Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 2,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Le Golfeur du Temple

De
0 page
À l’heure où notre quotidien se partage entre internet et attentats, le dérisoire l’emporte sur la romance.
Au milieu d’interrogations sur l’Art qui l’obsèdent et d’aventures multiples, le narrateur se lance dans une amourette insensée dont il se retrouve bientôt captif à circuler rageusement dans le triangle défini par Les Mots à la Bouche, la Tour Jean-sans-Peur et le BHV-Marais.
Et du néant ressurgissent soudain les vestiges d’un passé douloureux, pour hanter un présent qui vacille. Quel est ce personnage dont la beauté subjugue ? Par quelle magie ce garçon mystérieux diffuse-t-il une emprise délétère et comment s’en libérer ?
Souvent drôlatique et borderline, parfois caustique ou touchant, ce voyage intérieur inéluctablement s’achemine vers une fin… heureuse, à moins qu’elle ne soit tragique.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Jacques Chuilon

Le Golfeur du Temple

 


 

© Jacques Chuilon, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-1115-0

Image

Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

Une fiction, voilà ce qui va suivre

et vous connaissez la formule :

toute ressemblance avec ceci ou cela ne serait que fortuite et involontaire.

Alors, bonne route !

 

I
LA PROMENADE

 

 

Réchauffement climatique ? Peut-être : on le dit incontestable, mais cependant, le mois d’octobre le plus froid depuis quarante ans. Je suis tombé malade, comme chaque année, avant même d’être vacciné contre la grippe et les affections de poitrine. Pas de ruée chez le médecin, je déteste ça. Resté cloîtré quelques jours, je sors pourtant, retenant ma toux, descendant la rue du Temple sinueuse, au bout de laquelle on aperçoit parfois Notre-Dame, et qui s’achève au Bazar de l’Hôtel de Ville, renommé depuis peu BHV-Marais : c’est plus chic. J’y vais regarder le rayon Beaux-Arts, rêver devant les toiles et les tubes de peinture, les pastels et les pinceaux. Il faut aller au Cirque, chez Rougier et Plé ou sur les quais chez Sennelier pour avoir l’équivalent.

Et me voilà remontant la rue du Temple avec ses façades un peu de guingois. Une boutique venait de s’ouvrir : un point snack tout neuf, tout rutilant, que nous appellerons Le Coupe-faim, à deux pas du Café de la Gare. Et pourtant il n’y a pas de gare à l’horizon. Le premier Café de la Gare s’établit près de la Gare Montparnasse, passage d’Odessa, mais quand les travaux d’extension de la S.N.C.F. s’intensifièrent, il fallut partir. La petite équipe où figuraient Coluche, Miou-Miou et Patrick Dewaere trouva refuge au 41 de la Rue du Temple. Pour crâner, le nom d’origine fut gardé. Maintenant, regroupés dans les bâtiments qui forment la cour, le visiteur découvre des studios de travail pour le théâtre, la musique, le yoga. Cette nouvelle boutique ne pouvait pas mieux tomber et cette proximité lui valait certainement d’être adopté déjà par nombre d’apprentis danseurs, chanteurs ou comédiens pour s’y approvisionner en coup de vent et entre deux cours, d’un sandwich et d’un soda. J’entrai pour y trouver des bonbons La Vosgienne à la sève de pin. J’y venais avec prédilection depuis un jour pas si lointain ꟷà vrai dire, quelques mois auparavantꟷ où, au moment de payer, rassemblant quelque monnaie au creux de ma main devant moi, forçant ma vue, je sentis dans ma paume des doigts secourables venir y piocher, je devrais dire y picorer. « Voilà le compte y est » lançait, gorgée de pépites vitaminées, une voix inconnue. Je levai les yeux vers un visage souriant, fier de son coup. Le lendemain me voyait de retour. Alors que le soleil resplendissait d’un été qui s’étirait, qui s’alanguissait même et pour ma plus grande nostalgie, sur le ton de la familiarité, je prenais le risque :

— Ce n’est pas trop dur d’être là, quand il fait beau, quand tout le monde part en vacances ?

