite gueule hiératique et damasquinée restait en suspens, isolée dans la lumière, comme la pointe émoussée d’un glaive tandis que le réseau tiède et squameux des anneaux se frottait imperceptiblement contre le sein de Martel. Il rêva tout à coup qu’elle pondait dans le moelleux de ses poils, la tête rigide, toujours, et comme morte, éternelle dans la pureté du matin, pareille à un galet de quartz tandis que s’opéraient le long du ventre parcouru d’infinies oscillations les chimies de la fécondité. Et la tête devenait sublime. Aérolithe ou silex taillé de la préhistoire. Le serpent se lovait dans la litière rousse et maternelle des poils de Martel.

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