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Le hold-up des silencieux

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Secret, indiscret, impertinent, séduisant, réactif, instinctif. Efficace. Joshua Gallagher est l'homme de la situation. Le monde des affaires l'appelle à la rescousse quand il faut flirter avec la ligne jaune... voire la franchir.
Cette fois, c'est Christopher Oscada, fondateur d'un des plus importants groupes de communication qui a besoin de lui.
Car, alors que toutes les places financières sont à la baisse, l'action du groupe Osworldwide est la cible d'achats réguliers et anormalement élevés.
Oscada est très loin d'imaginer ce qui est orchestré au sein même de son groupe. Et, pour résoudre cette affaire, Joshua Gallagher devra peut-être se montrer plus retors que ceux qui font appel à ses services. Pour devenir, en période de crise et grâce à des méthodes plutôt musclées et peu conventionnelles, un spécialiste du renseignement économique unique en son genre...



À chaque époque, ses hommes d'action : James Bond est né avec la guerre froide, Joshua Gallagher avec notre monde en crise. Un globe-trotter en perpétuel mouvement qui accepte des missions risquées, soit pour des intérêts privés, soit pour sa quête personnelle, toujours à la limite de la légalité mais en suivant ses propres règles et en restant fidèle à ses principes.





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couverture
STEPHAN GHREENER

LE HOLD-UP
 DES SILENCIEUX

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Le Jour J

NYSE, New York Stock Exchange :
 cours de l’action Osworldwide à la clôture :
 7,45 $ (- 0,2 %)

Chapitre 0

Le Jour J

Cela dure à peine quelques secondes. Quand le coup est parti, j’ai cessé de regarder l’homme. J’ai attendu un bref instant avant de fermer les yeux comme s’il m’était possible d’entendre la Mort emporter son âme. J’ai évité de porter un jugement trop hâtif, du genre : ce type-là n’avait pas d’âme, c’était juste une inspection de routine. Je me suis aussi abstenu du classique : « Tout le monde a le droit à une minute de silence. »

Quand j’ai rouvert les yeux, je me suis tourné vers le siège passager. L’homme n’était effectivement plus là. Plus aucune trace de surprise, de peur ou de tristesse dans ses yeux. Juste un cadavre.

J’ai allumé la radio et j’ai souri parce que j’ai reconnu Robbie Williams qui braillait Come Undone. Ils vendent des lames de rasoir et des miroirs dans la rue. J’ai attrapé son terminal BlackBerry et j’ai vérifié la situation sur les marchés. I come undone… Paris en chute libre, Francfort dans la tourmente et Londres à la ramasse. Quant au cours de l’action, il faudrait patienter jusqu’à l’ouverture de Wall Street, mais il ne fallait pas s’attendre à des miracles. Pour tout dire, cela m’a presque rassuré. Des marchés euphoriques avec un cadavre la tête renversée en arrière à côté de vous, cela n’a aucun sens, c’est presque indécent. Demain peut-être, oui, on pourrait spéculer, démarrer l’année en fanfare et tout le monde retrouverait le sourire. J’ai ouvert la portière pour respirer un peu d’air frais.

Cela dure à peine quelques secondes. Avant que le coup parte (une seule détonation, la vitre côté passager qui vire au rouge, des traces de poudre sur l’oreille et l’appuie-tête, le plafonnier en Alcantara irrécupérable), j’ai vu la situation avec une clarté presque inquiétante. J’ai accepté cette évidence, comme si je venais de franchir le mur du son : j’ai mis du temps, mais j’ai trouvé ma voie. Je suis bon, efficace, je ne recule devant aucun obstacle. J’étais loin de m’imaginer que j’avais les compétences requises pour ce genre de boulot quand on m’a embauché la première fois. Cela dure à peine quelques secondes oui, mais j’ai ressenti une réelle satisfaction. Il ne faut jamais oublier que certains dirigeants savent reconnaître les bons éléments. C’était clair comme de l’eau de roche et hélas, cette sensation est éphémère.