— ...Ce week-end je vais à Bordeaux…

Un échange bref. En filigrane avait passé quelque chose de personnel ou, si l’on veut bien chercher plus au fond, une bienveillante intention. Un début encourageant donc... Cela valait bien le paquet de gaufrettes inutile que je ramenais.

 

Au lundi, troisième tentative : je reviens, ma phrase préparée, répétée pour suppléer mes capacités d’improvisation déficientes.

— Alors, comment c’était ? Concert et musée ou farniente et boîte de nuit ?

— Les deux. Là, je vais repartir faire du golf.

— Moi, je vais essayer de me remettre aux haltères…

— Oh là, attention, ce n’est pas bon…

Surprise totale. Bien embarrassé de voir brandir un sport auquel je n’ai jamais prêté beaucoup d’attention. Envoyer successivement des balles dans des trous presque invisibles au milieu du gazon n’a jamais éveillé chez moi de passion : je dois être bouché quelque part. Je ne m’attendais non plus pas à une telle désapprobation sur la “muscu”. Je croyais plutôt, avec cette sortie, qu’il me plaisanterait sur les “tablettes de chocolat”, sur la “gonflette”, ou la tentation de ressembler à “Schwarzy”, à Jason Momoa, Chris Hemswoth, Taylor Lautner, Kellan Lutz, voire à John Cena. Évidemment je trouvais plaisir à le voir s’impliquer, même superficiellement dans le futur de ma santé, mais il fallait encore, et j’en restais conscient, un soupçon de complaisance de ma part pour y voir un signe cordial.

Malgré l’avertissement, presque une interdiction, mon esprit volontiers transgressif me conduisit samedi à ce que j’appellerai, avec un peu d’inspiration, le Surfin’ Safari, en hommage aux Beach Boys. J’y avais déjà mes habitudes, ayant décidé récemment de reprendre mon entraînement laissé depuis ma jeunesse en jachère, quand le médecin m’avait annoncé qu’il allait falloir se résoudre à passer un test d’effort. Angoissé par ce futur examen, je m’étais résolu à commencer avec assiduité ce que j’avais repoussé des années. Peut-être allais-je obtenir enfin des résultats ? Dans mon enfance, mon physique grand et maigre d’intellectuel songeur, fut souvent moqué par mes camarades de classe. Une année, pendant mon adolescence, un ami, dont le père ne voulait pas qu’il reste un gringalet, fréquentait une salle à Versailles. Préoccupés qu’il se lance dans la vie avec le plus d’atouts, son père ou plus souvent sa mère l’accompagnaient et restaient même à l’attendre pendant qu’il accomplissait les exercices d’espalier, de développé-couché, de presse. Cette situation présentait une excellente occasion, un parfait alibi pour que je demande à mes parents l’autorisation de faire pareil. La réponse m’apparaissait assurée, considérant le prestige que ce garçon ainsi que ses parents, avaient acquis chez nous. Effectivement l’autorisation me fut accordée sans que je subisse l’ombre d’une réticence, un questionnement sur mes motivations, un doute sur mes capacités. Sans surprise non plus, mes parents ne vinrent jamais s’impliquer dans cette entreprise, autrement dit me surveiller. Mon ami changea d’établissement : tout allait pour le mieux. Je crois que le lycée me laissait le vendredi après-midi libre. Une fois par semaine, ce n’était pas assez pour changer totalement mon aspect, pourtant les résultats se virent et je gagnai un peu de confiance en moi. Bientôt les exigences de la vie me détournèrent de poursuivre mon entraînement.

 

