Le Journal d'Al Zeihmer

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C'est bizarre, enfin pour l'instant tout est bizarre, la dame qui a répondu au téléphone m'a dit: - Je vous envoie tout de suite une équipe. Je ne suis pas sûr qu'elle ait compris la gravité de la situation. Je ne suis pas sûr de la comprendre. Depuis une demi-heure j'attends. Remarque, ça m'a permis de faire le tour de ma défunte pour tout bien observer et débuter mon deuil. Première observation: Jacqueline est aussi moche, vivante que morte. Là, je me suis dit que j'étais immonde, j'ai culpabilisé et j'ai réalisé. Les plus belles années de ma vie étaient étalées sur le parquet, comme un gâteau de semoule sur un coulis de framboise. Je n'ai pas crié, je ne me suis pas effondré, j'ai fini ma bière, et là, les vieux réflexes de gendarme refirent surface. Je n'ai pas touché le corps, rien touché d'autre que, du bout des doigts, l'extrémité basse de la porte du frigo pour prendre une autre bière. Le corps de Jacqueline est étendu face contre sol, le manche de pioche semble l'avoir frappé de dos. - Un traître en plus!
Publié le : jeudi 23 janvier 2014
Lecture(s) : 33
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342018462
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342018462
Nombre de pages : 220
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Stephan Couix
LE JOURNAL D’AL ZEIHMER
 
Mon Petit Éditeur
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I Journal dAl Zeihmer, 10 mars 2011
Oublier, passer à autre chose, mallonger confortablement dans mon vieux canapé moelleux et ne plus penser à rien, fini la culpabilité, fini les remords, adieu cette banale journée, bonjour loubli. Cependant jai beau fermer les yeux, prendre de longues respirations et tenter de faire le vide, je narrive pas à mendormir. Cest peut-être parce quil est seulement dix heures du matin et que je viens juste de me lever. Je pourrais tenter une lobotomisation télévisuelle, ou une grande évasion littéraire, mais ces remè-des de chevaux ne sont plus assez forts pour moi. Il ne me reste plus quune solution pour oublier : le bar du village. Certains boivent pour oublier quils boivent, moi, je sais ce que jai à extraire de ma petite cervelle. Jacques, allongé sur une rustique banquette de bois scellée au mur, baignait dans une écurante odeur de vomi. Son sommeil était plus proche du coma éthylique que de la douce torpeur dun songe denfant. Dailleurs il ne rêvait pas, non. Il ne cau-chemardait pas non plus. Son esprit nétait que vide et néant : une sorte de douce ouate confortable exempte de lumière et dont on ne veut sous aucun prétexte sortir. Pourtant une porte souvrit et un homme en uniforme bleu entra.  Jacques Versier ! Jacques marmonna une sorte de « ouais » plus proche du grognement dours que du « oui » audible. Ses yeux, malgré la
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lourdeur de leurs paupières, parvinrent à souvrir, laissant entrer la lumière dans ce néant où il aimait tant se complaire.  Quest-ce que je fous là ? Il avait reconnu, du premier coup dil, larchétype de la cel-lule de dégrisement et cela constituait en soi un exploit étant donné son état. Malgré le temps et la nuit passés là, son degré dalcool dépassait toujours les normes admises par le cerveau humain pour permettre une certaine cohérence. Mais là, il ne sétait pas trompé, il avait fini sa journée de beuverie au trou. De même sa bouche pâteuse et sa migraine ne pouvaient lui mentir, il avait une bien belle gueule de bois. Lhomme en bleu lui tendit un verre au contenu efferves-cent.  Aspirine. Jacques baragouina un « merci » agonisant et inarticulé. Il porta le verre à sa bouche, à louverture de celle-ci une odeur putride vint lui chatouiller les narines. Il se dégoûta lui-même. Il but cul sec laspirine et rendit le verre à lagent. Un soupçon dinquiétude teinté de fatalisme, lui fit enfin reformuler la ques-tion :  Quest-ce que je fous là ? Le policier répondit en lui tendant une page dactylographiée. Sans même prendre soin de poser les yeux dessus, Jacques grommela :  Cest quoi ?  Cest à vous de me le dire.
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Jacques prit la feuille dune main tremblante, lapprocha de ses yeux de myope privés, pour raisons économiques, de lunet-tes et commença à lire.
Journal DAl Zeihmer, nuit du 10 au 11 mars 0 h 45
Ne pas oublier, que joublierais, ce pourquoi même jécris ces lignes. Joublierais même que je les ai écrites. Jen viendrais à douter en les lisant quelles puissent être mon uvre. Et ce nest pas cette écriture dimprimerie qui maidera à les authentifier. Voilà à quoi je pense en ce moment même, quoique entre le temps où je le pense et le temps où je lécris, il y a un gouffre. De toute façon dans dix minutes mes pensées auront suivi leur fil et jaurais oublié ce à quoi même je pensais. Puis je me dirais « ah oui », mais je nen serais pas certain. Cest pourquoi il vaut mieux que jemploie le verbe penser au passé, ce sera plus en adéquation avec le doute qui sest emparé de moi voilà fort longtemps. Cest donc, à peu près, ce à quoi je pensais, après avoir longuement re-gardé le corps de ma femme étendu au sol dans une mare de sang, le crâne fendu par le manche de pioche abandonné à ses pieds. Cest là que je me suis dit quil fallait que je note tout, pour ne rien perdre, ni abandonner un détail. Et là, maintenant, jécris. Jaurais pu prendre des photos si javais eu un appareil. Mais je nen ai pas, alors jécris. Cest drôle, tout de suite après être entré dans la pièce, je me suis dit :
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 Putain de bordel dans la cuisine, et moi qui ne sait même pas net-toyer mes chaussettes Comment je vais bien pouvoir ré avoir le parquet tout neuf ? Jaurais dû écouter ma femme et mettre du carrelage, cest moins salissant. Jai contemplé, sans broncher, les vingt-cinq années de mariage qui ve-naient de prendre fin.  Et quest-ce que je fais maintenant ? Jappelle ? Jappelle pas ? Et je vais leur raconter quoi ? De toute façon, vu ma réputation, personne ne me croira. Je nai quune chose à faire. Jai enjambé, à pas de loup, le corps délicieusement inerte de Jacqueline et je me suis dirigé lentement vers le réfrigérateur, lai ouvert, glissé la main droite dans lantre lumineuse et en ai ressorti une 16. Je lai décapsulée et, après avoir savouré la première gorgée, je me suis exclamé ouvertement : « Enfin seul ! » Là, javoue que je me suis surpris, faut dire quavec trois grammes dans le sang je suis toujours assez cynique, et, dans mon crâne, tout sest enchaî-né.  Peut-être devrais-je bénir le connard qui a buté Jacqueline ? Jai regardé longuement son cadavre en buvant une grande rasade.  Ah ! Le fils de pute Puis mes pensées sestompèrent avec larrivée des bulles houblonnées dans mon cortex. Et enfin le déclic :  Jappelle les flics.
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