Le Facteur

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Cette chronique villageoise tourne autour de la rencontre d’un jeune couple qui finira par s’unir.
Carine est coiffeuse. Romain est facteur.
Leur rencontre est un véritable coup de foudre. Malheureusement, très rapidement après leur union, la relation se dégrade au sein du couple.
Carine s’aperçoit qu’elle s’est mariée bien trop jeune tandis que Romain, plus mature se voit déjà père de famille.
Les disputes éclatent et s’amplifient. La jeune femme ne tarde pas à regarder ailleurs !
Un jour ; à la suite d’une dispute, peut-être plus violente que les précédentes Carine disparait. Tous les regards se tournent vers Romain qui est suspecté d’être à l’origine de la disparition de la jeune femme dont on craint pour la vie.
L’enquête qui est menée réserve de nombreuses surprises avec un dénouement totalement imprévisible qui entraînera le lecteur d’une simple histoire campagnarde à un drame de la vie moderne.


Publié le : mercredi 26 novembre 2014
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EAN13 : 9782332821126
Nombre de pages : 260
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-82110-2

 

© Edilivre, 2015

Première partie

Chapitre 1

Ce village est une espèce d’îlot au milieu d’un océan de verdure.

Des forêts, des prairies et des lacs en constituent l’environnement qui s’étale sur plusieurs dizaines d’hectares.

Situé en Bourgogne, Saint-Germain-du-pont est un chef lieu de canton qui ne compte guère plus de 3500 âmes.

La population locale travaille le plus souvent dans les PME de la région, dans les commerces ou encore dans l’agriculture sans oublier les 9 ou 10 % de chômeurs.

La sous-préfecture, Arville, n’est distante que d’une petite vingtaine de kilomètres. Une partie de la population y a trouvé un emploi. C’est également à Arville que se trouvent les seules grandes surfaces de la région où convergent la plupart des gens de l’arrondissement.

L’ambiance à Saint-Germain-du-pont est plutôt agréable. Si on ne peut éviter les petites histoires locales, il ne s’y produit généralement rien de très grave.

Pendant longtemps, avant le train, la voiture et tout ça, les gens se mariaient entre eux. C’est ainsi qu’une bonne partie de la population indigène est apparentée. C’est par exemple le cas du Maire et du fossoyeur qui sont cousins ou du boucher et du garagiste. Même le curé est originaire d’un village voisin. Bien d’autres encore ont un arbre généalogique qui révèle une affiliation plus ou moins récente.

À tout ce petit monde s’ajoutent ces quelques enfants nés de relations clandestines. Tous feignent de l’ignorer sauf lorsque certaines histoires de famille virent parfois au conflit.

« Tu as vu le petit. C’est bizarre, il ne ressemble pas trop à son père ! »

Les quelques fonctionnaires gendarmes, postiers et autres agents de l’état constituent les pièces rapportées dans la population d’apparence homogène.

Ils arrivent à se faire une place au sein de cette communauté à la seule condition de ne pas chercher à s’immiscer dans les affaires locales.

Il n’empêche que certains étrangers au village ont trouvé ici de bonnes raisons pour ne plus en partir. Une poignée d’entre eux s’est installée définitivement à Saint-Germain-du-pont après y avoir fondé une famille avec plus ou moins de bonheur.

Les affaires locales ? Il s’agit le plus souvent de questions d’héritage, d’argent, de jalousie ou de cocufiage.

Rien de plus que des histoires à la dimension de cette bourgade.

Pourtant, il y a quelques années, la disparition d’un villageois a crée l’événement marquant de l’époque. Certains témoignages qui avaient évoqué la possibilité d’un enlèvement, ont provoqué l’arrivée d’un régiment de gendarmes. Ils ont parcouru toutes les rues du village et les bois alentours. Les recherches ont duré plusieurs jours puis le calme est revenu. Le jeune homme disparu n’a jamais été retrouvé.

La gazette locale en a profité pour alimenter ses colonnes. Du coup, les chats du village ont pu se faire écraser en toute quiétude pendant quelques jours.

