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Le major parlait trop (Nouvelle traduction révisée)

De
221 pages
En vacances aux Antilles, Miss Marple fait la connaissance du Major Palgrave, un vieux militaire qui ne lasse pas de lui narrer ses exploits, notamment au Kenya. Au cours d’un de ses nombreux récits, le Major lui raconte l’histoire d’un mystérieux assassin dont il possède la photo. Le lendemain, il est retrouvé mort. Tout semble indiquer une mort naturelle mais Miss Marple a des doutes : et s’il s’agissait d’un meurtre ?

Traduction entièrement révisée de Jean-Michel Alamagny
 
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Collection de romans d’aventures
créée par Albert Pigasse

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Titre de l’édition originale :

A Caribbean Mystery

Publiée par HarperCollins

ISBN : 978-2-7024-4490-0

AGATHA CHRISTIE and POIROT are registered trademarks
of Agatha Christie.
Limited in the UK and/or elsewhere.
A Caribbean Mystery © 1964
Agatha Christie Limited. All rights reserved.
©1998, Éditions du Masque-Hachette Livre.
© 2016 Éditions du Masque, département des Éditions
Jean-Claude Lattès pour la présente édition.

© Conception graphique et couverture : WE-WE

Tous droits de traduction, de reproduction, d’adaptation,
de représentation réservés pour tous pays.

À mon vieil ami John Cruikshank Rose,
en souvenir ému de mon voyage aux Antilles.

1

LE MAJOR PALGRAVE RACONTE UNE HISTOIRE

— Prenez le Kenya, pérorait le major Palgrave. Et tous ces types qui déblatèrent sans y avoir jamais mis les pieds ! Moi qui vous parle, j’y ai passé quatorze années – dont certaines comptent parmi les meilleures de ma vie…

La vieille miss Marple dodelina de la tête.

Simple manifestation d’élémentaire courtoisie de sa part. Tandis que le major égrenait ses souvenirs somme toute fort dépourvus d’intérêt, elle-même suivait le cours paisible de ses pensées. C’était là une discipline à laquelle elle était rompue. Seul le théâtre des événements avait changé. Par le passé, il s’agissait surtout de l’Inde. Majors, colonels, généraux se gargarisaient ordinairement des mêmes mots : Simla. Porteurs. Tigres. Chota. Hazri-Tiffin. Khitmagars, et ainsi de suite. Le vocabulaire du major Palgrave différait un peu : Safari. Kikuyu. Éléphants. Swahili. Mais le scénario restait en gros le même : un homme d’un certain âge qui avait besoin d’un auditoire afin de revivre, par le récit, ses jours heureux – cette époque bénie où il avait le dos droit, l’ouïe fine et l’œil aiguisé. Si certains de ces bavards impénitents avaient conservé leur prestance d’antan, d’autres étaient affligés d’un physique ingrat. Et le major, avec son visage cramoisi, son œil de verre et ses allures de grenouille empaillée, appartenait à cette dernière catégorie.

Miss Marple leur avait accordé à tous la même oreille charitable. Elle était toujours demeurée à leur écoute, inclinant de temps à autre la tête en signe d’assentiment poli, plongée dans ses propres réflexions et profitant de ce dont il y avait à profiter : en l’occurrence, le bleu profond de la mer des Caraïbes.

Grâce à ce cher Raymond, songeait-elle avec gratitude. Quelle gentillesse ! Vraiment, elle ne voyait pas ce qui le poussait à tant se préoccuper de sa vieille tante. Sa conscience, peut-être ? Son sens de la famille ? Ou simplement le fait qu’il l’aimait bien…

C’est vrai, pensa-t-elle, que, sous ses petits airs agacés et condescendants, il avait toujours eu un faible pour elle ! Histoire de la maintenir « dans le coup », comme il disait, il lui envoyait des livres à lire. Des romans modernes. Difficiles, oh combien ! Tous pleins de personnages déplaisants qui se livraient aux dépravations les plus extravagantes sans même paraître en tirer la moindre satisfaction. Du temps de miss Marple et de sa jeunesse fort sage, personne n’aurait songé à évoquer le mot de « sexualité », mais la chose n’en était pas moins intensément pratiquée par certains sans qu’ils se croient obligés d’en faire tout un plat, et en y trouvant, lui semblait-il, plus de jouissance que de nos jours. Elle ne pouvait s’empêcher de juger la notion de péché, qui se rattachait autrefois au sexe, bien préférable à ce qu’il lui paraissait devenu à présent : une sorte d’obligation.

