Le Golem d'Hollywood

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" J'ai passé trois jours totalement immergé dans le monde créé par Jonathan et Jesse Kellerman. Voici un roman brillant, dont on tourne fiévreusement les pages, et auquel des fondations mythiques donnent une résonance particulière. Il est le fruit d'une collaboration unique qui fait mentir l'arithmétique : ici, un plus un égale beaucoup plus que deux. Ce livre m'a coupé le souffle. " Stephen King



Jacob Lev, inspecteur du LAPD et fils de rabbin, est chargé par une mystérieuse section de " Projets spéciaux " d'enquêter sur la présence d'une tête, sans corps, dans une maison abandonnée de la colline d'Hollywood. Sur le plan de travail de la cuisine, le mot JUSTICE a été gravé en hébreu.


Tandis qu'à Prague le Golem, créature mythique qui aurait été créée au XVIe siècle par le Maharal, semble s'être réveillé de son long sommeil...


Jacob Lev s'embarque dans un voyage bien éloigné des investigations policières habituelles, qui va le mener à Oxford et à Prague, mais aussi dans les zones obscures de son histoire familiale.



Jonathan Kellerman est né en 1949 à New York et vit à Los Angeles avec son épouse, la romancière Faye Kellerman. Psychologue clinicien spécialisé en pédiatrie, il est l'auteur de plus de trente thrillers psychologiques traduits dans le monde entier. Il a reçu un Edgar pour Le Rameau brisé.


Jesse Kellerman, leur fils, est né en 1978 à Los Angeles et vit en Californie. Auteur de cinq romans dont Les Visages, couronné par le Grand Prix des lectrices de ELLE, il a reçu en 2003 le Princess Grace Award, attribué au jeune dramaturge le plus prometteur d'Amérique.



Traduit de l'anglais (États-Unis) par Julie Sibony


Publié le : jeudi 1 octobre 2015
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021233469
Nombre de pages : non-communiqué
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couverture

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1

PRAGUE, RÉPUBLIQUE TCHÈQUE

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Heap suivait la fille depuis plusieurs jours.

L’observation était une étape importante, sans doute la plus agréable : se fondre dans le décor tandis que son fabuleux cerveau vrombissait à plein régime, ses yeux, ses oreilles, affûtés avec précision.

Les gens avaient tendance à le sous-estimer. Depuis toujours. À Eton : deux nuits enfermé dans un placard à balais. À Oxford, ils ricanaient, ça oui, les filles au visage chevalin et les garçons qui leur roucoulaient après. Et ce cher Papa, Seigneur du Château, Chancelier des Cordons de la Bourse. Toutes ces études pour finir garçon de bureau, nom d’un chien.

Mais être sous-estimé, ça rend presque transparent.

Heap en profitait.

N’importe quelle fille pouvait retenir son attention.

Observer le troupeau.

Procéder à l’abattage.

La brunette aux yeux brillants à Bruxelles.

Sa quasi-jumelle à Barcelone.

Ses œuvres de jeunesse, les radieux après-midi bucoliques à affiner sa technique.

Le frisson reconnaissable le saisissait comme un haut-le-cœur. Même si Heap n’était pas idiot au point de nier qu’il préférait un certain type : cheveux bruns, traits anguleux. Classe populaire, pas trop intelligente, pas moche mais pas jolie non plus.

Plutôt menue, sauf qu’il exigeait une forte poitrine. La molle pression élastique ne manquait jamais de l’exciter.

Celle-ci était parfaite.

 

Il l’avait repérée pour la première fois alors qu’elle traversait le pont Charles d’ouest en est. Cela faisait déjà deux semaines qu’il rôdait dans les parages, jouant les touristes en attendant qu’une occasion se présente. Il aimait bien Prague. Il y était déjà venu et n’était jamais reparti déçu.

Parmi les bonimenteurs en jean, les touristes américains flasques, les musiciens des rues à la voix rocailleuse et les portraitistes médiocres, elle se distinguait par son insignifiance. Jupe informe, cheveux tirés, l’air concentré et maussade, elle marchait vite, les joues creusées par l’éclat aveuglant de la Vltava en ce milieu de matinée.

Parfaite.

Il essaya de la suivre mais elle disparut dans la foule. Le lendemain, il revint, plein d’espoir, préparé, attentif. Ouvrant son guide, il fit mine de relire un encadré gris intitulé Le saviez-vous ? Des œufs avaient été mélangés au mortier du pont pour le renforcer. Le bon roi Charles IV avait réquisitionné jusqu’au dernier œuf du royaume, et elles lui avaient obéi, les masses niaiseuses et imbéciles, défilant pour venir déposer servilement leur tribut à ses pieds.