Saint-Germain-du-pont vit au rythme des saisons, des mariages, des enterrements et des naissances. Le reste est sans relief.

C’est un de ces villages dont on dit qu’il faut y être né pour s’y plaire.

Le maire, Serge Baudoin, un instituteur à la retraite, entame son troisième mandat. Il est autoritaire et traite ses administrés comme des écoliers.

Il ne ménage pas ses efforts pour faire de sa commune un exemple de probité financière. En contrepartie, il dirige sans partage. Rares sont ceux qui osent l’affronter. Il s’est institué en espèce de potentat des temps modernes.

Cette forme de domination convient à la plupart de ses « ouailles » qui trouve-là un certain confort.

Comme ils disent :

« Un instituteur, c’est instruit. Il sait s’occuper de nos affaires… »

À Saint-Germain-du-pont, ceux qui ne sont pas originaires du village ne sont pas vraiment malvenus. Ils n’en demeurent pas moins « les autres ». Leur seule obligation est de bien se tenir. L’un d’eux n’a qu’à se faire remarquer pour que rapidement il soit mis au rang des parias, avec le convoi de vexations et de brimades propices à rendre la vie impossible.

À l’école, aux impôts ou dans les agences bancaires, la plupart des personnels ne sont pas originaire du village.

La poste n’échappe pas à la règle. Le receveur, Monsieur Josse, jouit d’une réputation d’honorabilité. Il officie dans la commune depuis fort longtemps. Il a su s’y faire accepter grâce à un ton éternellement conciliant et un caractère peu engagé. Il ne dérange personne. Il est à la tête d’une quinzaine de personnes, des guichetiers aux facteurs.

Le bureau de poste est pour nombre de villageois un point de passage obligé. C’est l’occasion pour eux de discuter de toutes sortes de sujets ordinaires, de la météo au récent changement de gouvernement, sans oublier, à l’occasion, le décolleté accueillant de la boulangère.

Chapitre 2

Les facteurs qui se partagent les tournées sont au nombre de six.

Le dernier arrivé, le plus jeune aussi, se nomme Romain Ternier. Il est âgé de 27 ans et possède une “belle gueule”. Il vient de la région de Dijon. Ses origines campagnardes ont facilité son intégration. C’est ainsi qu’il s’est vu d’emblée affecté à la tournée du centre-ville que convoitent certains de ses collègues. C’est à l’évidence la plus agréable. Il visite les commerçants et croise le tout Saint Germain. L’hiver, il échappe aux vicissitudes de la conduite en campagne. À la belle saison, il croise des gens plutôt décontractés.

Romain est célibataire. Il sort peu et n’a pas encore d’amis. Il lui arrive de sortir certains samedis soirs mais il préfère par-dessus tout rester dans son appartement. Il loue un deux pièces en périphérie du bourg. Un petit logement dans lequel s’entassent des livres et des disques qui comblent ses soirées. Une petite télévision et un ordinateur siègent dans le salon. Le tout au milieu d’un mobilier de récupération.

Une fois par mois, il rend visite à sa mère près de Dijon. Il en revient chargé de petits plats préparés avec amour par cette femme solitaire.

« On ne sait jamais, il pourrait mourir de faim »

Andrée Ternier a 50 ans. Elle est veuve depuis de longues années. Son mari, le père de Romain, s’est tué au volant de son camion, il était routier.

Andrée Ternier vit de ses maigres ressources. Elle fait des ménages et des travaux de couture qui lui permettent d’occuper la majeure partie de ses journées tout en vivotant.

La sœur de Romain, Sandrine est mariée à un architecte de Dijon. Elle est devenue distante avec sa famille qui ne doit plus correspondre à son nouveau statut.

Romain a quitté la maison familiale à l’âge de 19 ans. Après différents emplois sans lendemain et des tentatives infructueuses à l’E.D.F. ou à la D.D.E, il a été reçu au concours d’entrée à la Poste à la grande satisfaction de sa maman. Au terme de sa formation fin 1997, il a été nommé à Saint-Germain-du-pont.

Malgré son manque d’expérience, il s’adapte très vite à sa nouvelle existence. Son sérieux et sa bonne humeur lui permettent d’être admis parmi tous ses collègues.