Son regard erra un instant sur le livre qui était resté ouvert sur ses genoux à la page 23 qu’elle n’avait pu – ni vraiment souhaité ! – dépasser :

« – Tu veux dire que tu n’as JAMAIS fait l’amour avec personne ? s’exclama le garçon, qui n’en revenait pas. À dix-neuf ans ! Mais il faudrait te grouiller, ma vieille ! C’est vital !

La fille baissa la tête d’un air penaud. Ses cheveux gras et raides lui retombèrent sur le visage.

— Je sais, marmonna-t-elle, je sais.

Il la dévora des yeux, contempla son vieux pull taché, s’émerveilla de ses pieds nus, de ses ongles d’orteil en deuil, huma son odeur rance… Il se demandait pourquoi il la trouvait si follement attirante… »

Miss Marple se le demandait bien, elle aussi ! Et puis vraiment ! Se faire conseiller une expérience sexuelle comme un vulgaire remontant ! Pauvre jeunesse…

— Mais, chère tante Jane, pourquoi vous enfouir la tête dans le sable comme une délicieuse autruche d’un autre âge ? Vous êtes enfermée dans le cocon de votre existence idyllique à la campagne. La vraie vie, c’est ça qui compte.

C’était ainsi que Raymond avait parlé à sa tante Jane – qui en avait paru proprement décontenancée.

— Oui, avait-elle balbutié, navrée de se découvrir bel et bien vieux jeu.

L’existence à la campagne n’avait pourtant rien d’idyllique. Des gens comme Raymond montraient tant d’ignorance. Au cours de ses bonnes œuvres au sein d’une petite paroisse, miss Marple avait beaucoup appris sur les réalités de la vie rurale. Elle n’éprouvait pas le besoin d’en parler, encore moins d’en faire un livre, mais elle les connaissait. Beaucoup d’histoires de sexe, certaines contre nature. Viol, inceste, perversions en tous genres – genres dont même de brillants jeunes gens issus d’Oxford et qui écrivaient des livres semblaient n’avoir jamais entendu parler…

Miss Marple revint aux Caraïbes et, comme on se raccroche aux branches, reprit le fil du discours du major Palgrave…

— Voilà qui est vraiment peu ordinaire, commenta-t-elle à tout hasard d’un ton convaincu. Tout à fait passionnant.

— Et je ne vous dis pas tout. Il est certains détails, évidemment, que l’oreille d’une dame…

Avec ce parfait naturel qui ne peut naître que d’une longue pratique, miss Marple battit pudiquement des paupières et le major Palgrave poursuivit son exposé édulcoré des us et coutumes tribales, tandis que les pensées de miss Marple s’en repartaient voguer vers son cher neveu.

Raymond West était un romancier qui réussissait fort bien, gagnait beaucoup d’argent et faisait avec infiniment de conscience et de gentillesse tout ce qu’il pouvait pour adoucir l’existence de sa vieille parente. Pendant l’hiver, elle avait souffert d’une mauvaise pneumonie et les médecins avaient recommandé le soleil. Très grand seigneur, Raymond avait alors proposé un séjour aux Antilles. Miss Marple avait d’abord rechigné, arguant des dépenses, de la distance, des difficultés du voyage, de sa réticence à abandonner sa maison de St Mary Mead. Raymond avait tout réfuté. Un ami qui écrivait un roman cherchait justement un coin tranquille à la campagne.

— Il prendra grand soin de votre maison, c’est une véritable fée du logis. Les homos, d’ailleurs, euh…

Il s’était interrompu, légèrement embarrassé. Mais bon, même cette bonne vieille tante Jane devait savoir ce qu’était un homosexuel.

Puis il avait réglé leur compte aux autres objections. Voyager n’était plus rien, de nos jours. Elle prendrait l’avion, et une autre amie, Diana Horrocks, qui partait pour Trininé-et-Tobago, s’occuperait de tante Jane jusque là-bas. Une fois à Saint-Honoré, elle descendrait à l’hôtel du Palmier d’Or qui était tenu par les Sanderson, un couple absolument charmant. Ils la dorloteraient. Il allait leur écrire tout de suite.

