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© Belfry Holdings, Inc., 2012
Traduction fran√ßaise¬†: √Čditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2013
En couverture: © Clayon Bastiani / Trevillion Images; Cover Design: © John Fontana

ISBN numérique : 9782221136904

1.

Je suis avocat, et je suis en prison. C'est une longue histoire.

J'ai quarante-trois ans et je suis √† mi-parcours d'une peine de dix ans prononc√©e √† Washington par un juge f√©d√©ral m√©diocre et moralisateur. J'ai √©puis√© tous mes recours en appel et il ne me reste, parmi un arsenal d√©j√† tr√®s d√©garni, aucune proc√©dure, aucun dispositif, aucun texte de loi obscur, aucun point de proc√©dure, aucune faille, aucun miracle ultime. Je n'ai plus rien. Comme je connais le droit, je pourrais me pr√™ter au jeu de certains d√©tenus et encombrer les tribunaux de piles de requ√™tes, assignations inutiles et autres citations totalement vaines, mais rien de tout cela ne servirait ma cause. Rien ne servira plus ma cause. La r√©alit√©, c'est que je n'ai aucun espoir de sortir d'ici avant encore cinq ans, moins quelques malheureuses semaines grappill√©es pour bonne conduite ‚Ästet ma conduite est exemplaire.

Je ne devrais plus me pr√©tendre avocat, car dans la pratique je n'en suis plus un. Peu apr√®s ma condamnation, le barreau de l'√Čtat de Virginie s'en est m√™l√© et m'a retir√© ma licence. C'est √©crit en toutes lettres, noir sur blanc¬†: toute condamnation p√©nale √©quivaut √† une radiation du barreau. J'ai √©t√© d√©pouill√© de ma licence et mes ennuis disciplinaires ont √©t√© d√Ľment signal√©s dans les colonnes du Virginia Lawyer Register. Ce mois-l√†, nous f√Ľmes trois avocats radi√©s, ce qui constitue grosso modo la moyenne.

Toutefois, dans mon petit monde, je suis connu pour faire partie des ¬ę¬†avocats taulards¬†¬Ľ et, en tant que tel, je consacre plusieurs heures par jour √† aider mes cod√©tenus √† r√©gler leurs probl√®mes juridiques. J'√©tudie leurs dossiers en appel et leurs requ√™tes. Je r√©dige des testaments simples et, √† l'occasion, des actes fonciers. Je revois des contrats pour des types qui sont des cols blancs. J'ai poursuivi l'√Čtat f√©d√©ral sur la foi de plaintes l√©gitimes, mais jamais pour celles que je consid√®re comme futiles. Et je traite beaucoup de divorces.

Huit mois et six jours apr√®s le d√©but de mon incarc√©ration, j'ai re√ßu une √©paisse enveloppe. Les prisonniers meurent d'envie de recevoir du courrier, mais de cet envoi-l√†, j'aurais pu me passer. Il provenait d'un cabinet juridique, √† Fairfax, en Virginie, repr√©sentant ma femme qui, √©tonnamment, demandait le divorce. En l'espace de quelques semaines, Dionne √©tait pass√©e de son r√īle d'√©pouse et de soutien, fermement ancr√©e pour le long terme, √† celui de victime qui prend la fuite et tient absolument √† se sortir de l√†. Je n'arrivais pas √† y croire. J'avais lu les papiers, compl√®tement sous le choc, les genoux en coton, les larmes aux yeux et, quand j'avais eu peur d'√©clater en sanglots, je m'√©tais ru√© vers le fond de ma cellule pour m'isoler. On pleure beaucoup, en prison, mais √ßa ne se voit jamais.

Quand j'avais quitt√© la maison, Bo avait six ans. C'√©tait notre seul enfant, mais nous projetions d'en avoir d'autres. Le calcul est simple, et je me le suis r√©p√©t√© un million de fois¬†: quand je sortirai, il aura seize ans, il sera en pleine adolescence, et j'aurai manqu√© dix des ann√©es les plus pr√©cieuses qui soient entre un p√®re et un fils. Jusqu'√† l'√Ęge de douze ans, les petits gar√ßons v√©n√®rent leur p√®re et croient qu'il ne peut rien faire de mal. J'avais entra√ģn√© Bo au tee-ball et au foot, en √©quipe benjamin, il me suivait partout comme un petit chien. On allait p√™cher, camper, et il m'accompagnait parfois au bureau, les samedis matin, apr√®s un petit d√©jeuner entre gar√ßons. Il √©tait tout mon univers, et lorsque j'avais tent√© de lui expliquer que je m'en allais pour longtemps, cela nous avait bris√© le cŇďur √† tous les deux. Une fois derri√®re les barreaux, j'avais refus√© qu'il vienne me rendre visite. Malgr√© ma tr√®s forte envie de le serrer dans mes bras, je ne pouvais pas supporter l'id√©e de ce petit gar√ßon voyant son p√®re incarc√©r√©.

