Le Festin au crépuscule

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Un grand écrivain, invité à un congrès en Écosse, attend l'arrivée des autres participants, originaires du monde entier. Il craint que les événements politiques au Moyen-Orient, deux meurtres récents, l'un du côté palestinien, l'autre du côté israélien, ne viennent menacer leur pacifique rencontre. Pendant ce temps, à Rome, un jeune compositeur assiste à la création de sa Nouvelle Symphonie. À Manhattan, un romancier tente de faire le portrait d'un jeune criminel. Et en Floride, un enfant atteint du sida découvre l'amitié. Les autres héros, de l'univers de la nuit et de celui de la littérature, accomplissent leur destin, sous le regard intense de Marie-Claire Blais, qui fait entendre leurs voix multiples, toujours attentive à la fragilité de chacun. Ainsi se poursuit la vaste fresque collective d'artistes et de poètes que la romancière canadienne met en scène, de livre en livre.





Marie-Claire Blais, née en 1939, vit à Key West, en Floride, où elle situe sa série romanesque inaugurée par Soifs. Elle se fait connaître à 20 ans en publiant La Belle Bête et obtient en 1966 le prix Médicis pour Une saison dans la vie d'Emmanuel. Couronnée de nombreux autres prix et largement traduite en anglais, elle prend place au premier rang des écrivains mondiaux.





Publié le : jeudi 18 février 2016
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EAN13 : 9782021297836
Nombre de pages : 304
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couverture

Du même auteur

La Belle Bête

Flammarion, 1961

 

Une saison dans la vie d’Emmanuel

prix Médicis

Grasset, 1966

et « Points », no P297

 

Les Manuscrits de Pauline Archange

Grasset, 1968

 

L’Insoumise

suivi de

Le jour est noir

Grasset, 1971

 

Le Loup

Robert Laffont, 1973

 

À cœur joual

Robert Laffont, 1974

 

Une liaison parisienne

Robert Laffont, 1976

 

Le Sourd dans la ville

Gallimard, 1980

Le Rocher, 2003

 

Visions d’Anna

Gallimard, 1982

 

Pierre

Acropole, 1986

 

L’Ange de la solitude

Belfond, 1989

 

Soifs

Seuil, 1996

et « Points Signatures », no P3335

 

Dans la foudre et la lumière

Seuil, 2002

 

Augustino et le chœur de la destruction

Seuil, 2006

 

Naissance de Rebecca à l’ère des tourments

Seuil, 2009

 

Mai au bal des prédateurs

Seuil, 2011

 

Le Jeune Homme sans avenir

Seuil, 2012

 

Aux Jardins des Acacias

Seuil, 2014

à Patricia Lamerdin

Mes remerciements à Peter Gillis, ami si fidèle et si généreux

 

Avec mes remerciements à Sylvie Sainte-Marie

 

