Le Destin de Chadia

De
Publié par

L'écriture est une drogue dont on ne peut s'extraire. Un vice salvateur dont les bienfaits excèdent de loin les méfaits. Une substance miraculeuse permettant de bifurquer d'une vie à l'autre, d'une personnalité à la suivante. Après Melissa la bourge, voici Chadia la petite bonne aspirant à devenir une femme de ce monde. Un être fantasmagorique sirotant avec délectation le jus de la gloire et du succès. Elle trima des années entières, pleura en silence, pleura de nouveau puis soudain, la résurrection ! Chadia devient l'être qu'elle aurait toujours rêvé d'être. Elle arpente les couloirs du glamour casablancais... Et c'est là que de nouveaux démons ressurgissent... L'être humain est-il donc condamné au déchirement ? Y a-t-il une voie qui mène vers l'accomplissement ? Ni l'amour, ni l'argent, ni la gloire ne suffisent à élever Chadia au septième ciel. C'est dans la peinture que la jeune femme retrouve le chemin de l'authenticité...


Publié le : mardi 29 avril 2014
Lecture(s) : 48
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342023084
Nombre de pages : 124
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat




Du même auteur



Mirages casablancais,
éditions Afrique Orient, octobre 2012
Kenza Cheddadi










LE DESTIN DE CHADIA


















Mon Petit Éditeur
Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur :




http://www.monpetitediteur.com




Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités
internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier
est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel.
Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit,
constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues
par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété
intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la
protection des droits d’auteur.





Mon Petit Éditeur
14, rue des Volontaires
75015 PARIS – France







IDDN.FR.010.0119617.000.R.P.2014.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2014






Elle était là, seule, désemparée, égarée, amoindrie. Seule dans ce
cachot pour êtres humains. Seule face à son triste sort. Elle se
pliait de douleur, se tordait de mal-être. Personne pour la sou-
tenir. Personne pour l’extraire de son malheur… Alors j’ai eu
envie de témoigner. Parler d’elle, parler pour elle. Elle et ses
consœurs. Elle et ces jeunes filles innocentes condamnées à
mener une existence ingrate. Nettoyer les déchets des riches.
Flatter leurs caprices. Subir leurs coups de colère, leurs coups
de folie…
Bienvenue dans l’univers austère de Chadia El Fassia. L’être le
plus attendrissant, le plus déroutant qui soit… Chadia aime la
vie. Comme toute jeune fille de son âge, elle aimerait profiter
intensément de chaque minute. Étudier, s’amuser, danser, chan-
ter, flâner, rire, sortir, s’épanouir, renifler le monde avec
désinvolture… Mais le destin n’a guère été clément à son égard.
La misère, l’ignorance, la cruauté de son père, l’extrême vulné-
rabilité de sa mère, l’ont conduite au fin fond du précipice.
Chadia est devenue bonne à tout faire, bonne à rien être… Des
années de calvaire. Des années de malheur. Puis soudain, la
résurrection. Chadia renaît de ses cendres… Grâce à ses atouts
féminins, à sa persévérance et à ses talents cachés, elle parvient
à faire tourner la fameuse roue dont rêve tout être humain as-
soiffé de revanche. Mais atteindra-t-elle pour autant cette
sensation jubilatoire nommée bonheur ? Ce sentiment ultime
d’appartenir au grand miracle de l’existence ?
Je dédicace ce roman à mon père décédé il y a quelques semai-
nes. Mon héros. Mon mentor. Celui qui m’a toujours encouragé
à déverser mes pensées et les méandres de mon âme sur du
papier blanc… Je t’aime mon papa.
7


Chapitre 1.
Jeunesse brisée



Je m’appelle Chadia, Chadia El Fassia. Je suis née le
10 décembre 1985 dans une petite bourgade isolée de Fes. Mère
soumise, père alcoolique, j’ai passé mon enfance à réclamer une
enfance, à revendiquer mon innocence, à courir désespérément
après quelques miettes de pain, quelques miettes de vie. Vêtue
de haillons, le corps dépité par la faim, les mains usées par les
travaux forcés, les doigts souillés par la misère, j’ai tenté de con-
jurer mon triste sort, jour après jour, nuit après nuit, mais en
vain. Dieu ne m’a pas donné l’opulence. Dieu m’a offert à la vie
sans le moindre sou en poche, sans la moindre étincelle aux
yeux. Il a préféré me faire don d’une liasse de courage, d’un
physique attrayant et d’un talent salvateur : le dessin. J’aime
tenir un crayon. J’aime coucher mon âme sur du papier blanc,
du papier vierge, du papier pur. Chaque trait, chaque courbe,
chaque gribouilli, donne à mes rêves et à mes appréhensions
une réalité. Je prends alors conscience de mon humanité et de
ma pseudo-liberté. Le dessin a beau être un leurre, il m’apaise,
m’exalte, me guide secrètement vers un monde plus joyeux…