Le Surfin’ Safari s’étend sur trois étages. Au sous-sol : vestiaires, bar, piscine, hammam, jacuzzi, douches et sanitaires. Au-dessus, une salle de gym s’étale généreusement, complétée par un espace télévision. À l’étage supérieur, le sauna finlandais, mais surtout les couloirs, les cabines et quelques labyrinthes obscurs où ceux qui le veulent, peuvent à volonté se laisser tenter, se laisser tâter. Dans les vestiaires, sas entre la brutalité de la rue et la câlinerie des prolongements internes, le vouvoiement s’impose, idem dans la salle de gym, même si cette règle n’a rien d’implacable, alors qu’à l’étage supérieur, le tutoiement s’insinue : il serait bien risible de vouvoyer le propriétaire du zob qui frémit, qui frétille entre vos doigts. Les appareils de musculation permettent de se remettre en forme, plus exactement d’améliorer ses formes, afin de plaire au-dessus, mais elle n’est pas fréquentée exclusivement d’homos : quelques ouvriers polonais, russes, ou africains, qui en permanence réparent et modifient l’apparence des lieux, mais surtout quelques sportifs ou culturistes de tout poil, parce que décoratifs, peuvent à leur gré user d’une entrée de faveur. Ils viennent profiter, dans la libéralité générale, des installations et d’une certaine déférence qu’ils ne trouvent pas toujours dans une salle mixte. Un hétéro sûr de son corps, de ses pulsions, flatté de ce qu’il peut inspirer même à qui ne sera jamais son partenaire, sait qu’il n’est pas d’usage au milieu des poids et des poulies, de recevoir des avances, encore moins de tenter ni de subir, un geste déplacé : la coutume très stricte sur ce sujet ne le permet pas. Savoir, par curiosité, après l’effort, pour se vider d’un trop plein d’ardeur, par souci des finitions qu’il sait habituelles aux salons de massages, s’il arrive à cet amateur ordinaire de vulves et de vagins, d’emprunter sporadiquement l’escalier en colimaçon pour profiter d’une cabine de relaxation vide ou bien équipée d’un éphémère occupant, s’il arrive à ce visiteur de se perdre un moment dans le dédale de la fête avec ses lumières clignotantes et ses images en carton-pâte, d’offrir son gland à une bouche hospitalière dans l’obscurité…

 

Depuis longtemps déjà, un homo ne se caractérisait plus par un corps fluet et gracile, celui d’une évaporée. Le temps pour donner des leçons de féminité aux femmes, s’effaçait devant celui de présenter un modèle de virilité aux hommes. La société ayant changé, l’urgence offrait une fenêtre de ce côté plus que de l’autre. Beaucoup de modes avaient passé, depuis celle du clone à moustache, celui des années Magnum, des années Tom Selleck. Arrêtons-nous un instant sur sa musculature jolie, celle de l’époque où triomphe l’aérobic ꟷjolie disais-je, mais légèreꟷ posée sur un squelette bien proportionné agrémentée d’une pilosité artistiquement répartie pour souligner les formes, voire les suggérer. Une masse musculaire plus lourde, celle du retour des super-héros, celle arborée par le fameux Torse du Belvédère, du Laocoon, de l’Hercule Farnèse, ou des géants du Grand Autel de Pergame, correspond mieux à nos attentes aujourd’hui.

La moustache, disions-nous donc, la moustache dont les hussards affinaient la pointe en un geste de caresse éminemment suggestive, la moustache qu’en leur temps Hitler et Charlot avaient rendue risible, la moustache coquine et kitsch que l’on n’affichait plus que fausse, achetée dans un magasin de farces et attrapes, pour évoquer les années folles et les films muets de Max Linder, les brigades du Tigre ou la bande à Bonnot, la moustache donc, revint en force, bientôt rejointe par la barbe. Elles gardaient l’une et l’autre, prisonniers dans leurs poils, des effluves de virilité. Cette qualité précieuse d’un gars fier de sa force et de son potentiel, premier public de lui-même, rassuré en son for intérieur par ses larges épaules et par sa pilosité flatteuse, glissait inexorablement vers l’autre camp, dépouillant de ses avantages distinctifs, l’hétéro bon teint. Celui-ci, confronté à une autre demande du sexe opposé ꟷcelle de “laisser parler la féminité qui est en lui”ꟷ se retrouvait en porte à faux, dépouillé, éprouvant un malaise existentiel. Qui était le plus mâle, désormais ?

L’homme à femmes prenait sa revanche en daubant sur son épouse, les yeux exorbités, proche de l’hystérie hyperventilée. La voyant avec ses copines ricaner devant les saillants aguichants des Chippendales, il pouvait envoyer : « pas la peine de vous exciter les filles, ils sont tous pédés ! ». Ce qui n’était ni tout à fait exact, ni entièrement faux et révélait un intérêt étonnamment bien documenté. Il croyait justifier par cet oracle d’être un vrai beauf à meuf dans son corps avachi, remisant dans les bas-fonds de son orgueil, le complexe de superman.