Mes remerciements à Sushi, ce remarquable artiste

Ce serait sous le signe de l’immensité, avait dit Mère à Daniel, tout se passerait sous le signe de l’immensité, avait-elle dit à Daniel dans ce rêve où Mère apparaissait incomparablement jeune, comme lorsqu’on se sent écrasé par la hauteur des montagnes, quelque vertigineuse altitude, ou que l’on côtoie de vastes océans, avait-elle dit, offrant à Daniel une coupe dans laquelle le vin était rose, tout était de cette teinte rose, les vêtements laineux de Mère, son visage, ce poignet de Mère sous sa frange de laine, ce poignet que Daniel avait embrassé en disant, mais voilà que vous êtes guérie, que vous vous portez si bien, il faut le dire à Mélanie, avait dit Mère, afin qu’elle ne s’inquiète plus, promettez-moi, Daniel, de le dire à Mélanie, à part l’écrasement de tout ce qui est trop immense pour moi, ici, trop de montagnes, de rivières, trop de cette sauvage immensité qui m’est inconnue, à part tout cela qui ressemble aussi à l’immensité de l’univers, dans laquelle je résidais hier, rien de si différent peut-être, à part mon étonnement de ne plus savoir exactement où je suis, oui, à part ce mystère que je ne puis définir, dites à Mélanie que pour moi tout va bien, je ne pourrais vraiment me sentir mieux qu’ici, ce lieu irrécupérable, trop immense pour moi, je n’ai jamais été croyante et on dit que c’est le territoire de Dieu, répétez bien à Mélanie que je ne pourrais me sentir mieux, oui, et soudain Daniel pouvait s’entendre dire, Mère, est-ce bien vous, Mère, dites-moi, vous savez que les transports aériens me fatiguent, bien que je sois un familier des aérogares, Mère, dites-moi, Daniel avait consommé la coupe de vin teintée de rose que lui tendait Mère, souriante, affable, pour se réveiller seul, dans sa chambre d’hôtel, car comme il venait de si loin il était toujours le premier à tomber sur son lit, muni de sa valise qu’il n’allait ouvrir que le lendemain, dans des chambres en apparence hostiles, bien que parfois d’un extrême confort, et qu’il finirait par apprivoiser, d’abord par l’abrutissement d’un sommeil tout en sursauts, comme si en chutant dans ce sommeil son corps eût été avalé par le brouillard, dormait-il encore bousculé dans son siège, dans l’avion, pendant sa traversée de l’Atlantique, ou était-il déjà là, dans ce vaste désert des hôtels anonymes, reposant son corps extensible comme si ses jambes, ses bras eussent été trop longs, soudain, sur un lit inhospitalier, dans une chambre qui lui était étrangère, se répétant qu’il était le premier arrivé, peut-être, mais qu’ici pour l’instant personne ne l’attendait, cet apprivoisement d’une maison sans odeur qui n’était pas la sienne, il le poursuivrait en descendant dans un ascenseur survolté, tout allait donc si vite, même si ses yeux se tenaient à peine ouverts, comme si d’un pas plutôt somnolent, engourdi, il eût sauté vingt étages, car comme lui avait dit Mère dans son rêve tout semblait vraiment se dérouler sous le signe de l’immensité, un vaste hôtel, un vide tout aussi vaste, et cette qualité du silence, un silence étendu, résonnant de pièce en pièce, d’étage en étage, de corridor en corridor, tels étaient les hôtels que fréquentaient les voyageurs, pensait-il, souvent situés aux abords des autoroutes, des bâtiments d’un gigantisme laid, dénaturé, aucun parc, aucune herbe tout autour, que du béton, de l’acier, et ce ciel gris qui semble aplatir les toits des édifices, mais on dit pourtant que pour notre Réunion, notre Conférence, nous serons au cœur même de la nature, et là-bas dans les montagnes, ce sera si immense, si grand, que nous, nous tous, venus de plus de cinquante pays, nous, écrivains défraîchis, usés, avec nos désenchantements, oui, que nous serons éblouis par l’accueil de nos hôtes et la majesté de ces sites, mais comme m’a dit Mai, pensait Daniel, toi, papa, non, tu n’es pas comme eux, usé, désenchanté, non, toi, papa, même à tes risques et périls tu aimes ce qui est nouveau, puisque tu m’aimes, moi, ta fille, ou ce qui change d’instant en instant, comme moi, avait dit Mai, enfin, papa, là-bas à cette conférence internationale d’écrivains, peut-être retrouveras-tu Augustino, puisque tu es toujours à sa recherche, mon cher papa, Augustino le frère fantôme évanoui, peut-être le retrouveras-tu, papa, lui qui écrit des livres et disparaît dans une foule, papa, il pourrait