Se d√©fendre dans une proc√©dure de divorce, quand on est en prison et sans aucune perspective de lib√©ration prochaine, c'est pratiquement impossible. Apr√®s dix-huit mois de pilonnage en r√®gle du gouvernement f√©d√©ral, nos avoirs, qui n'avaient jamais √©t√© tr√®s importants, se r√©duisaient √† pas grand-chose. Nous avions tout perdu, sauf notre enfant et notre engagement l'un envers l'autre. Cet enfant, c'√©tait du b√©ton¬†; notre engagement, lui, avait fini en poussi√®re. Dionne m'avait fait de belles promesses, jurant de pers√©v√©rer et de tenir bon, mais, apr√®s mon d√©part, la r√©alit√© s'√©tait impos√©e. Elle s'√©tait sentie esseul√©e, isol√©e, dans notre petite ville. ¬ę¬†D√®s que les gens me voient, ils chuchotent¬†¬Ľ, m'avait-elle √©crit dans l'une de ses premi√®res lettres. ¬ę¬†Je suis si seule¬†¬Ľ, se plaignait-elle dans une autre. Ses missives n'avaient pas tard√© √† se faire nettement plus courtes et plus espac√©es. Tout comme ses visites.

Dionne avait grandi √† Philadelphie et n'avait jamais √©t√© s√©duite par la vie √† la campagne. Quand un oncle lui avait offert un emploi, elle avait subitement √©t√© tr√®s press√©e de retourner aupr√®s de sa famille. Elle s'est remari√©e il y a deux ans, et Bo, qui en a maintenant onze, a un autre p√®re qui lu ¬†sert d'entra√ģneur. Mes vingt derni√®res lettres √† mon fils sont demeur√©es sans r√©ponse. Je suis s√Ľr qu'il ne les a jamais re√ßues.

Je me demande souvent si je le reverrai. Je crois que je vais faire cet effort, m√™me si j'h√©site un peu. Comment se retrouve-t-on face √† un enfant que l'on aime au point d'en avoir mal, mais qui sera incapable de vous reconna√ģtre¬†? Nous ne vivrons plus jamais ensemble, comme un p√®re et un fils normaux. Serait-il juste, pour Bo, de voir son p√®re, √©loign√© de lui depuis longtemps, ressurgir et insister pour refaire partie de sa vie¬†?

J'ai beaucoup trop le temps de penser à tout cela.

Je suis le d√©tenu no¬†44861-127 d'un camp de d√©tention f√©d√©ral √† proximit√© de Frostburg, dans le nord du Maryland. Un ¬ę¬†camp¬†¬Ľ est un √©tablissement p√©nitentiaire de basse s√©curit√© pour ceux d'entre nous qui ne sont pas consid√©r√©s comme violents et ont √©t√© condamn√©s √† des peines de dix ans maximum. Pour des raisons qui n'ont jamais √©t√© stipul√©es clairement, mes vingt-deux premiers mois se sont d√©roul√©s dans une taule de moyenne s√©curit√© pr√®s de Louisville, dans le Kentucky. Dans le maquis des sigles bureaucratiques, cet endroit s'appelle une IFC ‚Ästinstitution p√©nitentiaire f√©d√©rale¬†‚Äď, et c'√©tait une autre chanson que mon camp d'emprisonnement de Frostburg. Une IFC est r√©serv√©e aux individus violents de sexe masculin condamn√©s √† plus de dix ans de d√©tention. La vie y est beaucoup plus p√©nible, m√™me si j'ai surv√©cu sans jamais avoir √©t√© agress√© physiquement. √ätre un ancien marine m'y a √©norm√©ment aid√©.