J’ai toujours pensé que si un jour je devais tuer un homme, ce serait expéditif, empreint d’un grand sang-froid et, en un sens, respectueux de la tâche que j’aurais à accomplir.

Peut-être ai-je le cerveau vrillé par toutes les images d’Épinal dont nous bombardent les pros du divertissement : « Ça, c’est un tueur. Il a pris sa décision sans précipitation mais avec la réactivité nécessaire. Sang-froid, effet de surprise, pas de dommages collatéraux, on nettoie et on passe à autre chose. »

J’ai toujours pensé que je me retrouverais au volant d’une voiture de sport, un modèle pas trop récent qui traverse le temps et les modes. Un endroit sombre à l’écart de la jungle urbaine, un hangar ou un parking abandonnés. J’ai toujours pensé que je n’aurais pas de regrets et que j’appuierais sur la gâchette avec naturel et fermeté. Pas plus compliqué que de prendre sa respiration avant une séance d’apnée.

Je me suis éloigné de la voiture et j’ai récupéré la puce du BlackBerry avant de le fracasser avec mon pied. Je ne suis pas un tueur, ce n’est pas mon travail. J’ai ramassé le terminal et je suis retourné à la voiture. Une Porsche 997 qui sentait encore le neuf. J’ai mis le BlackBerry dans la poche intérieure du cadavre. Il pesait bien dans les 90 kg, l’animal. Il ne faut jamais oublier le principe de toute entreprise moderne qui arrive à maintenir le cap malgré les aléas de la conjoncture : outsourcer la postproduction.

Passage obligé mais pénible : je me suis contenté de replacer le cadavre au volant du bolide. J’ai payé pour que l’on fasse tout disparaître. Je ne suis pas un tueur. Certains réinjectent des milliards pour maintenir le navire à flot, d’autres ferment boutique. Moi, je réponds à une situation de crise avec les moyens dont je dispose. Maintenir l’édifice à l’équilibre, court-circuiter les fuites et ne pas hésiter à trancher s’il le faut, éliminer les branches qui risquent de contaminer l’arbre voisin, voire toute la forêt.

J’ai marché un long moment avant de téléphoner. Je me suis caché dans un immeuble abandonné. De là, au quatrième étage, je pouvais observer toute la scène. Ils ont débarqué à deux voitures, cagoulés et armés. Transformer une Porsche en feu de joie, c’est un vrai gâchis, mais au moins, comme convenu, ils ont emporté le cadavre avec eux. J’avais été ferme sur ce point : il faut quand même qu’il repose en paix. Une fois que la Mort a rempli sa mission, tout le monde a le droit à un enterrement digne de ce nom.

J’ai attendu qu’ils repartent pour déguerpir dans la direction opposée. J’avais besoin de retrouver mon appartement meublé dans Westendstraße, de prendre une douche et peut-être boire un bon verre de vin. J’ai sursauté quand mon téléphone a sonné. J’ai soupiré et je l’ai laissé parler.

Il a dit : « Vous devriez faire comme moi, j’essaye toujours de voir le bon côté des choses… Vous êtes un vrai pro et un pur produit de la crise de 2008. L’avenir vous appartient, Gallagher. »

30 jours plus tôt (J-30)

NYSE : cours de l’action Osworldwide
 à l’ouverture : 49,12 $ (- 0,6 %)

Chapitre I

Les avions d’affaires ne raccourcissent pas les distances. Les jets privés permettent juste d’aller à l’essentiel. À onze mille mètres d’altitude et à la vitesse de croisière de 850 km/h, entre New York et Paris, personne n’est à l’abri des turbulences ou des trous d’air. Même à bord du Bombardier Challenger 605 de Christopher Oscada.

Maintenant que l’avion a atteint son plafond opérationnel, il peut détacher sa ceinture et regarder Franck Verdier dans les yeux, son président-directeur général en charge de l’Europe.