À y regarder de plus près, l’excitation nerveuse des filles ne semblait pas traduire un besoin bien profond ni permanent de muscles puissants : l’on aurait pu même détecter une once de dérision. Ce qui survolte ces femelles, n’est-ce pas qu’un homme puisse être paré de tant de breloques ostentatoires qu’elles croyaient leurs prérogatives ? Un mâle qui serait obsédé par le perfectionnement de son aspect, qui jouirait d’exhiber, avec un art consommé, ses propres charmes, les rendait folles… de jalousie, par son ambiguïté. Avec les atours du conquérant, il exécutait une parade et parodie de séduction excitante et ridicule. Généralement ꟷcar il existe toujours des exceptionsꟷ la ménagère de moins de cinquante ans aime plutôt, pour un usage quotidien, les torses maigres où les côtes affleurent sous la peau, où la palpitation de la respiration, de la mécanique vitale, transparaît subtilement, où l’émotion trahit sa fêlure et sa faiblesse. Dans ses mains, ces hommes paraissent, non pas exactement chétifs, à leur merci, mais du moins leur égal dans la fragilité. Au lit, elles ne goûtent guère l’excès de ces volumes structurés, dans leur aspect matelassé, décoré. Cet habillage d’une armure de chair, démonstration de leur gloire, n’est véritablement apprécié à sa juste valeur que par d’autres hommes qui bavent sur le moteur ou la carrosserie d’une Ferrari.

Les hommes sont scotchés par la débauche séduisante de la technologie, les femmes n’y sont pas sensibles. Elles aiment bien qu’un homme soit gentiment musclé, mais pas qu’il passe des heures à se bodybuilder. Un homme “vrai de vrai”, pour leur plaire, devrait être naturellement bien bâti. Qu’il soit obligé de se fabriquer des muscles à la sueur de son front, fait douter de son authenticité : celle du muscle et celle de l’homme. À découvrir son amant devant la glace s’examiner pour évaluer ses dentelés, pour jauger ses triceps, elle s’interroge sur sa virilité, sur l’intérêt qu’il lui porte et si elle ne serait pas pour lui qu’un accessoire décoratif. Quand dans la rue, un passant le regarde fixement, lui, plutôt qu’elle, ses instincts de louve ou de lionne se réveillent. Au lieu de se réjouir que son chevalier se remarque, elle ressent l’insulte et décoche un regard meurtrier. S’il plaît tant aux autres mecs, c’est peut-être qu’il a son jardin secret… Ne prend-il pas plus de plaisir aux compliments de ses copains, qu’à la jouissance d’un coït, qu’à la faire grimper aux rideaux ?

 

Mylène Demongeot racontait dans un entretien télé que, au début de sa carrière, jouant au cinéma dans un péplum, son partenaire, dont l’anatomie expliquait la présence, pouvait à peine la porter quelques mètres dans ses bras. Les muscles ne font pas la force et leur enflure ne ferait pas un homme superlatif. Bien qu’elle n’ait pas cité de nom, il est aisé de reconstituer les pièces du puzzle. Le péplum doit être La bataille de Marathon, film de Jacques Tourneur de 1959, et son partenaire, Steeve Reeves, le plus célèbre culturiste de l’époque, idole de Schwarzenegger. Comme pour chacune de ses compétitions, avant de paraître, l’acteur devait, pour les faire saillir au maximum, exercer ses muscles jusqu’à les congestionner. À ce moment il n’était plus capable d’un effort prolongé. Il y a certes du cocasse à cette situation, mais tout l’artifice du cinéma y trouve sa part. La force du héros n’était donc pas une imposture, comme on pourrait penser, mais elle est détournée à d’autres fins, disons… esthétiques. Beaucoup de femmes pensent qu’un homme ne doit pas être beau mais rassurant. Cet avis devrait permettre d’établir une plate-forme de négociation…

 

