Le Diable en personne

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Laurel Dumoulin s'enfuit le jour de l'enterrement de sa femme, à travers champs, répétant, aux dires du seul témoin, deux prénoms amplifiés par l'écho de la montagne : celui de Marie-Ange, la défunte, et celui de Florent dont Mathilde, cousine de Marie-Ange, découvrira par hasard le journal intime. Vingt ans plus tard, Mathilde enquête sur le passé de celui qui fut toujours considéré comme l'étranger, le boiteux, le métis, le diable en personne. Derrière les cavales successives, les noms d'emprunt, les secrets, elle découvrira un homme dont le seul tort aura été de se montrer rebelle, libre, sans peur donc sans violence.


Publié le : vendredi 27 mai 2016
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EAN13 : 9782021334876
Nombre de pages : 192
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Un homme, Laurel Dumoulin, disparaît juste avant les funérailles de sa femme. Ce n’est ni sa première ni sa dernière fuite. On le cherche, on organise même une battue, comme pour le gibier. C’est peine perdue. Il est parti comme il était venu, le veuf qui boitait de la jambe gauche et qui portait un nom qui n’était peut-être pas le sien. Il n’a laissé qu’un cri, en fait deux prénoms répétés par l’écho de la montagne : Marie-Ange (la défunte) et Florent, dont la cousine Mathilde trouve le cahier d’écolier (sur lequel il rédigeait son journal intime) au pied d’une source où Laurel s’est arrêté pour boire. Mais où va-t-il donc ce fuyard ? Qui est-il au juste ? Est-ce un vagabond solitaire, un métis, un outlaw ? Les bruits les plus fous courront sur lui. Il aurait connu la prison, le fouet. Le diable en personne murmureront les bonnes gens dans son dos.

Vingt-cinq années plus tard, Mathilde mettra ses pas dans ceux du fugitif. Elle sillonnera le pays, comprendra, pardonnera. Partira vers lui comme une fiancée épuisée qui vient tard mais vient tout de même à la fin.

 

 

Robert Lalonde est né à Oka, au Québec, en 1947. Comédien, auteur dramatique. De livre en livre (huit romans, quatre prix), il s’impose comme un des auteurs majeurs du Québec.

DU MÊME AUTEUR

La Belle Épouvante

roman, prix Robert-Cliche

Éditions Quinze, 1980

Julliard, 1981

 

Le Dernier Été des Indiens

roman, prix Jean-Macé

Seuil, 1982

et « Points », no R572

 

Une belle journée d’avance

roman, prix Québec-Paris

Seuil, 1986

 

Le Fou du père

roman, Grand Prix de la ville de Montréal

Éditions du Boréal, 1988

 

Baie de feu

recueil de poèmes

Éditions des Forges, 1991

 

L’Ogre de Grand Remous

roman

Seuil, 1992

 

Sept Lacs plus au nord

roman

Seuil, 1993

 

Le Petit Aigle à tête blanche

roman, prix du Gouverneur général

Seuil, 1994

 

Où vont les sizerins flammés en été ?

nouvelles

Boréal, 1996

 

Le Monde sur le flanc de la truite

Notes sur l’art de voir, de lire et d’écrire

Boréal, 1997

L’Olivier, 1999

 

Le Vaste monde. Scènes d’enfance

Seuil, 1999

 

Le Vacarmeur

Notes sur l’art de voir, de lire et d’écrire

Boréal, 1999

 

Des nouvelles d’amis très chers

nouvelles

Boréal, 1999.

Pour Françoise
avec tout l’espoir de sainte Cécile

« As for Judgment Day, the stranger said, every day is Judgment Day. »

Flannery O’Connor

The violent bear it away
image

En bondissant, les yeux de travers, suant mauvais et le cœur battant, il prend le champ. Il va par la droite, là où les mottes de terre se brisent, retiennent le pied de force. Un peu plus loin, c’est mouvant, à cause du sable. Quelle épouvante le fait courir comme ça ? Fuir ? Qui l’aurait cru ? Lui ? On aurait discuté, on aurait essayé de le raisonner, au besoin on l’aurait frappé au visage, il serait revenu à lui. Fuir, lui, l’étranger ? C’est vrai qu’il a le caractère secret. Mais, justement, un caractère secret, ça résiste, non ?