21 décembre 2002. Une date maudite, une vie qui s’effondre,
une innocence qui périt à jamais dans l’océan de l’injustice et de
la torture. Ma mère qui pleure toutes les larmes de son corps.
Mon père qui m’arrache aux miens. Et moi seule dans ce mau-
dit autocar en direction de Casablanca. Seule face à un chagrin
indicible. Seule face à cette transaction commerciale effectuée
9 LE DESTIN DE CHADIA
sous mes yeux et dont je suis l’objet. Inéluctablement. Implaca-
blement. Injustement. Mes parents ont fait le choix de
m’exploiter pour s’en sortir. Ou plutôt de m’exploiter pour sur-
vivre. Et je n’ai pas le droit de répliquer, pas le droit de refuser,
et encore moins de m’indigner. 800 dhs par mois, voilà mon
tarif. Mon prix de vente, mon prix de location, mon prix
d’exploitation. Tel un objet, je n’ai pas droit à la parole. Je suis
juste censée répondre aux besoins de l’acheteur, l’acheteur ri-
che, vindicatif, cruel, dictatorial…
Trimer en silence, du matin au soir et du soir au matin. Telle
sera désormais ma fonction. Mon devoir. Mon triste sort.
Bonne, boniche, bonne à tout faire, femme de ménage, domes-
tique, servante, jamais un métier n’a eu autant d’appellations,
toutes plus péjoratives les unes que les autres. Jamais un métier
n’a été exercé par des filles aussi jeunes, aussi naïves, aussi dé-
semparées, aussi peu protégées par la loi. Un métier bâtard,
sournois, inadmissible et pourtant ancestral. Un métier qui n’a
de métier que le nom. Car dans le fond, ce n’est pas de profes-
sion dont il s’agit mais d’une forme inédite d’esclavagisme : un
esclavagisme moderne, secret, cruel, implosant au Maroc avec
une rapidité monstrueuse. Pas de contrat, pas de libertés, pas de
respect, pas la moindre reconnaissance envers ces petits êtres si
frêles, errant inlassablement dans les couloirs des vastes bâtisses
casablancaises. Dieu a fait de moi un de ces êtres-là et je
m’efforce de l’accepter, malgré moi et malgré toute la douleur
que cela m’engendre. J’ai beau me frotter les yeux pour tenter
de me dérober de ce maudit cauchemar, rien n’y fait. Je suis là,
assise sur une chaise en bois qui grince, un tablier autour de la
taille, un foulard sur la tête, et les yeux qui larmoient. Je pleure
ma solitude. Je pleure ma jeunesse brisée. J’envoie un SOS à
Dieu. Je supplie Dieu de me redonner ma liberté. Je supplie
Dieu de m’éloigner à jamais de cette famille bourgeoise, cruelle,
inhumaine. Et si mes souhaits étaient irréalisables ou encore
10 LE DESTIN DE CHADIA
surréalistes, alors je préférerais mourir plutôt que de continuer à
vivre en rampant, à vivre en survivant…

