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Le cri de Maha, c'est M. qui le provoque et en révèle l'angoisse et la beauté au moment où, au volant de sa voiture, il se rend coupable d'un acte criminel. Alors, il rêve d'élever autour de la jeune métisse, témoin et victime indirecte de son geste, un théâtre de gloire et de rédemption.


Du cri de maha naissent un chant, un disque, un spectacle. Sur la parvis de la Défense, une machine géante réunit choristes et danseurs autour de cinq mandrills, une famille de singes énigmatiques et bariolés, dans l'effervescence des lasers, de la sono, et les clameurs d'une foule fascinée.


Concerts à Londres, à Tokyo, conférences de presse, déclarations scandaleuses, une carrière de star s'annonce, atypique et fulgurante.


Cependant, Maha doit déjouer les simulacres du showbiz, les ruses de ses producteurs, les provocations de Yanne, son double obscène et somptueux. Aux prises avec sa propre violence, elle connaît la haine, l'amour et des désires contradictoires. Elle devra surtout affronter le lien obscur qui l'unit à M., amant et manipulateur, dans un combat où se joue son véritable accomplissent.


Publié le : mercredi 25 septembre 2013
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EAN13 : 9782021067897
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couverture

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La Toison

Gallimard, 1972

 

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Gallimard, 1974

 

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prix Goncourt, Seuil, 1976 ; « Points » n° P195

 

La Diane rousse

Seuil, 1978 ; « Points Roman » n° R331

 

Le Dernier Viking

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Bertrand Louedin

Bibliothèque des arts, 1980

 

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Seuil, 1982 ; « Points Roman » n° R122

 

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Le Paradis des orages

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Seuil, 1988 ; « Points Roman » n° R360

 

L’Orgie, la Neige

Seuil, 1990 ; « Points Roman » n° R461

 

Colère

Seuil, 1992 ; « Points Roman » n° R615

 

Egon Schiele

Éditions Flohic, 1992

 

Georges Mathieu (en collaboration)

Nouvelles Éditions françaises, 1993

 

L’Arbre-piège

Seuil, « Petit Point » n° PPT57

 

Les Anges et les Faucons

Seuil, 1994 ; « Points » n° P203

 

Richard Texier

La Différence, 1995

 

Le Secret de la pierre noire

Nathan, 1995

Il y eut la joie. Puis la mort. C’est au sein du plus grand bonheur que le sort m’a frappé.

A Paris, je fréquentais le quartier chinois du XIIIe arrondissement. J’y rencontrais mes amies. J’arrivais en voiture par le périphérique. Je filais tout au long du fantastique bracelet, savourais cette course orbitale, surtout la nuit. Je sortais porte de Choisy ou d’Ivry. Je descendais l’avenue du même nom. Je contemplais ces lieux dont l’architecture si monotone, si désolée, était transfigurée par la présence chinoise. Hautes tours quadrangulaires, châsses lugubres mais qui contenaient un trésor. C’était la banlieue déjà, banale et terne, les clapiers pour les pauvres. Mais partout les enseignes chinoises, leur clinquant et leurs dorures. Ecritures noires, rouges, signes tarabiscotés comme des tatouages. Leur prolifération, leur chatoiement me parlaient, me tentaient comme des formules magiques, étagées en colonnes verticales ou inscrites à l’horizontale au-dessus des restaurants et des boutiques. Et la foule de la rue chinoise, les filles graciles, toujours discrètes dans le tapage du décor multicolore, leurs paupières pures, l’ivoire de la peau, lisse, ferme, inouïe, si peu biologique, sans profondeur, comme à l’abri des métamorphoses et de la corruption. La matière noire des cheveux tout droits dans leur chute. Fluides mais tenaces, pleins de force. Je cherchais les beaux visages glissés dans la multitude. Les furtives beautés se dérobaient, juste entrevues. Des regards s’échangeaient vite. Rires gloussés de filles nattées. C’étaient des petites Chinoises du Cambodge. Souvent, leurs pères avaient été traqués, décapités, leurs mères violentées, assassinées.