Oscada est de cette trempe : son avion, son employé, sa vision du monde, ses choix stratégiques. Oscada économise ses mots surtout quand il se retrouve au-dessus de la couche nuageuse. Il sait que l’essentiel de la communication passe par le corps, la gestuelle et ses petites trahisons naturelles : une main qui se crispe sur l’accoudoir en cuir, une goutte de sueur qui perle sur le front, un pied qui recouvre l’autre. Des détails qui parlent d’eux-mêmes, et qu’il sait décrypter. D’ordinaire il aime jouer avec les nerfs de ses passagers, les laisser s’enfoncer dans leurs sièges. D’ordinaire, il prend son temps, ou pire, il se tait pendant la totalité du trajet.

Être invité à bord de son avion est un privilège ou alors le début de la fin. Oscada est un chasseur, le genre d’animal qui se ressource en Alaska. Seul. Il a monté un empire en à peine trois décennies avec une arme infaillible : son instinct. Il n’a pas l’éducation ni les diplômes de ses employés les plus brillants. Il n’a pas le profil d’un Franck Verdier, par exemple. Il a pour habitude, passé 20 heures, quand il monte à bord de sa limousine pour rentrer chez lui ou à son hôtel, d’avoir encore un verre de scotch à la main. Histoire de rester à température pendant le trajet. Il a pour habitude de se mettre la tête à l’envers, une fois seul, loin des cours de Bourse, loin de sa zone de chasse : le monde. Pas le genre à faire le mondain en trempant ses lèvres dans une coupe de champagne. Ça, c’est bon pour des gars comme Verdier.

— Nous sommes au milieu d’une tempête boursière sans précédent. Vous en pensez quoi, Verdier ?

— Nous ne devrions pas être trop touchés. Le krach est derrière nous. Les fondamentaux sont bons, vous savez. Il y aura, c’est sûr, une… une période de rétractation des investissements. Mais nos gros clients européens, je veux dire du secteur du luxe, nous saurons garder leur confiance.

— Des garanties, Verdier ! Nous voulons tous des garanties.

— Bien sûr.

— Le groupe Osworldwide, c’est moi. Quand on parle du groupe, on parle de moi, Verdier. C’est dans la tempête qu’il faut faire le ménage. Pas avant ni après ! Je vais vous dire une chose : en ce moment, la nuit, je suis réveillé par une sale image. Un Smith & Wesson, calibre .38 Spécial dans la bouche.

— Je vous demande pardon ?

— Vous avez lu les journaux, Verdier ?

— Oui.

— Un Smith & Wesson de calibre .38 Spécial dans la bouche et bang ! Expliquez-moi une chose, Verdier : comment en arrive-t-on à se mettre un revolver dans la bouche et à tirer ?

— Je… je n’en ai aucune idée, Christopher.

— Vous travaillez pour nous depuis combien de temps, Verdier ?

— Pour vous ? Un peu moins de dix ans.

— Vous voulez continuer ?

— Évidemment !

— Vous estimez-vous bien rétribué ?

— Oui, je pense.

— Non, Verdier : vous êtes extrêmement bien payé ! Beaucoup plus que vous ne le devriez. Beaucoup trop en définitive. Et vous savez pourquoi, je paye aussi bien ? Pour dormir sur mes deux oreilles. Je vous repose la question une dernière fois. Voulez-vous continuer à travailler pour moi ?

— Oui !

— Alors faites le ménage ! Paris perd de l’argent, je suis au courant. Munich et Londres ne font pas vraiment de miracles. Trois filiales que vous chapeautez, Verdier !

— La situation n’est pas catastrophique. Nous avons juste besoin de quelques réajustements.

— Arrêtez votre baratin : comment peut-on se faire sauter la cervelle ? Johann Burghart était un administrateur respecté et il nous a permis de consolider notre antenne de Munich. Mais c’était avant tout un ami. On ne se suicide pas quand tout va bien. Et ce n’est pas bon pour le moral des actionnaires, si vous voulez mon avis. Vous avez des informations, Verdier ?

— Non. Aucune. C’est de l’ordre… du drame personnel.