En fait de prison, mon camp actuel est une station baln√©aire. Il n'y a pas de murs d'enceinte, pas de cl√īture, pas de feuillard, pas de miradors et seulement quelques gardiens arm√©s de fusil. Frostburg est de construction relativement r√©cente, et les locaux sont plus agr√©ables que ceux de beaucoup d'√©coles publiques. Faut-il s'en √©tonner¬†? Aux √Čtats-Unis, nous d√©pensons quarante mille dollars par an pour chaque d√©tenu incarc√©r√©, contre huit mille pour chaque √©l√®ve d'√©cole d'√©l√©mentaire. Ici, nous avons des conseillers psychosociologiques, des directeurs, des assistantes sociales, des infirmi√®res, des secr√©taires, toutes sortes d'assistantes et des dizaines d'administrateurs qui auraient le plus grand mal √† expliquer, en toute honn√™tet√©, √† quoi ils remplissent leurs huit heures de travail quotidiennes. Apr√®s tout, ils repr√©sentent le gouvernement f√©d√©ral. Le parking des employ√©s, pr√®s de la porte d'entr√©e, est plein de jolies voitures et autres 4¬†√ó¬†4.

Frostburg compte six cents d√©tenus et, √† de rares exceptions pr√®s, nous constituons un groupe d'hommes ob√©issants. Ceux qui ont une histoire personnelle violente ont retenu la le√ßon et appr√©cient ce cadre civilis√©. Ceux qui ont pass√© leur existence en prison ont enfin trouv√© l√† le meilleur foyer qui soit. Nombre de ces d√©linquants professionnels n'ont aucune envie de partir. Ils sont compl√®tement int√©gr√©s dans l'institution et incapables de fonctionner √† l'ext√©rieur. Un lit chaud, trois repas par jour, des soins de sant√© ‚Ästcomment pourraient-ils trouver mieux, dehors, dans la rue¬†?

Je n'insinue pas que l'endroit soit plaisant. Il ne l'est pas. Il est peupl√© de quantit√© d'hommes, comme moi, qui n'auraient jamais cru tomber un jour aussi bas. Des hommes qui avaient une profession, une carri√®re, une affaire¬†; des hommes qui poss√©daient un patrimoine, une jolie famille, une carte de membre d'un country-club. Mon Gang de Blancs est compos√© de Carl, un optom√©triste qui a un peu trop trafiqu√© ses facturations √† la S√©curit√© sociale, de Kermit, un sp√©culateur foncier qui promettait deux ou trois fois la m√™me propri√©t√© √† des banques diff√©rentes, de Wesley, un ancien s√©nateur de l'√Čtat de Pennsylvanie qui a touch√© un pot-de-vin, et enfin de Mark, un petit courtier en pr√™ts immobiliers qui avait un peu trop tendance √† b√Ęcler ses dossiers.

Carl, Kermit, Wesley et Mark¬†? Tous blancs, d'un √Ęge moyen de cinquante et un ans. Tous admettant leur culpabilit√©.

Et puis il y a moi. Malcolm Bannister, noir, √Ęg√© de quarante-trois ans, condamn√© pour un crime qu'√† ma connaissance je n'ai pas commis. En ce moment, √† Frostburg, je suis le seul Noir purgeant une peine pour un d√©lit en col blanc. Quel m√©rite¬†!

Dans mon Gang de Noirs, les critères ne sont pas aussi clairement définis. Il s'agit pour la plupart de gamins des rues de Washington et de Baltimore qui sont tombés pour des crimes liés à la drogue ; dès qu'on les remet en liberté conditionnelle, ils retournent dans la rue, avec une chance sur cinq de s'éviter une autre condamnation. Sans instruction, sans compétences et avec un casier judiciaire, comment sont-ils censés réussir ?

En r√©alit√©, dans un camp f√©d√©ral, il n'existe ni gangs ni violence. Si vous vous battez ou si vous menacez quelqu'un, vous serez vir√© et exp√©di√© dans un endroit bien pire. Il y a beaucoup de bisbilles, surtout √† cause de la t√©l√©vision, mais je n'ai encore vu personne jouer des poings. Certains de ces types ont purg√© des peines dans des p√©nitenciers d'√Čtat, et les histoires qu'ils racontent sont terrifiantes. Personne n'a envie de troquer cet endroit contre une autre boutique. Donc on se conduit bien et on compte les jours. Pour les cols blancs, le ch√Ętiment, c'est l'humiliation et la perte d'un statut, d'un standing, d'un style de vie. Pour les Noirs, la vie dans un camp f√©d√©ral est plus s√Ľre que l√† d'o√Ļ ils viennent et que l√† o√Ļ ils iront ensuite. Leur peine n'est qu'une case coch√©e dans leur casier judiciaire, une √©tape suppl√©mentaire vers le statut de criminel professionnel.