J’allais passer l’après-midi et parfois la nuit chez Siwu et ses trois sœurs. Elles habitaient un immeuble haut perché. Leur appartement par une baie dominait Paris. La lumière affluait. On était en plein ciel. Siwu m’attendait. Elle était seule. Nous faisions l’amour en observant toujours le même rituel. Je m’asseyais au bord de son lit. Elle restait debout, de profil. Je lui pelotais la fente des fesses en passant ma main sous sa jupe et son slip. Je bandais contre son mince mollet doré qui se ponctuait de frissons dont la vague emmaillotait, plus haut, les cuisses. Toute sa chair se contractait, grelottait de désir, ses yeux se renfonçaient, brillants. Son corps paraissait écouter l’éclosion d’un violent secret. Cela s’ouvrait à l’intime de son être et la submergeait.

Quelquefois, les sœurs étaient là. Et nous remettions l’étreinte à la nuit. Un après-midi, nous avions concerté une séance de photos un peu dévêtue. Meng, l’aînée, chapitrait et freinait ses cadettes. Mais les résistances se diluèrent. Les sœurs passaient dans le cabinet de toilette pour échanger leurs strings, leurs culottes de soie, leurs bodies de dentelle noire. Siwu était la plus mince et portait des parures très petites, lesquelles sur Kim plus corpulente devenaient indécentes et montraient presque tout. La benjamine Zheng avait la peau la plus claire, les cuisses plus musclées, les lèvres ourlées et des seins jeunes, en pleine pousse. Son regard était affecté d’un léger strabisme. Ses dents longues, éclatantes, lui donnaient un air de croquante puérile. Elle était la moins belle des sœurs, la plus dissymétrique, la plus concrète aussi. Chacune de ses petites disproportions la rendait plus réelle, plus charnelle. Je la revois assise sur la table en culotte bleue et seins nus. Elle a oublié ma présence. Elle bavarde avec Kim. Elle est limpide, avec ses mamelons vierges et ses grosses lèvres de gamine.

Meng, l’aînée, gardait encore son soutien-gorge. Je savais que ses sœurs enviaient sa poitrine, une vraie légende de famille, des seins très beaux en forme de poires, disait Siwu, qui n’avait, pour son compte, à 25 ans, que des protubérances de petite fille, mais dures et douces au moindre contact. Souvent, les sœurs parlaient de leurs bouts sensibles à la décharge d’un frisson. Elles ne pouvaient les empêcher de durcir, dans la rue, comme ça, pour rien, un changement soudain de température, une petite pluie, un courant d’air. Je les écoutais, émerveillé. Je voulais d’autres détails, d’autres histoires. Par exemple, celle du type jeune et joli qui, à Phnom Penh, dans leur adolescence, les caressait au fond d’un hamac. Son doigt furtif contre le tissu entre leurs cuisses. C’était leur précepteur. Quinze ans plus tard, elles le revirent à la pagode de Vincennes. Il avait vieilli. Il était gras, suintant, moche. Après la sieste, chacune des sœurs demandait à l’autre : « Il te l’a fait aussi ? » Et la sœur acquiesçait avec un mélange de honte et de désir. Je savais que Siwu avait ressenti son premier grand émoi sexuel en lisant dans un roman policier une scène dont la violence l’avait surprise. Et pourtant, nulle moins qu’elle ne prisait la brutalité dans le plaisir.