En attendant, malgré ma séance, je ne risquais pas de ressembler à ces colosses et les craintes de mes proches étaient vaines. Il faut pour approcher cette démesure, consacrer cinq journées par semaine à son chef-d’œuvre, et l’étayer d’un régime hyperprotéiné auquel ajouter de nombreuses autres compositions mystérieuses afin d’optimiser le gain de muscle. Il faut dormir beaucoup, et suivre toutes les contraintes de cette vie sans faiblir, sinon, comme le montrent certaines stars d’Hollywood, sans que les paparazzis n’y comprennent rien, sans que les fans dépités par certaines photos fuitées n’entrevoient le prix à payer, l’obésité se répand, dévastant l’épure, ruinant des années d’abstinence et de rigueur. No pain, no gain, mais après l’effort, le réconfort dit l’adage, et je monte le vérifier, pour voir ce qui pourrait s’offrir. Après l’étreinte, mon éphèbe s’enquiert de ma situation :

— Est-ce que tu es marié ?

— Oui.

— ... des enfants ?

— Un.

Ce sera tout. Il voulait des réponses normales et les a obtenues. Typiquement masculin, hétéro comme homo, de concevoir, de pratiquer un rapport sexuel fraternel, qui se suffit à lui-même et qui ne suppose ni de se revoir ni de recommencer. Un hasard, une belle occasion offerte par la vie, mais qui, autant qu’elle ait pu être agréable, par son caractère fortuit, unique, ne peut recevoir les mots comminatoires de “tromperie”, de “liaison”, d’“aventure”. Il serait plus juste de voir une pause dans la vie de tous les jours, d’un extra pour changer la routine.

 

Récemment j’entendais, sortant d’une cabine, un homme interroger son partenaire : « Comment va ta femme ? ». Une fois, après des hurlements étouffés, un grand gaillard, pour remercier celui qui lui avait fait passer un si bon moment, lui confessa : « Je n’ai pas joui comme ça depuis un mois, avec ma femme ». Une autre fois j’entendais dans la cabine voisine, après que chacun soit rassasié, l’un confier à l’autre qu’il était grand-père, fier de l’être, et qu’il se plaisait même à sa vie de famille. Une autre occasion, au bar, me servant un verre d’eau afin de poursuivre au mieux mes exercices, offrit à mes oreilles : 

— Est-ce que tu aimes encore ta femme ? 

— Forcément.

Quel plaisir d’entendre du Marguerite Duras au débotté ! Pourtant il ne faudrait pas croire que la majorité des hommes qui s’envoient en l’air, soient obsédés par les femmes, par leur femme. C’est plutôt rare, mais cela arrive suffisamment pour éclater quelques clichés sur la population qu’on trouve ici et qui n’a rien à voir avec ce que le badaud peut imaginer.

 

Je me souviens d’un jeune culturiste à l’accueil d’un sauna. Il n’était pas de ce bord, alors qu’il voyait défiler toute la journée des mecs en quête d’autres mecs. Ayant besoin d’argent pour continuer son entraînement il s’était proposé pour cette place peu fatigante, ne demandant pas de compétence particulière et il avait été accepté pour sa plastique inspirant confiance dès l’entrée. Après des années, je lui proposai un jour de poser pour un tableau. Il est venu. À cette époque il était troublé au plus profond de sa chair, parce que sa femme le trompait justement pendant ses heures à la caisse des pédés, ce que son honneur viril ne pouvait lui pardonner. Nous n’étions pas proches, même s’il m’avait vu souvent venir à la recherche d’un moment de plaisir, mais il n’hésita pas à me confier son désarroi, sachant qu’homo je ne rirai pas du cocu, que je n’avais que faire des stéréotypes bourgeois sur la fidélité indéfectible dans le couple, du moins l’exclusivité sexuelle, et le distinguo mérite amplement qu’on le médite. Quand il demanda, entre deux réglages de projecteurs et quelques essais de focales, ce que je pouvais lui conseiller, pesant la faute et la souillure que je ne trouvais pas impardonnables, pas irrémédiables, et sachant qu’il avait un enfant en bas âge, je lui demandai de considérer la vie qu’il partageait avec sa moitié. Coucher n’a que la valeur qu’on lui accorde. Se masturber en voyage quand séparés pour des jours on vit l’ennui d’une chambre d’hôtel, ne s’appelle pas communément tromper. Le plaisir sexuel n’est pas déterminant. Est-ce que l’on a pour projet de partager sa vie avec l’autre, de l’aider à s’accomplir et réciproquement… Il aurait paru tentant de lui offrir des caresses, de prendre sa tête dans les bras contre mon sein, contre mon cœur. D’autres en auraient peut-être profité, mais il fallait risquer d’ajouter une fêlure à la blessure. Plutôt des regrets que des remords.