De ce fait, je me sens plus blanc que noir.

Il y a deux autres ex-avocats, ici, √† Frostburg. Pendant de longues ann√©es, Ron Napoli a √©t√© un avocat p√©naliste de haute vol√©e, √† Philadelphie, jusqu'√† ce que la coca√Įne scelle sa chute. S'√©tant sp√©cialis√© dans les affaires de stup√©fiants, il repr√©sentait de nombreux dealers et trafiquants de premier plan, du New Jersey √† la Caroline du Nord et du Sud. Il pr√©f√©rait se faire r√©mun√©rer en esp√®ces et en coca√Įne, et il a fini par tout perdre¬†: les services de l'imp√īt sur le revenu l'ont pinc√© pour √©vasion fiscale. Il a purg√© √† peu pr√®s la moiti√© de ses neuf ann√©es de r√©clusion. Ron ne va pas trop bien, ces temps-ci. Il a l'air d√©prim√© et il refuse de faire de l'exercice et de prendre soin de lui. Il devient de plus en plus gros et lent, de plus en plus grincheux et malade. Il racontait souvent des histoires captivantes sur ses clients et leurs aventures de narcotrafiquants, mais maintenant il reste assis dans la cour et il s'enfile des paquets de Fritos, l'air paum√©. Quelqu'un lui envoie de l'argent, et il d√©pense presque tout √† bouffer des cochonneries.

L'autre ex-avocat est un requin de Washington, un d√©nomm√© Amos Kapp, longtemps un initi√© des milieux du pouvoir, un affairiste sournois qui a pass√© sa carri√®re √† louvoyer autour des plus grands scandales politiques. Kapp et moi avons √©t√© traduits en justice ensemble, reconnus coupables ensemble et condamn√©s ensemble, par le m√™me juge, √† dix ans chacun. Nous √©tions huit accus√©s¬†: sept originaires de Washington, et moi. Kapp a toujours √©t√© coupable de quelque chose ‚Ästles jur√©s n'avaient aucun doute l√†-dessus, en tout cas. Il savait, √† l'√©poque et aujourd'hui encore, que je n'avais rien √† voir avec cette association de malfaiteurs, mais il √©tait trop l√Ęche et trop filou pour le faire savoir. √Ä Frostburg, la violence est strictement proscrite, pourtant accordez-moi cinq minutes avec Amos Kapp, et il finira la nuque bris√©e. Il le sait, et je le soup√ßonne d'en avoir averti le directeur depuis longtemps. Ils le cantonnent dans le complexe ouest, aussi loin de mon quartier de d√©tention que possible.

De ces trois avocats, je suis le seul qui veuille bien assister les autres d√©tenus pour leurs probl√®mes juridiques. Ce travail me pla√ģt. Il repr√©sente un d√©fi et m'occupe. Il me permet aussi de ne pas perdre la main, bien que je ne crois pas avoir beaucoup d'avenir en tant qu'avocat. Une fois sorti, j'aurais la latitude de d√©poser une demande de r√©int√©gration au barreau, mais cela risque de se r√©v√©ler une proc√©dure √©pineuse. La v√©rit√©, c'est que mon m√©tier d'avocat ne m'a jamais rapport√© beaucoup d'argent. J'exer√ßais dans une petite ville et je suis noir, avec peu de clients susceptibles de me verser des honoraires corrects. Des dizaines d'autres cabinets d'avocats, tous mass√©s dans Braddock Street, s'arrachaient tous les m√™mes clients¬†; la concurrence √©tait rude. Je ne suis pas certain de savoir ce que je ferai quand j'en aurai termin√© ici, n√©anmoins pour ce qui serait de reprendre une carri√®re juridique, je nourris de s√©rieux doutes.