bien se cacher, dans une cohue d’écrivains qui viendront tous discuter de paix, on ne sait comment, tous ensemble ou chacun à son tour, dans une langue qui ne sera pas celle de l’autre, dans la clameur de toutes ces voix, parmi tous ces visages, Augustino, qui sait, pourrait être là, se dissimulant quelque part, mais maman dit qu’il est peut-être encore en Inde, mais moi, Mai, je sais que c’est toujours vers lui, Augustino, que tu décides de partir, toi qui n’aimes ni les grandes réunions ni les conférences, papa, et si loin de ton jardin, de ta maison, vers d’autres continents, c’est toujours vers lui, Augustino, que tu vas, oui, je le sais, cette voix de Mai, Daniel croyait l’entendre encore à son téléphone, Mai qui était plus sage que son père et qui savait tout, après la glissade feutrée de l’ascenseur, l’apprivoisement des lieux déserts, comme inhabités, Daniel allait s’asseoir au comptoir d’un bar également désert, d’où émanaient quelques sons d’une musique neutre, fade mais apaisante, s’ils allaient soudain surgir en foule, où étaient-ils donc, tous ces écrivains ou artisans de l’écriture, ou amis lecteurs, il ne semblait y avoir personne dans cet hôtel, pensait Daniel, c’est que vous êtes le premier, lui dit soudain le serveur en veston blanc, cravate noire, oui, le premier, ils n’arriveront tous que demain pour notre Festival dont nous fêtons déjà le dixième anniversaire, du monde entier ils viendront tous, bienvenue, monsieur, dans notre ville, dans nos villages, partout dans nos rues des librairies ambulantes, des maisons qui vous accueilleront, afin que vous puissiez signer vos livres et vous reposer, partout, et le festin dans nos bois, nos forêts, vous verrez, monsieur, ce sera une telle expérience pour vous, monsieur, surtout le festin, demain soir, monsieur, un peu avant la nuit, telle est notre coutume depuis dix ans, oui, dix ans déjà, mais toutefois ce sera la première fois que les écrivains, poètes, traducteurs, éditeurs, exprimeront dans leurs lectures et conférences leur souhait d’un monde plus pacificateur, il fallait en souligner l’urgence, dit-on, car les écrivains, dit-on, ont la réputation de ne pas être très utiles, on dit que leur enseignement trop subjectif est peu profitable à la société, qu’en pensez-vous, monsieur, moi je ne suis qu’un serveur dans un bar, je m’appelle Eddy, dit le jeune homme en serrant la main de Daniel, voici votre vodka, monsieur, et le zeste de citron, comme beaucoup de serveurs nomades, je suis ici, en Écosse, en apprentissage, le monde est toujours à découvrir, je veux partir vers la Nouvelle-Zélande, l’an prochain, comme je vous disais, le monde est chaque jour à découvrir, et tout en écoutant Eddy, son langage un peu monotone, Daniel pensait à Augustino, il serait aisé de le reconnaître parce qu’il était plus grand que les jeunes gens de son âge, plus gauche aussi, cette gaucherie avait un aspect intempestif, pensait Daniel, comme s’il eût lancé devant lui sa colère opportune, toujours un peu déplacée, Augustino n’était pas de ceux qui veulent charmer ou plaire, les critiques disaient de son écriture qu’elle était au vitriol, ce qui n’était pas le cas de l’écriture de Daniel, loin de là, toute manifestation ombrageuse de sa pensée, il était évident, pensait Daniel, que d’aucune manière le père ne ressemblait ici à son fils, même s’ils avaient les mêmes gènes ils ne se ressemblaient nullement, oui mais il le reconnaîtrait car c’était son fils, même s’il ne l’avait pas vu depuis plusieurs années, mais je sais, ce que je sais sûrement, dit Eddy, c’est que les écrivains sont de bons consommateurs de boisson, ce qui me plaît, oui, car comme vous le savez la vie n’est pas facile pour nous, serveurs, je ne dis pas qu’ils sont tous alcooliques, non, certains meurent seuls dans une chambre d’hôtel, ce qui me peine pour eux et les livres qu’ils ont écrits, et qui soudain sont là derrière eux, comme s’ils ne se souvenaient plus de les avoir écrits, dit Eddy, oh, cela me peine, je veux dire par là que tous ne sont pas sobres comme vous, monsieur, qui semblez boire très peu, vous ne voudriez pas une seconde vodka après ces quinze heures de vol, non, je ne dis pas que l’alcoolisme des écrivains est une maladie, comme d’autres pourraient le dire, non, les psychologues, oui, le disent, ne serait-ce pas plutôt, même très sobrement, une trajectoire choisie