— Ce n’est pas une réponse satisfaisante. Nous avons tous des comptes à rendre, Franck.

— Je sais.

— Ne me faites pas d’enfant dans le dos. Vous m’entendez ?

— Ce n’est pas mon genre.

 

Le Challenger a changé de cap et Oscada a claqué des doigts à l’intention de l’hôtesse. Elle connaît son petit numéro par cœur : deux whiskies sans glace avant d’entamer la descente vers Paris.

— Vous savez quoi, Verdier ? La crise qui s’annonce est une formidable opportunité. Nous allons commencer par fermer le siège parisien. Et après, je vais faire mon marché !

— Vous voulez mettre presque 400 personnes à la porte ?

— C’est votre boulot si vous voulez continuer à travailler pour nous.

— Les licenciements coûtent cher, vous savez.

— Je sais, et le vôtre me coûterait une fortune. Je bois à votre santé, Verdier !

— On ne ferme pas une entreprise de 400 personnes comme ça !

— Vous perdez de l’argent à Paris, et le « licenciement économique » me paraît être un excellent motif. D’un point de vue administratif et fiscal. Voyez ça avec votre directeur financier !

Oscada a adressé son sourire carnassier à l’intention de l’hôtesse avant de fusiller Verdier du regard.

— Paris est un musée, et je ne veux plus en entendre parler. Faites ça en douceur. Mais faites ça rapidement.

— Cela risque de prendre un peu de temps…

— Vous savez pourquoi je vous garde, Verdier ? Parce que vous êtes un très bon élément.

— Je vous remercie.

— Oh, je vous en prie ! Mais la vraie raison, vous la connaissez : si trop de têtes tombent, les soldats s’énervent.

Chapitre II

Munich, Bavière, Allemagne.

Flash info : L’action Osworldwide a bien résisté en ce début de séance à Wall Street. Comme beaucoup de valeurs du NYSE, elle avait perdu plus de 8 % en octobre dernier. Pour mémoire, l’action Osworldwide valait encore 65 dollars à la fin septembre alors qu’elle se maintient aujourd’hui à grand-peine autour des 50 dollars. Les analystes suivent donc de près le numéro 3 mondial de la publicité en ce premier jour de décembre. Certains s’attendent à une dégradation du bénéfice net trimestriel du groupe.

 

J’avais pourtant bien commencé la semaine. J’avais la situation bien en main. En d’autres termes, j’étais parti pour empocher entre huit et dix mille euros pour une semaine de boulot à gambader dans la neige, histoire de rester en forme, avec juste ce qu’il faut d’adrénaline. Tout ce que j’aime.

Je filais le train à une ancienne gloire du ski alpin autrichien, 50 ans bien tassés, qui fricotait avec la trop jeune nièce d’un industriel de Stuttgart.

Ce type appelé Burghart m’avait contacté par téléphone pour vérifier la rumeur concernant cette idylle. Je devais juste les photographier et livrer les clichés dans une consigne de la gare de Munich où m’attendrait une enveloppe bien garnie. Le genre d’histoire familiale que je refuse d’habitude, mais il faut bien payer son loyer. J’ai accepté du bout des lèvres, simple question d’ego. Je n’ai pas envie de finir en imperméable. C’est déjà arrivé à des gens bien de se retrouver dans la peau du privé, avec une cirrhose carabinée pour seule prime de risque.

Et avec ça, j’avais la sensation illusoire de me rapprocher du cœur de mon activité. En temps normal, le monde des affaires a soudain besoin de moi quand les textes de loi butent sur le mot « illicite ». Tu fais de la gestion de crise aiguë, Mister Fix, comme dirait ma chère Sylvie. D’autre part, à force de traîner entre Salzburg et Munich j’avais repéré un nouveau prototype de BMW qui faisait ses premiers tours de piste. Vu le camouflage de l’engin et l’armada de véhicules équipés de radios dans son sillage, j’étais sur un vrai scoop. Un soupçon d’espionnage industriel… en attendant des jours meilleurs.