« Chadia, je sors faire les courses. En attendant, tu vas met-
tre mon fils au lit puis ranger le salon, avant de t’attaquer à ma
chambre. À mon retour, je ne veux pas retrouver la moindre
trace de poussière dans cette maison. Allez au travail petite ca-
naille ! ». Des ordres, encore des ordres, toujours des ordres ! Je
suis devenue le bouc émissaire de cette femme ingrate aux che-
veux crépus, au visage bouffi et à la voix perçante. Ses mots me
donnent la chair de poule. Ses gestes ostentatoires m’effraient.
Son regard cruel accélère mon rythme cardiaque. Je respire dif-
ficilement. Je retiens mes larmes. Puis d’un coup, je tente de me
ressaisir. Je cesse de réfléchir. Je reprends le contrôle de mon
corps. J’exécute les ordres, silencieusement, machinalement. Le
dos courbé, les mains dans l’eau glacée, les rêves envolés,
j’astique la chambre de madame. J’astique une première fois,
puis une seconde fois. Je frissonne à l’idée de ne pas être à la
hauteur de ses exigences. Alors je frotte sans m’arrêter. Je range
chaque pull laissé par terre. Chaque veste traînant sur le lit.
Chaque bibelot placé au mauvais endroit. Puis je me retourne et
aperçois ce placard flambant neuf dans lequel Madame range
ses plus précieux vêtements : robes de soirées, caftans, gandou-
ras. Poussée par une force démoniaque, je décide d’ouvrir le
coffre à trésors et là, mes yeux s’écarquillent instantanément…
Du luxe à profusion, des couleurs chatoyantes, des broderies
à n’en plus finir, des robes à se damner, un amas de belles te-
nues disposées soigneusement sur des cintres de couleur rose,
où sont gravées les initiales de ma patronne : KC, Karima Cha-
bli. Des pièces que je dévore du regard. Des pièces que j’ai
envie de toucher, de caresser. Et je ne m’en prive pas ! Ma pa-
tronne étant sortie pour au moins deux bonnes heures, je
décide d’aller au bout de mes fantasmes. Je saisis une de ces
robes de princesse, l’enfile, puis me retourne vers la glace. Pour
11 LE DESTIN DE CHADIA
la première fois de ma vie, je me sens pousser des ailes. La robe
est pourtant immensément large, ample et longue. Mais cela
m’importe peu. Je prends un malin plaisir à m’admirer : j’admire
la pureté de mes traits, la raideur de mes cheveux, la finesse de
ma silhouette. Mais je déplore cette amertume qui émane de
mes yeux, ce teint pâli par les méandres du quotidien et ces
mains si rouges, si abîmées par ce travail de forcenée. Alors je
tente de voiler mon mal-être intérieur à l’aide de cette potion
magique nommée maquillage. Un peu de poudre rose, un peu
de mascara et une touche de rouge à lèvres suffisent à me trans-
former en femme fatale, attirante et belle. Puis je continue de
me regarder un peu, beaucoup, passionnément, avant de fermer
les yeux et de m’imaginer quelque part dans Casablanca, vivant
dans l’opulence et la volupté. Je serais servie et non servante. Je
serais riche, heureuse et pleine de projets. Je parlerais un Fran-
çais impeccable. J’assisterais à de belles réceptions. Je dormirais
sur un lit confortable et propre. Je mangerais des mets copieux
et chauds, des desserts dégoulinant de chocolat et des friandises
incroyablement succulentes… J’allume la radio et me laisse
happer par la voix envoûtante d’Oum Kalthoum. Je danse en
rêvant. Je rêve en dansant. J’échappe à mon malheur. Je frôle le
bonheur. Puis d’un coup, le diable m’extirpe de mon petit
nuage. Lalla Karima est là, face à moi, dans sa chambre, ses
vêtements à elle sur mon corps à moi. Sa rage éclate. Les gifles
fusent, les insultes s’enchaînent. Elle saisit une de ses ceintures
signée Louis Vuitton puis me fouette, une première fois, puis
une seconde fois. Je m’effondre par terre. Je sanglote d’effroi. Je
pleure, je m’excuse, je l’implore de cesser de me frapper, mais
en vain. Comment une petite boniche de mon calibre a-t-elle eu
l’audace de porter ses vêtements et de les infester ? Elle en est
malade. Elle me maudit. Elle a presque envie de me tuer. Et
tout ça pour un bout de tissu, un bout de cupidité, un bout de
néant…
12 LE DESTIN DE CHADIA
Les heures qui suivent ce drame sont marquées par les pleurs
et le chagrin. J’aimerais me blottir dans les bras de ma mère,
mais elle est loin de moi. J’aimerais dénoncer ma patronne à la
police mais je suis prisonnière de ses griffes. J’aimerais courir
dans le froid pour laisser éclater ma rage mais j’en suis incapa-
ble. Plus de force. Plus de courage. Plus d’énergie. Mon corps
est saccagé, ma peau couverte de bleus. Je tourne en rond dans
cette maudite pièce qui me sert de chambre. Cette niche pour
êtres humains. Ce cachot pour boniches dans lequel lalla Kari-
ma m’a enfermée pour la soirée. Seule dans le froid et
l’adversité. Pas un verre d’eau pour m’hydrater. Pas une bou-
chée de pain pour me requinquer. Juste ce petit sachet noir en
plastique qui me sert de sac à main et que je fouine délicatement
pour y dérober quelques sucreries. Des sucreries que je dévore
avec empressement comme pour combler ce vide immense qui
dévaste mon âme. Je saisis ensuite ce petit calepin blanc et ce
crayon cachés minutieusement sous mon lit. Des formes inat-
tendues jaillissent de mes dessins. Je trace la courbe de mon
malheur. J’en peaufine les contours. J’envoie mes complaintes à
Dieu. Je l’imagine tendre et aimant. Il me tend sa main, je lui
tends la mienne. Il me promet un avenir plus serein, je respire
de nouveau, puis m’empresse de reprendre le chemin de ma
destinée. Mais lorsque je détourne soudainement mon regard du
papier, je reprends conscience de mon malheur. Je cesse de
dessiner. Je cesse de délirer. Je me contente de m’allonger sur ce
qui me sert de lit : un vieux matelas informe à même le sol.
Quelques soupirs, quelques bâillements puis me voilà blottie
dans les bras de Morphée. Je replonge dans la cité du rêve, je
m’éloigne une seconde fois de la réalité. Je revis en dormant. Je
revis en mourant…