J'aurai quarante-huit ans, je serai célibataire, et, avec un peu de chance, en bonne santé.

Cinq ans, c'est une √©ternit√©. Tous les jours, je sors faire une longue promenade, seul, sur une piste de jogging en terre battue qui longe le p√©rim√®tre du camp, ou la ¬ę¬†ligne¬†¬Ľ, comme on l'appelle. Franchissez la ligne, et vous √™tes consid√©r√© comme un √©vad√©. Bien que l'on soit sur le site d'un √©tablissement carc√©ral, la campagne est magnifique et la vue spectaculaire. Quand je marche en regardant les collines vallonn√©es au loin, je combats une envie irr√©pressible¬†: continuer de marcher et enjamber la ligne. Il n'y a pas de cl√īture pour m'arr√™ter, pas de gardien pour hurler mon nom. Je pourrais dispara√ģtre dans ces bois √©pais, dispara√ģtre pour toujours.

J'aimerais qu'il y ait un mur massif, haut de trois mètres, en brique, des rouleaux de barbelés scintillants au sommet, qui m'empêcheraient de regarder ces collines et de rêver de liberté. C'est une prison, bordel de Dieu ! On ne peut pas s'en aller. Dressez donc un mur et cessez de nous tenter !

La tentation est toujours là, et j'ai beau la combattre, je jure qu'elle se renforce de jour en jour.

2.

Frostburg est √† quelques kilom√®tres √† l'ouest de la petite ville de Cumberland, dans le Maryland, au milieu d'un appendice de territoire pris entre la Pennsylvanie au nord et la Virginie-Occidentale √† l'ouest et au sud. Sur une carte, il est √©vident que cette portion exil√©e de l'√Čtat est la r√©sultante d'un lev√© topographique erron√© et qu'elle ne devrait absolument pas appartenir au Maryland, sans que l'on sache clairement √† qui elle devrait √™tre attribu√©e. Je travaille √† la biblioth√®que, et sur le mur au-dessus de mon petit bureau est placard√©e une grande carte de l'Am√©rique. Je passe beaucoup trop de temps √† la regarder, √† r√™ver √©veill√©, √† me demander comment j'ai pu finir d√©tenu dans un camp f√©d√©ral, dans cette r√©gion recul√©e de l'ouest du Maryland.

√Ä une centaine de kilom√®tres au sud se trouve la ville de Winchester, en Virginie, avec sa population de vingt-six mille habitants¬†: mon lieu de naissance, celui de mon enfance, de mon √©ducation, de ma carri√®re et, en fin de compte, de ma chute. On m'a dit que Winchester avait peu chang√© depuis mon d√©part. Le cabinet d'avocats Copeland & Reed, o√Ļ je travaillais, est toujours en activit√© dans le m√™me rez-de-chauss√©e sur rue. Il se situe sur Braddock Street, dans la vieille ville, juste √† c√īt√© d'un petit restaurant. Il portait les noms de Copeland, Reed & Bannister, peints en noir sur la vitrine, et c'√©tait le seul cabinet enti√®rement compos√© d'Afro-Am√©ricains dans un rayon de presque deux cents kilom√®tres. On m'a racont√© que M.¬†Copeland et M.¬†Reed r√©ussissent assez bien, sans acc√©der √† la prosp√©rit√© ou m√™me √† la richesse, certes, mais en g√©n√©rant suffisamment d'activit√© pour payer leurs deux secr√©taires et le loyer. C'√©tait √† peu pr√®s la m√™me chose quand j'√©tais associ√© ‚Äston r√©ussissait tout juste √† vivoter. √Ä l'√©poque de ma Chute, je nourrissais de s√©rieux doutes quant √† la possibilit√© de survivre dans une aussi petite ville.