pour l’inspiration de leurs livres, toute addiction n’est-elle pas une trajectoire vers la connaissance, si on refuse de consommer, de prendre des drogues, on refuse en même temps de vivre, on ne connaît rien, on ne vit rien, n’est-ce pas, moi je ne pense pas comme ceux qui les jugent mal, que les écrivains alcooliques sont des déments, non, je pense que c’est dans l’excès que l’on vit vraiment, qu’en pensez-vous, Daniel ? Je puis vous appeler Daniel, n’est-ce pas, puisque nous aurons souvent l’occasion de nous rencontrer à ce comptoir, vous et moi, à votre âge, ce qui est splendide, dit Daniel, c’est que l’on se sent invincible, je voudrais bien être comme vous, dit Daniel, oui, je voudrais bien, mais je réagis mal à tout excès, je dois me satisfaire d’une discipline de vie qui ne me plaît pas, mais on s’habitue, vous verrez plus tard, dit Daniel, sachant qu’il était ennuyeux, parlait-il encore à Samuel ou à Mai, ou à Vincent, de leurs excès, quel savoir pompeux il déployait partout, depuis quelque temps, une vie n’est jamais semblable à une autre, dit Eddy d’une voix plus sèche, tout en passant sous l’eau des verres, je veux faire de la mienne un satisfaisant voyage, oui, très satisfaisant, répéta Eddy, je fermerai ce bar, la Taverne celte, à minuit, puis j’irai danser avec une amie, des amies, dit-il en souriant, comme vous êtes mon seul client, Daniel, je fermerai peut-être plus tôt, oh, ne vous pressez pas, vous avez bien le temps de vous détendre près de notre feu de cheminée, dans cette salle, lequel vous réchauffera de ses dernières braises, l’automne approchant, le climat est déjà humide et froid, cet hôtel a été rénové récemment en une auberge champêtre, vous verrez demain notre paysage de collines et de moutons, à perte de vue, trop de larges corridors où il fait froid, dans cette auberge, trop de salles où l’on se perd, irez-vous dans le nord de l’Écosse visiter les châteaux en ruines, l’architecte n’a pas oublié l’ascenseur pour les clients les plus paresseux, je ne parle pas de vous, Daniel, mais nous avons des clients qui sortent à peine de leurs chambres, ce qui est irritant, c’est qu’il faut les servir toute la journée, quand ce pays est si étonnant, avec ses fjords, ses montagnes, ses lacs qui trouent les forêts, eux se font servir tous les repas dans leurs chambres et ne cessent de nous appeler, ce sont nos clients les plus riches, bien entendu, nos habitués, ils visitent le monde sans sortir de leurs chambres luxueuses, ils vont parfois aussi à la piscine, y regardent tomber la neige ou s’étendre les brumes par le toit vitré, toit que nous ouvrons sur un ciel plein d’étoiles en été, bien que l’été soit si court, voyez, la saison s’achève déjà, oui, sans l’industrie de la laine, je ne sais comment survivraient bien des régions déshéritées, oui, je ne sais comment, dit Eddy d’un air dubitatif, regardant l’heure à sa montre, car il serait bientôt minuit, trop tôt pour penser aux femmes, semblait-il réfléchir, cet écrivain, Daniel, était toujours là, devant lui, ruminant ses pensées, le regard tourné vers le feu de cheminée, il irait sans doute se caler dans l’un de ces fauteuils, près du feu ronronnant, presque en cendres toutefois, et Eddy n’avait aucune intention de le ranimer d’une bûche, non, mais en homme de devoir il dit à Daniel, vous savez, monsieur, nous, hôteliers, garçons de table ou serveurs, nous sommes, pendant les trois prochains jours, à votre service pour la grande cause que vous servez tous diligemment, vous et vos amis et collègues venus de tant de pays, parlant toutes les langues, imaginez-vous, quel événement pour nous, humbles villageois, quel événement à ne jamais oublier, n’est-ce pas, même lorsque je serai en Nouvelle-Zélande, l’an prochain, je ne pourrai pas oublier cet événement et notre rencontre, Daniel, cela, non, d’autant plus que je possède une mémoire très détaillée, ma mère avait l’habitude de me dire qu’il n’est pas agréable pour une mémoire de conserver tous ces détails, mais pour un serveur au service de ses clients, il est préférable de ne rien oublier de leurs goûts ni de leurs préférences en divers alcools et bières, n’est-ce pas, quelle grande cause servons-nous donc, demanda Daniel abruptement, l’écriture de nos livres, est-ce cela, mon fils Augustino vous dirait que l’écrivain qui écrit dans son foyer, près de sa femme et de ses enfants