Le lendemain matin, lalla Karima me réveille aux aurores.
Elle reçoit sa belle-famille à déjeuner et compte sur moi pour
ranger de fond en comble son exécrable demeure. Entre huit
13 LE DESTIN DE CHADIA
heures et midi, c’est séance vaisselle/dépoussiérage et serpil-
lière. Bien sûr, j’ai envie de hurler, de cogner ma tête contre les
murs et de fuir mon bourreau. Mais toutes les portes de cette
fichue villa aux couleurs ocres sont fermées à double tour.
Alors j’ai beau bouillir intérieurement, je m’efforce d’obéir. On
dit que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt le matin.
Quel mensonge, quelle calomnie ! Tous les matins, je suis de-
bout à six heures. Et pourtant rien ne m’appartient. J’ai même le
sentiment de ne plus m’appartenir. Je suis le joujou de ma pa-
tronne. Un joujou pas très cher, pas très encombrant, plutôt
mignon et dont on use et abuse à sa guise. Ah si je pouvais
changer le cours des choses ! En un coup de baguette magique,
j’aurais fait de moi une gosse de riche, mordant la vie à pleines
dents, nageant dans le bonheur et les millions. Eh oui, j’ai bel et
bien conscience que le pouvoir appartient de nos jours aux per-
sonnes fortunées. La dignité se paie à coup de billets de banque.
Le succès et la reconnaissance aussi. L’argent n’est peut-être pas
la clé du bonheur, mais il soulage, sécurise, améliore considéra-
blement le quotidien…