Un jour, je lui avais raconté cet épisode personnel et minuscule mais qui l’avait si excitée qu’elle aima plus tard que j’en réédite souvent le récit : au cours d’une soirée, je suis assis à même le sol auprès d’une amie accompagnée de son amant. Ce dernier passe dans une autre pièce. Je glisse l’index sous les cuisses de ma voisine et la touche à travers son Levis moulant. Personne n’a vu. Je suis précis, je sens les lèvres sous mon lobe. La très belle ne dit rien… Siwu brille, toute vigilante. Réminiscence des attouchements du joli précepteur au fond du hamac ? Moi, c’est le hamac qui me fascine. Chinoises du Cambodge, dans un hamac, avant Pol Pot, l’horreur…

J’aimais aussi le récit de la visite de De Gaulle en 1969, le jour du fameux discours de Phnom Penh. Les quatre sœurs sont alignées le long de l’avenue principale où passe la voiture du Général. Elles agitent des petits drapeaux. J’aurais voulu les voir, protocolaires, écolières contiguës et souriantes dans le soleil… Avant les atrocités. Et cette scène de la même époque, si mystérieuse, si belle : il fait nuit et très chaud. Elles sont dehors dans le jardin qui entoure la villa. Un escalier couronné d’un perron conduit au bureau du père que les sœurs voient travailler dans le halo d’une lampe. Alors, toutes les quatre en témoignent avec force, soudain un fantôme émerge, grimpe lentement, majestueusement le long de l’escalier en direction du père et disparaît. Le père continue de travailler dans le halo de la lampe, regardé par ses quatre filles fascinées. Elles n’ont pas eu peur du fantôme. Quel visiteur était venu ? Quel double ? Etait-ce l’ombre rayonnant du père ?…

Je sais, j’insiste trop sur ces détails. Mais toute ma nostalgie se concentre là. Tout ce qui précède l’accident et le drame relève d’un temps paradisiaque, le temps des Chinoises et du charme.

Elles se rassemblèrent sur le grand lit. Meng l’aînée avait gardé son soutien-gorge. Je la suppliai de l’enlever. Elle se fit longuement prier. Mais je sentais que mon petit couplet et mes soupirs la séduisaient. Le manège faisait rire les sœurs…

Enfin, Meng s’exécute. Elle est longue, élégante. C’est l’aînée. Ses sœurs la respectent. Elle détient un pouvoir, un prestige remontant à l’enfance, aux coutumes du Cambodge. Elle dégrafe avec beaucoup de grâce le soutien-gorge. Les seins surgissent, plantés un peu bas sur le torse, juste sous la saillie d’un os qui cause à Meng une sorte de complexe. J’adore cet os indiscret, au sommet du sternum ; il commande la porte de la gorge comme la cloche d’un temple. Les deux mamelons se gonflent, un peu allongés et polis. Oui, ce sont les plus beaux seins de la tribu, des totems parfaits, arborés par Meng presque nue maintenant. Les sœurs admirent et envient une nouvelle fois les seins de l’aînée. Elles sentent combien je suis ému par le privilège et la splendeur de l’offrande.

Les sœurs s’alanguissent dans la lumière, plus câlines. Je prends plusieurs photos. Je m’agenouille, m’écarte, m’approche. Les déclics crépitent. Je recharge une bobine. Je vois les bouches tendres, les yeux mi-clos. Une volupté envahit les sœurs. Je demande à Kim de modifier telle pose, à Siwu de se coucher davantage, à Zheng d’écarter légèrement les cuisses, de relever les jambes, à Meng de se mettre en chien de fusil, fesses plus ressorties. Bientôt, elles-mêmes prennent des initiatives, révèlent un goût spontané de la pose, un plaisir et un art de s’ajuster, de se montrer. Il y a une sorte de fusion de bonheur. La lumière devient blonde. Je sens leur chair se fondre. Le string blanc de la benjamine lacère son pubis noir et touffu. La région qui se creuse sur les aines, à la frange des poils, a été rasée, toute piquetée de cônes sensibles. La peau apparaît plus foncée, d’un jaune ocré, mûri, intime au bord du sexe. Les visages prennent des expressions repues, gorgées de lumière et d’amour. Les corps se conjuguent dans un entrelacement dense et doux. Une réverbération sensuelle se projette d’une sœur à l’autre. Elles baignent dans un même halo où percent les pointes des seins, les globes de l’aînée, les rondeurs de leurs fesses. La clarté dessine leur grain plus charnel, plus précis, les infimes vergetures, les ocelles légèrement violacés du sang sur les cuisses de Zheng, les efflorescences pâles de ses petits mamelons. Parfois, un string trop lâche bâille sur les fesses et dévoile leur sillon brun et chaud.