J’en avais fini avec ces photos foireuses et j’attendais depuis ce matin le coup de téléphone devant me donner le numéro de la consigne à débiter. Pour passer le temps, je feuilletais distraitement la dernière édition du magazine Stern. Sur la page de droite, Robert De Niro me regardait d’un œil désapprobateur. Sa ville ? New York. Sa carte ? Une American Express. Et sur la page de gauche, je découvrais le récit sentencieux du suicide de Johann Burghart, industriel et membre du conseil d’administration d’un géant de la communication répondant au nom imprononçable d’Osworldwide. Une balle de calibre .38 Spécial et au revoir.

Johann Burghart : mon commanditaire… Je sentais comme des palpitations côté portefeuille et un grand vide dans la poitrine.

Il y a des hasards qui peuvent vous mettre une comptabilité dans le rouge et parfois, il faut se rendre à l’évidence : le monde est injuste. Mais peut-être qu’un jour, nos bonnes actions seront récompensées. Peut-être qu’un jour, allongés sur un transat au soleil, nous aurons droit à un peu de répit. Et nous nous dirons que dans le fond, nous avons vécu en harmonie avec nous-mêmes.

Fallait-il considérer cette nouvelle comme un avertissement ? Coco, restes-en là. Devais-je m’asseoir sur une opération censée me remettre à flot ? Il est temps d’arrêter de bricoler. Trouve une mission sérieuse à te mettre sous la dent. Ou alors… Ou alors, change de branche, Joshua.

Quoi qu’il en fût, c’était le moment d’appeler Sylvie Mercier à Paris. Les femmes ont toujours une longueur d’avance dans les situations de crise. Enfin, tant qu’il s’agit de tactique, de diplomatie et de garder la tête sur les épaules. Sylvie conseillait des hommes d’affaires, des industriels et toute société qui se retrouvent avec une mauvaise presse passagère ou bien avec des cadavres dans les placards, du style rétrocommissions, conflits d’intérêts et autres délicatesses liées au business. C’était le moment idéal d’appeler celle qui me mettait toujours sur des opérations rémunératrices.

Côté boulot, Sylvie et moi, on frisait la télépathie.

J’ai dit : « J’ai besoin d’infos parce que je sens que la situation m’échappe. »

Je l’ai entendue soupirer, ce qui signifiait : « Mais qu’est-ce que tu fous encore, Gallagher ? »

Puis elle m’a dit :

— J’allais t’appeler. Je t’ai vivement recommandé auprès d’un de mes clients. Il faudrait que tu rentres à Paris, histoire que je te mette au parfum. Enfin, quand tu auras fini de faire le zouave. Tu sais que maintenant, nous faisons appel à des types qui sortent d’écoles de commerce pour faire du renseignement industriel ? C’est de plus en plus sophistiqué.

— Oui, je sais, les temps sont durs.

— Non, Joshua, les demandes sont de plus en plus pointues.

Valait mieux ne pas continuer sur ce terrain glissant. Sylvie était ma seule perspective de me faire de l’argent dans l’immédiat. Et puis, « faire le zouave »… Plus personne ne parle comme ça de nos jours et c’est ce qui m’a toujours attendri chez elle.

— Je ne fais pas le con, j’essaye de remplir mon tiroir-caisse. Dis-moi un truc : Johann Burghart, ça te dit quelque chose ?

Après un drôle de silence, elle m’a répondu :

— Mais pourquoi tu me demandes ça ? Tu as mis mon bureau sur écoute ou tu démarres une carrière de voyant ?

 

Je n’ai pas relevé ses allusions et lui ai raconté ma filature du skieur amateur de chair fraîche et ma découverte concernant Burghart qui s’était tiré une balle plutôt que d’aller dormir. Sylvie Mercier m’a à peine laissé finir.

— Je t’en prie, Joshua, prends le premier avion pour Paris demain matin !

— Et pourquoi ça ?

— Parce que le client qui a besoin de toi s’appelle Franck Verdier.