Midi trente. Les invités arrivent. Tirée à quatre épingles, Lal-
la Karima les accueille avec de grands sourires aux lèvres. Elle
porte une gandoura turquoise en taffetas de soie, un rouge à
lèvres de couleur rouge sang et des escarpins aussi hauts que les
montagnes du Guatemala. Malgré toute l’artillerie vestimentaire
qu’elle déploie, elle manque cruellement de charisme, de classe
et d’allure. Son mari Omar vient tout juste d’atterrir de Paris. À
peine a-t-il franchi le seuil de la maison qu’elle se précipite sur
lui, l’embrasse, avant de lui lancer d’un ton niais et mollasson :
« Chéri, il est où mon cadeau ? ». Le bracelet en diamants jaillit
alors instantanément de la poche de Monsieur. Madame sourit,
jubile de bonheur et de fierté. Elle a fait de son mari une ma-
chine à sous, un distributeur automatique de billets et de bijoux
et elle en est ravie. Elle le récompense à coups de tajines et de
14 LE DESTIN DE CHADIA
galipettes. Elle lui donne son corps, il lui offre le confort maté-
riel. Elle ferme les yeux sur sa frivolité, il lui pardonne ses coups
de colère. Car madame s’emporte, elle s’emporte vite, très vite
et en toutes circonstances. Capricieuse, caractérielle, elle semble
être née pour commander, née pour agacer, née pour détruire.
Face aux invités, elle fait preuve d’une douceur incommensura-
ble à mon égard. « Hbiba » (« chérie ») par ci, « Hbiba » par là,
elle me sollicite avec tact et délicatesse. Je la sers, elle me remer-
cie. Je me blesse, elle me soigne. Mais dès que la maison se vide
de ses hôtes, lalla Karima enfile de nouveau le masque de la
tortionnaire. Elle me nourrit de ses restes. Elle m’enferme. Elle
m’interdit l’accès à l’eau chaude, la sieste entre midi et deux, le
téléphone. Elle m’impose le baisemain chaque matin, chaque
soir. Et je m’exécute : je lui embrasse la main comme le ferait
une enfant docile envers sa mère. Mais elle n’est pas ma mère,
elle ne sera jamais ma mère. Alors j’ai du mal à frotter mes lè-
vres contre cette satanée peau blanche, salie d’une multitude de
tâches brunes. Des tâches aussi indélébiles que le mal que je
subis jour après jour, seule et désemparée, pauvre et abandon-
née…
S’il fallait coller une étiquette sur la pathologie de ma pa-
tronne, ce serait sans doute celle de la perversion narcissique.
Faire mal pour exister, rabaisser l’autre pour se sentir être, ma-
nipuler pour mieux dominer, tels sont les mots d’ordre du
pervers narcissique. Un mal étrange qui broie l’affect, les états
d’âme et les bons sentiments de l’être humain. Un mal des
temps modernes. Un mal propres aux riches en mal d’amour et
dont je subis les conséquences avec impuissance. Mme Chabli a
goûté au vin pernicieux de l’argent et du pouvoir et elle en est
ressortie ivre morte. Elle a perdu la boule, perdu le sens des
réalités. Elle arpente les couloirs de la vie comme le ferait une
actrice sur un plateau de tournage. Zéro retenue, zéro moralité,
zéro conscience, et surtout zéro respect envers autrui. L’autre
est n’est qu’un objet, une poussière, un grain de sable sur lequel
15 LE DESTIN DE CHADIA
elle décharge son venin pour mieux assouvir ses pulsions
d’autorité. Grâce à Dieu, son époux a cette bonté et cette géné-
rosité qui me donnent le courage de tolérer et d’avancer. Il me
parle avec respect, me surnomme « benti » (« ma fille »), et sait
trouver les mots justes pour me rebooster lorsque lalla Karima a
été trop odieuse, trop injuste, ou trop ingrate. Les cheveux on-
dulés, le teint brun, la moustache malicieuse, il jongle avec la vie
courageusement. Son sang-froid et sa sérénité n’ont d’égal que
son incroyable générosité. Tout le contraire de sa femme ! À
croire que les opposés sont parfois destinés à se rassembler…
Chaque samedi matin, pendant que Mme Chabli se fait
chouchouter la crinière dans un petit salon de coiffure huppé
du CIL, il passe de longues heures à me questionner sur mon
enfance. Il rassemble le puzzle de mon existence. Il écoute avec
empathie les déboires de mon âme. Et ça me soulage, m’apaise,
me réconforte. Il a l’oreille attentive et la parole percutante.
Ceci dit, jamais le prénom de son épouse n’est prononcé ni
même suggéré. Madame Chabli étant à ses yeux un monstre
sacré que l’on se contente de vénérer sans jamais juger, déguster
sans jamais critiquer. « Ne perds pas espoir ma fille, Dieu est
grand ». Voilà la phrase qu’il se plaît à me rabâcher, jour après
jour, comme s’il craignait que ce travail harassant ne m’emporte
dans les ténèbres de la déchéance. Alors je lui souris, puis baisse
la tête. C’est là qu’il me lance d’un ton très sérieux : « Viens par
ici ma petite ! Je vais maintenant t’inculquer quelques notions
de Français ». Quel bonheur de sentir le parfum de Molière
effleurer mes narines ! Un parfum doux, sucré, énergisant !
Pendant de longues minutes, je m’efforce de mémoriser des
verbes, d’énoncer des chiffres, de répéter des adjectifs, souvent
barbares, souvent compliqués, souvent farfelus. Mais le défi en
vaut la chandelle : mon patron me récompense à coups de bil-
lets de vingt dirhams que je dissimule soigneusement dans la
poche de mon tablier. Au fil des semaines, je prends goût à mes
leçons. Je reprends confiance en l’avenir. Je m’enrichis. Je déve-
16 LE DESTIN DE CHADIA
loppe une affection quasi-indéfectible pour Monsieur Chabli.
J’ai même le sentiment que sa bienveillance excède de loin celle
de mon propre père. Ce père ingrat qui a préféré renoncer à sa
fille au nom de l’argent. Ce père sans cœur qui a éloigné une
mère de son enfant, une moitié de son autre moitié, une chair
de sa chair…
J’admire Monsieur Chabli. J’aime sa façon de me materner.
Sa façon de me rebooster. Sa façon de me requinquer. Pour le
remercier, je lui fais don de mon talent. Je lui offre mes dessins
et il s’amuse à en décrypter le sens caché, la face voilée. Il
m’encourage à persévérer et je persévère. J’accumule dans mon
calepin magique le fruit de mon imagination. Les gribouillis se
font de plus en plus nombreux, de plus en plus colorés, de plus
en plus expressifs. Monsieur Omar n’hésitant pas à me fournir
toute l’artillerie que requiert une telle passion. Crayons de cou-
leurs, feutres, stylos, papiers… J’amasse dans une boîte secrète
mes ustensiles de dessin, avant de les dissimuler soigneusement
sous mon lit, à l’abri du regard malveillant de ma patronne. Puis
dans mes instants de solitude, je m’interroge. Pourquoi un
homme aussi bon a-t-il croisé la route d’une femme aussi nuisi-
ble ? Comment peut-il l’aimer ? Comment peut-il partager son
lit ? Comment peut-il rester de marbre face à sa mauvaise foi,
face à sa cruauté, face à sa monstruosité ? Pourquoi n’ose-t-il
pas répliquer en présence ? Être un homme, un vrai, en sa pré-
sence. Je l’ignore… Peut-être suis-je trop jeune pour
comprendre… Pas assez mûre pour accepter… Pas assez expé-
rimentée pour expliquer…