Le voilà qui tombe, se relève, de la boue jusqu’à la taille. Il fait de la buée comme les chevaux d’hiver et il avance encore. Vers où ? La grange des Pelletier ? L’érablière ? Vers le rang de l’Annonciation, là où les bonnes gens ont déjà décoré leurs maisons, leurs granges, pour la Fête-Dieu ? Sa silhouette s’éloigne, titube puis se redresse contre le ciel qui s’allume. Il doit être huit heures, huit heures et demie. Mais où s’en va-t-il, le fuyard, l’étranger, le boiteux, l’innocent ? Peur des morts, lui ? Voyons donc ! Il en a vu, des morts. Deux, au moins. Leur teint de cire, le chapelet entre leurs doigts bleus. Simone, d’abord, la sœur de sa femme, il y a quatre ans. Et puis Aldège Harvey, l’hiver dernier, étranglé par la bride de son cheval qui s’était coincée dans la roue du boghei. L’étranger s’était bien tenu. Nul n’a pu voir, savoir si, en dedans, il craignait, s’il redoutait les morts. Et puis d’ailleurs, jusqu’à ce matin, pas de larmes, pas le moindre épanchement. Il se tenait bien droit à côté du cercueil, une de ses mains tendue pour les condoléances. Il a même accepté un cigare, au fumoir, qu’il a fumé tranquillement, comme un clerc de notaire, appuyé au chambranle de la porte et faisant quasiment des ronds avec sa fumée. Non, pas peur des morts. Il recevait les parents et amis dignement, comme un docteur en visite. Non, il n’avait ni peur ni froid aux yeux : il regardait la morte comme s’il attendait simplement qu’elle ouvre les yeux sur les fleurs et les cierges. D’ailleurs, elle était très ressemblante, Marie-Ange, pas changée du tout, les joues pâles, le haut du corps couvert de lys qu’il avait cueillis lui-même, il y tenait, chez les Harvey, dont il entretenait le jardin, les trois derniers étés. Non, on ne peut pas croire ! Disparaître comme ça, juste avant les funérailles ! Le convoi s’alignait devant le salon. Les frères Harvey, les six, venaient tout juste de fermer le cercueil et, s’arc-boutant, ils allaient le soulever, c’est lourd un mort, et voilà qu’il a poussé un petit cri d’animal surpris plutôt qu’épouvanté et qu’il est sorti, a pris ses jambes à son cou et qu’il a piqué vers la commune. On n’a pas pu le rattraper. Dans la grande côte, les mollets nous manquaient tandis que l’autre, notre fou, grimpait comme s’il allait monter au ciel, emporté par des anges. Il allait où, on se le demande ? Il n’y a plus rien après les îles de pins et de sapins de la commune. Plus rien que l’anse et ses marais et, si on descend la pente de l’autre côté, c’est la petite plage où plus personne ne va depuis le meurtre d’il y a quatre ans et où des sauvages se tiennent tapis dans les joncs, même si c’est de la légende, on s’en doute bien (ils ont autre chose à faire, les sauvages, que de guetter les endimanchés en costume de bain, voyons donc ! et qui ne traînent jamais d’argent sur eux, c’est connu). Mais ce qu’on a cessé de savoir, de deviner, au village, à Abercorn, autour du corbillard, c’est qu’il a sauté la clôture en bordure du dernier champ de la commune et qu’il court, encore, vers on ne sait où. En tout cas, pas par en haut. Par en bas. Sans doute prendra-t-il le chemin qui traverse le bois de pins en direction de Missisquoi et des lignes américaines.

C’est Louis Blanchard, tout seul à cette heure-là à chercher, trop tôt, comme chaque année, l’exalté, des fraises des champs, qui l’a aperçu le dernier. Comme un poney fou, le mors aux dents et qui n’a pas voulu s’arrêter, même pas pour dire bonjour. Et Louis, étonné, l’a regardé longtemps filer dans le chemin de sable, six pas pour un, et encore, sautillés plus que courus, à cause de sa jambe malade, le corps voûté comme un blessé des anciennes guerres. Et il criait, au bout de son souffle, il criait comme un perdu son prénom à elle, la morte, que l’écho du gros rocher de la montagne répétait trois fois meurtri, trois fois chanté, trois fois mortuaire :

– Marie-An-an-an-ge ! ! !