— Et alors ?

— Il dirige Osworldwide Europe. Et Johann Burghart travaillait avec eux. On dirait que tu as le don de mettre les pieds dans le plat, Gallagher.

Heureusement que j’étais bien assis. Je me demandais si cette coïncidence était une chance ou une deuxième invitation à laisser tomber.

— Entendu, je te retrouve demain à Paris.

— Tu vas sagement te coucher, compris ? Je ne veux pas que tu te mettes à fouiner avant d’avoir été briefé.

— Ne t’en fais pas, maman, c’est promis !

J’ai raccroché en levant les yeux au ciel. Les bons conseils, c’est bien joli, mais Sylvie devait facilement encaisser quinze à vingt mille euros d’honoraires les mauvais mois. Pas moi. J’avais peut-être encore l’occasion de rentrer dans mes frais avant de repartir. Et sûrement celle d’en apprendre un peu plus sur ce qui m’attendait à Paris.

Il était grand temps de rendre visite à Wolfgang Masser, dans la banlieue de Munich à Starnberg. Mon skieur avait déjà à son palmarès quelques arrestations pour bastons sur la voie publique, et une Ferrari détruite à coups de barre à mine sous l’emprise de l’alcool. C’est pourquoi je pris à tout hasard ma matraque télescopique.

En tout cas, j’avais bien fait de louer une Volvo pour circuler en Bavière. Qui irait se méfier d’un type qui roule dans un break Volvo flambant neuf ? Pour passer inaperçu, c’est la voiture idéale, à condition de respecter scrupuleusement le code de la route, ce que tout conducteur de Volvo fait instinctivement au volant de son véhicule sûr, élégant, mais surtout pas tape-à-l’œil. Et puis, un conducteur de Volvo fait scrupuleusement les révisions à temps, équipe son véhicule de pneus hiver dès que le thermomètre commence à baisser, fût-ce en novembre, et roule toujours au pas dans les zones pavillonnaires. C’est dans sa nature, dans ses gènes, au conducteur de Volvo.

Je ne savais pas vraiment ce que j’allais foutre là-bas. Je ne me voyais pas trop dans un rôle de maître chanteur de pacotille, même si ces photos auraient fait le miel des journaux à sensation du coin. Il paraît qu’il ne faut jamais se laisser envahir par des problèmes de conscience…

 

La maison du skieur était une demeure du début du siècle avec une vue imprenable sur le lac. Cossue, mais ne laissant rien deviner de son luxe depuis la rue. Pour un peu, je me serais cru à Prangins, entre Lausanne et Genève, sur les bords du lac Léman.

Le calme environnant et l’isolement relatif étaient trompeurs : un cambrioleur n’avait aucune chance dans le coin. Je me suis garé un peu plus loin, le long du trottoir opposé. J’avais besoin de quelques minutes de calme. Fallait-il lui téléphoner ou alors sonner directement à sa porte ?

J’ai allumé mon iPod pour écouter The White Buffalo, un chevelu à la voix cassée, Where Dirt and Water Collide, et j’ai attrapé mon sac à dos sur la banquette arrière. Là où la crasse et l’eau entrent en collision, un bon titre pour une chanson. J’ai regardé les tirages des clichés avant de les mettre dans une enveloppe kraft. Là où la crasse et l’eau entrent en collision. Ouais, un joli titre pour une chanson. J’ai observé la maison dans le rétroviseur. Je me suis revu, plus de vingt ans auparavant, assis dans le salon de mon grand-père, en train de regarder à la télévision les exploits du grand skieur, descendeur hors pair à Kitzbühel, slalomeur agressif à Garmisch et un sens de la glisse inné dans le Super G de Wengen. Le skieur le plus complet de sa génération. Là où la crasse et l’eau entrent en collision. Ouais, un putain de titre pour une chanson.