Samedi soir, 21 heures. Monsieur et Madame Chabli sont de
sortie. La maison est déserte, l’enfant dort, un silence de mort
plane sur chaque recoin de la villa. J’ai envie de respirer une
bouffée d’air frais loin de ces murs mais je suis condamnée à
l’enfermement. Pas une seule porte d’ouverte, pas de clé, pas
d’issue. Je me contente de regagner ma place originelle : la cui-
17 LE DESTIN DE CHADIA
sine. J’allume la télévision puis me laisse absorber par l’image.
Ce feuilleton qui défile sous mes yeux m’envoûte littéralement.
Bienvenue dans l’univers des telenovelas brésiliennes ! Passion,
conflits, trahisons, infidélités, tous les ingrédients sont réunis
pour tenir en haleine le téléspectateur. Mais ce qui me fascine
par-dessus tout, ce sont ces amours fusionnels qui naissent
presque naturellement entre riches et prolétaires. Des amours
sans frontières. Des amours sans barrières. Des amours qui me
font vibrer, frémir, rêver. Je rêve du grand Amour. Je rêve du
prince charmant. J’ose croire qu’un jour, un homme viendra
enfin m’extirper de mon marasme. J’ose croire que l’Amour me
fera renaître. Car en attendant, je me contente de dépérir, de
flétrir, de survivre…
18


Chapitre 2.
Les vibrations de l’Amour



Décembre 2003. Voilà un an que j’occupe la fonction de
bonne à tout faire. Un an de nettoyage, un an de lavage, de re-
passage, de sacrifices et de tourments en tous genres. Pas de
prime, pas d’augmentation, pas de perspective d’évolution. Je
stagne. Je me consume à petits feux. Je me fane mais tolère,
encaisse, accepte l’inacceptable. J’ai dix-huit ans mais j’en parais
cinq de plus. La galère a laissé ses empreintes sur mon corps. Le
manque de sommeil a dessiné de petits creux sous mes yeux.
L’eau a desséché mes mains. La serpillière a eu raison de mon
dos. Et pourtant, j’ai conscience de mon potentiel : ces cheveux
longs et raides, cette peau blanche, ces yeux de couleur miel, ce
nez retroussé et cette taille de guêpe que tant de femmes con-
voitent et adulent. Le miroir me renvoie l’image d’une femme
jolie et attirante et je m’en délecte. J’ai la certitude que tôt ou
tard, ce physique de jeune première m’ouvrira les portes d’un
avenir plus serein. En attendant, je me laisse apprivoiser. À
l’heure où certaines bachotent et d’autres flirtent, moi je me
contente de batifoler avec les assiettes, la poussière, la saleté, les
chiffons et le savon. À l’heure où les jeunes font la nouba en
boîte de nuit, moi je me trémousse sur le dancefloor de mon
calepin à dessins. Et quand j’atteins l’ivresse artistique, je coupe
court à mon élan et m’endors…

Samedi matin. Lalla Karima est alitée. Elle tousse, crache,
respire difficilement. Sans doute a-t-elle abusé des décolletés,
19 LE DESTIN DE CHADIA
des mini-jupes et des sorties nocturnes. Son époux est à ses
côtés ; il l’embrasse tendrement, la cajole, lui tient la main. Mal-
gré ce précieux soutien, elle râle. Elle se croyait au-dessus tout,
des hommes comme de la maladie. Mais voilà qu’une vilaine
bronchite a pris possession de son corps. Elle en est furieuse.
Elle n’accepte pas sa vulnérabilité. Elle n’accepte pas son hu-
manité. Elle qui se pensait intouchable réalise soudainement sa
précarité intrinsèque. « Chadia, Chadia, va vite à la boulangerie
m’acheter du pain chaud. Je suis trop fébrile, trop faible, trop
malade pour mettre le nez dehors » me lance-t-elle avec désar-
roi. Alors je m’empresse d’enfiler ma djellaba noire et de quitter
les lieux. Quel bonheur de sentir cet air frais et pur asperger
mes poumons ! J’ai le sentiment de renaître, de rouvrir les yeux
sur la vie. J’admire ce ciel bleu azur parsemé de quelques petits
nuages blancs. Je m’enivre de ce soleil tiède qui me caresse la
peau avec délicatesse. Je savoure les plaisirs simples de
l’existence : le chant d’un oiseau, la douceur d’une brise hiver-
nale, l’odeur du pain fraîchement cuit, l’ambiance bouillonnante
de ce petit marché coloré du CIL. La rue semble exercer sur
moi un pouvoir magnétique. J’ai envie de marcher sans
m’arrêter, courir, reprendre le contrôle de ma vie. J’ai envie de
respirer la liberté, à défaut de pouvoir me l’offrir. Alors je me
balade avec insouciance, je traîne, je dévore du regard ces fruits
appétissants sauvagement disposés sur des caisses en bois. Je
jette un coup d’œil furtif à cet amas de fleurs étalées à même le
sol. Je papote avec des marchands d’épices soucieux de me li-
vrer les incroyables vertus de leurs dernières plantes
aromatiques. Puis je m’arrête devant cette échoppe minuscule
regorgeant de bonbons, de caramels et de chocolats enruban-
nés. Je rêve de faire fondre une de ces charmantes friandises
sous mon palais. Je rêve de saveurs, d’arômes et de parfums
sucrés. Je sens rejaillir en moi l’enfant gourmand, l’enfant
gourmet, l’enfant privé d’enfance. J’entre dans la boutique.
L’odorat me titille. Je mange du regard à défaut de pouvoir
20 LE DESTIN DE CHADIA
manger par la bouche. Mon ventre a pris le pouvoir sur mon
cerveau. Je ne vois rien ni personne en dehors de cet étalage de
gourmandises. Puis voilà qu’une voix chaude, jeune et suave me
dérobe de mon mirage de sucre d’orge. « Tu veux tester une de
mes potions magiques ? » me lance-t-il. Je tourne la tête puis
aperçois le visage du jeune homme. J’en suis littéralement re-
tournée. Cheveux blonds et lisses, yeux bleus, sourire
dévastateur, corps athlétique et svelte… J’ai le sentiment de me
trouver face à une star de série brésilienne. La star de mes fan-
tasmes inavoués, la star de mes nuits, la star de mes rêves… Je
le regarde avec insistance. Il me sourit. Il m’hypnotise. Je suis
projetée sur une autre planète, je ne contrôle plus rien, je ne
vois plus rien. Plus de chocolat, plus de caramel. Il n’y a que lui
et moi, moi et lui au milieu de cet espace sombre et étriqué dé-
dié au plaisir des papilles. Il m’offre quelques friandises, je les
goûte mais ne les savoure pas. Je me contente de savourer son
regard, son sourire, le son de sa voix, sa façon de se mouvoir. Il
a ce petit plus qui ne peut laisser quiconque indifférent. Un
mélange de magnétisme et de mystère, une pointe d’humour
mêlée à une certaine dose d’assurance. Le tout enveloppé dans
cette étoffe ensorcelante nommée charisme…