Et on ne l’a plus revu.

La vie a repris. Bien sûr, on a enterré la morte. C’est Aristide, le père, qui a lancé le bouquet, la couronne, sur la tombe, et Alphonsine, la mère, la poignée de terre. Et puis, comme d’habitude, les pleurs et les prières. On a quitté le cimetière à regret. A regret, mais contents de n’y être pas encore, pour cette fois, dans la tombe. A regret, comme pour dire au bon Dieu : « S’il vous plaît, pas trop vite, j’ai mes enfants, ma femme et tant de choses encore à accomplir ! » Et puis, par grappes, on s’en va. Famille par famille, on monte dans les charrettes. Ça s’ébranle, on rentre.

Mais pas de veuf.

Dix-huit jours après, on ne le cherche plus. Les battues ne donnaient rien. Personne n’a rien vu, rien entendu. Seul Louis Blanchard continue de jurer sur la tête de tout le monde avoir bel et bien entendu, au moins dix fois, le nom avec son écho « comme un hurlement de coyote », répétait-il et il s’arrêtait pour souffler, ne trouvant pas d’autres mots pour dire mieux son ahurissement. A qui voulait l’entendre, il refaisait : « Marie-An-an-an-ge ! » pour imiter le fuyard et chacun frissonnait mais personne ne comprenait. Exagère-t-il, à cause de toutes ces oreilles qu’on lui ouvre ? Louis prétend avoir entendu un autre prénom que l’étranger aurait crié. Florent, ou quelque chose comme ça. Allez donc savoir !

Sans doute, il y a des étrangetés comme ça. Prenez le touriste, il y a de ça une quinzaine d’années, au printemps, à pêcher sur la glace qui n’en menait plus large, et qui s’est noyé, ça on s’en doute, mais pas de corps ! Il n’est jamais remonté ! Ou bien les courants l’ont charrié ailleurs. Mais, même ailleurs… Sa carcasse n’a échoué nulle part de connu. Mystère !

Le veuf, ce sera ça : une étrangeté. Parti comme il était venu. D’ailleurs, on n’était pas si surpris que ça, au fond. L’homme fut de tout temps presque une légende, ou plutôt un méchant conte.

C’est Aristide Choinière, le père de la morte, qui va reprendre la maison. Aussi bien, elle était toujours à lui. On dit que l’étranger avait à peine commencé à payer. Et maintenant, il n’est plus là. Où diable est-il allé ? Au ciel, rejoindre sa Marie-Ange, ou l’autre, son Florent ? Et sans laisser sa dépouille ici-bas ?

Alphonsine Choinière
à sa fille Marie-Ange

Bonsecours, le 12 décembre 1921

Chère Ange,

Il neige tant et tant que ma lettre ne t’arrivera peut-être pas pour la Noël. C’est pourtant tous mes vœux pour les fêtes que je t’envoie maintenant avec des nouvelles. Puisse l’Enfant Jésus sur sa paille entendre et prendre avec lui nos prières. L’hiver s’annonce dur et long. On ne s’habitue pas, faut croire. Si bien que ton père est tombé malade. Étourdi, il se traîne et tousse comme un enragé. Je ne dors plus et la maison fait pitié. Le docteur le soigne. Il est venu tous les jours, cette semaine, et il repart à chaque fois avec une grimace effrayante sur son visage si lisse d’habitude. Faut attendre, qu’il dit. Et il reviendra. En attendant, je prie et je travaille pour trois, vu qu’Aristide travaillait pour deux et moi pour une, pauvre femme. L’Enfant Jésus dans la crèche, c’est toute une charretée de prières que je lui donne et il faut qu’il m’exauce, sans ça je ne pourrai pas tenir jusqu’au printemps.