Les sœurs rougissent un peu dans le soleil, cette promiscuité délicieuse. Les bras incroyablement minces et déliés, les chevilles fluettes alternent dans mon regard avec une sensation de plénitude montée des plages de chair. Le ventre spacieux de Kim, son nombril enfoncé dans une pâte onctueuse. Partout, aussi, la brillance, la force des cheveux noirs, l’écho des chattes aux crins longs, fermes et dardés comme du jais. Elles nagent dans leur chair et elles flambent de joie. Le soleil moins rayonnant, plus physique et plus lent, comme incarné lui aussi, s’épanouit dans son or.

Ai-je su que je passais un moment bienheureux, que mon bonheur se dilatait dans le grand ciel qui semblait se poser, s’allonger et s’embraser sur nous ? Elles formaient la corolle d’une fleur multiple, constellée de tétons, de pubis, comme une divinité animale et polymorphe, une seule mimique d’adoration. Je les rejoignis pour me coucher entre les bras de Siwu mon amante. Je sentis ce déplacement de l’ensemble pour que mon corps s’inscrive dans la figure sororale de l’amour. Elles m’accueillirent avec la même indolence, les mêmes sourires muets. Le couchant nous inondait, nous imprégnait de son fluide roux. La chair se condensait dans la lumière, se maillait dans son aura. Je voyais battre le sang des sœurs dans les veines des hanches, du cou, des carotides tendres. Et flottait ce parfum d’Asiatiques qui ne sentent jamais l’acide sueur mais un musc plus poivré, suc exquis comme le pollen des fleurs. Dessous, courut une nouvelle odeur… effluves plus crus lâchés peut-être par la brèche des sexes, leurs lèvres dont Siwu m’avait dévoilé dès notre première étreinte cette couleur violette, presque noire, qui lui faisait honte. Dans nos jeux amoureux, je ne me lassais pas de scruter ces crêtes de tritons lacustres. Et je lui disais que c’était là justement la beauté de sa vulve, cette crypte de velours violâtre, les fins ourlets sombres et vernis de plaisir, entrouverts sur l’orifice rose vif.

Le soleil maintenant était presque couché. Une mollesse émerveillée nous berçait. Je lévitais avec les sœurs sur la grande roue de la félicité du soir.

Pendant la séance de photos, Siwu avait joui. Elle me le révéla au cours de la nuit. De courtes décharges clitoridiennes dans le soleil des sœurs, sous le regard de l’amant. C’était donc elle l’effluve qui perça les atomes de lumière, le parfum de petit poisson, d’anguille noire… Me revint le souvenir d’un après-midi d’amour chez moi. J’avais acheté depuis quelques mois un Bouddha doré. C’était l’hiver. La pièce était trop chauffée. Nous fîmes l’amour non loin de la statue de l’Emerveillé. Siwu était croyante. Elle hésita puis, dans l’emportement des caresses, elle n’y tint plus. De ce jour, je garde une photo d’elle culbutée, les cuisses repliées vers les seins et serrées par les mains. Dans l’écrasement de la perspective le visage sourit, entre les cuisses, tout près du sexe dont on voit l’éclaboussure de pelage noir et lustré, puis les fronces de l’anus, un créneau en dessous. « Tu veux mon petit trou », me glissait-elle dans le coït. Entre autres, je l’avais surnommée « Trounet ». Le lendemain, mon Bouddha d’or se couvrit de cloques et se desquama d’un coup. Je le dis à Siwu. Affligée, elle crut à la vengeance du Dieu, à cause de l’amour sacrilège. Je la raisonnai. Son Bouddha n’était pas un dieu vengeur, il était transcendant, trop vaste, trop infini pour jouer au censeur local et puritain. Je la fis rire. Elle ne regretta plus la galipette salace où son visage rond, enfantin, me souriait entre les cuisses renversées et semblait prêt à boire dans le bol noir du pubis. Sa tête de Bouddha garçonnier… Oui, elle ressemblait à Gautama dans le plaisir, un sourire d’ange épanoui sur les traits. Surnaturelle, alors, échappant au karma, au cycle des avatars, des renaissances. Son âme resplendissait dans l’intime lumière.