comme je l’ai toujours fait, ne se dévoue qu’à lui-même, que ce n’est qu’un homme égoïste, oh, je ne dirais pas cela, dit Eddy, c’est un homme qui, pendant qu’il écrit, tout ce temps, pendant des mois et des années, se prive des plaisirs et des jouissances dont profitent les gens normaux dont je suis, dit l’épicurien Eddy, nous nous amusons tous pendant que vous menez une existence austère, oui, mais que serait-ce si mon fils avait raison, si c’était une vie stérile, ou une vie perdue, ou bien une vie qui n’aurait aucun sens, qui serait un choix absurde, ou irresponsable, mais ces pensées, Daniel ne les avait pas exprimées devant Eddy qui se préparait tout en sifflotant à refermer son bar à minuit, il irait bientôt danser avec les filles et oublierait vite l’écrivain radoteur, pensait Daniel, bien qu’Eddy, tout à ses sensuels désirs, fût capable d’admirer les écrivains, dont il connaissait mieux que personne les habitudes d’alcoolisation, la dérive des mots et, dès qu’ils consommaient un peu, ceux-ci ne ressemblaient pas aux autres buveurs, par leur faconde, leur tendance à la parole poétique ou la virulence rentrée de leurs propos qui pouvaient être très durs aussi, enfin, ils étaient pour Eddy des originaux subtils, souvent d’une fine intelligence, pas de ces buveurs incultes qui ne lui apprenaient rien sur l’art de vivre, et Eddy, que ce fût en voyageant ou en étant serveur, avait toujours voulu apprendre, du moins, s’élever au-dessus de la condition de ces hommes frustes à qui bien souvent il servait à boire, et de tous ces écrivains de passage, il lui avait semblé avoir beaucoup appris, oui, dit Eddy, croyez-moi, Daniel, j’apprends beaucoup à vous écouter tous à ce comptoir, c’est ainsi que le monde est chaque jour à découvrir, n’est-ce pas, mais songeant toujours à Augustino, Daniel se sentit engagé dans un combat dont l’adversaire le narguait, surtout par son silence, Augustino, qui sait, avait peut-être quitté l’Inde pour l’Égypte, n’avait-il pas écrit dans un mail à son frère Vincent qu’il était toujours aussi préoccupé par le sort des femmes dans les pays que dévastaient toutes les violences, violences des révolutions avortées, bien que celles-ci fussent sans cesse renaissantes et couveuses des barbaries les plus inexplicables, la révolution fustigée avait soudain des accès de délire, écrivait-il à son frère, et ce délire pouvait faire plus de victimes que la révolution elle-même, dans son expérimentation d’armes nouvelles, inattendues, Augustino décrivait encore l’une de ces femmes les bras en croix devant un bulldozer afin que ses fils ne fussent pas piétinés, comme si elle eût crié, assez, assez, l’un des fils était déjà couché sur le côté, comme s’il eût été blessé, il tendait la main vers une bouteille de coca-cola vide et un bidon d’essence, vide lui aussi, le bulldozer avançait parmi des sacs d’ordures et des bouteilles cassées, tout un paysage ravagé par l’insurrection, la guerre, et cette femme, les bras levés, criait, assez, assez, cette image de la femme protectrice en temps de carnages, cette mère debout dans des champs de rebuts, tentant la sauvegarde de son dernier fils, c’était aussi une image de grandeur que portait Daniel, mais jamais il n’eût su décrire cette femme comme le faisait son fils, quelque vitre diaphane séparait toujours Daniel de la réalité, ou bien était-ce une transparence trouble qui transportait les plus affligeantes réalités, de l’autre côté de son regard, afin qu’il éprouvât un peu de recul ou de paix modérée, sinon, eût-il été assez fort pour écrire tout ce qu’il ressentait, mais Augustino, pensait Daniel, n’éprouvait ni ce recul ni ce réconfort intérieur d’un peu de repos de sa pensée, il était immédiatement embrasé par tout ce qu’il voyait, il en était le juge et la victime, comme si cette déchirante figure féminine et son fils blessé fussent devenus des parties de lui-même, comme s’ils fussent emmêlés à ses nerfs et à son sang dans un même bouillonnement de torture qu’il était impuissant à éloigner de son esprit, c’était ainsi qu’était Augustino, pensait Daniel, il semblait en même temps insensible aux soucis de son frère médecin qui déplorait que les vaccins contre la polio fussent désormais bannis au Pakistan et en Afghanistan, des milliers d’enfants allaient encore mourir, écrivait Vincent à Augustino, il y aurait des épidémies, par quel sadisme