Nous passons de longues minutes à discuter. Chacun de ses
gestes, chacune de ses paroles me renvoient l’image d’un
homme tiraillé entre ses ambitions et sa triste réalité d’enfant
pauvre, livré à lui-même, bataillant contre la vie dure, abrupte,
misérable. Issu du Rif, il a débarqué un beau matin à Casablanca
avec l’espoir d’y faire fortune. D’abord vendeur ambulant de
chewing-gums et de cigarettes, il a ensuite effectué un passage
éclair en tant que jardinier dans une riche demeure casablan-
caise. Les quelques sous empochés lui ont permis de louer une
minuscule échoppe au CIL et d’en faire un souk à bonbons, un
souk a cochonneries et il en est fier. « Même si mes moyens
sont très limités, me confie-t-il, je suis heureux d’avoir une pro-
21 LE DESTIN DE CHADIA
fession et de gagner dignement ma vie. Hamdoullah ! Je ne vole
pas, je ne triche pas, je ne mens pas et c’est ça le plus impor-
tant ». Sa force de caractère me fascine. Son optimisme me
trouble. Sa détermination me redonne l’envie de croire en la vie,
de croire en la réussite. Et pourtant, j’ai conscience de l’énorme
fossé qui sépare Bachir des grands de ce monde. Ceux qui ont
tout et ne se soucient de rien. Ceux qui se trémoussent à lon-
gueur d’année sur le sable chaud, sirotant avec extase le jus de la
réussite. Le jus de la facilité. Le jus de l’inconscience. Celui-là
même qui les pousse les hommes à dépenser sans compter. À
flamber. À user du fric comme un acrobate use de son talent,
avec délectation et sans limites…
Retour à mon lieu de travail. Lalla Karima étant malade, j’ai
le sentiment que la maison a retrouvé sa quiétude originelle.
Elle passe ses journées à dormir ou à regarder des films, allon-
gée sur son lit, faible et sans ressources. Du coup, pas de cris
stridents. Pas de cris usants. Pas d’insultes. Pas de reproches.
Pas de violence. J’accomplis mes tâches avec sérénité. Je gagne
en efficacité. Je redeviens maîtresse de mes gestes. J’écoute mon
corps. Lorsque la fatigue me ronge, je m’assoupis. Lorsque
l’énergie est à son paroxysme, je lave, astique et repasse avant
de redéployer mes forces sur du papier blanc. Je dessine les
traits de son visage. Je dessine son sourire en coin et ses pom-
mettes saillantes. Je tente de retranscrire son côté juvénile, sa
mélancolie, sa soif de réussite. Bachir m’a envoûtée et déstabili-
sée. Il hante mes coups de crayons. Il hante mes nuits et mes
pensées. Chaque midi, c’est le même scénario qui se reproduit.
Je passe des heures devant la glace, à tenter de me faire belle
avec le peu d’outils dont je dispose : un peigne, une brosse à
dents et un vieux rouge à lèvres périmé qui me sert à la fois de
blush et de peinture pour les lèvres. Puis j’enfile ma djellaba et
sort. Je marche en courant. Je marche en palpitant. Je suis cen-
sée acheter du pain mais je ne songe qu’aux friandises. Je ne
songe qu’au propriétaire de ces friandises. Puis lorsque je croise
22 LE DESTIN DE CHADIA
enfin son regard, je me sens revivre. Je vibre. Je brûle d’une
émotion difficile à contenir. Ses paroles m’apaisent, me bercent,
m’enveloppent. Je découvre en lui un talent insoupçonné : la
poésie. Des vers en langue arabe aussi majestueux que musi-
caux, aussi longs que complexes et dont je ne comprends que
quelques rares extraits. Mais cela m’importe peu : je me nourris
de son intellect et de sa culture pour voir la vie d’un nouvel œil.
Je prends goût à l’Amour, j’en extrais la substantielle moelle, je
déguste avec candeur les arômes sucrés de mon premier baiser.
Un baiser d’enfant assoiffée. Un baiser vertueux, magique, pro-
grammé pour redonner à mon teint sa fraîcheur juvénile, à mes
yeux leur lueur d’adolescente, à mon cœur sa vitesse de croi-
sière.
Après dix jours d’apothéose, dix jours de rendez-vous se-
crets et de baisers langoureux, me voilà prise au piège de
l’Amour. La flamme est à son paroxysme d’un côté comme de
l’autre. Mais nos aspirations divergent. Bachir est obnubilé par
une seule et unique pensée : me mettre la bague aux doigts. De
mon côté, je refuse de m’engager. Je refuse de signer le moindre
papier susceptible de porter atteinte à mes libertés. Je refuse de
sombrer dans le tsunami du quotidien conjugal. Et quel quoti-
dien ! Épouser Bachir signifierait multiplier les problèmes par
deux. Je continuerais de travailler. Lui aussi. Nous habiterions
une petite bicoque délabrée, mal équipée, trop chaude en été,
trop froide en hiver. Nous mangerions du pain, du couscous,
des œufs et quelques friandises à l’occasion. Je me retrouverais
enceinte au bout de quelques mois, grosse comme une baleine.
Puis une fois l’enfant né, je continuerais de galérer. Je partage-
rais mon temps entre mes corvées ménagères, mes corvées
d’épouse docile et mes responsabilités de mère. Nourrir mon
rejeton, le calmer quand il pleure, le soigner quand il attrape
froid, le vénérer quand il esquive un sourire, le chouchouter en
toutes circonstances avec douceur et sang-froid… Telle sera ma
mission à temps plein, mon CDI, mon triste sort. Et tout ça
23 LE DESTIN DE CHADIA
sans la moindre assistance, avec peu de ressources, peu de sou-
tien familial, peu de soutien en général. Non, je refuse que mon
enfant subisse le même sort que sa mère. Qu’il jouisse d’une
enfance terne et médiocre. Qu’il dégage un air tristounet au
moment où tous les autres gamins de son âge jubilent de bon-
heur et d’insouciance. La vie a été injuste à mon égard mais elle
sera plus clémente pour ma descendance. J’en suis convaincue,
convaincue au plus profond de moi-même…