J'ai cru comprendre que M.¬†Copeland et M.¬†Reed refusent d'aborder le sujet ‚Ästmoi et mes probl√®mes. Ils ont √©t√© √† deux doigts d'une inculpation, eux aussi, et ils ont vu leur r√©putation ternie. Le procureur f√©d√©ral qui m'a cueilli tirait √† vue sur toute personne li√©e de pr√®s ou de loin √† sa pr√©tendue association de malfaiteurs, et il a failli r√©gler son compte √† tout le cabinet. Mon crime a √©t√© de choisir le mauvais client. Mes deux anciens associ√©s, eux, n'en ont jamais commis aucun. L'atteinte port√©e √† leur honneur me tient encore √©veill√© la nuit. Ils ont tous les deux la soixantaine largement sonn√©e et, dans leur jeune temps, ils ont non seulement lutt√© pour relever le d√©fi consistant √† maintenir √† flot un cabinet d'avocats g√©n√©ralistes dans une petite ville, mais aussi men√© certains des derniers combats de l'√©poque des lois Jim Crow, comme on appelle ces vieux textes g√©n√©rateurs de s√©gr√©gation raciale. √Ä l'audience, les juges les tenaient parfois pour quantit√© n√©gligeable et tranchaient √† leur d√©triment, y compris en l'absence de fondement juridique solide. D'autres avocats se montraient souvent grossiers et tr√®s peu confraternels √† leur √©gard. L'association du barreau du comt√© ne les avait pas invit√©s √† les rejoindre. Il arrivait √† des greffiers de perdre leurs requ√™tes. Des jurys enti√®rement compos√©s de Blancs refusaient de les croire. Le pire, c'√©tait que les clients ne faisaient pas appel √† eux. Des clients noirs, pourtant. Dans les ann√©es 1970, jamais personne n'aurait eu recours aux services d'un avocat noir, en tout cas pas dans le Sud ‚Ästet cela n'a pas tellement chang√©. √Ä leurs d√©buts, Copeland & Reed ont failli mettre la clef sous la porte, parce que les Noirs consid√©raient que les avocats blancs valaient mieux. C'est leur travail acharn√© et leur engagement professionnel qui ont modifi√© la donne, tr√®s lentement.

Winchester n'avait pas ma pr√©f√©rence, pour d√©buter une carri√®re. J'avais fait mon droit √† l'universit√© George Mason, en p√©riph√©rie du district de Columbia, dans le nord de la Virginie. L'√©t√© suivant ma deuxi√®me ann√©e, j'eus la chance d'atterrir dans un gigantesque cabinet de Pennsylvania Avenue, pr√®s de Capitol Hill, √† un poste de collaborateur. C'√©tait une de ces bo√ģtes r√©unissant un millier de juristes, avec des bureaux secondaires dans le monde entier, d'anciens s√©nateurs figurant sur le papier √† en-t√™te, des clients parmi les plus grosses capitalisations boursi√®res et un rythme de travail effr√©n√© qui me plaisait √©norm√©ment. Le summum, ce fut pour moi de jouer les gar√ßons de course lors du proc√®s d'un ancien parlementaire (notre client) accus√© de collusion avec son d√©linquant de fr√®re pour toucher des enveloppes vers√©es par un groupe de d√©fense sous contrat avec le Pentagone. Le proc√®s fut un vrai cirque, et j'√©tais tr√®s excit√© de me trouver au premier rang de la piste aux √©toiles.

Onze ans plus tard, j'entrerais dans la même salle d'audience du palais de justice fédéral E. Barrett Prettyman, dans le centre de Washington, pour me soumettre à mon propre procès.

Cet √©t√©-l√†, j'√©tais l'un des dix-sept collaborateurs du cabinet. Les seize autres, tous sortis des meilleures facult√©s de droit, re√ßurent des propositions d'embauche. Et moi, comme j'avais mis tous mes Ňďufs dans le m√™me panier, je passai ma troisi√®me ann√©e de fac √† arpenter Washington en tous sens, √† frapper aux portes sans qu'aucune s'ouvre. Il devait y avoir en permanence plusieurs milliers d'avocats sans emploi battant le pav√© de la capitale, et il √©tait facile de sombrer dans le d√©sespoir. Je finis par pousser jusque dans la banlieue, o√Ļ les cabinets √©taient de taille bien plus modeste et les postes encore plus rares.

Finalement, j'étais rentré chez moi, complètement défait, mes rêves de gloire dans la cour des grands réduits à néant. M. Copeland et M. Reed n'avaient pas un volume d'affaires suffisant et ne pouvaient certainement pas se permettre d'embaucher un nouveau collaborateur, pourtant ils eurent pitié de moi et ils débarrassèrent une vieille pièce de rangement à l'étage.