De nos jours, le métier de facteur n’est pas à proprement parler une situation d’avenir. Pourtant à Saint-Germain-du-pont, un fonctionnaire, pour peu qu’il soit célibataire, représente un excellent parti. Détail qui n’échappe pas à certaines mères de familles. Sans le savoir, le jeune facteur est déjà l’objet des convoitises.

Les journées de Romain s’écoulent selon une régularité d’horloge.

Dès 7 heures le matin, il retrouve ses collègues pour le tri du courrier. Traditionnellement, il partage avec eux un café qui s’agrémente parfois d’un gâteau. C’est aux alentours de 8 heures 30 qu’il entame sa tournée. Elle débute par les rues adjacentes au centre du village.

De cette manière, il est plus ou moins amené à pénétrer dans la vie des foyers.

Chez les uns, il dépose une lettre recommandée inquiétante. Chez d’autres la missive d’un parent éloigné ou encore des factures et autres lettres plus ou moins attendues. Une foule de plis en tous genres aux contenus improbables qui déclenchent, selon les cas, la joie, la tristesse ou la colère.

Si certains attendent son passage avec frénésie, d’autres se cachent pensant échapper au pire, imaginant retarder certaines échéances.

Le métier de facteur est constitué de toutes ces subtilités qui contribuent à diversifier son quotidien.

Tout ça, il le sait et a très vite appris à conserver un certain détachement vis-à-vis de cette multitude de paradoxes.

Il ne rate jamais l’occasion de se montrer aimable quelles que soient les circonstances. Un peu comme s’il cherchait à minimiser l’impact de ces enveloppes et des secrets qu’elles renferment.

Les gens du village apprécient ce jeune homme qui s’amuse parfois de certains murmures féminins. Il n’est pas dupe lorsqu’une jeune fille s’empresse de l’accueillir sans lui laisser le temps de déposer le courrier dans la boite aux lettres.

Plus tard dans la matinée, la distribution du courrier se poursuit au cœur de la cité avec ses commerces. L’ambiance y est différente. C’est de loin la partie de sa tournée qu’il préfère.

Sa « clientèle » est toute autre.

Certains, ils sont rares, le regardent à peine. Romain ne s’en préoccupe guère.

D’autres le gratifient d’un grand sourire.

L’accueil est souvent le reflet de l’humeur du jour. Elle est même parfois conditionnée par le baromètre de l’activité du moment.

Certaines boutiques sont plus agréables que d’autres. Il y est reçu aimablement.

Au bar du commerce, on lui offre un petit café qu’il prend sur le pouce.

D’autres commerçants profitent de son passage pour s’offrir une petite récréation. Romain affectionne tout particulièrement certaines conversations qui lui donnent l’occasion d’évoquer ses lectures ou ses goûts musicaux.

Ces dernières semaines, l’intérêt de Romain se porte plus particulièrement sur le salon de coiffure local « Chez Edith ».

Chapitre 3

Au beau milieu de la place du village trône le salon de coiffure « chez Edith ». L’absence de concurrence lui confère une position privilégiée.

Edith, la patronne, n’a que 32 ans. Un héritage opportun lui a permis d’acquérir à moindre coût ce pas de porte. L’ancien propriétaire, un homme usé par l’alcool et les désillusions, a laissé son commerce péricliter.

Elle a tout transformé. « Exit » les clients masculins, elle en a fait un espace réservé aux femmes avec un décor moderne et lumineux.

Florence, une jeune femme délurée de 25 ans qui s’amuse de tout, l’assiste. Il n’empêche que son sérieux et sa rigueur lui valent d’avoir la confiance de sa patronne mais aussi des clientes.

C’est aux premiers jours du printemps que Carine Cousin, une jeune fille du village est engagée au salon. Elle est âgée de 22 ans et vient d’obtenir son CAP. Son charme et sa beauté illuminent le salon. Elle est rapidement admise par ses aînées.

L’apparition de la jeune coiffeuse n’a pas échappé à Romain qui d’emblée éprouve à son égard une véritable attirance. Certains de ses regards lui paraissent révélateurs.