Heap le savait-il ?

Oui, bien sûr. Il savait tout ce qu’il y avait à savoir, et bien davantage.

Même ce guide le sous-estimait.

Elle repassa à la même heure. Ainsi que le lendemain. Trois jours de suite, il l’observa. Une fille aux habitudes réglées. Magnifique.

Sa première étape était un café près du pont. Elle nouait un tablier rouge, débarrassait les tables contre un peu de monnaie. Le soir venu, elle quittait la Vieille Ville pour la Nouvelle Ville, troquait son tablier rouge contre un noir afin d’aller porter des plateaux et remplir des chopes dans un bar à bière qui, à en croire l’odeur, était fréquenté par les autochtones. Les photos du menu exposé en vitrine montraient des saucisses noyées sous cette infâme sauce marronnasse dont ils recouvraient tout.

Depuis l’arrêt du tram, Heap la regardait virevolter dans la salle. À deux reprises, des passants s’arrêtèrent pour lui poser une question en tchèque, ce qu’il prit pour la preuve qu’une fois de plus il se fondait dans la masse. Il répondit – en français – qu’il ne parlait pas tchèque.

À minuit, la fille finissait de balayer. Elle éteignait les lumières du restaurant et, quelques minutes plus tard, une fenêtre deux étages au-dessus s’illuminait de jaune et son bras pâle baissait le store.

Sans doute une chambre sordide qu’elle louait en meublé. Une vie triste et sans horizon.

Splendide.

Il songea à trouver un moyen de s’introduire chez elle. L’attaquer sous son propre toit.

Idée tentante. Mais Heap méprisait les prises de risques inutiles. Cela lui venait d’avoir vu Papa flamber des sommes faramineuses au football, au cricket, n’importe quoi impliquant des crétins et une balle, dilapidant une fortune séculaire dans les gosiers crasseux des bookmakers. Pas très clairvoyant, comme bonhomme. Lui qui adorait rappeler à Heap que tout serait englouti avant qu’il en voie le moindre penny. Heap ne lui ressemblait en rien, et par conséquent ne méritait rien.

Un jour, Heap lui ferait savoir ce qu’il pensait de tout ça.

Pour en revenir à nos moutons : à quoi bon changer de scénario ? Le scénario fonctionnait. Il la prendrait dans la rue, comme les autres.

Laissant derrière lui une coquille aux yeux vides affalée contre une poubelle ou un mur, attendant d’être découverte par quelque citoyen privilégié du monde libre.

Heap étudia la porte de l’immeuble à droite du restaurant, six boutons de sonnette anonymes. Peu lui importait son nom. Il préférait se les remémorer par numéros. Plus faciles à cataloguer. Il avait un esprit de bibliothécaire, ça oui. Elle serait la numéro neuf.

 

Le septième soir, un jeudi, Numéro Neuf monta dans sa chambre comme à son habitude mais en ressortit peu après, un plumeau dans une main, un carré de tissu blanc plié dans l’autre.

Il lui laissa du champ puis la suivit vers le nord tandis qu’elle traversait la place de la Vieille-Ville, grouillant de piétons importuns. Il s’agrippa aux ombres dans la rue Maiselova alors qu’ils pénétraient dans Josefov, l’ancien quartier juif.

Il avait déjà emprunté ce chemin quelques jours plus tôt, quand il reprenait ses marques dans la ville. C’était la chose à faire, visiter les hauts lieux du ghetto. Consciencieusement, il avait joué des coudes à travers les essaims répugnants de touristes ébahis, les guides bavassant sur la tolérance slave pendant que leurs ouailles, clic clic clic, mitraillaient sans interruption. Heap ne s’intéressait pas assez aux juifs en tant que groupe pour en concevoir de véritable dégoût. Il les considérait avec le même mépris que toute la lie de l’humanité, ce qui incluait tout le monde à part lui et quelques personnes triées sur le volet. Les rares juifs qu’il avait connus à l’école étaient des abrutis suffisants qui se donnaient un mal fou pour paraître plus chrétiens que les chrétiens.

La fille tourna à droite au niveau d’un édifice jaune décrépi. La synagogue Vieille-Nouvelle. Un nom étrange pour une architecture étrange. En partie gothique, en partie Renaissance, le résultat donnait une bouillie plutôt disgracieuse, avec un toit crénelé sans aucun charme et de minuscules fenêtres. Beaucoup plus vieille que nouvelle. Il faut dire que Prague ne manquait pas de vieux bâtiments. Presque autant que de prostituées. Il avait eu son compte.

Une ruelle longeait la synagogue côté sud, terminée par un large escalier de dix marches qui débouchait sur les rideaux baissés des magasins de la rue Pařížská. Heap se demanda si c’était là qu’allait Neuf, pour faire le ménage dans une de ces boutiques.