J'ai travaillé avec autant d'acharnement que possible, même si c'était souvent une gageure d'aligner des heures supplémentaires avec si peu de clients. Nous nous sommes pas mal débrouillés et, au bout de cinq ans, ils ont eu la générosité d'ajouter mon nom à leur société d'avocats. Mes revenus n'ont guère augmenté pour autant.

Tout au long de l'instruction, il m'a √©t√© p√©nible de voir leur r√©putation tra√ģn√©e dans la boue, alors que √ßa n'avait aucun sens. J'√©tais d√©j√† dans les cordes quand le principal agent du FBI charg√© de l'enqu√™te m'a inform√© que, si je ne plaidais pas coupable et si je ne coop√©rais pas avec le procureur, M.¬†Copeland et M.¬†Reed feraient l'objet de poursuites. J'ai pris cela pour du bluff, sans en √™tre s√Ľr¬†: je lui ai r√©pondu d'aller au diable.

Par chance, il bluffait.

Je leur ai écrit des lettres, de longues lettres éplorées d'excuses, auxquelles ils n'ont pas répondu. Je les ai priés de venir me rendre visite, afin que nous puissions nous parler face à face, mais ils n'ont pas réagi. Ma ville natale a beau n'être qu'à une centaine de kilomètres, je n'ai qu'un seul visiteur régulier.

 

Mon p√®re a √©t√© l'un des premiers policiers recrut√©s par le Commonwealth de Virginie. Pendant trente ans, Henry Bannister a patrouill√© les routes et autoroutes de la r√©gion de Winchester, et il a aim√© chaque minute de son travail. Il aimait le m√©tier en soi, le fait d'exercer une autorit√© et de s'inscrire dans une tradition, le pouvoir d'appliquer la loi et de t√©moigner de la compassion envers ceux qui √©taient dans le besoin. Il aimait l'uniforme, sa voiture de patrouille, tout sauf le pistolet √† son ceinturon. Il fut contraint de le d√©gainer en quelques occasions, mais n'eut jamais √† ouvrir le feu. Il s'attendait √† ce que les Blancs lui manifestent du ressentiment et √† ce que les Noirs r√©clament sa cl√©mence, et il √©tait d√©termin√© √† faire preuve d'une totale impartialit√©. C'√©tait un policier endurci, pour qui la loi ne comportait aucune zone grise. Si un acte n'√©tait pas l√©gal, il √©tait forc√©ment ill√©gal ‚Ästil n'avait pas de temps √† consacrer √† des arguties de proc√©dure.

√Ä partir du moment o√Ļ j'ai √©t√© inculp√©, mon p√®re m'a cru coupable ‚Ästde quelque chose. Oubli√©e, la pr√©somption d'innocence. Oubli√©es, surtout, mes protestations d'innocence. En homme fier de sa carri√®re, il √©tait endoctrin√© par une vie enti√®re pass√©e √† pourchasser ceux qui enfreignaient les lois, et si les f√©d√©raux, munis de toutes leurs ressources et dans leur grande sagesse, me jugeaient dignes d'un acte d'accusation de cent pages, c'√©tait qu'ils avaient raison et que j'avais¬†tort. Je suis s√Ľr qu'il √©prouvait de la compassion, et je suis convaincu qu'il priait pour que je me sorte de tout ce g√Ęchis, mais c'√©taient l√† des sentiments qu'il avait du mal √† me communiquer. Il se sentait humili√©, et il me l'a fait savoir. Comment son avocat de fils avait-il pu se laisser entra√ģner avec une telle bande d'escrocs aussi louches¬†?

Je me suis posé la même question un millier de fois ; il n'y a pas de bonne réponse.

Henry Bannister avait √† peine achev√© le lyc√©e et, apr√®s quelques d√©m√™l√©s mineurs avec la justice, √† seize ans il avait int√©gr√© le corps des marines. Les marines en avaient rapidement fait un homme, un soldat √©pris de discipline et qui puisait une grande fiert√© dans le port de l'uniforme. Il avait servi au Vietnam √† trois reprises, il s'√©tait fait tirer dessus, il avait √©t√© br√Ľl√© vif et s'√©tait bri√®vement retrouv√© en captivit√©. Ses m√©dailles sont accroch√©es au mur de son bureau, dans la petite maison o√Ļ j'ai √©t√© √©lev√©. Il y vit seul. Ma m√®re est morte, renvers√©e par un chauffard ivre, deux ans avant ma mise en accusation.