Il ne sait rien de la jeune fille mais perçoit déjà des sensations inconnues.

Dès qu’il l’aperçoit, son cœur s’emballe. L’image de la demoiselle s’installe en lui sans qu’il puisse s’en défaire.

Lorsqu’il pénètre dans le salon, il redouble d’amabilité, s’arrangeant toujours pour provoquer une conversation. C’est généralement à la patronne qu’il s’adresse. C’est le seul stratagème qu’il a trouvé pour que sa présence se prolonge un peu. La commerçante le trouve gentil et mignon. Elle apprécie aussi sa correction.

Florence dit en rigolant qu’il est bien foutu !

Quant à Carine, elle ne dit rien.

La petite nouvelle ne ressemble vraiment pas aux autres jeunes filles de son âge. Elle les surclasse toutes. C’est en tout cas ce que pense Romain.

L’esprit du jeune homme grille les étapes. Il se focalise sur la petite nouvelle. Il aimerait tant qu’elle devienne son amie. Il est conscient d’aller un peu vite en besogne, d’autant que la jeune coiffeuse n’a pas attendu sans doute pas après un facteur pour faire sa vie.

Il n’empêche que l’intérêt de Romain s’accroît.

À chacun de ses passages au salon, sa tension nerveuse augmente. Il essaie de dissimuler son émotion. Pourtant ses regards persistants en direction de Carine n’échappent pas aux coiffeuses.

Florence s’en amuse beaucoup.

Carine prétend ne s’apercevoir de rien.

Chapitre 4

C’est aux alentours de 15 heures que Romain regagne son domicile au terme de sa tournée. Il se plonge alors dans ses livres, bercé par la musique.

À l’occasion de ses moments de loisirs, il dévore des romans en tous genres. Certains l’ont marqué plus que d’autres. C’est le cas du Novecento d’Alessandro Barrico par exemple.

Il écoute également toutes sortes de musiques. Il apprécie tout autant la musique classique que des œuvres contemporaines. Bien que ne connaissant rien à la musique, elle fait partie de sa vie et il la consomme sans modération.

Il se réfugie dans son univers pour dévorer des histoires qui le transportent hors du temps, bercé par ses morceaux préférés.

Il ne souffre pas de cette solitude. Il consacre son temps libre à accumuler des histoires nouvelles et des sons inconnus. Son cerveau se gave de tout. Il est devenu accro de ces drogues dont il réclame sa dose quotidienne.

Parfois, après le travail, il retrouve un collègue. Le plus souvent, ils vont au café pour boire un coca autour duquel ils évoquent leur actualité.

Certains postiers, généralement les plus anciens, l’invitent à dîner chez eux. Comme ils disent : « une assiette de plus… »

C’est pourtant à contrecœur qu’il accepte.

Il trouve ces soirées ennuyeuses mais ne parvient pas à repousser toutes ces sollicitations. Il regrette qu’aucun de ces sympathiques camarades ne partage ses hobbies. Ne voulant pas les vexer, il se soumet malgré tout à ce rituel.

Depuis peu, il s’est crée un espèce d’univers culturel qu’il partage avec Olga, une commerçante de Saint-Germain-du-pont. Ensemble, ils ont mis en place une sorte de bourse d’échanges sans limite.

Ils échangent des livres et des disques dont ils parlent ensuite. C’est pour Romain un îlot culturel dont il se délecte au milieu d’un environnement peu enrichissant qu’il ne supporte que par nécessité sociale.

Romain ne veut pas rester facteur toute sa vie. Il ne veut pas continuer pendant des années à arpenter les routes comme certains de ses collègues.

À cet effet, il prend des cours par correspondance grâce auxquels il devrait améliorer ses connaissances pour pouvoir prétendre rapidement à un poste d’encadrement.

Romain pourrait vivre ainsi très longtemps.

S’il n’avait pas croisé le regard de la jeune coiffeuse.

Oui, il aurait pu rester ainsi, mais la rencontre de Carine a tout bouleversé.

Elle a fait involontairement irruption dans son existence, s’installant doucement mais sûrement dans son esprit.