Au lieu de quoi elle bifurqua à gauche au pied des marches, disparaissant derrière la synagogue. Heap se faufila dans la ruelle avec ses chaussures à semelle de crêpe, jetant un regard en biais furtif en atteignant l’escalier.

Elle se tenait sur une petite esplanade pavée face à l’arrière de l’édifice, dans lequel était découpée une porte en fer cintrée ornée de clous grossiers. Un trio de poubelles constituait tout le décor extérieur. Elle avait déplié son tissu blanc d’un claquement sec et se le nouait autour de la taille : encore un tablier. Heap sourit en imaginant sa penderie, rien que des tabliers de toutes les couleurs. Elle avait tellement d’identités secrètes, chacune plus minable que la précédente.

Elle ramassa le plumeau là où elle l’avait posé, contre le mur. Elle le secoua. Secoua aussi la tête, comme pour dissiper la fatigue.

Quelle petite bonne industrieuse ! Deux boulots à plein temps, et maintenant ça.

Qui avait dit que l’éthique du travail était morte ?

Il aurait pu la prendre tout de suite, mais un duo de rires éméchés retentit sur Pařížská, et Heap continua tout doucement à monter les marches sans quitter la fille du coin de l’œil.

Elle sortit une clé de son jean et ouvrit la porte en fer pour entrer dans la synagogue. La serrure cliqueta bruyamment.

Il se posta aux aguets sous un lampadaire cassé, face au visage sombre de la synagogue. Une série de barreaux métalliques fichés dans la brique montait jusqu’à une deuxième porte cintrée, miteuse réplique en bois de celle en fer, dix mètres au-dessus du sol et s’ouvrant de façon incompréhensible sur du vide.

Les combles. Le saviez-vous ? C’était là que le célébrissime (d’après qui ? se demandait Heap) rabbin Loew avait façonné le golem, légendaire créature de glaise qui arpentait les rues du ghetto pour en protéger les habitants. Le même rabbin avait sa statue sur une place majestueuse, ça oui. À un moment, Heap avait fait semblant de s’arrêter pour la prendre en photo alors qu’il suivait la fille.

Tout ça manquait atrocement de dignité, vraiment. La glaise, c’était juste un cran au-dessus de la merde.

Pourtant la légende était devenue la source d’un mercantilisme racoleur, la silhouette bosselée du monstre fleurissant sur toutes sortes de panneaux, menus, mugs et autres fanions. Dans un bistro particulièrement fétide près de l’hôtel de Heap, on pouvait commander un Golem Burger noyé de sauce marron, et le faire descendre avec assez de Golemtinis pour se pourrir le foie.

Les gens étaient prêts à payer pour n’importe quoi.

Les gens étaient abjects.

Les rires du couple s’étaient évanouis dans la brise tiède.

Heap décida d’attendre encore une nuit. Davantage de préliminaires donnaient davantage de plaisir.

 

Le vendredi soir, la synagogue Vieille-Nouvelle était un endroit animé : les fidèles faisaient la queue pour entrer, certains s’arrêtant afin de parler à un homme blond posté devant la porte avec un talkie-walkie. Le tout avec le sourire, et sans qu’on refuse jamais l’accès à personne, si bien que cette pseudo-sécurité semblait un peu bidon à Heap.

Il était quand même venu préparé : son plus beau costume (son seul costume décent depuis que Papa lui avait coupé les vivres), une chemise blanche légère et la vieille cravate de son uniforme d’écolier, plus d’inoffensives lunettes à verre neutre. En approchant de l’entrée, il se voûta afin de paraître moins grand et fit blouser sa veste pour dissimuler la bosse de sa poche intérieure.

Le gardien blond était quasiment un enfant, à peine sorti des langes. Il se décala d’un pas pour barrer le passage à Heap, s’adressant à lui avec un accent guttural vulgaire :

« Vous désirez ?

– Je suis venu prier, répondit Heap.

– Prier, répéta le gardien, comme si c’était la raison la plus improbable de fréquenter un lieu de culte.

– Vous savez ? Rendre grâce à Dieu. Le glorifier. Peut-être que ça pourra aider, ajouta Heap avec un sourire.

– Aider ?

– Le chaos du monde, tout ça. »

Le gardien le dévisagea.

« Vous voulez entrer dans la shoul 1 ? »

Sale petit couillon bouché.

« C’est cela.

– Afin de prier pour le monde. »

Heap baissa le niveau de quelques crans.

« Ça, et ma bonne fortune personnelle, bien sûr.

– Vous êtes juif ?

– Puisque je suis là. »

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