 

J’ai regardé encore une fois la photo du couple illégitime, souriant après une séance de shopping, loin de s’imaginer que j’étais là, à trois cents mètres, assis au volant de ma voiture. On ne fait jamais attention aux types qui conduisent des Volvo. Je me suis dit : Après tout, elle est majeure. J’ai pris la matraque télescopique et je l’ai glissée dans la manche de ma parka.

Avant de me jeter dans le froid, j’ai mis la carte mémoire de l’appareil photo qui contenait les originaux dans la boîte à gants et j’ai arrêté mon iPod. Hélas oui, j’avais besoin d’argent. Pas fier de ce que j’allais faire. En marchant vers la maison, je me suis dit que je m’arrêterais ce soir au pied du Friedensengel, l’Ange de la Paix, pour regarder le soleil se coucher sur Munich. Et puis après, je m’offrirais un verre de vin. Ou une demi-bouteille. Ou 75 centilitres d’oubli.

 

À Starnberg c’est un fait, les cambrioleurs et les rôdeurs n’ont aucune chance. J’ai à peine eu le temps de sonner que l’allée s’est illuminée devant moi. Quinze mètres entre le portail et la grande porte en bois sculpté. J’ai détourné la tête, par habitude, juste au moment où j’ai repéré la caméra dans l’angle droit du muret. La porte d’entrée s’est entrouverte, c’était lui : une légende vivante capable de se jeter du mur du Lauberhorn à Wengen et gagner. Dompter la Streiff à Kitzbühel, exploser le chronomètre et gagner.

— Wolfgang Masser ?

— Oui ?

— J’ai un pli pour vous !

 

Surtout ne pas changer d’avis. Surtout observer et s’adapter. J’ai marché d’un pas décidé vers la porte d’entrée en le regardant droit dans les yeux. Il paraît que tout le monde a un prix pour éviter les ulcères, les risques d’infarctus et les crises d’asthme. Il paraît que nous cédons tous. Je me suis dit : Après tout, je peux lui laisser une chance. Tu vas quand même pas le faire chanter, non ?

J’ai tendu l’enveloppe et j’ai pensé que peut-être, sur mes vieux jours, je serai assis dans mon transat en train de boire au souvenir d’une vie pleine d’harmonie. Le skieur m’a regardé, surpris.

— Je dois signer quelque chose ?

— Désolé, j’ai pas mis mon joli costume de chez FedEx. Vous devriez plutôt y jeter un œil.

J’ai empoigné le manche de la matraque. Juste au cas où. Wolfgang Masser avait 50 ans mais une bonne carrure de plus que moi. Il a découvert le contenu de l’enveloppe puis relevé des yeux pleins de mépris sur moi.

— Vous faites un sale métier !

— J’ai fait mieux, mais j’ai fait pire.

— Vous voulez quoi ?

— Pour tout vous dire, je pensais encore hier que cela me rapporterait de l’argent. Voyez : vendre les clichés et passer à autre chose.

— Et vous avez changé d’avis ?

— Euh… oui.

— Et vous voulez une médaille et la reconnaissance de votre maman ?

— Je voudrais savoir si j’ai intérêt à vous remettre les originaux.

— Ouais… Bref, en gros, vous voulez du pognon.

Je n’aurais pas dû baisser les yeux. Je n’aurais pas dû chercher mes mots. Le temps de prendre conscience de la douleur qui avait envahi mon estomac, j’étais par terre, allongé sur le dos.

Là où la crasse et l’eau entrent en collision…

Masser m’a attrapé par le col de ma parka et j’ai commencé à glisser, tracté vers la sortie. Sans ménagement. Oubliée l’harmonie, envolées les bonnes résolutions : j’ai dégagé ma main droite et j’ai frappé au niveau du jumeau interne, le muscle du mollet, un endroit très sensible pour un skieur, après le genou. Masser est tombé en avant et j’en ai profité pour me dégager. Une fois debout, j’ai visé les côtes. Juste un coup, car en théorie, j’étais là pour causer. Je me suis penché sur lui prêt à le frapper, ma matraque levée vers son visage.