Il n’est déjà plus tout à fait seul !

Chapitre 5

Il fait chaud et même très chaud en ce mois d’avril 1998. La température anormalement élevée en cette période de l’année donne un avant goût de l’été.

C’est jeudi. Comme chaque semaine, le marché a pris possession de la place du village.

C’est l’effervescence.

Les conditions climatiques favorables ont attiré plus de chalands qu’à l’habitude. Ils doivent se frayer un chemin au milieu des camelots. Chacun prend son temps pour musarder. Les montres sont restées au placard.

La majorité des femmes font leurs courses seules. Pendant ce temps, les hommes se retrouvent dans les cafés.

Etrangement la bière ou le verre de vin rouge ont des vertus qui s’accommodent des différences climatiques et des saisons. Qu’il fasse chaud ou froid, qu’il pleuve ou qu’il gèle, les cafetiers font leur beurre.

C’est dans cette ambiance décontractée que s’écoule la matinée. Elle rappelle un peu celle de ces dimanches d’antan lorsque l’église et les bistrots étaient les points de convergence des paroissiens.

Déjà, dans le passé, nombreux étaient ceux qui, au vin de messe, préféraient celui des cafés. Le Père « Machin » ne manquait pas d’abreuver ses fidèles par des sermons remplis de reproches acerbes sur le sujet. Il n’imaginait pas que bientôt ce « duel » entre le sacré et le futile tournerait définitivement à son désavantage.

Les mœurs ont évolué. L’église ne fait plus vraiment recette. De nos jours les croyants, les officiels au moins, sont bien moins nombreux que les piliers, ceux des bars bien entendu.

Le jour du marché est fait de toutes ces choses. Quelques anciens se risquent à des critiques cinglantes sur la dégradation des mentalités.

« Avant… on ne respecte plus rien… »

En réalité, ils regrettent surtout leur jeunesse. Comment peut on éviter le conflit des générations dans ces conditions ?

Ils ne sont vraisemblablement ni meilleurs ni pires que les plus jeunes. Ils ont simplement oublié qu’à leur époque déjà ils avaient leurs propres « vieux » pour leur reprocher leur insouciance.

C’est ainsi que tout y passe jusqu’aux anciens Francs. Ce sera bientôt au tour de l’euro.

Et ce rituel immuable se poursuit d’un jeudi à l’autre. Parfois une nécrologie récente vient bouleverser les habituelles diatribes.

Pour Romain, le jeudi reste son jour préféré. Il part l’esprit léger. Son cœur est accroché au porte-bagages de sa bicyclette.

Il « expédie » sa tournée afin d’arriver au plus vite au salon de coiffure. Il parvient à gagner de précieuses minutes qu’il pourra passer chez les coiffeuses.

Edith est généralement absente ce jour là. Elle prend sa matinée pour s’évader.

Les deux coiffeuses se retrouvent seules.

Les circonstances sont favorables pour Romain. Il peut discuter plus facilement avec les jeunes femmes. En réalité, c’est surtout avec Florence qu’il parle. Carine, plus réservée, reste en retrait. Il n’empêche qu’après chacun de ses passages, il ne conserve pour seul souvenir que le doux visage de la cadette du salon, que vient fréquemment illuminer un de ces sourires dont elle seule a le secret.

« Bonjour mesdemoiselles ! Vous allez bien ? »

Le ton du facteur est exagérément enjoué.

« Oh ça va, vous nous amenez des bonnes nouvelles au moins ? »

« J’essaie. Je fais même un effort tout particulier pour… Enfin, je fais ce que je peux ».

« On vous sert un p’tit café ? »

« Je veux bien merci »

« Carine tu peux t’en occuper, s’il te plaît »

Carine est intimidée et demande maladroitement au facteur combien il veut de sucres.

La suite de la conversation reste d’une richesse toute relative dont il se satisfait. Il enregistre tout, parvenant ainsi à connaître un peu mieux la jeune fille.

Tout lui plaît chez elle. Son regard, ses yeux immenses et verts, son allure et sa manière de s’habiller, même son prénom, dont il ignore l’orthographe exacte.