Enfin, il s’est dessapé devant moi, non sans une certaine appréhension maîtrisée. Ce qui l’inquiétait quand nous étions seuls dans cette intimité n’était pas tant une agression sexuelle de ma part, que le rendu de sa musculature qui représentait la vérité de son être à ses yeux. Lui qui ne s’aimait pas, n’aimait pas son visage ꟷvisage que moi j’adoraisꟷ ni son corps ꟷtrop petit à son goûtꟷ m’a fait le plus grand compliment quand, plus tard, il vit le résultat : « C’est moi, c’est bien moi !» J’aime toujours beaucoup mon tableau qui le montre musclé et rêveur, puissant mais fragile, présent et absent. À mon grand regret, le garçon ne figure plus aujourd’hui dans mon entourage.

 

Le libertinage avait une autre allure dans la Rome antique ou à l’époque de Casanova, me dira-t-on. Et bien justement, je vois noté sur mon agenda au jeudi 10 septembre : « Générale Don Giovanni ». Je retrouve à la Bastille, le décor vétuste d’une tour de La Défense, et le périmé d’une mise en scène “modernisée” comme on croyait révolutionner le genre il y a vingt ans et plus. Complet veston pour les hommes. Donna Anna viole Don Giovanni, au lieu du contraire : cela suffisait pour affrioler la génération précédente. On n’était pas exigeant à cette époque.

 

Quatrième essai. Retour de l’enfant prodigue, et pour faire honneur au jeu de mots prévisible, à “l’enfant prodige”. Toujours inquiet de mon hébétude ou de mes pannes de réparties en face d’un tel personnage dont je ne connais toujours pas le prénom, j’ai encore préparé mes phrases, imaginant ce qu’il pourrait répondre et supputant comment enchaîner.

— Alors, comment c’était, le golf ?

— Très bien, le swing pas mal…

Content de lui : ça lui va bien.

— Moi je n’ai pas fait d’haltères [effectivement j’avais utilisé des appareils], puisque vous m’en avez dissuadé. J’ai été à l’Opéra [ce qui était vrai et ne posait pas de problème de compatibilité].

— …Ça muscle les méninges.

Il continue à farfouiller dans les rayons. Je regarde béat le gel sur ses cheveux courts…

— Oui. Bon après-midi…

Des occasions manquées de sa part et de la mienne surtout. Il aurait pu me demander par exemple : « quel opéra ? » J’aurais voulu qu’il me détaille ses exploits au golf, j’aurais surtout voulu savoir “rebondir”, saisir la balle au bond, saisir la perche, la main tendue, enfin construire au lieu de ramasser au petit bonheur des bâtons rompus… Si seulement l’occasion s’était présentée, je lui aurais demandé s’il s’était déjà pris une place à La Bastille, s’il avait dans son cœur des opéras favoris… Je garde à l’esprit, sur le chemin de rentrer, le timbre ensorcelant, nacré de sa voix : une lumière d’orage dans un paysage d’Hubert Robert.

 

S’ensuivront dix jours de vacances pour le golf en Écosse qui me feront cruellement redouter le retour à la case départ. Quand et comment lui ai-je demandé s’il jouait en amateur ou à un niveau supérieur ? Je me rappelle seulement du soleil coulant sur son visage des gouttes de rosée, de la rue autour de nous parsemée de soleil et de reflets sur les vitrines. Il m’a répondu que son frère pouvait se consacrer au golf comme un professionnel, que lui-même hésitait à se laisser aller aux regrets de n’avoir pas suivi la même filière, au lieu de travailler dans un magasin. Je ne pouvais pas répondre qu’il aurait dû se lancer dans le sport, ni que le magasin représentait tout ce qu’il pouvait espérer. J’ai mimé l’alternative difficile, à défaut d’autre chose. C’était gentil de me mêler à une problématique aussi personnelle et intime.