Il se trouva que les Sanderson étaient rentrés en Angleterre. Mais leurs successeurs, les Kendal, s’étaient montrés très gentils, très sympathiques, et avaient assuré à Raymond qu’il n’avait aucune raison de se faire du souci pour sa tante. Il y avait un excellent médecin sur l’île en cas d’urgence. Eux-mêmes garderaient l’œil sur elle et lui procureraient tout le confort nécessaire.

Ils avaient parfaitement tenu parole. Molly Kendal était une blonde candide d’une vingtaine et quelques d’années, l’air apparemment toujours de bonne humeur. Elle avait accueilli la vieille demoiselle avec chaleur et se mettait en quatre pour qu’elle se sente bien. Tim, son mari – grand garçon brun et mince, dans la trentaine –, avait lui aussi été la gentillesse même.

Voilà, songea miss Marple, comment elle se retrouvait loin des rigueurs du climat anglais dans un joli bungalow pour elle toute seule, avec d’adorables jeunes Antillaises toutes dévouées, Tim Kendal pour l’installer à la salle à manger et plaisanter en la conseillant sur le menu, et, à deux pas, le bord de mer et la plage où elle pouvait s’installer confortablement dans un fauteuil d’osier et regarder les baigneurs. Elle avait même quelques compagnons de son âge : le vieux M. Rafiel, le Dr Graham, le chanoine Prescott et sa sœur, ainsi que son présent chevalier servant, le major Palgrave.

Qu’aurait pu souhaiter de mieux une vieille personne de son âge ? Hélas ! c’était infiniment regrettable – et elle en éprouvait même un lancinant sentiment de culpabilité –, mais elle ne se sentait pas comblée comme elle l’aurait dû.

Il faisait beau et chaud, certes – pour le plus grand bien de ses rhumatismes. Et le paysage était superbe – encore que… un rien monotone peut-être ? Tous ces palmiers… Toutes ces journées identiques où il ne se passait jamais rien… Pas comme à St Mary Mead. Son neveu avait une fois comparé l’animation du village à un peu de mousse sur la surface d’une eau dormante, et elle avait rétorqué avec indignation que si l’on en glissait une goutte sous une plaque de microscope, on verrait toute une vie s’y dérouler. Ah ! oui, à St Mary Mead, il en arrivait, des choses ! Événements marquants et incidents mineurs traversèrent en un éclair l’esprit de miss Marple : l’erreur dans la potion contre la toux de la vieille Mme Linnett ; l’étrange comportement du jeune Polegate ; la venue de la mère – mais était-elle sa mère ? – de Gregory Wood pour voir son fils ; la véritable cause de la scène entre Joe Arden et sa femme. Autant de problèmes humains plus fascinants les uns que les autres… et qui donnaient lieu à des heures et des heures de délicieuses spéculations. Si seulement elle avait ici un petit quelque chose à – comment dire ? – se mettre sous la dent…

Elle faillit être prise de court lorsque le major Palgrave, qui avait abandonné le Kenya pour le récit de ses aventures de sous-lieutenant à la frontière afghane, lui demanda d’un air très sérieux :

— Vous ne trouvez pas ?

Sa longue pratique avait appris à miss Marple à se tirer de ce genre de mauvais pas.

— Je crains de n’avoir pas l’expérience pour en juger. J’ai eu une vie si protégée, moi, vous savez.

— C’est bien naturel, chère mademoiselle ! s’écria galamment le major. Bien naturel !

— Alors que la vôtre a été tellement remplie, poursuivit-elle afin de faire amende honorable pour sa douce inattention.

— C’est sûr, fit le major avec quelque suffisance, c’est sûr.

Il jeta un regard appréciateur autour de lui.

— Joli coin, n’est-ce pas ?

— Oui, vraiment, répondit miss Marple qui ne put s’empêcher d’ajouter : Mais s’y passe-t-il jamais quelque chose ?

Le major Palgrave ouvrit de grands yeux.

— Je pense bien. Un tas de scandales, quoi. Tenez, je pourrais vous raconter…

Les scandales, ce n’était pas vraiment ce qui intéressait miss Marple. Il n’y avait, dans ceux d’aujourd’hui, rien à grignoter. Juste des histoires d’hommes et de femmes qui changeaient de partenaires et le criaient sur les toits au lieu de rester discrets et de se sentir gênés comme l’exige la bienséance.