Parfois, il est tellement absorbé par ses pensées qu’il ne se rend pas compte que Carine lui tend son café.

« Euuuhh, Monsieur, votre café… »

« Ah, excusez-moi, oui, merci. Mais vous pouvez m’appeler Romain si vous voulez »

L’un et l’autre sont troublés, pas forcément pour les mêmes raisons. Romain prend son temps pour savourer le précieux nectar. Il en profite pour observer Carine du coin de l’œil. Il tente de capter le moindre de ses mouvements, espérant qu’elle daigne lui adresser un regard d’encouragement, un sourire ou un quelconque signe favorable.

Il ne peut s’empêcher d’être inquiet et se demande s’il ne ferait pas mieux de revenir sur Terre pour penser à autre chose. Elle est trop peu démonstrative à son goût.

« Bon, je vais devoir poursuivre ma tournée. Merci encore pour votre gentillesse. (blanc). À bientôt Carine ! »

Il est tellement ému qu’il oublie de saluer Florence qui ne manque pas de s’en apercevoir sur le ton de la bonne humeur.

« L’est gonflé celui-là. Dis donc, il est vraiment mignon ce facteur, tu ne trouves pas Carine ? », dit Florence avec un brin d’ironie.

Carine répond avec légèreté.

« Oh, ce n’est pas tellement mon genre de mec tu sais, moi je préfère… »

« Menteuse ! Tu te serais vue le reluquer, et lui n’en avait que pour toi, m’a même pas dit au revoir »

« T’es jalouse ou quoi ? Le café c’est bien moi qui lui ai apporté »

« T’as vu ses chaussettes, beurk… »

Rires

Les deux jeunes femmes ne se disputent pas. Elles s’entendent trop bien pour ça. Florence est espiègle, elle s’amuse à titiller sa jeune collègue dès qu’un jeune homme apparaît au salon.

« Dis donc, y a pas de clientes ce matin »

« C’est souvent comme ça le jeudi. Les mémères sont au marché. C’est pour ça que la boss s’absente. Je crois qu’elle en profite pour aller voir son amant. Tu sais, le cuistot du restaurant le Gourmet »

« Ah, tu crois ? »

La conversation se poursuit, passant de l’économie de « marché » aux coucheries des clientes et tous les autres sujets qui nourrissent plus ou moins leur quotidien. C’est sans doute ce genre d’échange qu’on qualifie de « conversation de salon ».

Romain poursuit sa tournée. Il est tout à la fois gai et plein d’incertitudes. Sa prochaine nuit risque d’être agitée par mille rêves entrecoupés de doutes.

Les questions défilent.

« Où habite-t-elle ? A-t-elle un copain ? ».

Il passe alors d’un optimisme démesuré à une sombre incertitude. Son cœur brûlant envahit son esprit.

Des images défilent dans sa tête prenant toute la place disponible. Le visage de la petite coiffeuse continue d’imprégner son esprit à la manière d’un poster géant.

Chapitre 6

Andrée Ternier, la mère de Romain occupe une modeste maison au style incertain. Elle y empile des souvenirs comme autant de trésors qui ne lui survivront vraisemblablement pas.

C’est lui qui bénéficie du peu d’amour qui lui reste. Lorsqu’il vient voir sa mère, il arrive le dimanche un peu avant midi.

À peine a-t-il franchi la porte qu’elle lui saute au cou pour l’enserrer dans ses bras et l’embrasser comme s’il avait encore dix ans.

Ces démonstrations excessives l’agacent mais il s’abstient de tout reproche sachant que sa mère n’a plus souvent l’occasion d’être heureuse. Il ne veut pas gâcher son plaisir.

Après cette séance étouffante tombent en vrac les questions habituelles.

« Tu manques de rien ? Tu manges au moins ? T’es tout pâle »

Elle poursuit ainsi de longues minutes à l’inonder de démonstrations d’affections. Elle n’aime pas savoir son fils seul et loin d’elle. Elle se refuse à voir dans son fils un homme capable de se débrouiller loin du cocon maternel.

C’est au moment de servir un modeste apéritif qu’elle reprend.