Je le retrouve enfin sur le trottoir devant la boutique, partager sa détente avec un ouvrier qui travaille dans l’immeuble à côté. Résolument, je m’impose, je “m’incruste”, malgré la grossièreté du procédé, la vulgarité de l’expression. Un signe discret de bonne entente au monsieur dans son bleu de travail au taché pas frais, j’embraie aussitôt :

— Comment ça va ?

— Ça va. Je prends le temps de fumer une clope : nickel.

— Combien en fumez-vous par jour ?

— Un paquet.

J’écarquille les yeux.

— Oui, il faudrait que je lève un peu le pied, d’abord du point de vue financier, mais aussi parce que je vais voir mon père ce week-end à Perpignan. Là, je vais être obligé de réduire parce qu’il vient de s’arrêter… pour ne pas le gêner. Après, si je veux avoir un enfant, il faudra encore diminuer…

Un enfant ? Serait-ce un moyen délicat de me faire savoir ses soupçons à mon égard ? Nombre d’hétéros, qui ne dédaignent pas de recevoir les hommages d’homos, les informent assez vite que leur petite amie ci, leur petite amie ça, et blablabla : histoire de clarifier la situation ou d’élever le prix de leur conquête. Certains homos croient qu’ils pourront, en offrant le verre de trop, pousser à la “faute” un “mec viril”, n’espérant de lui qu’un moment furtif , un accident, où l’abus se mêle à la volupté, l’angoisse à l’abandon : une heure le plus souvent, dans le meilleur des cas une nuit, mais toujours trop courte, commencée à pas d’heure, terminée dès l’aube, quand chacun se retrouve engourdi, dans le coltard, “le casque sur la tête”, la tête dans le cul, speedé par l’urgence de retrouver son domicile ou son bureau, paniqué d’escamoter la parenthèse pour que nulle trace, nulle ride au fil du temps, n’indique jamais, au grand jamais, un écart du droit chemin, une altération de l’espace-temps.

Au réveil, l’authentique hétéro n’en est plus un : plus d’armure et plus de piédestal. La mission de l’homo zélateur était de prouver au macho qu’il n’appartient pas à une race dominante et génétiquement supérieure, que la pureté n’est pas son apanage et que tout le monde peut fauter, à moins qu’il n’y ait aucune faute à se reprocher. Fini de toiser les pédés comme de petites choses inconséquentes, indignes d’arborer des bijoux de famille : il faudra cesser de les interpeller avec animosité quand on n’est pas soi-même irréprochable. On me dira que la perversion se diffuse partout et que certains ne sont tant remontés contre les gays que parce qu’ils luttent en eux contre ce penchant. La plupart des hommes ne sont pas inexpugnables, et se montrent même plus démunis, plus malléables, que les demi-portions qu’ils méprisent. Ceux qui sont “bien dans leur tête” savent qu’avoir joui avec un autre homme ne les a pas métamorphosé en homo. Ça, c’est la thèse du macho, celui pour qui la virginité perdue des femmes ne se pardonne pas. Du moins, après cette expérience, ne peut-il tracer de frontière nette au-delà de laquelle étendre sa morgue.

 

La sexualité conjugue le paradoxe : combien d’autoritaires aux lourdes responsabilités n’attendent, pour grimper au septième ciel, que de subir le fouet dans une chambre obscure. Pour décharger, il leur faut être déchargés. Ils considèrent parfois cette petite addiction comme une aide à tenir leur vie trépidante. C’est le revers de la médaille étincelante, l’exception qui confirme la règle et en l’occurrence pour eux, cette règle s’exprime dans une vie rangée, une famille en ordre de marche à qui bien sûr il n’est pas question de révéler quoi que ce soit.