— On a même eu un crime, il y a deux ans. Un type qui s’appelait Harry Western. Ça a fait les gros titres dans les journaux. Vous vous en souvenez sûrement.

Miss Marple acquiesça sans enthousiasme. Ce n’était pas son genre de crime. Si celui-ci avait créé des remous, c’était surtout parce que les protagonistes étaient très riches. Il était alors apparu fort probable que Harry Western avait tiré sur le comte Ferrari, l’amant de sa femme, et aussi que son alibi avait été forgé à grand renfort d’espèces sonnantes et trébuchantes. Tout le monde semblait avoir été passablement ivre, avec même une pincée de drogue par-ci par-là. Des gens peu intéressants, songea-t-elle, même si l’affaire paraissait spectaculaire et attrayante à première vue. Vraiment pas sa tasse de thé, en tout cas.

— Si vous voulez que je vous dise, des meurtres, il n’y en a pas eu qu’un, à ce moment-là. J’ai eu mes petits soupçons… Mais bon…

Miss Marple laissa tomber sa pelote de laine. Le major se baissa pour la lui ramasser.

— À propos de meurtre, poursuivit-il, j’ai connu un cas très curieux – enfin, pas personnellement…

Miss Marple l’encouragea d’un sourire.

— Tout un groupe discutait au club, un jour, et quelqu’un a commencé à raconter une histoire. Un toubib. Ça concernait un de ses patients. Un jeune type était venu le réveiller au milieu de la nuit. Sa femme s’était pendue. Ils n’avaient pas le téléphone, alors après avoir coupé la corde et essayé de faire ce qu’il pouvait, le gaillard avait sorti sa voiture et était parti sur les chapeaux de roue chercher un médecin. Elle n’était pas morte, mais il était moins une. Bref, elle s’en était tirée. Le mari semblait très amoureux d’elle. Il pleurait comme un gamin. Il la trouvait bizarre depuis un certain temps, avec des accès de dépression et tout. Bon, jusque-là, rien d’extraordinaire. Seulement un mois après, la femme avalait une surdose de cochonneries pour dormir et passait l’arme à gauche. Triste affaire.

Le major Palgrave s’interrompit et hocha plusieurs fois la tête. Comme il y avait manifestement une suite, miss Marple attendit.

— Et alors, pourriez-vous me dire, pas de quoi en faire un plat. Une névrosée, c’est banal. Mais à peu près un an plus tard, ce même toubib et un confrère se racontaient leurs petites histoires, et voilà que l’autre lui sort celle d’une femme qui avait essayé de se noyer, que le mari avait repêchée, qu’on avait sauvée in extremis et qui, au bout de quelques semaines, se suicidait au gaz. Drôle de coïncidence, non ? Similitude totale. Mon gars à moi répond : « J’ai connu une affaire de ce genre. Un certain Jones, je crois. Comment s’appelait-il, le vôtre ? – Je n’ai plus son nom en tête. Robinson, peut-être. Certainement pas Jones, en tout cas. » Bon, les deux toubibs se regardent en trouvant ça un peu fort. Le mien montre alors une photo et dit à son copain : « Tenez, le voilà. J’étais allé chez lui le lendemain pour les constatations d’usage, et j’ai remarqué juste à côté de l’entrée un hibiscus magnifique, d’une variété que je ne connaissais pas dans ce pays. J’avais mon appareil dans la voiture, j’ai pris une photo. Juste au moment où je déclenchais l’obturateur, le mari est sorti de la maison et je l’ai pris en même temps – sans doute à son insu. Je lui ai demandé le nom de son hibiscus, mais il n’a pas su me répondre. » Le deuxième toubib a regardé la photo et a dit : « C’est un peu flou, mais je jurerais – enfin, je suis pratiquement sûr – qu’il s’agit du même lascar. » J’ignore s’ils ont creusé l’affaire. En tout cas, ça ne les aura menés nulle part. J’imagine que ce Jones, ou Robinson, a trop bien brouillé sa piste. Drôle d’histoire, quand même, non ? Personne n’imaginerait jamais que des choses comme ça puissent se produire.

— Moi, si, répondit miss Marple, placide. Pratiquement tous les jours.

— Allons ! allons ! C’est un peu tiré par les cheveux.