Pour le reste, chère Ange, ma grande fille, on endure. Sache seulement que la vie ici serait meilleure avec toi. Je sais, tu as ta vie et on ne parlera plus de ce qu’on a déjà trop dit. N’empêche que si la sleigh du facteur peut faire le trajet jusqu’à Abercorn, celle de l’étranger, ton mari, pourrait sûrement le faire en sens inverse. Ah ! la joie de ton père, mon Aristide, si vous apparaissiez dans le chemin de la côte, tous vos grelots sonnants ! Ce n’est pas si loin après tout ! Et c’est pour le coup que ton père guérirait, ce serait comme un miracle, sait-on jamais. Espérer, c’est encore permis. C’est même tout ce qu’il me reste, à moi, dans ma grande fatigue.

Ta mère Alphonsine qui t’embrasse bien fort.

Marie-Ange ne lui montrera pas la lettre. Elle la brûlera avant qu’il revienne du village. On ne voit déjà plus les sillons de la sleigh dans le chemin tant il poudre. Les rafales effacent et recommencent sans cesse le paysage. « L’étranger. Elle l’appelle encore l’étranger ! » Ils ne s’habitueront jamais. Ils ne l’accepteront jamais. Un homme sans passé et qui se tait quand on lui demande. Ses grands yeux vides qui se voilent. Il cache quelque chose, c’est sûr ! Et puis il boite. Sa hanche droite, comme une coquetterie, saille sous le pantalon. Ça lui fait une démarche qui fait peur, comme un bonhomme-sept-heures. Il a quelque chose de louche. Il est louche. Sur sa hanche aussi, il se tait, l’étranger…

« Avant qu’il m’arrive, tout noir de poils et quasiment roux au soleil, débouchant du sentier à vaches derrière les bâtiments, avec ses grandes mains tendues devant lui et ces cicatrices sur ses épaules, avant ce matin d’avril, il y a deux ans, l’étranger, mon mari, il était quoi ? Que je ne veuille pas le savoir, que je l’aime sans passé, au présent et au futur, ça, les miens, ils ne le comprendront jamais. Ni moi non plus. Pauvre maman ! »

Marie-Ange cherche et trouve le papier, les enveloppes et les timbres dans le tiroir du bas de la commode. Elle descend à la cuisine. La grande fenêtre est pleine de neige et de lumière qui bouillonne. Elle s’assoit à la table, trempe la plume, soupire et se décide :

Abercorn, le 22 décembre 1921

Chère maman,

Comme je te plains ! Tu es si brave. Mais cette année encore, la sleigh n’est pas en état de prendre la route. Par un temps pareil, tu imagines les risques…

Et les mensonges s’enfilent comme des perles à chapelet, jusqu’à la signature timide et menue, mais sincère, elle :

Ta fille qui t’aime, qui t’admire et qui prie pour toi et pour papa.

Marie-Ange

Une autre fuite. Bien avant la disparition à Abercorn, mais pas la première non plus.

Il avait plu pendant la nuit. Ses vêtements collés à sa peau, comme ceux d’un noyé, et ses os remplis de rhumatismes, sa hanche surtout, il a eu des petites îles de sommeil. Par-ci, par-là, quelques minutes d’un abîme profond peuplé de visages connus et inconnus, avec l’écho d’une meute de chiens hurlants. Et puis tout de suite il revenait à la surface, réveillé d’un coup, en sursaut, comme quand on sort d’un songe plus vrai que le monde. Tourne et creuse et sentant trop bien saillir, à fleur de sol, une racine qui lui meurtrissait le dos, les reins. Comme autant de couteaux, les roches et les cailloux. Même pas eu le temps de se fabriquer un lit de branches de pin comme il savait si bien le faire, avec le petit, quand ils allaient pour la sieste au fond de la terre, les beaux jours de l’été des Indiens. Trop sommeil et le grand épuisement d’avoir perdu le nord et le goût de savoir où l’avaient mené ses pas en zigzag, son parcours insensé, déviant, comme celui d’un chevreuil blessé. Il a dû laisser une trace absurde que même le garde-chasse ne saurait suivre sans se perdre ou, tout au moins, sans jurer et abandonner en se disant que ces branches brisées, ces pierres renversées, ces ronces traversées dans le pire des piquants : il ne pouvait s’agir que d’une bête tirée par un braconnier, chevreuil atteint à la tête ou orignal enragé de mourir avant son temps.