« Tu ne songes pas à te marier ? Tu sais, je ne suis pas éternelle… »

« Ecoute Maman, tout va bien. Ne t’inquiète pas comme ça ! »

« Oui mais quand même, j’aimerais connaître ta femme avant de partir »

Romain s’arrange pour détourner la conversation.

Ils passent à table pour déguster le traditionnel civet ou le poulet rôti accompagné de frites ou d’haricots verts.

Ensemble, ils abordent différents sujets. Andrée demande à son fils de l’aider à remplir des papiers. C’est généralement au moment du café qu’Andrée Ternier parle de Sandrine, la sœur de Romain. Elle ne rend que de rares visites à sa mère. Quant à son mari, il ne l’accompagne pratiquement jamais. Sandrine est devenue distante et superficielle. Madame Ternier en souffre.

Romain évite de surenchérir. Il partage l’avis de sa mère mais ne veut pas aggraver le malaise.

« Tu te rends compte, elle habite à une demi heure d’ici. Je la vois encore moins que toi. Je crois que je leur fais honte »

« Ah ! Son mari, celui-là c’est un « Mossieur ». On ne mélange pas les torchons… »

Il s’empresse une nouvelle fois d’éluder la question d’autant que le moment de rentrer à Saint-Germain-du-pont approche.

« Tu sais, l’heure avance. Je dois retourner chez moi maintenant ».

Il évite soigneusement d’évoquer Carine qui occupe l’essentiel de ses pensées. Il veut éviter la foule de questions que ne manquerait pas de lui poser sa mère. Elle voudrait savoir qui est cette jeune fille, comment elle vit…

Il se dit aussi qu’il est bien trop tôt pour révéler son secret.

Il est près de 17 heures lorsque Romain quitte sa mère. Elle lui a préparé quelques petits plats et un gâteau. Il ne faut surtout pas que romain meure de faim.

Tout au long du trajet, il repense à ce qu’elle lui a dit. Elle n’a pas tout à fait tort. Il ne pourra pas vivre éternellement seul.

Il ne veut pas non plus se marier à tout prix.

S’il trouve l’amour, alors peut-être…

Au fait, et si c’était Carine ?

Chapitre 7

Romain gamberge.

Oui, sa mère a raison.

Ce n’est pas la première fois qu’Andrée Ternier parle de mariage avec son fils. Cette fois, il prend la remarque au sérieux, et pour cause.

Il a rencontré Carine.

Il n’y a encore rien entre les jeunes gens. Pourtant, il a déjà la sensation que sa vie se trouve maintenant à Saint-Germain-du-pont, et plus précisément au salon, de coiffure local.

Il sait aussi qu’il ne pourra pas jouer éternellement les amoureux transis. Qu’à trop attendre, il risque de se retrouver seul. Il doit se décider maintenant et prendre l’initiative.

Le jeune homme échafaude un plan d’approche.

Il va proposer à Carine de sortir.

Il ignore tout d’elle, qu’importe.

Il n’a pas le choix et doit se lancer. Au pire, elle refusera de sortir avec lui, au moins il sera fixé. Il tentera d’oublier son rêve.

C’est une véritable escalade. L’incertitude est peu à peu remplacée par la détermination qu’attise l’amorce d’un véritable sentiment amoureux.

Romain sait qu’il prend des risques. À commencer par celui d’une énorme déception. Il perçoit pourtant quelque chose d’indéfinissable. Il est de plus en plus convaincu que c’est Carine qui pourrait devenir la femme de sa vie et aucune autre. Il va se consacrer pleinement et intensément à ce projet.

Il n’a pas encore tiré un trait sur sa vie de solitaire, même s’il envisage de plus en plus d’y mettre un terme.

Si Carine veut…

Après de nombreuses hésitations, il prend sa décision.

Toutes ces semaines passées à croiser les regards de la jeune fille lui suggèrent qu’il n’est pas totalement indifférent à la petite coiffeuse. Ce sentiment croît en lui au point de le convaincre d’agir.

C’est décidé ! Il va lui proposer un rendez-vous et tant pis si elle refuse.

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