 

Le lendemain matin, je repris ma voiture. Je ne pensais qu’aux sœurs, à leur douceur siamoise. Cette évidence de joie. L’avenue d’Ivry était encore peu fréquentée. Je fonçais en plein soleil. Un instant de distraction : je lançai un regard vers de longs cheveux noirs, une jeune Chinoise passait sur le trottoir. Tout à coup, je les ai vues. J’ai freiné trop tard. Je n’ai pas distingué le visage de la mère. J’ai vu sa masse, son ventre, toute l’étoffe de son corps. C’est le visage de la fille qui m’a saisi, sa beauté, des yeux verts agrandis par l’effroi. Un cri la convulsa soudain, nerfs, peau, tendons. La mère renversée, précipitée contre l’arête du trottoir. Et la fille debout, indemne, sa jupe déchirée sur ses cuisses longues et nues. Son cri s’élevait, traversait mon crâne. Je l’ai regardée et j’ai fui. Je n’ai pas pu m’arrêter. Ce fut impossible, interdit. D’un bloc. A cause de la jeune fille. De sa beauté au pied de la mère morte. Hagarde devant la masse brisée, énorme. La robe retroussée par le choc recouvrait la face de la gisante. Je fuyais mais j’entendais encore la ligne, le paroxysme du cri.

Je n’ai plus voulu revoir Siwu et son quartier. J’ai d’abord trouvé des prétextes pour ne pas revenir tout de suite. Siwu a posé quelques questions. Elle a pleuré. M’a-t-elle soupçonné ? En tout cas, elle n’a signalé à personne mon départ de chez elle à l’heure de l’accident. Les Chinoises se taisent.

Enfin, j’ai cessé de téléphoner à mon amante, sans jamais donner la raison profonde. J’étais obsédé par l’accident. Le soir à la radio et le lendemain dans le journal, on parla du chauffard criminel. J’écoutais, je lisais le détail des articles. J’étais pris par l’irréversible. J’étais né dans le berceau d’un cri. Je le sentais sur moi, en moi. Au centre, il y avait la jeune fille dont j’avais tué la mère.

La voiture était d’une marque banale, gris métallisé. Le heurt avait à peine cabossé le pare-chocs. C’est l’arête du trottoir qui assena le coup fatal. Par superstition, je me débarrassai du véhicule quelques semaines plus tard en le vendant à un particulier. Je continuai mon boulot de journaliste sur une radio, créneau culture au sens le plus large… J’étais un touche-à-tout compétent. Pas trop en vue, mais des relations dans les médias, des repères, des noms. Je vivotais sur un fond d’échec confortable, une rumeur d’angoisse dont les Chinoises m’avaient tiré. Je les avais rencontrées par l’intermédiaire d’un jeune styliste interviewé sur mes ondes. On avait bavardé. Il était l’amant de Meng, l’aînée. C’est ainsi que Siwu entra dans ma vie, lors d’un dîner auquel assistèrent ses sœurs, leur foisonnement de cheveux noirs. Elles étaient quatre, tels les points cardinaux de l’Eden. Stable bonheur. Beau mandala d’amour. Je m’y carrai avec délice. Je crois que j’étais comblé par leur présence multipliée, tous les jeux de miroir de leur beauté répercutée de l’une à l’autre. C’était une tribu de sœurs. Enfin, je possédais mon fief, mon royaume. Oui, je rayonnais de joie. Je faisais le lotus. Je m’en rends compte, après coup. Et je ne crois pas embellir.

Deux mois s’écoulèrent. Semaines de solitude trompée par le boulot. Me hantait la vision de la mère morte sur le trottoir, coiffée de sa robe retroussée, voile sur son visage, auquel succédaient immédiatement la face de sa fille et la profération du cri. Cet amas de mère inconnue, masquée, je ne pouvais me le représenter. J’étais coupable d’un meurtre abstrait, presque invisible. Je n’essayai même pas de définir ma faute, de m’expliquer ma fuite. Je refoulai la chose, je ne pouvais la penser. Les deux images se superposaient, la gisante et sa fille dans l’éclair du cri. Nulle porte au-delà. Nulle perspective. Une aveuglante lumière plutôt que la nuit.

 

Un soir, je regardais sur TLA une émission consacrée à la violence urbaine et ses victimes. Avec cénacle de psys, de sociologues penchés sur différents cas exemplaires : traumatisés, ânonnant au bord des larmes les circonstances du drame. Pendant qu’une fille dévidait son affaire, grâce à un recul de la caméra embrassant toute la tablée, j’aperçus de dos une haute silhouette, nimbée, à contre-jour des spots. Un brouillard phosphorescent l’auréolait. J’en reçus un émoi brutal, tant la clarté cernait, découpait sa statue. L’image me marqua ainsi avant toute réflexion. Oui, je vis une statue… Et la chose me frappa tout entier, de sa hauteur, de sa beauté droite. La caméra pivota. Soudain, j’eus son visage de face. Avec stupeur, je reconnus la jeune fille. J’entendis de nouveau son cri devant sa mère terrassée. Son visage occupait maintenant tout l’écran. Il était noble et puéril encore. Ma première impression ne fut ni l’effroi ni le remords, ni le désir de fuir, mais la fascination et comme une fulguration de joie.

Elle s’appelait Maha, c’était une métisse de mère chinoise et de père antillais. Mathieu Lauris, le producteur et l’animateur de l’émission, la présentait, révélait tout. Elle fut priée de raconter son histoire. Sans larmes, sans tremblement, elle énonça les faits. L’irruption du malheur. La fuite du chauffard. Elle avait été incapable de donner à la police un signalement précis. Des reflets de soleil, un vertige lumineux lui avaient caché le visage du délinquant… « Le pare-brise a flamboyé, dit-elle, et je n’ai rien vu… J’étais trop effrayée, trop bouleversée pour voir. J’ai crié. » Droite, muette à présent, haut front bombé, yeux vert-jaune, vert doré, jade moucheté de scories topaze. Enormes pierreries. Nez légèrement camus, pulpe très charnue de la bouche un peu protubérante, enfantine, gercée de rose vif dans les fissures d’un enduit orangé. Les épaules pures, déployées, long torse rigide, l’opulence des seins sous la robe noire.

Elle se taisait, calme, lisse, lèvres légèrement entrouvertes, les gros grains de sa bouche coagulés autour du vide médian d’où émanait son souffle. Les yeux resplendissants dévorant tout, l’ovale parfait. Le cou dressé. Elle était maintenant prise en charge par sa tante, car son père avait quitté depuis l’enfance le domicile conjugal. Elle acquiesçait quand Mathieu Lauris livrait ces précisions. Il conclut une phrase entortillée avec ces mots : « votre jeunesse brisée ».

Mais elle demeurait là, intacte, taillée dans un monolithe sans faille, sa couleur de céramique brillante… le jaune d’Asie, ocré, bruni, mûri par le sang du père. Elle acceptait les suggestions : « … jeunesse brisée… trauma… lâcheté du chauffard… » Elle écoutait les sentences sur la violence qui la reliait aux autres victimes de la ville, agressions, viols, traques, braquages, prises d’otages. La litanie du deuil, tous les détails de l’horreur égrenés, fouillés par ces fidèles du rite télévisuel, de la messe cannibale et sacrificielle, maquillée sous des regards de compassion et les remarques pros des psychiatres. Le public avalait la mort à grandes rasades, se projetait, exorcisait. Nul ne devait quitter des yeux l’héroïne immobile, érigée comme un totem, candide, inaccessible. S’écarquillait autour de son visage l’éblouissante lumière des spots. Sa royauté éclatait.

Je ne ressentais plus ni peur ni honte. J’étais transporté au-delà. Une évidence s’était emparée de moi. La rejoindre, la séduire et construire sur ces retrouvailles une durée nouvelle, mon histoire et ma rédemption. Une sorte de mausolée triomphant, enraciné dans mon crime, dans son cri. Je l’entendais de nouveau, une note vitale dans sa stridence, une force, oui, dans l’épouvante. La bouche ouverte libérait le cri de gorge, d’entrailles, sa profusion étrange et sonore. Des intuitions me submergeaient, des présages, un délire où tout mon être se précipitait. Il n’y aurait de salut pour moi et pour elle que dans notre union et dans cette œuvre qu’il nous faudrait imaginer, tel un théâtre déployant le moment où nos vies avaient basculé.

J’avais perdu les Chinoises à jamais. J’avais quitté l’harmonie du bonheur. J’étais investi d’une mission quasi religieuse. J’y mettrais ma frénésie et des ressources de lucidité inconnues, une logique dont j’ignorais jusqu’ici l’existence en moi. Mais elle était revenue. Elle était apparue. Calme géante. Une loi naissait en moi. Je devais l’appliquer jusqu’au bout, pour nous transporter, au-delà de l’avenue d’Ivry, de mon boulot, de mes années amères et de la parenthèse émerveillée des Chinoises. Je n’avais pas fui. Je n’avais fait que provoquer un hasard monstrueux et grandiose. Je n’avais fait qu’attendre son retour et son épiphanie.

Le générique défilait sur l’écran. Les noms des participants, des invités, des techniciens. Elle était si belle que le cameraman continuait de la cadrer, ne consentait plus à l’effacer. Son visage et sa poitrine se couvraient de mots, de vocables d’une blancheur tenace, luminescente. Elle ne souriait pas. Elle restait haute et droite. Son corps devenait texte, table, torse tatoué de Verbe. Elle allait disparaître pour des millions de téléspectateurs. Mais moi, dans les mailles des mots, je la tenais, je la voyais de mieux en mieux. C’était ma main qui écrivait sur son visage.

Il me fallait trouver un biais pour la revoir, me nouer à son destin, m’y injecter par tous mes nerfs, fibres, atomes. J’avais lu son nom, sur le générique. Mais j’ignorais celui de la tante chez qui elle logeait. De toute façon, elle habitait dans le XIIIe. Cela avait été précisé pendant l’émission. Elle n’était pas passée dans le quartier fortuitement. Je n’avais plus qu’à arpenter les rues que je connaissais si bien, avenue d’Ivry, avenue de Choisy, les transversales et les bretelles, du côté des petits restaurants, des magasins chinois, des épiceries en gros. Un jour, elle achèterait de grands sacs de riz parfumé et je serais là, en planque. Elle avait déclaré qu’elle avait passé son bac, l’année précédente. Elle avait 19 ans. Désormais, elle devait subvenir à ses besoins. En attendant de trouver un vrai travail, elle aidait sa tante. Mais à quoi ? Où ? A la maison ? Dans un resto ? Il me fallait quadriller le périmètre chinois sans tomber sur Siwu et ses sœurs. Attendre, guetter, chasser. La repérer, la contacter, ne pas rater l’approche, les premiers mots. Elle pourrait fuir, se dérober, dénoncer l’importun à sa tante. Ce ne serait pas si facile. Surtout ne pas la draguer. Abolir toute forme de donjuanisme et d’équivoque. Inventer une autre stratégie, plus rassurante. L’amorcer avec tout le tact, la patience, la clarté, la tranquillité d’âme. Mais je ne la connaissais pas. Je ne pouvais élaborer à l’avance le comportement adéquat.

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