Je me rappelle mon voisin, installé depuis peu avec sa femme bien habillée, bien maquillée, dynamique, active, au courant de tout ce qu’il faut savoir, dans un joli appartement nouvellement décoré, déboulant un soir chez moi, atterré, sous le prétexte que le mur se fissurait. L’air de la pièce devenu saturé d’électricité pulsait : « baise-moi ! » en lettres lumineuses. Il est étrange à quel point une situation peut devenir lisible parfois. J’étais alors sous un stress important. Il m’invite à prendre un whisky chez lui : j’accepte pour apparaître aimable et de bon voisinage, alors que je ne bois pas d’alcool. Un regard sur son mur ne m’inspire rien, tandis que bat l’imploration obstinée : « bourreau, fais ton office, abuse-moi, jette-moi sur le canapé, ou même là, contre le mur, force-moi à ouvrir les jambes, baisse mon pantalon, écarte-moi les fesses et fais-moi subir les derniers outrages ! Vite ! Je n’y tiens plus. » Malheureusement il n’avait pas frappé à la bonne porte : ce n’est pas mon genre de répondre à une telle injonction, de servir de gode à un mec en manque, et de me retrouver avec une victime de mes agissements, qui me reproche effrontément d’avoir trompé sa confiance, de l’avoir violenté puis de lui avoir fait, sadique, endurer l’irréparable.

 

N’ayant pas le goût de pervertir ni de la déchéance, je ne vois dans la sexualité qu’un plaisir à partager. Je ne combine aucun traquenard pour aboutir à mes fins, car mon premier plaisir vient de ce que l’autre ait envie de moi, c’est cela qui m’excite : chacun ses névroses. Cette attitude prive certainement ma vie sexuelle d’un peu de sel, certains diraient de piment… je préfèrerais de pigment, étant amateur et pratiquant de Peinture. Braver l’interdit doit être pour certains le premier des plaisirs et parfois même l’essentiel, mais je peux me regarder dans la glace de mon armoire à pharmacie sans y voir l’immonde portrait de Dorian Gray. En l’occurrence, je lui ai répondu que son mur avait une fissure peu profonde qui ne menaçait pas de s’élargir ꟷla fissure, j’entendsꟷ, que tout l’immeuble ancien devait être zébré de ces marques du temps, qu’il n’y avait pas à s’inquiéter, qu’il était tard, que j’avais une rude journée demain et qu’il ne manque pas de bien saluer sa dame de ma part. Peu de temps après je le croisais accompagné d’un loulou qui devait lui servir à enfiler, mais pas des perles comme on dit.

 

Nombre d’anecdotes trouvent à s’épanouir dans les couchettes d’un train. Il était une fois, il était une nuit, ravagée d’une terrible tempête, dans le bruit et la fureur des éléments déchaînés… Un corps introduit furtivement entre les draps, sans laisser le temps d’un sursaut, plaquait sa chair contre la mienne. Un moment interminable d’immobilité. Puis il y eut un glissement imperceptible, quelques va-et-vient. Quelque chose qu’on ne pouvait retenir s’est allongé, durci. Impossible de le cacher. Enfin ce fut une nuit de soubresauts. Le sommeil enfin prit sa revanche avec le calme dans les bras l’un de l’autre. Au matin, chacun pressé de se rendre à un rendez-vous, d’apparaître au plus vite à qui vient le chercher à la gare, s’empressait de remettre sa cravate avant d’échanger son zéro-six avec un salut bref et confus. À peut-être, à jamais… Aux orages désirés peut se substituer la lourdeur moite, d’un été balnéaire, d’un pays de mousson. Silence. Personne dans le train. Un arrêt. Les moteurs se taisent. Interminable attente au milieu de nulle part. Une panne en rase campagne. Des champs à perte de vue dans la nuit américaine. La torpeur. La peau moite. Et soudain, dans la lumière blanche de la lune, un corps dans la cabine. Un torse musculeux, perlé de sueur, barré par la lumière contrastée de la fenêtre. Le visage dans l’ombre. Une apparition ? Un indigène introduit subrepticement dans le train ? Sa main pénètre sous les draps pour saisir un membre. Je vous laisse deviner… L’ensommeillé se raidit, tétanisé, le souffle coupé… Il hésite… À peine un frôlement et malgré lui sa verge gonfle… Une nuit inoubliable, mais unique, aux saveurs d’épices, enfouie dans les souvenirs. Jamais renouvelée.