les soldats des tribus punissaient-ils toujours les enfants, les enfants et les animaux, pensait Daniel, car on négligeait le nombre de ces pauvres bêtes, victimes elles aussi de tout ce qui serait exterminé sur le passage des hommes, de leurs bulldozers comme de leurs armes sciant le ciel dans toutes les directions, quand balayés par ces vents des incendies s’envolaient les oiseaux des édifices, des maisons, ces amas de flammes et de cendres, c’était, pensait Daniel, ce qu’il voulait exprimer dans sa conférence, il parlerait aussi de cette femme protectrice de ses derniers enfants, debout devant un bulldozer roulant vers elle dans ce méconnaissable désordre du chaos, cette accumulation de matelas jetés dans la rue, lesquels avaient sans doute servi à la protection des fils pour se cacher, ou de remparts contre l’ennemi, quand l’un des deux fils de cette femme semblait dormir sur le côté, une blessure à la tête, sa main relâchant la bouteille de coca-cola vide, sans doute cette bouteille avait été sa seule arme, ce qu’Augustino avait écrit à son frère, Daniel pouvait aussi en reconnaître la vérité et en évoquer dans ses propres écrits le scandale et la douleur, Augustino écrivait aussi à Vincent qu’il travaillait de trop longues heures, qu’il devait préserver sa santé qui avait toujours été frêle, Vincent répondait qu’il menait une vie saine en travaillant beaucoup, et que ses crises s’espaçaient peu à peu, il déplorait à Augustino qu’à l’ère où l’on marchait sur la Lune aucune cure n’eût été assez efficace pour sauver ses petits patients atteints d’asthme aigu, qu’on n’eût encore trouvé aucun radical remède qui les eût un peu soulagés, se souvenant de ses fils, Daniel revit un rêve qu’il avait souvent fait dans le passé, il était comme une mère oiselle sur une branche essayant d’apprendre à ses oisillons à voler, mais la branche était trop haute, oui, ses enfants étaient tous à ses côtés, dans ce rêve, sur un mur trop haut, se dessinait en bas dans le lointain une plage au sable blanc, le but du saut de Daniel et de ses enfants serait d’atteindre cette plage, mais nul d’entre eux n’avait aucune expérience du saut dans le vide, Daniel sautait le premier mais c’était avec un sentiment d’épouvante, il lui semblait que ses enfants, alors très jeunes, ne quittaient pas le mur, contemplant ce père qui partait seul vers le vide du ciel, tournoyant sans fin tel un nuage noir, pourtant, il savait que ses pieds toucheraient le sol, qu’il sentirait sous ses pieds la caresse du sable blanc, ou bien n’était-ce qu’un espoir que cette chute ne lui fût pas fatale ? Voilà, Daniel, je dois fermer notre bar, la Taverne celte, dit Eddy, tout enhardi car il allait bientôt retrouver ses amies, danser, oh, je ne vais danser que quelques heures, dit Eddy, demain, le travail, n’est-ce pas, je vais au pub La Mer du Nord toutes les nuits, dit Eddy, je pourrais vous y conduire si vous aimez danser, même au son d’une musique électronique tonitruante, on peut se détendre, venez vous asseoir quelques instants près de notre feu de cheminée qui n’est pas encore éteint, c’est que j’y ai mis ce matin quelques branches mouillées par la pluie de la nuit, je pensais que vous aimeriez cette odeur résineuse, les murs de notre auberge ont cette odeur aussi des branches qui brûlent dans l’âtre, c’est comme un bain chaud, on se sent conforté, s’il n’y a pas d’aise physique, c’est le moral qui descend, n’est-ce pas, ces temps-ci, mon moral penche un peu quand je songe aux poètes qui étaient ici à notre Festival l’an dernier en cette même fin de saison et qui ne seront pas avec nous cette année, il en manque toujours quelques-uns chaque année, mais on ne peut pas dire que leur disparition soit triste car leurs funérailles sont joyeuses, oui, nous avons alors beaucoup de travail, les serveurs et moi, car les poètes, tous les bardes et écrivains aiment la fête, ils demandent qu’on les célèbre par des fêtes parfois onéreuses, qu’on les célèbre dans la solennité et l’éclat, oui, et alors le whisky coule à flots, nous essayons de leur plaire même s’ils ne sont plus là, mais nous fêtons leur renommée, oui, essayant de ne pas voir en eux des poètes défunts, c’est la force de la jeunesse de ne pas aimer la mort, voilà ma pensée, oui, savez-vous ce que je pense, Daniel, dit Eddy tout en guidant Daniel près de la cheminée et du fauteuil devant le feu