Je voue pourtant une passion ineffable à Bachir. Lui seul a
été capable d’émoustiller mon triste quotidien. Il y a encore
quelques semaines je faisais des cauchemars abominables et
répétitifs. Je m’imaginais seule dans une forêt, désemparée, éga-
rée, amoindrie, incapable de retrouver ma route. À quelques
mètres de moi, il y avait ce loup au regard intense qui me guet-
tait derrière un arbre. Rien ne lui échappait, ni mes gestes, ni
mes pas. Il me scrutait avec insolence. Il me terrorisait. À la
tombée de la nuit, il se mettait à pousser des gémissements
épouvantables. Je frissonnais de peur. Je pleurais de tristesse.
Puis d’un coup, je me réveillai en sursaut. Je retrouvai mes es-
prits. Pas de loup, pas de forêt mais des murs, des murs à
gauche, des murs à droite, un froid glacial et une solitude à se
damner. Aujourd’hui, je ne rêve plus de bêtes féroces. Je rêve
de Bachir et moi, de nos élans de tendresse, de nos moments de
poésie, de nos instants d’ivresse. Il est absent mais mon cerveau
matérialise sa voix, son sourire, son regard. Nous sommes quel-
que part au bord de la mer. Il se met à genou, m’embrasse la
main, et promet de ne jamais m’abandonner. Jamais me faire
souffrir. Je le dévore du regard, me délecte de ses paroles, me
connecte à ses pensées. Il attend une réponse à ses déclarations
mais je reste sans voix. Je suis comme tétanisée, incapable
d’émettre le moindre son. Je souris puis baisse la tête. Me voilà
interpellée par ce petit trou qui transperce son pantalon. Et par
ces tongs usées qui abritent des pieds grossiers de mâle félin en
24

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant