Le loup des Cathares

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A proximité de sites cathares de la Haute-Vallée de l’Aude, au pied des falaises des Corbières, on retrouve des cadavres. Accidents, malédictions, meurtres crapuleux ? Jepe Llense, l’inspecteur catalan chargé des affaires criminelles en Languedoc-Roussillon, mène l’enquête, secondé par les gendarmes. Il remonte jusqu’à l'histoire cathare et se lance, sans le savoir, sur les traces d’un criminel aux allures de loup sanguinaire : le condottiere Lupo di Bianca Forza. Comment cet être maléfique manipule-t-il suspects, victimes et témoins depuis l’au-delà ? Comment ses pièges tendus des siècles auparavant se referment-ils
inexorablement ?


Souffle épique, suspense, fantômes cathares, mystères de Rennes-le-Château, paysages vertigineux… Avec son quatrième polar, Daniel Hernandez nous offre un voyage à travers le temps ainsi qu'une énigme d’exception.

Publié le : jeudi 1 janvier 2009
Lecture(s) : 35
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782908476736
Nombre de pages : 286
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II
Les 4x4 des chasseurs encombraient Campagna-de-Sault. Ses rares et minuscules parkings pleins comme des œufs, Luce tourna en vain dans les ruelles pour dégoter une place. En désespoir de cause, elle se serra contre le parapet du pont qui enjambe le ruisseau dans le bas du village. Il était tout juste six heures. La fraîcheur de la montagne caressa sa peau, réveillant ses muscles. Elle adorait cette sensation de virginité matinale. Tout autour, les hommes dormaient dans leurs maisons ; la nature en prof itait pour respirer dans le calme. Elle troqua ses tennis contre ses chaussures de marche, enfila les sangles de son sac à dos, les ajusta et, repé-rant le balisage jaune, se dirigea dans les ruelles. A l’abreuvoir, la fontaine coulait ; elle vida sa gourde de l’eau de la ville et la remplit à la source captée. Au-dessus d’elle, le monument aux Morts listait dans le marbre les martyrs des grandes guerres. Réflexe inoculé par José – son compagnon –, elle lut et compta les noms des soldats tombés aux champs de batailles. Leur nombre dépassait celui des maisons du hameau !
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Les habitations, toutes de schiste pauvre, ne subsis-taient que par la mode des résidences secondaires. La vraie vie, celle qui, cinquante ans plus tôt, alimentait l’école et fauchait les pâturages en terrasses, les avait quittées depuis longtemps. Elle passa devant l’église qui, malgré la défection des fidèles, arborait un porche roman magnifiquement restauré, et quitta le village dans une direction sud-est. Un panneau pyrogravé l’informa qu’elle s’engageait sur la Route Vauban en direction de Fontanès-de-Sault. Elle se trouvait sur la bonne voie. Découvrir de visu l’axe de liaison direct et nord-sud que l’architecte mili-taire de Louis XIV avait ouvert pour relier le royaume de France à la citadelle frontalière de Mont-Louis rele-vait de ses devoirs de professeur d’histoire de l’univer-sité. Soigneusement étudié par le génie, le tracé du chemin épousait les courbes de la montagne sans montées à fort pourcentage, et elle conçut que les troupes royales aient pu y tracter de lourds canons. Si ce n’étaient les éboulements causés par le passage des troupeaux et les eaux de ruissellement qui détruisaient peu à peu les soutènements empierrés, la route serait encore carrossable. Sur ce sol favorable, elle avançait rapidement. Elle progressait entre d’anciennes terrasses de cultures qui servaient maintenant de pâturages. A son approche, des moutons laineux déguerpirent, dégringolant en débandade les tertres abrupts. Le sol parsemé de crottes et l’air chargé de leur odeur forte lui rappelèrent le temps où les troupeaux traversaient son village natal. Dans un virage, elle regarda derrière elle. Elle suivit des yeux la marque de la route dans les frondaisons de la forêt. Au milieu des verts printaniers qui se déclinaient dans des nuances aussi riches que les roux de l’automne, elle montait rectiligne en direction de Rouze et du Donezan. En surplomb, au nord, Luce
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identifia deux sommets mythiques du Pays de Sault : le Bentaillole avec sa croupe arrondie et l’Ourtiset avec son prof il aiguisé. Posée sur le berceau des crêtes qui les reliaient, offrande de l’aurore mourante, une lune diaphane s’enfonçait dans cet horizon proche, s’éva-nouissant dans la lumière du matin. Plus à l’ouest, les ruines du château d’Usson se dégageaient de la mer de verdure. Au confluent des vallées de l’Aude et de la Bruyante, la position stratégique de la forteresse sautait aux yeux et les vestiges de ses remparts avaient f ière allure. La sérénité générée par la montagne et l’effort physique avait maintenant totalement investi son esprit. Elle la respirait au plus profond d’elle-même, et les pensées sporadiques qui jaillissaient et mouraient par intermittence lui apportaient un profond apaisement. L’invitation du conseil général de l’Aude à l’occasion du tricentenaire de la mort de Vauban pour un cycle de conférences dans la Haute Vallée s’avérait une véri-table aubaine pour prendre du recul dans sa liaison avec José. Après neuf ans de vie commune, leur passion s’en-lisait dans les tracas et le train-train de la vie familiale. Le caractère torturé de son compagnon ajouté à ses aventures extraconjugales avaient mis à mal sa patience et sa marge de tolérance. Elle l’avait laissé pour cette mission culturelle qui ressemblait beaucoup plus à des vacances qu’à du travail. Seule leur f ille Marie lui manquait. Elle l’imaginait avec son père, rôdant sur la Clape à la recherche des grottes de sorcières qui l’en-chantaient ou dans les vignes de l’arrière-pays à la découverte des insectes et des papillons qui la fasci-naient. Luce marchait maintenant depuis plus d’une heure lorsqu’un piton rocheux apparut, barrant le chemin de son front abrupt. Massif, il se dressait en un imprenable donjon naturel. Sa base prenait racine au niveau de la
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route, deux cents mètres en contrebas, et son sommet, étonnamment arasé, offrait une plate-forme digne d’un héliport pour film à grand spectacle. Perplexe, elle s’in-terrogeait sur la manière dont Vauban s’y était pris pour franchir cet impressionnant obstacle, quand son œil discerna un tunnel creusé dans la roche blanche. Elle pensait tenir la réponse, lorsqu’un panneau thématique scellé à l’entrée de la galerie infirma sa supposition. Le percement de la voie ne devait rien au génie de l’archi-tecte militaire, il était l’œuvre des paysans locaux qui, deux siècles plus tôt, avaient troué la montagne pour mettre en communication plus directe les villages de Fontanès et de Campagna. En étudiant sa carte, elle se rendit compte qu’elle avait quitté la Route Vauban à l’embranchement antérieur. Pour la retrouver sans revenir sur ses pas, elle pouvait couper en gagnant la crête de l’éperon rocheux. Elle choisit cette option. Empruntant un passage herbeux coincé entre les parois calcaires, elle grimpa sur la croupe de la colline. Sur sa droite, mystérieuse, perchée sur l’arête rocheuse, la plate-forme de l’ancienne forteresse de Dournes la dominait. Curieuse, Luce escalada la dernière partie de la falaise dans un enchevêtrement de chênes et de buis moussus. Débouchant sur le sommet, elle découvrit de maigres ruines : le soubassement d’une tour carrée et, çà et là, quelques pierres jointes que l’on ne pouvait apercevoir depuis le chemin. Dans ce repaire d’aigle, nid minéral cerné par un monde végétal d’une densité étonnante pour un sol aussi tourmenté, elle perçut la magie de l’Histoire : les drames des hommes et de leurs civilisations flottaient dans l’air. Reprenant son souffle, elle découvrit le paysage. Cinq cents mètres plus bas, trajectoires parallèles, le lit de la rivière et la route départementale serpentaient au milieu des défilés et des gorges. Le promontoire était idéal pour surveiller la vallée à dix kilomètres à la ronde.
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Après de longues minutes de contemplation, elle cessa d’admirer les précipices et les horizons pour reconsidérer les vestiges du château : trois fois rien et un espace des plus réduits ! Difficile d’imaginer qu’un véritable castrum ait occupé ces lieux et que des chefs de l’Eglise hérétique y aient trouvé refuge – les Cathares constituaient, après Vauban, le second thème de ses conférences. A l’inverse des autres forteresses, il existait très peu de documents sur Dournes. Elle profita de l’occasion et, sortant son appareil numérique, mitrailla les lieux. Les pixels mémorisés, elle savoura à nouveau le paysage. Un vautour fauve plana au-dessus d’elle. Elle le reconnut à ses ailes doigtées. D’ordinaire, l’espèce volait en colonie. Elle leva les yeux. Un deuxième passa à son tour, puis un troisième. Ensemble, ils plongèrent vers le sol. Elle en repéra une demi-douzaine posés sur des cheminées de fées dont le calcaire blanc émergeait du vert de la végétation. Sans doute en attente du dernier soupir d’une proie, les gros oiseaux se tenaient droits sur leurs pattes, leur cou pelé tendu comme dans lesLucky Lukede Morris. Jamais elle ne les avait observés de si près. Elle pensa qu’un isard, un chevreuil ou un mouton avait basculé dans le vide et que les charognards s’apprêtaient à se partager sa dépouille. Elle décida de s’approcher. Depuis leur perchoir, les rapaces l’observaient d’un air mauvais, agitant leur tête et leur long bec crochu. Bravant leurs coups d’œil fourbes, et en dépit du terrain accidenté, elle poursuivit sa progression dans la jungle des chênes verts. Alors qu’elle s’approchait, elle crut reconnaître une forme humaine inanimée en équilibre précaire sur des rochers saillants. La proie convoitée par les oiseaux nécrophages ! Elle accéléra. Elle ne s’était malheureusement pas trompée, une jeune fille gisait, le corps cassé en deux. Un souffle de vie l’animait encore.
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Luce sortit son téléphone portable et composa le 112.
Une demi-heure plus tard, les pompiers d’Axat débarquaient, au grand dam des vautours fauves qui, d’un dernier survol plein de regrets, s’enfuirent dans les airs. Avec d’infinies précautions, les sapeurs char-gèrent le corps dans une civière à gouttière et l’empor-tèrent par la Route Vauban tout heureuse de pouvoir jouer encore son rôle de voie stratégique.
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