qui tout en s’éteignant exhalait des sons tels des soupirs ou des murmures, ce que je pense, c’est que chaque année ces âmes des poètes disparus s’en vont rejoindre la fraternité, sans doute une grande confrérie, de tous nos bardes et poètes qui ont parcouru jadis tous les bois et forêts de l’Irlande et de l’Écosse, qu’enfin tous se retrouvent, se racontant leurs histoires à travers les siècles, eux qui ont peut-être échappé à la potence plusieurs fois car ils écrivaient des vers trop libres, ils doivent avoir bien des récits à se raconter, eux, les hérétiques, on a bien dû en pendre quelques-uns, pendant qu’ils se baladaient ainsi à travers bois et forêts, qui sait s’ils ne se retrouvent pas tous pour un Festin secret, dans les montagnes ou les prairies des moutons, ou dans quelque clairière où il fait bon s’étendre sur des lits de verdure, tout en chantant quelque incantation, la joie d’être vivant, qui sait, il y avait ce poète à la tête rousse qui venait de Londres à notre Festival chaque année, quel plaisir de l’entendre réciter ses vers, entouré de ses filles à la chevelure rousse elles aussi, je ne pouvais que les contempler en leur servant tous à boire pendant nos soirées de lecture, l’élégant ménestrel s’excusait d’être un peu ivre, il me semble qu’il y était souvent question dans ce poème des mailles de l’éternité qui s’effritaient entre nos doigts, oui, les mailles de l’éternité, dit Daniel, je me souviens, ou bien, reprit Eddy, serait-ce le tissu de l’éternité s’effritant entre nos doigts, je me souviens de ce poète, dit Daniel, souvent il semait dans ses poèmes des mots en latin, on l’appelait le poète de la Douce Décadence, car il renonçait à toute opinion politique violente, oui, il s’était beaucoup radouci, dit Daniel, sera-t-il avec nous cette année, je dois vous décevoir, Daniel, dit Eddy, non, il ne sera pas avec nous, soudain ses beaux cheveux roux ont blanchi, j’ai assisté à la cérémonie funéraire il y a quelques jours, j’étais bien heureux de revoir ses filles, il fut très fêté, oui, célébré, on aurait presque dit qu’il était encore avec nous, dansant et s’égayant, il avait commandé cette fête, buvez et dansez tous en pensant à moi, avait-il ordonné à sa femme et à ses filles, un poète ne doit pas se mêler de politique comme je l’ai fait dans le passé, a-t-il déclaré à sa famille, ah, mais ce brave monsieur, combien il nous manquera à tous cette année, comme on a dit de lui dans les journaux, c’était un homme qui savait honorer les beautés de la vie et qui avec le temps ne jugeait plus personne, oui, avec le temps, comment juger, dit Daniel, bien qu’il fût ailleurs, fermant les yeux dans la chaleur expirante des flammes du foyer, un inconnu venait à sa rencontre en quelque lieu imprécis, il disait à Daniel, vous voyez cette maison devant vous dont toutes les fenêtres sont ouvertes, on dirait des trous d’ombre, des pans obscurs, mais les fenêtres sont grandes ouvertes, venez avec moi, à l’extrémité du corridor à votre gauche, votre fils vous attend, Daniel suivait l’inconnu vers la maison, puis le corridor, il savait qu’Augustino était dans l’une des pièces de la maison, comme s’il eût entendu son souffle, ou son pas tout près, mais Augustino ne venait pas vers son père qui l’attendait, et Daniel sentait qu’une lourdeur de plomb creusait sa poitrine, il répétait, Augustino, tu es là, Augustino, je sais que tu es là, la pensée que son fils avait cessé de l’aimer l’eût fait pleurer mais il n’éprouvait que cette lourdeur de plomb dans sa poitrine, puis soudain Eddy tapait sur l’épaule de Daniel, monsieur, disait Eddy, vous avez un peu dormi, c’est sans doute l’heure de monter à votre chambre, je dois fermer notre Taverne celte, je ferme, oui, dit Eddy, ah oui, j’ai dormi, dit Daniel, quand j’ai tant à faire avant la conférence, il y a ce détail que je ne veux pas oublier, je monte à ma chambre, dit Daniel en se levant, merci, Eddy, de me rappeler à mes devoirs, vous avez vu nos scènes de chasse, demanda Eddy, de vraies œuvres d’art, n’est-ce pas, les chasseurs comme les chiens sont si bien peints, on dirait qu’ils sont tous réels, et que nous entendrons bientôt les aboiements des chiens et la détonation des fusils de chasse, on dirait, dit Eddy, mais Daniel n’était déjà plus là, Eddy entendit sonner minuit à la vieille horloge.

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