Il se lève, se redresse, sentant tous ses muscles noués déchirer le réseau trop fin des nerfs et, en étoile, une grande douleur commence à sa hanche et se répand très vite dans tout son corps, pour finir par lui mordre le cœur. Il pousse un soupir d’homme traqué. Il a tout son temps devant lui, mais plus de goût, plus de désir, plus rien. L’humidité poignante de la forêt l’engourdit miséricordieusement une minute, puis le cœur recommence à pomper un sang gelé. Il a presque envie de mourir. Mais ça ne dure pas. Le grand corps se lève, claudique et se secoue. Les aiguilles désertent peu à peu la peau, puis tranquillement la chair, et il peut bouger, vivre, tâcher de savoir, se demander où, quand et comment entreprendre la suite, vaille que vaille.

Il doit être midi. L’ombre et la lumière sont partagées exactement en deux. Une nappe d’air doré flotte dans le sous-bois et semble vibrer dans l’éclaircie qu’il n’avait pas aperçue, dans le noir du soir, et au centre de laquelle tremble un pommier sauvage. Vision qui donne le coup de pouce. Il marche en infirme, penché et les jambes raides, mais la chaleur le touche à mesure qu’il avance et ça l’encourage. Pommier sauvage, ça veut dire une ferme pas loin. Car enfin, les pommiers, ils ne sont jamais tout à fait sauvages. S’il pousse à l’écart, au commencement du boisé, c’est parce que avant, peut-être il y a trente, quarante ans, on l’a planté, le pommier, ici, et on cueillait ses pommes. Il y a des pommettiers sauvages mais pas de pommiers. Ça, il le sait. Et celui-ci, c’est un pommier, pas de doute. Vieux, noué, avec la plupart de ses branches mortes et craquantes dans le vent qui est fort, plus fort qu’on pouvait le deviner de là-bas.

Il s’étire dans le soleil et tend ses mains qui saignent encore. Ça s’est rouvert quand il a voulu grimper dans le pommier, et maintenant ses paumes brûlent. Alors il se souvient. La clôture. Son acharnement, sa bataille avec la broche pour passer, coûte que coûte. La force l’a déserté et les chiens sont tout près derrière lui, à peine s’il ne devine pas leur haleine pourrie. Il est tout en haut de la maudite clôture, ses jambes sont à portée des crocs et les chiens sautent, ils sont enragés. Il faut qu’il se laisse tomber de l’autre côté. Même sans force. Laisser basculer son poids, c’est faisable, facile même. Alors il se met debout sur le poteau et plonge. Mais le pied gauche s’est coincé dans une grosse maille de la broche. La peau de la cheville s’est arrachée mais l’os résiste. Il ne bouge plus, la tête en bas, tout son sang dans les yeux et le souffle entravé par du feu, les tympans déchirés par les aboiements des chiens féroces. Vite, décrocher le pied, tomber et se traîner, aller se tapir dans les hautes herbes et rester immobile comme une roche ! Sa main droite travaille, tire ; l’autre, la gauche, ne peut pas remonter, ça fait trop d’efforts, cette main-là doit tenir le poteau, maintenir le semblant d’équilibre. Tire, donc, et tiraille et puis, oui, il faut bien, la main gauche remonte lentement. Les épaules semblent soudain remplies d’une énergie nouvelle, surprenante. Maintenant les deux mains forcent, laissent un peu de leur peau dans la broche mais tirent toujours, font jouer la cheville, arrachent le pied. Les chiens, avec leur odeur écœurante, approchent. Il voit luire du blanc sur leurs dos hérissés. Alors le corps tombe mais les mains sont restées accrochées et le coup a ouvert le milieu des deux paumes. Il a crié et puis il est tombé. Enfin ! Il n’a même pas voulu ramper jusqu’aux grandes herbes. Il est resté là, à ne pas souffler à cause de la buée, à se faire le plus mort possible. Et il a pensé, très fort, en une sorte d’éclair fulgurant et très sûr : « Je risque rien ! J’ai aucune odeur ! »

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