— Vous voyez ce que vous m’obligez à faire ? Non, je ne veux pas d’argent ! Maintenant, allons chez vous pour discuter. J’imagine que vos voisins sont discrets, mais ce n’est pas une raison.

— Je devrais appeler la police.

— Pour leur dire quoi ? « Je baise la nièce du mec qui vient de se suicider, vous savez, il y a un type qui veut m’éviter que ça fasse trop de bruit, au secours » ? À mon avis, ce n’est pas la bonne méthode. Je ne vous demande que cinq minutes.

Masser s’est relevé, toujours furieux.

— Vous voulez quoi ?

— Comprendre. Ça pourrait me servir. Vous sortez avec la nièce de Johann Burghart. La fille a quel âge ?

— Vingt-deux ans, dit-il en soufflant.

— Vous trouvez pas ça bizarre, vous, que la fille soit tout sourires alors que son oncle vient de se faire sauter la cervelle ?

— Vous voulez quoi, qu’elle porte le deuil pendant un mois ? Ils n’étaient pas très proches. Et puis cela ne vous regarde pas !

 

L’entrée de la maison était gigantesque et la plupart des pièces autour avaient l’air vides. On pouvait presque distinguer les ombres d’une ancienne vie, ces meubles enlevés ou emportés qui laissent sur place un volume fantôme, une énergie empreinte de nostalgie.

— Vous déménagez ?

— Vous voulez quoi ?

— Des infos sur Burghart. Estimez-vous heureux, si je n’avais pas fait le rapprochement avec votre petite amie, j’aurais vendu les photos à n’importe quel torchon. Personne n’est parfait.

— Je veux les originaux.

— Je peux vous les donner. Dites-moi ce que vous savez sur Burghart.

— On était en affaires ensemble.

— Vous bossez pour le groupe Osworldwide ?

— Non. Je veux les originaux d’abord.

Masser a marché jusqu’à la cheminée du salon et y a jeté mes photos. Il s’est retourné et m’a dit :

— Attendez-moi là, je reviens.

 

J’ai regardé les images du couple partir en fumée en me demandant si Masser allait revenir avec un flingue, un couteau ou une tronçonneuse.

Devant la cheminée, sur la table basse, il y avait un livre ouvert, Die Weisheit des Buddhismus Tag für Tag. La Sagesse du bouddhisme jour après jour. À la date du jour, justement, on pouvait lire : « Tout individu apporte son extraordinaire contribution au monde. » Parfois, on se met à parler tout haut. Histoire de détendre l’atmosphère. Histoire de se rassurer sur les prochaines minutes qui vont débouler. Et oublier que l’endroit ou les circonstances viennent nous rafraîchir l’épiderme.

— C’est pas mal ici. Mais ça manque de décoration. De chaleur en fait ! C’est une maison parfaite pour vivre en famille avec un golden retriever. Ou un labrador.

J’ai sursauté au son de sa voix :

— C’est la maison de mon ex-femme, me dit Masser en me tendant une enveloppe kraft. Je déménage, oui.

— C’est quoi ?

— Beaucoup mieux que FedEx.

J’ai ouvert l’enveloppe, elle contenait deux mille euros en billets de 500.

— J’avais dit que…

— Vous aurez le double si vous me remettez les originaux.

— Et les infos ?

— Vous les aurez.

Impossible de me précipiter dehors pour lui ramener la carte mémoire. Simple question de crédibilité. J’avais déjà un aperçu de ma matinée du lendemain : à chaque fois que je dois prendre un avion, je transpire. Je cours après le temps. J’ai dit :

— Voilà ce qu’on va faire. Retrouvons-nous sur le pont des surfeurs à 8 heures demain matin.

Malgré la neige et le froid, le spectacle vaut toujours le détour.

— Entendu. Demain 8 heures, me dit-il sèchement. Soyez à l’heure !

Un court instant, j’ai cru qu’il allait me balancer son poing dans la figure. Histoire de garder la main. Là où la crasse et l’eau entrent en collision…

Un pour Un
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