Henry effectue le trajet de Frostburg une fois par mois, pour une visite d'une heure. Ayant pris sa retraite, il n'a pas grand-chose à faire et il pourrait me rendre visite une fois par semaine, s'il voulait. Pourtant, il s'abstient.

 

Une longue peine de prison comporte quantit√© d'aspects inhumains. Le premier, c'est le sentiment d'√™tre lentement oubli√© par le monde ext√©rieur et par ceux que l'on aime et dont on a besoin. Le courrier, qui arrivait par liasses enti√®res les premiers mois, s'est peu √† peu r√©duit √† une ou deux lettres hebdomadaires. Les amis et des membres de ma famille qui paraissaient tr√®s d√©sireux de me rendre visite ont cess√© de se montrer depuis des ann√©es. Mon fr√®re a√ģn√©, Marcus, vient deux fois par an quand il a une heure √† tuer, pour me tenir au courant de ses derniers probl√®mes. Il a trois fils adolescents, tous d√©linquants juv√©niles √† des stades divers, plus une femme qui est dingue. J'en conclus que moi, somme toute, je n'ai aucun probl√®me. En d√©pit de son existence chaotique, je prends plaisir aux visites de mon fr√®re. Toute sa vie, Marcus a imit√© Richard Pryor, le comique noir, et d√®s qu'il prononce un mot, il est dr√īle. En g√©n√©ral, cette heure-l√†, il la passe √† r√©criminer contre ses enfants, et il est tordant. Ma sŇďur cadette, Ruby, vit sur la c√īte Ouest, et je la vois une fois par an. Elle prend soin de m'√©crire une lettre par semaine, et j'y attache le plus grand prix. J'ai un lointain cousin qui a purg√© sept ans de d√©tention pour vol √† main arm√©e ‚Ästj'ai √©t√© son avocat¬†‚Äď, et il vient deux fois par an, parce que je ne l'ai pas laiss√© tomber quand il √©tait incarc√©r√©.

Au bout de trois ans, il s'est souvent √©coul√© des mois sans que je re√ßoive un visiteur, except√© mon p√®re. Le Bureau des prisons essaie de placer ses d√©tenus √† moins de huit cents kilom√®tres de leur foyer. J'ai de la chance que Winchester soit si proche, m√™me si elle pourrait aussi bien se situer √† mille cinq cent kilom√®tres de l√† : plusieurs de mes amis d'enfance n'ont jamais effectu√© le trajet, quelques autres ne m'ont pas donn√© de nouvelles et la plupart de mes anciens amis juristes sont trop occup√©s. Mon camarade de jogging, en fac de droit, m'√©crit une fois par mois, mais il est incapable de caser une visite. Il habite √† Washington, √† deux cent cinquante kilom√®tres d'ici, o√Ļ il pr√©tend travailler sept jours sur sept dans un gros cabinet juridique. Mon meilleur copain de l'√©poque des marines vit √† Pittsburgh, √† deux heures de route, et il est venu √† Frostburg tr√®s exactement une fois.

Je suppose que je devrais déjà m'estimer heureux que mon père fasse cet effort.

Comme toujours, il est assis, seul, dans la petite salle des visites, un sac en papier kraft pos√© devant lui sur la table. Il contient soit des cookies, soit des brownies de ma tante Racine, sa sŇďur. Nous nous serrons la main ‚Ästde sa vie, Henry Bannister n'a jamais embrass√© un homme. Il m'observe, pour s'assurer que je n'ai pas grossi et, comme toujours, il me questionne sur mon r√©gime quotidien. En quarante ans, il n'a pas pris cinq cents grammes, et il entre encore dans son uniforme des marines. Il est convaincu que manger moins est synonyme de long√©vit√© accrue, et il a peur de mourir jeune. Son p√®re et son grand-p√®re ont √©t√© fauch√©s √† la fin de la cinquantaine. Il fait cinq kilom√®tres de marche par jour et consid√®re que je devrais l'imiter. Je me suis r√©sign√© √† ce qu'il ne cesse jamais de me dire comment je dois mener mon existence ‚Ästen prison ou ailleurs.

Il tapote le sac en papier.

‚ÄĒ¬†Racine t'a envoy√© √ßa.

‚ÄĒ¬†Remercie-la de ma part, si tu veux bien.